Текст книги "Les Larmes De Marie-Antoinette"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
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– La Reine les avait gardées avec elle ?
– Non. Une partie de ses joyaux personnels étaient déjà en route pour Bruxelles à destination de l’archiduchesse Marie-Christine, sa sœur. Les autres, elle les avait confiés, avec son indispensable coiffeur Léonard, au duc de Choiseul afin qu’il les emporte à Montmédy où le Roi voulait se retirer au milieu de ses troupes. Il y avait aussi l’habit du sacre de Louis XVI et les bijoux de Madame Élisabeth. Certaines pièces ont été retrouvées mais jamais les larmes de diamant. Or elles comptaient parmi les joyaux préférés de la Reine, si étrange que cela puisse paraître…
– Que vois-tu d’étrange là-dedans ?
– C’est qu’elle a commencé par les détester… enfin si l’on peut dire.
– S’il te plaît, sonne le garçon d’étage !
– Que lui voulez-vous ?
– Comme je sens que tu as une histoire à me raconter, j’aimerais bien un peu de café…
– Ah, non ! protesta Plan-Crépin. Si nous buvons du café, nous ne fermerons pas l’œil avant demain soir et… et je meurs de sommeil ! finit-elle par avouer en se laissant tomber dans un fauteuil.
– De toute façon l’histoire n’est pas longue. Quand l’archiduchesse Marie-Antoinette est arrivée de Vienne pour épouser le dauphin Louis, la comtesse du Barry régnait sur le cœur et sur les sens de Louis XV. Elle était toute-puissante mais ne faisait pas l’unanimité à Versailles. Le parti des princes et la haute noblesse voyaient en elle une ennemie et accueillirent avec joie la petite princesse qui allait devenir tout naturellement leur porte-drapeau…
– Je ne suis peut-être pas très forte en histoire mais ça je le sais, ronchonna la marquise. Abrège, puisque tu me refuses une tasse de café !
– À vos ordres ! La du Barry qui n’était pas stupide comprit fort bien qu’elle avait tout intérêt à se rallier la Dauphine et elle pensa avoir trouvé le moyen quand son joaillier vint lui présenter deux « larmes » de diamants admirables et absolument identiques. Elle les fit monter en pendants d’oreilles et les envoya chez Marie-Antoinette avec une lettre pleine de choses aimables qu’elle espérait transformer en traité d’armistice.
– Et tu dis qu’elle n’était pas stupide ? Mais il fallait être complètement idiote pour s’imaginer que la Dauphine, éblouie, allait se jeter à son cou ? Elle a renvoyé le cadeau, j’imagine ?
– Exactement, mais non sans regrets. L’ensemble était si beau qu’elle n’y a pas résisté. À son tour elle a convoqué Bœhmer et lui a dit qu’elle souhaitait acquérir les larmes mais que les « boutons » de diamants qui les soutenaient ne lui convenaient pas : elle désirait qu’ils fussent remplacés par d’autres pierres lui appartenant afin d’éviter une confusion possible aux yeux des courtisans. Cela fait, la Reine les a souvent portées – surtout lorsqu’elle arborait le « Sancy » dans sa coiffure. Elle tenait à pouvoir s’en parer quand elle résiderait à Montmédy mais les larmes n’y sont jamais parvenues.
– Où sont-elles allées ? demanda Marie-Angéline qui écoutait avec passion.
– Justement on n’en sait rien sinon que le coiffeur Léonard à qui Choiseul avait remis l’une des cassettes du trésor au moment de leur séparation les a confiées au marquis de Bouillé, commandant alors la place de Stenay, avant de poursuivre son chemin vers la frontière, que Bouillé a commis son aide de camp à la garde du coffret… et que l’officier a été assassiné dans la nuit. Depuis, on ne sait où sont passées les larmes… Voilà, Tante Amélie, vous en savez autant que moi. À présent je vais aller prendre du repos. Le cher commissaire nous a convoqués pour onze heures…
Le lendemain, les cinq hommes pénétraient avec ensemble dans le bureau de Lemercier. Les mines étaient sombres, en accord avec le temps toujours aussi détestable. La pluie, qui avait fait trêve au lever du jour, revenait de plus belle, charriée par un vent glacé venu du pôle Nord qui s’infiltrait sous les portes et les fenêtres, trop anciennes pour être hermétiques. Cela vous gelait les mains et les pieds aussi agréablement qu’en plein hiver.
Après un salut approximatif, le policier leur désigna des chaises disposées en demi-cercle devant son bureau. À l’évidence, son humeur n’était pas plus bénigne que la veille et l’on s’assit dans le plus grand silence durant quelques secondes, après quoi, usant du privilège de l’âge et du fait qu’il connaissait Lemercier, le général ouvrit le feu :
– Si vous nous disiez ce que vous attendez de nous, commissaire ? Je vous rappelle que le troisième jour est entamé…
– Penseriez-vous par hasard que je l’aie oublié, mon général ? Ce que j’attends de vous, c’est une suggestion pour sortir de ce piège.
– Pourquoi nous ? protesta Malden. J’ai toujours cru que les affaires criminelles recevaient leur solution de la police ?
– Encore faut-il que la police dispose des éléments nécessaires. Or ces éléments sont entre vos mains puisque vous êtes les auteurs de cette exposition, source de tous nos maux…
– Mais d’abord, coupa Morosini, notre homme vous a-t-il fait savoir où et comment nous pourrions lui remettre la véritable « larme » en admettant que nous l’ayons.
– Je ne le sais pas encore. On doit m’en avertir « en temps voulu ». Très certainement au dernier moment, afin de rendre impossible ou au moins très difficile l’installation d’un dispositif policier de quelque importance… N’importe comment, je vous rappelle que nous n’avons pas l’objet… Alors ?
– Nous pourrions faire comme si nous l’avions ? L’idée n’est pas de moi mais de Mlle du Plan-Crépin et je suis son modeste porte-parole. Elle pense que vous pourriez bricoler un joli paquet du faux bijou que l’on a renvoyé et accepter le rendez-vous que l’on vous donnera… Il est probable que l’on ajoutera « Pas de police ! » mais nous pourrions en faire office, tous ici présents, et un vrai détachement serait alors tenu en réserve à proximité. En résumé, ma cousine pense que de cette façon nous aurions au moins une chance d’avoir un contact direct avec ce misérable ou quelqu’un de ses acolytes en admettant qu’il en ait.
– Il en a ! Le laboratoire m’a fait savoir que nous ne nous trouvons pas en face d’un seul assassin mais de trois…
– Que voulez-vous dire ? demanda Crawford.
– C’est pourtant facile à comprendre, ricana le commissaire. Ce n’est pas la même main qui a frappé Tison, Hanel et Harel ni écrit les billets en majuscules. Quant aux inscriptions des masques, elles ont dû être préparées d’avance car le texte de fond est identique partout mais pas les rajouts comme « Désolé, c’est une erreur ! »… Vous voyez que les choses se compliquent…
– En effet ! convint Malden. Cependant l’idée de Mlle du Plan-Crépin ne me paraît pas si mauvaise. En ce qui me concerne je suis disposé à jouer les flics… pardon, je veux dire les « agents de police » sous votre direction. J’ai même une bicyclette à votre disposition au cas où il faudrait se lancer dans une poursuite…
– Je ne sais pas ce que je donnerais sur un vélo, fit le général en riant, mais il n’est jamais trop tard pour apprendre. Et vous, professeur ?
– Moi ? Je n’ai jamais f… mis les pieds sur un de ces engins. Le tramway et le train me paraissent des moyens de locomotion parfaitement satisfaisants mais si vous aviez un tandem ou un tricycle ?
– Pourquoi pas une trottinette ? marmotta Aldo. Ces gens doivent avoir des voitures. N’importe comment, c’est à vous de voir, commissaire, mais je me déclare comme ces messieurs à votre disposition…
– Au fond, pourquoi pas ? soupira Lemercier après un moment de réflexion. Je n’ai rien d’autre sous la main et même si ce n’est pas très légal c’est une chance à courir. La seule qui soit en vue pour l’instant. Aussi, j’accepte votre proposition mais il n’est pas question que vous restiez ici jusqu’à ce que me parvienne le message. La difficulté est là : comment vous réunir rapidement ?
– Oh, c’est facile, fit Olivier de Malden. J’habite à deux pas et si ces messieurs veulent bien accepter… un bridge ou un poker, nous attendrons ensemble votre coup de téléphone et vos instructions…
On se sépara là-dessus, chacun rentrant chez soi afin d’y revêtir des tenues plus conformes à une expédition nocturne mais on devait se retrouver à quatre heures chez Malden. Vu son âge, seul le professeur ne participerait pas.
Crawford, lui, n’avait pas ouvert la bouche. Aldo s’en inquiéta :
– Vous n’avez rien dit, sir Quentin ! Vous n’êtes pas d’accord ?
L’Écossais se mit à rire :
– C’est alors que vous m’auriez entendu. Il y a chez vous une maxime qui prétend que « Qui ne dit mot consent ! » J’y souscris pleinement car, voyez-vous, je ne suis pas bavard… mais je ne peux qu’approuver votre initiative. Ce pourrait même être amusant ! ajouta-t-il. La difficulté va être d’empêcher Léonora de me suivre. Ma femme a l’aventure dans le sang…
– J’en connais une autre…
En rentrant à l’hôtel, Aldo songeait encore à la meilleure manière de présenter les choses pour éviter que Marie-Angéline n’enfourche son cheval de bataille – il en venait même à penser que le mieux serait peut-être de n’en pas parler ! – quand il reconnut la petite voiture rouge d’Adalbert rangée sous les arbres dans l’enceinte de l’hôtel. Celui-là était une trop bonne recrue pour le laisser en dehors de l’expédition.
Le mauvais temps ayant rendu inutilisables les tables de la terrasse fleurie, il trouva sa « famille » réfugiée au bar comme la plupart des autres clients parmi lesquels il reconnut sans peine deux des plus efficaces journalistes parisiens : Berthier du Figaroet Mathieu du Matin.Spécialistes de la rubrique mondaine, on ne pouvait leur interdire de venir boire un verre dans le lieu le plus public du palace. Installés au comptoir sur de hauts tabourets, ils jouaient au « zanzi {6} » en buvant des cocktails sans avoir l’air de rien mais l’on pouvait être sûr que leurs oreilles étaient grandes ouvertes et que leurs yeux voyaient à peu près tout. Ils répondirent aussitôt au salut de la main qu’Aldo leur adressa. Il les avait déjà rencontrés à plusieurs reprises et savait qu’ils étaient aussi corrects que sérieux. Ils ne tentèrent pas de l’approcher, le laissant rejoindre la table où les siens étaient installés.
– Je suis venu vous demander à déjeuner et prendre l’air du temps, sourit Adalbert tandis que son ami prenait place dans l’un des petits fauteuils de velours bleu…
– Pour ce qui est du temps on pourrait trouver mieux mais le déjeuner t’est acquis avec grand plaisir. Tu t’ennuyais de nous ?
– Eh bien oui, figure-toi ! Versailles n’est pourtant qu’à dix-sept kilomètres de Paris mais, depuis que vous vous y habitez, j’ai l’impression que ma rue est au bout du monde.
– Un seul être vous manque et tout est dépeuplé,ironisa Aldo. Or, nous sommes trois ! Pourquoi ne pas demander à la réception s’il reste encore des chambres libres ?
Vidal-Pellicorne fouilla dans sa poche, en tira une clef complétée par une plaque de bronze et la mit sur la table :
– C’est fait ! Ma valise est au numéro 28… en face de toi, mon bon !
– Quelle heureuse surprise ! fit Mme de Sommières en levant sa coupe de champagne. Bienvenue au club, mon cher Adalbert
– Plus on est de fous, plus on rit, renchérit Marie-Angéline visiblement ravie. Alors ? Qu’a donné la réunion chez le commissaire ?
Aldo le lui dit mais se hâta d’ajouter :
– Je vous arrête tout de suite, Angelina ! Ce soir il n’y aura que des hommes.
– Mais enfin, pourquoi ? s’insurgea-t-elle.
– Parce que si ce n’est pas vraiment légal, c’est tout de même une opération de police et s’il a consenti à accepter une aide plutôt bienvenue, Lemercier n’admettra jamais votre présence.
– D’autant que cela peut être dangereux, ajouta la marquise en picorant une amande salée. Et je ne veux pas rester seule, à tourner dans ma chambre en me faisant un sang d’encre ! Vous êtes ma lectrice, que diable ! Vous me lirez Monte-Cristo ! Comme ça vous aurez l’esprit occupé !
– Oui, mais…
– Pas de mais ! Et passons au menu ! J’ai faim !
Pendant le déjeuner on parla. Le restaurant était plein et les tables plus rapprochées qu’au bar. En outre, leur groupe était suffisamment remarquable pour attirer l’attention. Nombreux étaient les regards qui se tournaient vers eux. Aldo se borna donc à annoncer qu’il avait accepté d’aller vers cinq heures faire un poker chez Malden – entre hommes ! – auquel Adalbert était invité d’avance.
– Il habite rue de la Paroisse, conclut-il. Inutile de prendre ta voiture. Ce n’est pas loin et on ira à pied.
Après avoir reconduit la marquise et sa « lectrice » aux ascenseurs, Aldo et Adalbert reprirent casquettes et imperméables au vestiaire et se disposaient à quitter l’hôtel quand Michel Berthier les arrêta :
– J’espère ne pas vous importuner, messieurs, mais j’aimerais vous dire un mot…
– On vous en accorde deux, grogna Adalbert qui avait pris la presse en grippe depuis l’aventure de « la Régente ». Dites « bonjour » et immédiatement après « au revoir ». Ce sera parfait !
– Allons, monsieur Vidal-Pellicorne, sourit le journaliste. Ne vous faites pas plus méchant que vous n’êtes ! Vous savez bien qu’il y a chez nous des gens de bonne compagnie !
– Sont rares !
– C’est justement l’exception qui confirme la règle, coupa Aldo. Que puis-je pour vous, monsieur Berthier ?
– M’aider à comprendre ce qu’il se passe… si toutefois il se passe quelque chose.
– Trois morts en quatre jours, cela ne vous suffit pas ?
– C’est même trop si l’on considère le… l’immobilisme ambiant. L’exposition se poursuit comme si de rien n’était et avec un succès qui semble grandir avec le nombre des victimes. Si c’est un genre de publicité, elle n’est pas de très bon goût ! Pourquoi ne fermez-vous pas ? Le Comité…
– … dont je ne fais pas partie ! Je ne suis qu’exposant. Quant aux décisions à prendre elles ne regardent que la police. Allez voir le commissaire Lemercier !
– Pour qu’il me jette dehors ? C’est le plus mauvais coucheur que j’aie jamais connu… et Dieu sait si ma liste est longue ! C’est pourquoi je viens vous voir. Que fait-on en ce moment ?
– Qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse ? s’énerva Adalbert. On recherche le meurtrier !
– Les meurtriers, rectifia Morosini. Tenez, voilà au moins une information neuve : d’après le laboratoire de la police, chacun des crimes a été commis par une main différente !
– Ah !… C’est déjà ça ! Et savez-vous si la police a une piste ?
– Allez le lui demander ! Moi j’écoute ce que l’on me dit et je fais ce que l’on me demande…
– Lemercier vous a « demandé » de séjourner au Trianon Palace pour vous garder sous la main ? J’ai entendu dire qu’il vous soupçonnait ?
– Pour quelqu’un qui ne sait rien vous entendez dire trop de choses, protesta Adalbert. Il est normal que le prince Morosini veuille veiller en personne sur les joyaux qu’il a prêtés. En outre, nous sommes ici pour notre plaisir. C’est sublime, Versailles et, en ce qui me concerne, je ne me lasserai jamais de contempler son palais unique au monde…
– Même quand il pleut ? fit Berthier goguenard.
– Surtout quand il pleut ! On n’est pas envahi par les touristes. Il n’y a que les journalistes pour accabler les honnêtes gens !
– Et vous allez de ce pas… contempler ?
– Cela pourrait se faire, fit Aldo moqueur, mais il se trouve que nous allons bêtement faire un poker chez des amis !
Le journaliste réagit comme un cheval de bataille qui entend la trompette :
– Un poker ? J’adore !… Vous ne voulez pas m’emmener ? On s’ennuie à périr dans votre ville sublime !
– Ne me dites qu’avec tous ces messieurs de la presse qui hantent ces lieux vous n’arriverez pas à réunir quelques amateurs ?
– Oh, ce n’est pas ça qui manque ! Ce sont les mises de fond qui ne montent pas très haut. Alors, évidemment…
– Vous pensez que nous autres on serait plus intéressants à plumer ? dit Adalbert en riant. Dans ce cas vous vous trompez ! En ce qui me concerne du moins : je suis fauché !
– Et vous vous imaginez que je vais vous croire ? Amusez-vous bien quand même !
En sortant de l’hôtel, ils virent le colonel Karloff qui attendait le client dans son taxi. Aldo s’apprêtait à lui faire un signe indiquant que l’on n’avait pas besoin de lui mais Adalbert le prit par le bras :
– Viens ! On va le prendre…
– Mais c’est à côté !
– Justement c’est trop près !…
– Mon cher colonel, ajouta-t-il une fois embarqué, nous allons rue de la Paroisse mais, auparavant, nous aimerions faire un tour en ville ou autour du parc. À votre idée…
– Vu ! répondit sobrement Karloff.
Vingt minutes plus tard, il les arrêtait devant l’élégant domicile du diplomate.
– Je vous attends ? proposa-t-il.
– Pourquoi pas ? proposa Aldo. Mais ça risque d’être long.
En deux mots, il traça les grandes lignes de l’expédition pour laquelle ils étaient volontaires.
– Sûr que je peux vous être utile et que le temps ne compte pas. Il y a un peu plus loin une impasse : je vais m’y garer…
Dans l’ancienne rue Princesse, les Malden habitaient un hôtel particulier à un étage, orné de chiens assis et de guirlandes entre les fenêtres, qui avait été bâti aux environs de 1730 pour un musicien de la Cour. Au seuil d’une porte laquée d’un beau vernis vert sombre, un serviteur déjà âgé accueillit les visiteurs, les débarrassa de leurs vêtements de pluie et les précéda dans un vestibule dallé de marbre blanc à bouchons noirs jusqu’à un salon bleu et or résolument Louis XVI avec de splendides meubles d’époque et parfumé par une débauche de roses anciennes aux pétales multiples jaillissant de tous les vases. Dans des cadres ovales deux portraits de femmes, l’une coiffée « à l’oiseau royal » et l’autre d’un de ces chignons de longues boucles chers à l’impératrice Eugénie tenaient compagnie à des gravures de Carmontelle. Un tapis de la Savonnerie aux teintes passées couvrait le précieux parquet Versailles et menait jusqu’à un bureau bibliothèque qui était de toute évidence la pièce du maître de maison si l’on en jugeait par la fumée bleutée des cigares qui l’emplissait. Et il n’était pas seul : répandus dans de confortables Chesterfield en cuir noir, Crawford et le général fumaient en silence, l’œil fixé sur leur hôte occupé à répondre au téléphone. Répondre était peut-être excessif car il ne disait pas un mot, se contentant d’accueillir les nouveaux venus d’un sourire et d’un geste de la main. Un silence absolu régnait tandis que les arrivants serraient les mains tendues vers eux.
Enfin, après avoir déclaré qu’il était d’accord, Malden raccrocha le combiné, visiblement soucieux.
– Les nouvelles sont mauvaises ? demanda l’Écossais.
– Pas vraiment, cependant on ne peut dire qu’elles soient excellentes. Lemercier a reçu l’ordre de se trouver – seul bien entendu ! – vers onze heures ce soir auprès du bassin du Dragon, dans le jardin du château. Je vous avoue que j’aurais préféré un endroit quelconque dans la campagne ou dans la ville…
– Ce n’est pas gênant ? fit Aldo. La nuit, jardin et parc doivent être déserts à souhait ?
– Sans doute, mais cela veut dire aussi que notre homme possède les moyens de s’introduire dans l’enceinte du palais, ce qui n’est pas donné à tout le monde et surtout pas à nous.
– La question ne se pose pas pour le commissaire et ses hommes – en admettant qu’il en emmène. Il peut se faire ouvrir n’importe quoi de jour comme de nuit, observa le général. Cependant il doit certainement avoir une idée ?
– Il l’a : nous allons dès à présent nous rendre au château en ordre dispersé, prendre un ticket comme n’importe qui et ensuite nous diriger en flânant vers les bosquets nord : celui de l’Arc de triomphe et celui des Trois Fontaines au bout desquels se trouve le bassin en question. Nous nous y cacherons moitié dans l’un moitié dans l’autre et nous attendrons.
– Il est seulement cinq heures ! gémit Adalbert. Cela veut dire six autres sous des arbres mouillés ?
– Pourquoi pas ? dit Aldo. On a déjà vécu pire !
– Oh, je sais, mais toi, tu vis dans une ville aquatique et ne peux pas comprendre, mais moi je commence à redouter les rhumatismes qui nuisent si fort à l’élasticité des bras et des jambes…
– C’est ça ou rien ! sourit Malden en reprenant son cigare.
– Vous pensez bien que ce sera ça, dit Aldo, mais ce que je comprends mal c’est qu’il faille faire le détour par le château. Le bassin du Dragon est voisin de celui de Neptune si j’ai bonne mémoire ?
– Je comprends votre pensée. Le bassin de Neptune jouxte à peu de chose près le boulevard de la Reine, presque en face du Trianon Palace. Avant votre arrivée je l’ai dit à Lemercier mais ce serait justement un peu trop facile et comme nous ignorons les moyens de surveillance de l’ennemi mieux vaut jouer les touristes.
– Qui vous dit que nous ne serons pas repérés ? avança Vernois. Des Versaillais qui sont tout à coup pris d’une folle envie de visiter un château qu’ils connaissent par cœur !
– Il ne vous arrive jamais d’y aller rêver à nos grandeurs passées ?
– Si… de temps en temps !
– Vous voyez bien ! Messieurs, je suis désolé de vous recevoir si brièvement mais il est temps de partir. On se retrouve tous dans le bosquet de l’Arc de triomphe à l’extrémité voisine du bassin où l’on se partagera les places selon les directives du commissaire… Vous êtes armés, je suppose ?
Ils l’étaient et l’on se sépara. Aldo et Adalbert partirent les premiers et rejoignirent Karloff pour lui dire qu’au fond on n’avait pas tellement besoin de lui sinon pour les emmener au château, ce qui ne faisait pas une longue course. Cependant, quand on lui eut expliqué l’affaire il décida d’aller se poster à onze heures au bout de la rue des Réservoirs, près du théâtre Montansier et non loin de la grille du Dragon.
– Grimpez, messieurs, je vous lâche au château ! déclara-t-il.
Quelques minutes plus tard les deux amis traversaient l’immense cour d’honneur à quelque distance l’un de l’autre. Morosini se dirigea vers l’entrée des bâtiments royaux et Vidal-Pellicorne vers celle qui ouvrait directement sur les jardins. Il franchit les « passages des bois » donnant sur les parterres du Midi, ce qui l’obligea à contourner presque tout le château pour rejoindre les parterres du nord que prolongeaient les deux bosquets derrière lesquels se trouvent les bassins du Dragon et de Neptune.
Chacun des auxiliaires bénévoles de la police joua avec un tel talent son rôle en flânant de façon si convaincante qu’il était plus de six heures quand on se retrouva devant le majestueux ensemble voulu jadis par Le Nôtre mais qui était alors en assez mauvais état : l’arc à trois portes de ferronnerie dorée n’avait plus guère de dorures non plus que les fontaines latérales dédiées à la Victoire et à la Gloire, ainsi que les quatre obélisques achevant un ensemble plein de noblesse mais qui, dans son décor forestier, se revêtait en cette fin d’un jour pluvieux d’une intense mélancolie. Son voisin, le bosquet des Trois Fontaines, n’était pas mieux loti : mousse, rouille et vert-de-gris…
– Dire, soupira Olivier de Malden que ces merveilles ont tellement besoin d’être réparées et qu’un imbécile est en train de saboter une exposition dont nous étions en droit d’espérer une belle somme !
– Jusqu’à présent nous n’avons pas à nous plaindre, fit remarquer le général : les foules se pressent pour visiter. Le fait que le Petit Trianon soit devenu scène de crime ne décourage personne. Au contraire. Voyez ! Ce que nous espérions un succès tourne au triomphe…
– À condition que l’on ne nous oblige pas à fermer ! grommela Crawford en fouillant dans ses poches à la recherche de son étui à cigares.
– Il y a quelques années un meurtre s’est perpétré au Louvre au département des Antiquités égyptiennes, rappela Adalbert : les foules se sont ruées chez nous. Il en est venu de partout : d’Europe occidentale d’abord et même des États-Unis ! Rien de plus excitant que l’odeur du sang ! Vous pourriez même jouer les prolongations… Je parie pour un débarquement massif des Américains…
– Et si les prêteurs de joyaux et autres pièces précieuses les retirent ?
– En ce qui me concerne ce n’est pas mon intention, émit Aldo, ni celle de mon beau-père, que j’ai eu au téléphone. Peut-être même viendra-t-il voir ce qu’il en est. Il a reçu l’assurance d’une surveillance accrue de la police avec des renforts venus de Paris.
– C’est on ne peut plus vrai, dit le général. Je suis retourné à l’exposition ce matin avant de vous rejoindre chez Lemercier : les vitrines sont gardées nuit et jour par des hommes en armes.
Adalbert se mit à rire :
– Bougrement séduisant pour le vulgum pecus !Les visiteurs doivent avoir l’impression de faire de la figuration intelligente pour un film…
– Messieurs, messieurs ! rappela Morosini. Nous sommes ici pour essayer de piéger un assassin. Ce n’est pas le moment de tenir une conférence contradictoire !
– Il a raison ! approuva Crawford. Allons prendre nos places ! Qu’est-ce que Lemercier a décidé ?
– Messieurs Morosini et Vidal-Pellicorne dans ce bosquet tandis que le général, vous et moi nous installerons aux Trois Fontaines. Séparons-nous !
La végétation qui servait d’écrin à l’Arc et à ses fontaines muettes était aussi dense que celle d’un bois. Aldo et Adalbert allèrent se poster derrière les arbres et fourrés les plus proches du lieu du rendez-vous de façon à voir sans être vus. Le soir tombant rendait l’endroit plus obscur, au point de ne pas pouvoir lire l’heure à une montre, mais les bassins eux étaient bien visibles. Au milieu de celui du Dragon, tout rond, le monstrueux animal agonisait transpercé par les flèches d’une foule d’amours chevauchant des cygnes accompagnés de dauphins. Derrière lui, en contrebas, le très large bassin trilobé de Neptune voyait jaillir le dieu des mers, armé de son trident, avec Océan et Protée que le crépuscule de ce jour pluvieux changeait en noires silhouettes vaguement inquiétantes.
– Je ne sais pas si tu as déjà vu, ici, le spectacle des Grandes Eaux ? demanda Adalbert.
– Non et je le regrette, mais cela ne s’est jamais trouvé.
– Dommage car c’est vraiment magique ! Ce lieu est celui où s’achève le spectacle. Le Dragon crache alors une fusée liquide d’environ trente mètres au milieu des jets moins importants des dauphins. Quant à Neptune il reçoit l’eau des fontaines qui sont au-dessus complétée par des jets verticaux. Tu n’imagines pas à quel point c’est magnifique… Aussi dans l’après-midi, quand il fait beau, c’est la promenade préférée des nounous et autres nurses avec leurs bambins. Elles entrent par la grille que tu aperçois là-bas. Malheureusement c’est assez humide dans le coin et quand il pleut comme aujourd’hui…
– Réjouis-toi, il ne pleut plus !
– Sauf dans ce satané bosquet ! Les arbres en ont encore pour un moment à nous dégoutter dessus. Quelle heure est-il ?
– J’ai l’impression d’avoir entendu sonner huit heures !
– Ce sacré Lemercier aurait pu nous réunir plus tard ! Tu te rends compte ? Encore trois heures à patauger là-dessous !
– Il y a là une grosse souche d’arbre. Viens la partager avec moi !
Appuyés l’un contre l’autre ils s’installèrent le plus confortablement possible en fumant des cigarettes et deux ou trois cigares. Il faisait frisquet au cœur de cette végétation mouillée et tenir quelque chose d’allumé entre les lèvres les réchauffait un peu. Le temps passa, lentement, peuplé seulement des bruits de la ville toute proche. Ni l’un ni l’autre n’avait envie de parler. Il leur semblait que s’ils ouvraient la bouche, ils laisseraient échapper leur chaleur intérieure Soudain, cependant, Adalbert étouffa un éternuement :
– À tes souhaits ! chuchota Morosini.
– Alors je souhaite un bain et un grog bouillants ! Tu n’as pas froid, toi ?
– Pas trop, non !
– Dire que c’est toi qui es sensible des bronches ! C’est le monde à l’envers ! grogna l’égyptologue en tirant son mouchoir dans lequel il officia aussi discrètement qu’il le pouvait, conscient que l’heure approchait et que ce n’était pas le moment de faire du bruit.
Enfin onze coups s’égrenèrent à l’église Notre-Dame.
À peine le dernier eut-il résonné qu’un pas décidé se fit entendre. La grille du Dragon grinça et les yeux des guetteurs perçurent la silhouette massive du commissaire qui s’avançait calmement, le chapeau enfoncé sur la tête et les mains au fond de ses poches. Le ciel s’était éclairci après la dernière pluie et les yeux habitués des observateurs voyaient presque comme si la lune eût été pleine.
Le policier arrivait au bord du bassin quand surgit de nulle part – personne ne le vit arriver ! – un groom d’hôtel. On l’entendit demander s’il avait bien affaire à M. Lemercier et sur sa réponse affirmative, lui tendit une lettre.
– Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda le commissaire.
Mais, sans répondre, le gamin fit demi-tour, prit ses jambes à son cou et disparut par la grille restée ouverte. Adalbert fit un mouvement pour s’élancer derrière lui mais Aldo le retint d’une main vigoureuse :
– Reste tranquille ! On ne doit bouger qu’en cas de danger. Et puis tu ne le rattraperais pas.
Pendant ce temps, Lemercier sortait une lampe électrique de sa poche et décachetait la lettre. Il fut vite évident que le texte n’en était pas à son goût car, dans la lumière de sa lampe, les guetteurs le virent nettement s’empourprer tandis qu’il se mettait à jurer le nom de Dieu avec une fureur qui n’avait rien de religieux. Et soudain :
– Nous sommes joués ! cria-t-il. Sortez, vous autres !
Aldo et Adalbert le rejoignirent les premiers. Il leur tendit la lettre et la lampe :
– Tenez, lisez !
Fine, serrée, l’écriture était petite mais bien lisible. On n’eut aucune peine à la déchiffrer :
« Avez-vous vraiment cru pouvoir me prendre à un piège aussi grossier ? Vous me décevez, commissaire ! À présent il ne vous reste plus qu’à vous rendre au bosquet du Rond Vert. Vous y trouverez ma réponse. Le Vengeur de la Reine. »
Morosini eut un sourire de mépris pour la signature grandiloquente à souhait :
– Curieuse cette manie qu’ont les criminels de vouloir parer de romantisme leur cruauté et leur appétit de lucre !
– Moi je dis qu’il se fout de nous ! traduisit sobrement Adalbert.
– Et moi qu’il me paraît étrangement renseigné, ajouta Crawford qui venait de les rejoindre. Quelqu’un a parlé… ou alors les murs du commissariat ont des oreilles !
– C’est ce que je vais faire en sorte d’apprendre ! gronda le policier dont le regard revint se poser comme par hasard sur ses anciennes victimes. Pour l’instant, allons voir ce que c’est au juste que cette réponse…








