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Les Larmes De Marie-Antoinette
  • Текст добавлен: 15 октября 2016, 01:13

Текст книги "Les Larmes De Marie-Antoinette"


Автор книги: Жюльетта Бенцони



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– Oh oui !… Il est très beau ! dit-elle sans la moindre conviction.

La bizarrerie de son comportement finit par arracher Marie-Angéline à ses élucubrations romanesques :

– Et il rentre quand, ce cousin si beau ? Au fait, vous n’auriez pas une photographie ?

Caroline tourna vers elle un regard qui n’avait plus l’air de la voir :

– Non… Sylvain a toujours détesté les photographies. Il dit… qu’elles peuvent voler une âme. Du moins en partie… Il n’en a pas non plus de moi. C’est mieux ainsi !

– Vous n’avez pas répondu à la question de Mlle du Plan-Crépin ? reprit Aldo. Pour quand annonce-t-il son retour ?

– Sous peu, je pense… Il doit être en mer à cette heure !

Mme de Sommières fit observer qu’une traversée de l’Atlantique depuis Buenos Aires demandait un certain temps et que Caroline pourrait peut-être rester encore quelques jours avec eux… Mlle Autié alors se leva sans même achever son assiette.

– Non…, non, il faut que je rentre et le plus tôt sera le mieux, dit-elle soudain fébrile. Merci de toutes vos bontés, madame la marquise ! Je vais préparer mes affaires et demander un taxi…

– Ne prenez pas cette peine. Ma voiture vous ramènera ! Aldo, veux-tu faire dire à Lucien qu’il se tienne prêt ?

– Encore merci !

Elle était déjà partie alors qu’Aldo ne s’était pas encore levé de son siège. Ils regardèrent la jeune fille s’engouffrer dans l’hôtel et disparaître.

– Que dites-vous de cela ? émit Marie-Angéline médusée. Elle laisse son déjeuner en plan, dit merci et se sauve comme si nous allions la poursuivre. Et pas le moindre au revoir !

– Il est certain que cette fille n’est pas normale. Elle a changé d’un seul coup ! remarqua Mme de Sommières.

– C’est cette foutue lettre ! grogna Morosini. J’aurais dû mettre de côté mes grands principes et en prendre connaissance avant de la lui remettre…

– Sans aucun doute, approuva la vieille dame. Plan-Crépin, allez donc l’aider à faire sa valise ! Telle que je vous connais vous êtes tout à fait capable de dénicher ce poulet galant et d’y jeter un œil, non ?

– Si ! Vous avez entièrement raison. J’y vais.

Elle quitta la table en même temps qu’Aldo. Il allait prévenir Lucien. Tante Amélie restée seule se fit apporter un saint-honoré qu’elle dégusta lentement avec une dernière coupe de champagne. Dans un sens, elle était assez satisfaite que cette fille eût choisi de couper les ponts avec Aldo qu’elle prétendait aimer trois heures plus tôt, même si cela égratignait son amour-propre masculin. D’autant que c’était vraiment une bien jolie créature et que… bon ! En voilà une au moins qui ne risquerait pas de troubler les nuits de Lisa et c’était toujours ça de pris !

Aldo revint rapidement mais on en était à la seconde tasse de café quand Marie-Angéline reparut, l’air préoccupé.

– Eh bien ? s’enquit Aldo.

– Elle a refusé mon aide en disant qu’elle avait trop peu de bagages pour ne pas s’en tirer seule. Évidemment elle n’est pas allée jusqu’à me mettre à la porte. Pour gagner du temps j’ai essayé de la faire revenir sur sa décision. Sans succès, bien entendu, mais j’espérais pouvoir mettre la main sur la lettre. Je n’ai pas réussi davantage. En revanche j’ai péché ça dans la corbeille à papier pendant qu’elle pliait des jupes dans sa valise…

– L’enveloppe ? Que voulez-vous que j’en fasse ?

– La regarder avec attention et me dire à quelle heure vous l’avez trouvée dans la boîte ?

– À l’aube, au moment où nous allions partir.

– Et vous avez déjà vu un facteur délivrer le courrier à ce moment-là quand il ne s’agit pas d’un télégramme ?

– Non, mais…

– Regardez mieux, vous dis-je ! Si cette épître vient d’Argentine ou est seulement passée par une poste quelconque, moi j’arrive des États-Unis !

Aldo prit le papier qu’il examina avec attention :

– C’est ma foi vrai ! Le timbre est authentique mais les compostages, à peu près illisibles, sont de pure fantaisie. Et dire, soupira-t-il, que j’ai eu ce truc dans ma poche pendant des heures sans me rendre compte de rien.

– C’est normal, fit Mme de Sommières. Tu étais trop occupé à lutter contre l’envie de la décacheter délicatement pour pouvoir la lire. Un combat intérieur prend du temps…

– Vous pouvez le dire mais je suis surtout un imbécile ! Ce poulet a peut-être été écrit ici même et le cousin Sylvain ne doit pas être loin. Caroline a beau dire qu’elle va l’épouser, je ne peux m’empêcher de penser qu’il représente un danger. Et qu’elle a besoin de protection ! Vivre seule dans cette maison est une folie !

– Va lui tenir compagnie ! fit Mme de Sommières acerbe en écrasant d’un geste nerveux la cigarette qu’elle aimait fumer avec son café. Elle ne demande que ça !

Devinant que quelque chose lui avait échappé, Marie-Angéline les regarda l’un après l’autre puis réintégra aussitôt son rôle de vieille fille effacée :

– Nous n’y pensons pas ! Ce ne serait pas convenable ! À la limite ce serait plutôt ma place mais…

– … mais j’aimerais savoir de qui vous êtes la lectrice et la secrétaire ? explosa la marquise. Depuis que je vous ai permis de vous fourrer dans ce sacré comité, on vous trouve dans tous les coins de Versailles sauf auprès de moi ! D’ici que je rentre rue Alfred de Vigny il n’y a pas loin !

– Calmez-vous, Tante Amélie ! plaisanta Aldo. Nous n’irons ni l’un ni l’autre mais je vais faire en sorte que la maison soit surveillée…

Sa première idée était de se rendre chez Lemercier lui poser le problème mais, en passant par le bar de l’hôtel afin d’y recharger son étui à cigarettes, il aperçut le journaliste Michel Berthier accoudé au long comptoir d’acajou où il sirotait un liquide indéfinissable dans un verre ballon, en ayant l’air de s’ennuyer prodigieusement. Il alla vers lui.

– Vous êtes encore là ? Vous avez cependant peu d’informations à rapporter en ce moment ?

– Ah, vous pouvez le dire ! Le tueur ne s’est plus manifesté, la police fait du surplace sans avoir l’air de comprendre quoi que ce soit à ce qui se passe et mon patron commence à trouver le temps long. Je vais attendre la soirée d’après-demain où il se produira peut-être du nouveau. Après…

– Vous buvez quoi là-dedans ?

– Une Marie Brizard à l’eau.

– Boisson de demoiselle ! Prenez plutôt un armagnac ! Ils en ont un formidable ici et je vous accompagnerai.

L’œil du journaliste s’alluma :

– Vous avez quelque chose pour moi ?

– Une manière comme une autre de passer le temps… à condition que vous soyez discret et que vos confrères n’en rêvent pas !

– Vous avez ma parole ! fit Berthier soudain sérieux.

– Une maison hantée en face de celle du pauvre colonel Karloff, cela vous intéresse. Avec en prime une jolie fille à surveiller, ça vous va ?

– Je pense bien !

– Alors, écoutez-moi !








DEUXIÈME PARTIE

VENGEANCE

MAIS POUR QUI ?




CHAPITRE VIII

REVOIR PAULINE

D’une rare beauté, le spectacle faisait reculer le temps. En franchissant la porte Saint-Antoine desservant les Trianons devant laquelle s’arrêtaient les voitures, d’une part, et, d’autre part, l’interminable tapis rouge qui se perdait sous les arbres éclairés de lanternes vénitiennes, on abandonnait le vingtième siècle, son fracas et ses outrances, pour pénétrer dans un monde mystérieux et attirant dont la magie effaçait les siècles. On n’était plus dans les années folles mais en l’an de grâce 1784 et la reine Marie-Antoinette allait recevoir le roi Gustave III de Suède venu sous l’incognito de comte de Haga…

Tout y concourait et d’abord le soin que l’on avait mis à dissimuler les lumières électriques au moyen de lampes couvertes disséminées à travers les jardins et qui donnaient des reflets très doux. Près de la cascade on avait reconstitué comme autrefois les grands transparents blancs, peints à la détrempe, figurant de hautes herbes, des buissons de fleurs fantastiques, des palmes et des rochers. Des personnages vêtus de blancheur scintillante semblaient voltiger, irréels dans la sombre verdure.

La couleur de la neige était d’ailleurs de mise comme elle l’avait été pour cette dernière fête qu’avait donnée la Reine dans son jardin anglais. Toutes les femmes étaient habillées de blanc et c’était une débauche de satins, de velours, de mousselines, de dentelles, de crêpes de Chine, de lamés et de plumes sous les plus beaux diamants, les plus belles chutes de perles fines que recelaient les écrins des belles invitées. Et des moins belles aussi. Le noir mat de l’habit masculin relevait encore la splendeur des toilettes féminines…

Quant au cadre, lady Mendl et le décorateur de l’Opéra avaient fait merveilles en utilisant au mieux au bord du lac artificiel la disposition en arc de cercle du Hameau comme d’une scène de théâtre, dont la maison de la Reine était l’élément principal côté cour et la tour de Marlborough, en avancée de la laiterie de propreté, côté jardin. L’ensemble était doucement éclairé de lampes invisibles afin de ne pas mettre en évidence l’usure du temps sur ces gracieuses constructions de bois et de torchis. En face, au pied du Belvédère brillant comme de l’or, plusieurs tribunes basses, tendues de bleu et blanc, étaient disposées pour les invités et sur le lac même un radeau supportait l’orchestre à cordes choisi par la comtesse Greffuhle. Les musiciens étaient bien sûr en costumes d’époque. Des projecteurs cachés dans les arbres étaient prêts à les éclairer en laissant dans l’ombre relative les barques alentour. Venu de nulle part en apparence, un air de flûte animait la nuit… Le temps était doux et le ciel plein d’étoiles.

Curieusement silencieux, ce début de fête ! Conscients des drames flottant encore autour de Trianon, les invités étouffaient leurs voix pour se saluer ou échanger quelques mots tandis que des jeunes gens en livrée bleu et blanc les guidaient vers leurs places.

Splendide à son habitude, la marquise de Sommières fit, au bras de son neveu, une entrée remarquée dans une longue robe de chantilly blanche à courte traîne réchauffée d’une écharpe doublée de satin. L’habituel col baleiné était remplacé par un large « collier de chien » en diamants baguettes assortis à ceux de ses boucles d’oreilles. Une collection de fins bracelets tous semblables étincelait sur la dentelle de son poignet droit cependant que sa main gauche ne portait qu’une bague en dehors de son alliance : une magnifique pierre à reflets bleutés soutenue de chaque côté par deux plus petites qu’Aldo découvrit avec stupeur au moment du départ lorsqu’il posa l’écharpe sur ses épaules tandis qu’elle mettait ses gants :

– Je ne vous ai jamais vu ce bijou. D’où le sortez-vous ?

– De mon coffre-fort, qu’il n’a pas quitté depuis ton mariage. Que tu ne t’en sois pas aperçu à l’époque n’a rien d’étonnant : tu ne voyais que Lisa et c’était bien naturel.

– Mais c’est…

D’un geste devenu habituel, Aldo était à la recherche de sa petite loupe de joaillier quand elle l’arrêta :

– Ne cherche pas ! C’est un « Mazarin » et Marie-Antoinette l’a porté. C’est la raison pour laquelle je le mets ce soir. Il m’a semblé normal de le ramener respirer l’air de Versailles !

– Pourquoi ne l’avez-vous jamais dit ?

– Cela ne me semblait pas indispensable ! Maintenant tu le sais et j’ajoute que je le destine à Lisa comme la plupart des bijoux auxquels je tiens !

– C’est impossible ! Vous avez une famille !

– J’avais un fils que je ne voyais que rarement parce que sa femme préférait vivre en Espagne, son pays natal. Elle s’est remariée et je n’ai pas d’autres petits-enfants que les tiens.

– Et vous ne m’en avez jamais parlé ? Je savais que vous ne voyiez pas votre fils… que vous n’aimiez pas en parler mais j’ignorais…

– Je voulais qu’il en soit ainsi. Il avait tourné le dos à la France pour une femme qui me détestait. Plan-Crépin a reçu une fois pour toutes l’ordre de ne pas évoquer le sujet. Nous y allons ?

On y alla mais quand la main de la vieille dame se posa sur sa manche, il la couvrit de la sienne en un geste plein de tendresse dont elle le remercia d’un sourire fier. La tête bien droite sous sa couronne de cheveux argentés, elle avait l’air d’une reine et pour lui elle en était une. Ce soir, il eut une bouffée d’orgueil quand un murmure flatteur salua son apparition. Elle fut immédiatement très entourée bien qu’elle ne fréquentât guère le Tout-Paris mais cette grande voyageuse habituée de nombreux palaces possédait un nombre incroyable de relations françaises ou étrangères. Elle et Aldo avaient leurs places marquées dans la tribune centrale, celle des notables, des ministres ou ambassadeurs tandis qu’Adalbert et Marie-Angéline se retrouvaient dans celle de gauche avec plusieurs membres du Comité, les autres étant installés dans celle de droite, ce qui, grâce à la courbure du lac, leur permettait de se voir.

Plan-Crépin était aux anges ce soir dans la robe de moire que lui avait offerte la marquise, jointe à un long entretien avec le coiffeur et la manucure de l’hôtel. Un chignon savant et un léger maquillage plus les perles qu’elle lui avait prêtées la transformaient et Adalbert lui en fit compliment :

– Aldo a raison quand il dit que vous devriez être plus coquette.

– Bah, dans la vie quotidienne ça ne s’impose pas et j’aime mes aises. Je me vois mal perchée à longueur de journée là-dessus, fit-elle en montrant ses escarpins à hauts talons. De toute façon, je ne serai jamais une foudroyante beauté comme j’en vois une là-bas, ajouta-t-elle en parcourant du regard les tribunes. Sautant l’officielle, il s’arrêta sur la tribune d’en face :… Par exemple la voisine de Gilles Vauxbrun.

– Lady Léonora ? Ce n’est pas une nouvelle, répondit Adalbert occupé à consulter le programme.

– Pas elle, non. Celle qui est à sa gauche et à qui il parle en ce moment. Elle est superbe et je ne sais pas qui elle est.

Il leva les yeux. Presque aussitôt ses sourcils effectuèrent le même mouvement ascendant :

– Pour une surprise !

– Vous la connaissez ?

– Je pense bien ! Aldo et moi avons séjourné chez elle à Newport. Il ne vous a jamais parlé de Pauline Belmont ? Je veux dire la baronne von Etzenberg ?

– Ces gens qui possèdent une copie d’un château français ? Celui de Maisons-Laffitte, je crois !

– C’est juste ! Ils sont charmants. Le frère John-Augustus est un phénomène, qui collectionne les voiliers et les maillots de bain. Il trempe dans l’océan au moins trois fois par jour pendant que sa femme danse ou joue du banjo. Pauline, elle, est sculpteur.

– Adalbert, en effet, nous a raconté… Mais il n’a jamais dit qu’elle était aussi splendide !

– Ça lui aura échappé, lâcha Adalbert avec la conscience aiguë d’avoir dit n’importe quoi. Ce soir, en contemplant la belle Américaine à la fois somptueuse et sobre dans une robe de mousseline scintillante de petites perles de cristal dont le profond décolleté, sans le moindre bijou, se voilait à demi sous une longue écharpe transparente, il retrouvait intacte l’inquiétude éprouvée l’an passé devant l’attirance visible entre la jeune femme et son ami. Pauline – il en aurait mis sa main au feu ! – était amoureuse d’Aldo et celui-ci, plus troublé qu’il ne voulait l’admettre, s’était hâté de mettre un océan entre lui et ce beau danger auquel Vidal-Pellicorne était presque sûr qu’il avait cédé. Une seule fois sans doute mais cédé tout de même. C’était à l’aube du bal donné à Belmont Castle.

Pauline et Aldo s’étaient attardés dans la bibliothèque… dont Adalbert avait pu constater, en revenant silencieusement sur ses pas, qu’elle avait été fermée à clef… Deux jours plus tard Aldo et lui repartaient, à son grand soulagement. Jamais le bonheur de Lisa qu’il aimait beaucoup n’avait été autant menacé parce que Pauline possédait les mêmes armes qu’elle : intelligence, sensibilité, générosité, culture, courage, sens de l’humour et de l’esthétique, et capacité d’aimer au-delà d’elle-même ! Et Adalbert n’envisageait pas sans crainte ce qui se passerait dans le cœur de son ami quand l’Américaine et lui se retrouveraient face à face. Parce que c’était inévitable…

Tandis que debout au bord du radeau des musiciens Mme de La Begassière délivrait un petit discours de bienvenue plein de tact et de chaleur, il se pencha un peu pour chercher Aldo et ne vit que son profil : aucun doute ! Il regardait Pauline et Pauline le regardait. Ni l’un ni l’autre ne souriait. Adalbert n’en ressentit pas moins qu’un courant invisible s’établissait entre eux et du concert il n’entendit pas une note, se contentant d’applaudir docilement en même temps que les autres… Une idée s’imposait à lui : il fallait que Morosini rentre à Venise et le plus tôt serait le mieux ! Restait à savoir comment l’en convaincre…

Aldo non plus ne vit pas grand-chose du spectacle du Hameau animé par les jeux de lumières et les choristes de l’Opéra, n’entendit guère les extraits de Mozart, de Gluck et de Grétry, joués par les musiciens ou chantés par les célèbres Germaine Lubin et Georges Thill. La musique servait seulement à bercer sa rêverie. Persuadé que personne ne faisait attention à lui, il s’accordait le délicieux plaisir de contempler Pauline : son beau visage sauvé d’une froide perfection par une bouche trop grande, trop rouge mais combien attirante, de caresser du regard son cou gracieux le long duquel tremblaient des diamants, sa gorge à peine voilée, ses lourds cheveux noirs et lustrés noués sur la nuque et piqués d’un croissant de lune étincelant. Osant même se souvenir, avec un frisson, de ce qu’il ne voyait pas et se perdre par moments dans les nuages gris des yeux qui revenaient si souvent vers les siens. Eussent-ils été seuls au cœur de cette nuit sublime embaumant le parfum des tilleuls et des roses, qu’il l’eût prise dans ses bras sans un mot, certain qu’elle s’ouvrirait à lui aussi naturellement qu’au matin de Newport…

Une salve d’applaudissements enthousiastes coupa le fil de son rêve. Il y joignit les siens à retardement…

– Si tu n’avais l’œil si largement ouvert on aurait pu croire que tu dormais, observa Tante Amélie. Tu étais en transe ou quoi ?

– Pas en transe mais assez loin ! Je réfléchissais à l’étrange période que nous vivons ici ! Cette série de crimes sordides sur fond de splendeurs !…

– En ce cas tu sembles y prendre un certain plaisir ? Je t’ai vu sourire… avec béatitude même. Deviendrais-tu sadique ?

L’œil toujours bien vert de la vieille dame pétillait de malice et elle semblait d’excellente humeur. Aldo décida de ne pas gâcher sa soirée.

– Quand on laisse son esprit vagabonder, même sur des événements affreux, il arrive que, chemin faisant, il rencontre quelque chose d’amusant, une incongruité… mais je ne vous en ferai pas confidence parce que ce n’est pas toujours… convenable !

Il s’en tirait avec une pirouette. Si elle garda un doute, elle n’en montra rien. Autour d’eux, applaudissements et acclamations continuaient, nourrissant de nombreux rappels. Enfin, à l’invitation d’Olivier de Malden qui jouait les maîtres de cérémonie, les tribunes se vidèrent et la file des invités s’achemina vers la propriété de lady Mendl, illuminée elle aussi dans le style du Hameau avec des éclairages diffus et des lanternes vénitiennes afin de continuer l’impression de mystère qui régnait autour du lac. Elle avait été jusqu’à faire abattre une partie de sa clôture dans le but de permettre une solution de continuité. Pour l’intérieur de la maison sur lequel ouvraient les hautes fenêtres, elle avait banni l’électricité. Les lustres aux cristaux translucides, les candélabres, les flambeaux, l’ensemble était équipé de ces bougies douées de l’étrange pouvoir de flatter les visages en les adoucissant et d’allumer des éclairs dans les joyaux des femmes.

Des tables rondes juponnées de damas blanc et bleu étaient disposées sur la terrasse, autour de la pièce d’eau et sous les arbres. Elles portaient en leur centre des surtouts de bois doré piqués de feuillages, de nœuds de rubans bleus, de roses, de bruyères blanches comme les bougies. Le chiffre de Marie-Antoinette était brodé en bleu et or sur toutes les serviettes destinées à constituer autant de souvenirs. Enfin des valets en perruques blanches et livrées bleu et blanc attendaient les convives. Le spectacle était ravissant et fut salué, d’entrée par de nouveaux applaudissements. Violons et flûtes invisibles allaient accompagner le souper dont le chef du Trianon Palace avait composé le menu se référant autant que possible à ce que l’on servait dans le petit château de la Reine. Ce à quoi Aldo n’accorda aucun intérêt. Avec Mme de Sommières et les Crawford il dut prendre place à l’une des deux tables d’honneur surélevées d’où l’on pouvait fort bien voir, en contrebas, celle où Gilles Vauxbrun éclatait littéralement d’orgueil en compagnie de Pauline. Il est vrai qu’elle lui souriait souvent…

Il s’était arrangé pour la rencontrer au moment où l’on quittait le Hameau. Confiant un instant Tante Amélie à Adalbert, il était allé vers elle assez vite pour que Vauxbrun n’ait pas le temps de l’emmener. « Il faudrait que j’aie une conversation avec celui-là, pensait-il. Qu’est-ce qui lui prend de l’accaparer avec des airs de propriétaire ? » Mais il se calma en la voyant faire quelques pas à sa rencontre avec un sourire radieux :

– Pauline à Versailles ! Mais quelle merveilleuse surprise, murmura-t-il en baisant sa main juste un peu plus longtemps que ne l’autorisait le code de la politesse.

– Elle l’est aussi pour moi ! J’ignorais que vous fussiez à Paris !

– Vauxbrun ne vous l’a pas dit ? Pourquoi ? ajouta-t-il à l’attention de son ami qui s’était hâté de les rejoindre…

– Justement pour t’en réserver la surprise, coupa celui-ci avec une mauvaise foi totale. Notre amie vient pour exposer ses œuvres et il était normal que je la fasse inviter à cette soirée. Tu devrais me remercier !

– Mais comment donc ! Merci, mon vieux !… Chère baronne, venez que je vous présente à une dame que j’aime infiniment et avec qui vous devriez vous entendre, dit-il en prenant la main de la jeune femme pour la conduire à Mme de Sommières qui visiblement les attendait, Adalbert l’ayant déjà renseignée.

La rencontre en effet fut empreinte de la soudaine sympathie née entre les deux femmes. Tante Amélie remercia Pauline de son hospitalité et de l’aide qu’elle et les siens avaient apportée à la paire Aldo-Adalbert embarquée dans une histoire aussi ténébreuse que dangereuse. Elle fut tout de suite sensible au charme de la nouvelle venue. Elle aima son regard direct, sa voix chaleureuse, l’étreinte ferme de sa main et le respect empli de gaieté qu’elle lui montra. Elle sentit qu’elle avait devant elle un être de qualité mais ne put s’empêcher de se demander jusqu’à quel point son neveu y était sensible. Il était bien joyeux d’un seul coup !

On se rendit en groupe vers les tables en laissant passer ces quelques instants avec « Mrs Belmont » – Pauline tenait à dépouiller la baronne pour privilégier le nom dont elle signait ses œuvres. La marquise prit le bras d’Adalbert qui, lui aussi, était venu saluer leur amie américaine :

– Quelle femme charmante ! dit-elle d’un ton léger. En temps ordinaire je ne raffole pas des filles de la libre Amérique mais celle-là est… exceptionnelle ! C’est votre avis ?

– Absolument ! Et, dans son genre, son frère ne l’est pas moins ! Il émaille ses discours d’un « Nous autres les Belmont » que je trouve irrésistible. Et quelle générosité ! Il tient quelque peu du marsouin parce qu’il passe la moitié de sa vie dans l’eau mais, à sa manière, c’est un vrai seigneur ! Je les aime bien tous les deux !

– Pas avec un petit plus pour « Pauline » ? Elle est d’autant plus séduisante qu’elle ne cherche pas à l’être !

– Bravo ! Vous possédez, chère marquise, la rare faculté de juger quelqu’un en un clin d’œil et sans jamais vous tromper. Vous avez raison : il est facile de s’attacher à elle ! fit-il avec un léger soupir.

– C’est aussi ce que pense Aldo ?

Une sonnette d’alarme tinta dans la tête d’Adalbert. Il comprit que, sans en avoir l’air, Mme de Sommières entreprenait de le confesser. Grâce à Dieu on arrivait près des tables mais il fallait répondre car sa main s’était raffermie sur son bras : il alluma son plus grand sourire :

– Elle a été pour lui comme pour moi une amie parfaite. Comment voulez-vous qu’il en soit autrement ?

Olivier de Malden en venant lui enlever Tante Amélie pour la conduire à sa place lui évita d’en dire plus long ou de mentir. Il se promit d’éviter autant que possible les apartés avec une aussi fine mouche. Mais la première chose à faire en urgence lui semblait d’intimer à Morosini l’ordre de mettre sa lampe sous le boisseau. Cet imbécile rayonnait positivement !… Et en imaginant ce que Lisa penserait en le voyant en ce moment, il sentait monter une pointe de colère qu’il se hâta de juguler. Prendre Aldo de front ne servirait à rien. Il ne le connaissait que trop !

Quand, le souper achevé on se réunit dans les salons pour offrir à la géniale maîtresse de maison un gigantesque bouquet de fleurs et boire une dernière coupe de champagne, Adalbert attira Marie-Angéline à part mais il n’eut même pas à ouvrir la bouche :

– Vous, dit-elle en pointant son index sur lui, vous vous faites de la bile.

– Cela se voit à ce point ?

– Non, mais moi je vous connais bien… et je connais bien Aldo. Alors je vous dis, cessez de vous tourmenter ! Il n’y a aucune raison !

– Ah, vous trouvez ? ronchonna-t-il en désignant de la tête la terrasse où Aldo avait réussi à entraîner Pauline.

Il s’était hâté de profiter du répit offert par Léonora, qui, l’œil farouche, était venue récupérer son chevalier servant.

– Mais mettez vos lunettes et regardez-les ! Il est en train de tomber amoureux d’elle… si ce n’est déjà fait !

– Il le croit peut-être mais vous vous trompez ! Il est l’époux de Lisa et il en a profondément conscience.

Devant une indulgence aussi coupable qu’inattendue chez Plan-Crépin, Adalbert prit feu :

– Et si je vous disais…

– Rien ! Je ne veux rien savoir… Sinon ceci : que se produirait-il, selon vous, si à cet instant Lisa faisait dans ce salon l’une de ces apparitions dont elle a le secret ?…

– Elle serait furieuse.

– Elle n’en aurait pas le temps ! Aldo se précipiterait vers elle avec son amour au bord des lèvres.

– Ah, vous le croyez ? C’est parce que vous ne savez pas à quel point Pauline Belmont est exceptionnelle !

– Lisa aussi est exceptionnelle. Son tort est de ne pas être là !

– Son… tort ?

– Eh oui, son tort ! Où était-elle quand Aldo a rencontré cette Pauline ? À Vienne, chez sa grand-mère, en train de fabriquer un petit Morosini j’en conviens mais elle n’était qu’au début de sa grossesse et pouvait parfaitement l’accompagner : il le lui a demandé devant moi et notre marquise. Où est-elle à présent ? Encore en Autriche ou en Suisse à pouponner un bébé en pleine forme qu’elle pourrait sans problème confier à sa grand-mère et à sa fidèle Trudi sans compter une armée de serviteurs. Elle pouvait donc… et je dirais même qu’elle devait accompagner son époux et nous n’en serions pas là ! On n’a pas idée d’être suissesse à ce point ! À quoi cela ressemble-t-il, dites-moi, de laisser galoper seul un homme d’une telle séduction ? En outre, si j’ai bien deviné, elle lui a donné d’autorité le second rang, se déclarant mère avant tout… mais plus son épouse. Ça aussi c’est une faute ! Aldo a besoin d’une femme et si la titulaire déclare forfait… De toute façon, ce ne sera qu’une passade. Alors, fichez-lui la paix !

– Tudieu, Plan-Crépin ! s’exclama derrière eux Mme de Sommières qu’ils n’avaient pas vue venir. Si c’est le genre de catéchisme que l’on enseigne à la messe de six heures, je me demande si je ne devrais pas vous défendre d’y aller ?

L’interpellée leva vers le plafond un nez offensé et renifla :

– Je dis ce que je pense !

– Et ce n’est pas idiot. Vous me surprenez !… Cela dit, mon cher Adalbert, nous mêler de sa romance ne servirait qu’à braquer notre don Juan. Contentons-nous de veiller au grain mais de loin. Et ne me prenez pas pour une entremetteuse si j’invite Mrs Belmont à déjeuner ou à dîner un jour prochain…

À la vérité, leurs trois inquiétudes si soucieuses auraient pu entendre ce que se disaient Aldo et Pauline. D’autant qu’ils avaient commencé par ne rien dire. Il lui avait offert une cigarette et tous deux accoudés à la balustrade admirèrent d’abord en silence le parc et les jardins dont les lumières s’éteignaient l’une après l’autre. Comme une lente marée l’obscurité remontait vers eux.

– Je savais que vous deviez venir, murmura Aldo. Mais pas seule. Vauxbrun, malade d’angoisse attendait…

– Diana Lowell ? La pauvre s’est fracturé le genou en tombant de cheval ! fit Pauline en riant. C’est cruel à dire mais le cher Vauxbrun en a été agréablement soulagé.

– Et d’autant plus heureux ! Comment vont votre frère et votre belle-sœur ?

– À merveille ! Nous autres les Belmont comptons parmi les privilégiés que le krach boursier d’octobre dernier n’a guère atteints. Seules les fortunes les plus anciennes donc les plus solides ont résisté à la tempête du « Jeudi noir » de Wall Street mais il y a eu de gros dégâts. Les ruines ont été lourdes et nombreuses. John-Augustus essaie d’aider de son mieux les plus défavorisés…

– J’en ai eu connaissance. J’ai pris le plus de renseignements que je pouvais.

– Vous vous tourmentiez pour nous ?

– Vous n’en doutiez pas, j’espère ?

Il avait jeté sa cigarette et, redressé, se tournait vers elle pour admirer la ligne fière de son profil et respirer son parfum. Elle en fit autant et ils se retrouvèrent face à face.

– Merci, dit-elle. Cela veut dire que vous avez pensé à nous.

– J’ai surtout pensé à vous… plus que je n’aurais dû sans doute ! Vous n’êtes pas facile à oublier, Pauline !

– Nous nous l’étions promis cependant. Et si nous nous étions dit adieu…

– Nous étions sincères et nous n’avons pas voulu cette rencontre.

– Puisque vous saviez que je venais, vous auriez pu partir ?

– J’y ai songé mais pas longtemps parce que j’ai découvert que j’avais envie de vous revoir…

Il s’arrêta au bord de ce qui ne pouvait être qu’un aveu. Elle était belle à damner un saint et il mourait d’envie de la prendre dans ses bras quand le salut lui vint d’une voix à la fois aigre et enrouée :

– Chère Pauline, il est temps de partir. Je vais avoir le plaisir de vous raccompagner, fit Vauxbrun avec un sourire satisfait qui tapa sur les nerfs d’Aldo mais lui rendit le sens des réalités.


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