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Les Larmes De Marie-Antoinette
  • Текст добавлен: 15 октября 2016, 01:13

Текст книги "Les Larmes De Marie-Antoinette"


Автор книги: Жюльетта Бенцони



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– Quoi ?

– Oh, vous avez bien entendu ! Je précise un nœud de corsage en diamants et émeraudes – que je daterais du XVIII e siècle ! – et une boucle d’oreille.

– Une ?

– Oui. Une sublime « larme » d’un blanc légèrement bleuté… qui devrait vous en rappeler une autre.




CHAPITRE XI

LE RENDEZ-VOUS

Comme s’il cherchait à s’en persuader, Aldo répéta :

– Un nœud de corsage… et une boucle d’oreille… qui ne peut être qu’une des deux larmes, et dans une boîte à pharmacie ? Mais ça n’a pas de sens ?

– Ah ! Vous trouvez ?

– C’est la boîte, qui n’a pas de sens ! Cette femme possède le collier de diamants à pendeloques dont Marie-Antoinette avait hérité de Marie-Josèphe de Saxe. Elle le portait l’autre soir et nous l’avons tous vu. Il doit être quelque part dans sa chambre puisque à ce qu’il paraît elle refuse de s’en séparer même pour le mettre dans un coffre. Alors pourquoi dissimuler ce que vous venez de découvrir ?

– La réponse coule de source : pour que le mari n’en sache rien ! Je ne vous cache pas que, depuis un instant, mes idées sur le couple Crawford ont singulièrement évolué ! Pourtant, je les connais depuis longtemps… ou plutôt je croyais les connaître. La passion de Quentin pour Marie-Antoinette ne fait aucun doute. Il y a déjà dépensé des fortunes. En outre, si l’exposition « Magie d’une reine » qui était son idée a rencontré très vite un écho favorable, il a généreusement prêté la majeure partie de sa collection, à l’exception du collier de Léonora.

– Quand on espère une belle pêche, il faut appâter sérieusement. Il a fort bien pu organiser cette exposition dans l’espoir d’une récolte mirobolante. Qui ne va plus tarder maintenant puisque le délai imparti s’achève ce soir. En effet, il est plus de minuit !

– Je serais assez d’accord jusque-là mais ma découverte de tout à l’heure change la physionomie de l’affaire. Léonora n’aime pas la Reine mais elle est folle de bijoux ! Qui nous dit qu’elle ne manipule pas son époux et que ce n’est pas elle le chef de la bande ?

– Vous venez de constater l’état de ses nerfs ? Il faut les avoir solides pour monter un truc pareil ! En outre, je ne la crois pas très intelligente. Enfin, ce que nous venons de voir a démontré l’emprise que son mari possède sur elle. Il peut l’endormir et lui faire dire ce qu’il veut…

– Si vous voulez savoir le fond de ma pensée, l’emprise en question est moins puissante qu’il ne le croit. Elle lui a échappé tout à l’heure et il s’est affolé : la crise de terreur – car c’en était une ! – n’était pas prévue au programme…

Admirant dans son for intérieur la clarté d’esprit de cette femme, Aldo rendit les armes :

– Vous avez peut-être raison mais dans l’état actuel des choses nous n’avons aucun moyen de le savoir. Il est certain que votre découverte nous donne une arme. Que proposez-vous à présent ?

– Faire comme si de rien n’était et garder pour vous ce que je viens de vous dire tant que la petite Autié ne nous sera pas restituée.

– Elle n’était peut-être pas loin de nous. La maison de Crawford est vaste, ancienne aussi : elle ne doit pas manquer d’endroits où cacher un être humain. Sans compter le jardin…

– J’y pense aussi ! soupira lady Mendl. Tant que sa vie sera en danger nous aurons les mains liées… Mais vous voici rendu, mon cher prince, ajouta-t-elle tandis que la voiture s’arrêtait silencieusement devant l’entrée illuminée du Palace. Je vous souhaite une bonne nuit de repos. C’est la seule chose intelligente à faire dans l’immédiat.

En rentrant chez lui, Aldo trouva Adalbert répandu dans un fauteuil en train de fumer un cigare, les pieds voisinant sur une table basse avec un vase de pivoines blanches :

– Alors ? C’était comment, ce dîner ?

– Inhabituel, voire insensé d’un certain côté mais bourré d’enseignements ! Elsie Mendl a trouvé l’une des larmes de diamant et un autre bijou de la Reine dans une boîte à pharmacie…

Suffoqué, Adalbert posa ses pieds à terre et son cigare dans un cendrier :

– Comment en est-elle arrivée à fouiller la pharmacie ?

– Je vais te le raconter. Et toi ?

– Disons que je n’ai pas perdu mon temps mais c’est une broutille à côté de ce que tu rapportes.

À travers la relation précise mais non dépourvue de poésie d’Aldo l’étrange soirée prenait une couleur extravagante. Tout en parlant, Morosini observait son ami pariant avec lui-même ce qu’il allait dire quand il aurait fini… Ce qui ne manqua pas !

– Dis-moi, mon bon, fit Adalbert la mine gourmande. Tu n’aurais pas eu l’idée de noter, dans un coin de ton esprit, les us et coutumes et autres moyens d’accès à cette passionnante maison ? Il me semble que j’aurais plaisir à la visiter… en détail !

Aldo se mit à rire :

– J’aurais parié mon palais familial contre une poignée de cerises que tu me proposerais d’aller y exercer tes talents. On verra plus tard ! À toi maintenant ! Tu as trouvé quelque chose ?

– Un fatras de papiers, de cartes, de livres, de notes, de mégots et le début – prometteur, il y en a déjà six cent trente-deux pages ! – d’une histoire exhaustive de Marie-Antoinette visant à lui offrir une auréole de sainteté. Le tout assaisonné de poussière et de brins de tabac. Et puis tout de même il y avait ça, ajouta-t-il en tirant un feuillet de sa poche. Ce n’est pas l’original. J’ai pris la peine et le temps de le recopier parce qu’il pourrait le chercher.

C’était la liste des membres de l’association. Elle se composait d’environ soixante-dix adhérents dont les noms n’évoquaient pas grand-chose pour Aldo, à l’exception du défunt marquis des Aubiers que le professeur n’avait pas eu le temps de rayer des effectifs. En revanche un nom était souligné : celui d’un certain Sylvain Delaunay.

– C’est toi qui as souligné ce nom ou il l’était sur l’original ? demanda Aldo.

– C’est moi, oui. Ça ne te dit rien ?

– Peut-être… Laisse-moi chercher !

– Pas la peine : c’est celui du cousin de Caroline. Tu sais, celui dont, au début de nos relations, elle ignorait ce qu’il avait pu devenir et qui, cependant, lui écrit de si belles lettres de Buenos Aires d’où elles n’ont jamais été envoyées. Si tu l’as oublié, c’est inquiétant : tu fatigues !

– Je n’ai pas oublié ! En outre, il y a une adresse : 10, rue de la Bonne Aventure ! C’est plus qu’une adresse c’est tout un programme ! On pourrait y aller voir ?

– C’est fait. Je m’y suis rendu en sortant de chez Ponant-Saint-Germain. J’ai trouvé une maison en ruine. Visiblement à la suite d’un incendie…

– En ce cas il faut interroger le vieux fou.

– Sous quel prétexte ? En lui disant que j’ai été explorer sa tanière en son absence ?

– Non, évidemment ! Mais on pourrait en charger Plan-Crépin puisqu’elle fait partie de la bande à présent ? Tu as vu, son nom est le dernier inscrit. Et ce Delaunay n’est pas rayé. Donc…

– … donc on s’en occupera demain ! Toi, je ne sais pas mais moi j’ai sommeil ! Bonne nuit !

Et, bâillant à s’en décrocher la mâchoire, Adalbert abandonna Aldo à ses réflexions. Elles l’occupèrent si bien qu’il y passa le reste de la nuit et ce fut seulement vers cinq heures du matin qu’il réussit à se plonger dans un sommeil peuplé de cauchemars absurdes d’où il sortit en sursaut et trempé de sueur quand on frappa à sa porte : un groom était derrière avec un message sur un petit plateau d’argent :

– Un pli urgent pour Son Excellence, annonça-t-il. Un agent en vélo vient de l’apporter !

C’était, en effet, une lettre du commissaire Lemercier. Ou plutôt – vu le style ! – une convocation. Morosini était prié de se présenter au Petit Trianon à huit heures et demie du soir muni du laissez-passer joint. D’autres instructions suivaient mais pas la moindre formule de politesse. Un art dans lequel Lemercier avait beaucoup à apprendre.

Morosini en conclut que le commissaire avait reçu des nouvelles du ravisseur et qu’il allait devoir délivrer en son nom et en celui de Kledermann l’autorisation officielle de disposer de leurs joyaux. Il devait venir seul et, en outre, garder un silence absolu sur ce rendez-vous même vis-à-vis des membres du Comité.

– Je me demande, grogna Adalbert si quelques-uns dudit comité n’en savent pas plus long que nous sur le sujet ?

– Tu penses à Crawford ?

– Bien entendu. Ton dîner d’hier soir me donne l’impression d’une comédie savamment réglée afin de persuader les autres de l’innocence du bonhomme.

– Tu oublies le malaise de Léonora. Ce n’était pas du théâtre, crois-moi !

– Possible qu’un accident se soit produit, c’est même certain. Sans cela lady Mendl n’aurait pas pu explorer la salle de bains. De toute façon cette histoire est de moins en moins claire…

À huit heures un quart, Aldo, en smoking et cigarette aux doigts, sortait de l’hôtel où le service du dîner battait son plein et, du pas d’un flâneur qui s’en va respirer l’air frais avant de se rendre à quelque soirée, franchissait discrètement la grille de la Reine qui céda sous sa main et qu’il referma sans bruit. Après quoi, sous l’abri des arbres il se dirigea vers les Trianons. Respectant les instructions reçues, il avait annoncé à Tante Amélie et à Marie-Angéline qu’il allait souper en tête à tête avec lady Mendl. Ne se doutant de rien, elles y consentirent d’autant plus volontiers qu’Adalbert restait avec elles.

Cette promenade solitaire à travers le parc désert auquel les ombres bleues du soir rendaient son mystère n’avait rien de déplaisant. Aldo aimait trop se plonger dans le passé pour ne pas l’apprécier même s’il s’étonnait d’avoir été convoqué seul. Selon lui, il eût été normal que deux ou trois membres du Comité fussent présents à ce qui ne pouvait être que la remise des joyaux à Lemercier. Mais jusqu’à ce qu’il atteigne la cour d’honneur il ne rencontra personne. Pas même un garde ou un simple policier. Le premier qu’il aperçut patientait sagement au volant d’une voiture noire rangée près de l’entrée du petit château.

Le second faisait les cent pas dans le vestibule éclairé par la lanterne de bronze doré pendue au plafond. Il s’approcha d’Aldo :

– Vous êtes M. Morosini ?

Pour unique réponse Aldo montra son laissez-passer.

– Montez ! Vous êtes attendu dans le boudoir.

Aldo gravit donc l’escalier de marbre, traversa non sans une bizarre émotion les salles à peine éclairées emplies des souvenirs de la Reine où les mannequins portant ses robes et leurs ombres faisaient naître une vie irréelle. Instinctivement il étouffa le bruit de ses pas, peut-être afin de percevoir d’autres échos. Crawford ne prétendait-il pas que Trianon était hanté ? Pour sa part, Aldo n’était pas loin d’être de son avis.

Comme annoncé, il trouva Lemercier assis près de la vitrine à présent à moitié vide. Les glaces que Marie-Antoinette avait fait poser pour isoler sa pièce de prédilection étaient relevées renvoyant à l’infini l’image des deux hommes et celle des quelques meubles.

– Vous êtes ponctuel !

– Pas de quoi s’extasier : c’est chez moi une seconde nature. Où sont les autres ?

– Quels autres ?

– Ceux du Comité : Crawford, Malden, Vernois. Il était normal qu’ils assistent à la remise des bijoux entre vos mains…

– Je les ai déjà, répondit le commissaire en désignant une serviette de maroquin posée sur une console. Si vous voulez vérifier !

Sans répondre Aldo fit jouer la serrure et sortit deux écrins usagés en cuir bleu frappés du monogramme de la Reine qu’il connaissait, mais aussi un troisième nettement plus neuf, qu’il ouvrit avec une exclamation de mécontentement :

– Qu’est-ce que ça signifie ? C’est le collier appartenant à la comtesse Huntington qui était avec eux dans la vitrine et il n’en a jamais été question.

– Si. Je ne vous l’ai pas dit mais j’ai reçu un autre message du ravisseur demandant qu’on le joigne au reste pendant qu’on y était.

– Et vous avez l’accord de la propriétaire ?

Lemercier qui n’avait déjà pas l’air tellement à son aise, fit une affreuse grimace :

– Euh… non ! J’ai bien essayé de l’appeler au téléphone mais elle était allée rejoindre sa fille aux Indes jusqu’à la fin de l’année.

– Il fallait demander son adresse, télégraphier ! Les Indes c’est peut-être le bout du monde mais les Anglais les ont tout de même équipées de moyens modernes…

– Je l’ai fait aussi et je n’ai pas eu de réponse. J’ai même essayé par l’ambassade. Toujours rien ! Or le temps jouait contre nous : il était nécessaire que je me décide puisque l’ultimatum s’achève ce soir. Évidemment, nous allons faire notre maximum pour arrêter ce démon le plus rapidement possible afin de récupérer les joyaux, mais en attendant vous allez remettre les trois écrins…

– Moi ? Mais qu’est-ce que je viens faire là-dedans ? Je vous ai autorisé à disposer de mes bijoux et de ceux de mon beau-père. Il me semble que c’est suffisant ?

– Je l’ai cru… jusqu’à ce que je reçoive les dernières instructions : c’est vous et vous seul qui avez été désigné pour opérer l’échange entre Mlle Autié et les joyaux. Une voiture vous attend à la porte Saint-Antoine… Je suis désolé mais on ne peut faire autrement !

– Désolé ? Vous n’en donnez pas l’impression ! Depuis ce matin vous aviez largement le temps de me prévenir…

La patience de Lemercier était d’autant plus restreinte qu’il se rendait parfaitement compte qu’il avait le mauvais rôle :

– Justement non ! s’écria-t-il. Il y a seulement une heure que l’on m’a précisé que vous seriez le messager. Jusque-là vous deviez seulement m’autoriser à prendre vos sacrés joyaux !

– S’il n’y avait que les miens je n’y verrais pas d’inconvénient mais je me refuse à emporter le collier de perles !

– Alors, on ne vous remettra pas Mlle Autié. L’homme a été formel : c’est tout ou rien ! À vous de voir !

– Il y a quelque chose qui cloche. Au point où nous en sommes, pourquoi ne vous a-t-on pas demandé aussi le diadème de lady Craven et le collier de la duchesse de Sutherland ?

– D’après ce que j’ai lu dans le catalogue, ils n’ont jamais été portés par Marie-Antoinette puisque certaines de leurs pierres viennent du fameux collier volé par La Motte. Ce doit être un sentimental.

Il avait raison, ce qui augmenta l’irritation de Morosini, furieux d’être battu sur son propre terrain par cette simple évidence. Il savait, en outre, que discuter ne servirait à rien et qu’à présent c’était sur lui seul que reposait la vie de Caroline Autié. Et c’était affreusement désagréable…

Refermant les écrins il les remit dans la serviette.

– Bon ! fit-il calmement. Vous avez gagné ! Au cas où je ne reviendrais pas, j’espère que vous trouverez des paroles convaincantes pour ma famille… Et aussi pour Scotland Yard ! Je n’aimerais pas être à votre place !

– Toujours le goût du drame, hein ? Vous êtes bien italien !… Il n’y a aucune raison pour que vous y laissiez votre peau ! Vous êtes seulement chargé de remettre ça contre une jeune fille ! Le premier imbécile venu saurait le faire…

– Pourquoi ne pas le faire vous-même alors ? Et je ne suis pas italien, veuillez le noter !

– Ah non ? Et c’est où Venise ? En Russie ?

– En Vénétie ! Cela fait toute la différence. Nous sommes toujours la Sérénissime République et n’acceptons pas l’Italie des fascistes ! Sur cette mise au point, que dois-je faire ?

– Prendre la serviette et aller jusqu’à la porte Saint-Antoine. Je vais vous escorter.

– Que d’honneurs ! Vous êtes trop généreux !

Côte à côte les deux hommes descendirent l’escalier et prirent place dans la voiture, qui se mit en marche aussitôt. Le trajet n’était pas long – cinq cents mètres environ. À la porte Saint-Antoine, le gardien, avant d’ouvrir la grille devant eux, vint remettre une clef au commissaire :

– La Citroën qui est à main gauche, sous les arbres, dit-il.

– Qui vous l’a remise ?

– Un homme avec de grosses lunettes, habillé de cuir comme un motocycliste avec casque et gants. Il a dit que vous trouveriez ce qu’il faut à l’intérieur puis il est parti et un instant après j’ai, en effet, entendu démarrer une moto qui retournait vers la ville.

– C’est bon. Ouvrez ! Ensuite vous pourrez aller vous coucher. C’est terminé pour ce soir !

Ainsi qu’il l’avait indiqué, une voiture grise, banale, attendait tous feux éteints et tournée en direction de Saint-Germain-en-Laye. Sur le siège du conducteur, il y avait une lampe électrique et une carte routière pliée… Deux croix rouges étaient tracées dessus : une flèche désignait la première avec l’inscription « Vous êtes ici » et l’autre indiquait un carrefour à la limite de Rocquencourt et de Bailly dont Lemercier releva soigneusement l’emplacement sur son carnet en ricanant :

– C’est gentil de se montrer aussi précis !

– Ne rêvez pas ! Je serais fort étonné si ma course s’arrêtait là…, fit Aldo avec un haussement d’épaules. Vous pouvez être certain que ses précautions sont prises !

– Ne me prenez pas pour un idiot ! Je m’en doute ! En attendant voilà le sac ! Filez !

Aldo s’installa au volant, la serviette posée à côté de lui, alluma ses phares et démarra salué par un « Bonne chance ! » dont il n’était pas sûr qu’il soit sincère… De toute façon il n’en avait pas besoin. Dès l’instant où l’action était engagée, le vieux démon de l’aventure le reprenait et lui soufflait que son rôle pourrait ne pas se limiter à celui d’un simple livreur ainsi que se le figurait si commodément un policier dont l’imagination ne semblait pas être la vertu première…

Cette expédition lui en rappelait une autre qui s’était située à peu de chose près dans la même région. Il se revoyait, une nuit, prenant le volant de la superbe Rolls d’Éric Ferrals, et emportant avec lui un fabuleux saphir qui devait servir de rançon à la femme qu’il aimait alors. Une très étrange prise d’otage qui s’était achevée de façon plus étrange encore {13} ! Cette fois, son cœur n’était pas engagé, même s’il s’avouait sensible à la beauté de la jeune Caroline, et cela ôtait un peu d’intensité au drame qu’il vivait ce soir. Au fond, c’était à Pauline qu’il devait peut-être de n’avoir pas éprouvé pour la jeune fille ces coups de flamme dont Lisa ne l’avait pas complètement guéri et qu’il se reprochait ensuite avec sévérité bien qu’ils n’entamassent en rien son amour pour sa femme. Il est vrai aussi qu’en l’occurrence le remède était pire que le mal. Le souvenir de sa nuit avec Pauline s’effacerait difficilement… si tant est qu’il y parvienne un jour. Le plus affreux était qu’il n’en éprouvait aucun regret sinon celui de devoir y renoncer à jamais. Un remords ? Discret, alors !

Tout en philosophant avec lui-même, Aldo avait roulé. Peu de monde sur la route de Saint-Germain, encore moins quand il l’eut quittée pour plonger dans les bois où il eut vite fait d’atteindre le croisement indiqué sur la carte. Il y avait là trois petites maisons et un poste d’essence d’ailleurs fermé. Un homme habillé comme un ouvrier, coiffé d’une casquette et le visage caché par un foulard sombre vint se placer dans la lumière jaune des phares puis se remit en marche en lui faisant signe de le suivre. Ils s’engagèrent ainsi dans l’allée d’un jardin fermée par une barrière. Au bout du chemin était un hangar dans lequel Aldo rangea la voiture auprès d’une camionnette en tôle ondulée dont l’arrière était ouvert.

– Descendez ! ordonna l’homme à la casquette. Prenez la serviette et montez ! ajouta-t-il en désignant l’autre véhicule à l’aide du pistolet dont il était armé. Il n’y avait rien d’autre à faire qu’à obtempérer et Aldo se retrouva assis à même le métal au milieu de pots de peinture et du matériel qui allait avec.

– J’aurais préféré finir le trajet dans l’autre voiture, soupira-t-il. C’était nettement plus confortable.

– Peut-être, mais de là-dedans on ne voit rien. Asseyez-vous où vous pourrez et tenez-vous tranquille !

Les portes refermées, c’était en effet l’obscurité totale. À tâtons, Aldo se chercha une place qu’il trouva entre deux pots sentant affreusement l’huile de lin et la paroi à laquelle il s’adossa en pensant avec mélancolie qu’après un séjour dans cette boite, son smoking serait probablement fichu. C’était sans doute une réflexion frivole mais elle permettait au moins de ne pas s’appesantir sur la tournure que prenaient les événements. Ce changement de moyen de transport ne lui disait rien qui vaille même si c’était, après tout, de bonne guerre. Il aurait fallu être simple d’esprit pour indiquer aussi clairement l’endroit où devait avoir lieu l’échange. Dès que la camionnette se fut ébranlée, il pria pour que la destination définitive ne soit pas trop éloignée. On s’engagea dans ce qui ne pouvait être qu’un chemin de terre et, avec les cahots, le matériel au milieu duquel il était logé, se retrouva animé d’une vie propre.

– Je vais en sortir en loques et couvert de bleus, sans compter l’odeur ! grogna-t-il après qu’un pot, posé sans doute sur un autre, fut tombé sur l’une de ses jambes. Par chance il ne devait pas être plein ce qui rendit le contact moins douloureux. « J’espère que pour ramener Caroline ils me trouveront autre chose… »

Heureusement, on atteignit bientôt une route asphaltée sur laquelle l’engin roula sans trop de sursauts. Aldo en profita pour s’établir de façon moins aléatoire dans le coin le plus éloigné de la porte, les genoux remontés, les pieds calés sur une échelle et la précieuse serviette serrée contre son estomac.

On roula ainsi un temps qui lui parut affreusement long. Beaucoup plus d’une heure certainement avant de retrouver ce qui devait être un autre chemin vicinal si l’on en jugeait par les bonds des pots de peinture !… Enfin, tout se calma et la camionnette s’arrêta. Les portes s’ouvrirent et la lumière violente d’une puissante lampe électrique arriva dans les yeux de Morosini qu’elle aveugla.

– Descendez ! ordonna une voix rude qu’il n’avait pas encore entendue. Et d’abord donnez-moi les bijoux !

Une main gantée de cuir sortit du flot de lumière. Aldo y accrocha la poignée de la serviette tout en se traînant sur les fesses pour sortir de la guimbarde.

– Ça vous ennuierait d’éteindre votre phare ? vous m’aveuglez !

– Mais comment donc !

La lampe s’éteignit mais Aldo n’eut pas le loisir de goûter l’obscurité revenue. Un objet lourd le frappa brutalement à la nuque l’envoyant dans des ténèbres plus profondes que n’était la nuit…

En regagnant son bureau après avoir lancé Aldo dans l’aventure, Lemercier trouva un comité d’accueil inattendu composé d’Adalbert, de Crawford, d’Olivier de Malden et du général de Vernois, et il fut vite évident que l’humeur n’était pas à la jovialité… Fidèle à une tactique éprouvée depuis longtemps, Lemercier attaqua d’emblée :

– Qu’est-ce qui me vaut votre présence ? Vous vous donnez rendez-vous chez moi à présent ?

– Nous ne nous sommes pas concertés. Nous sommes seulement arrivés au même moment, expliqua Adalbert.

– Et vous voulez quoi ?

– Des explications ! gronda Quentin Crawford. C’est ce soir qu’expire l’ultimatum du ravisseur et vous n’avez convoqué que le prince Morosini alors que nous étions en droit d’espérer être au moins informés !

– Parce que vous appartenez au Comité ? Sachez, mon cher monsieur, que si je ne l’ai pas fait c’est uniquement pour obéir aux ordres que j’ai reçus par téléphone à la fin de l’après-midi. Seul Morosini, propriétaire d’un des joyaux et mandataire de son beau-père, devait me rejoindre au Petit Trianon pour les recevoir de ma main et se rendre au rendez-vous fixé par ce bandit. Et aucun de vous ne devait être averti…

– C’est lui qui va procéder à l’échange ? fulmina Adalbert. Et seul ?

– Qu’est-ce que vous croyez ? Que le ravisseur allait vous faire venir tous en chemise et la corde au cou comme les bourgeois de Calais, en portant les parures sur un coussin ? aboya le policier visiblement enchanté d’avoir une aussi bonne occasion de se mettre en colère. Je ne suis pas à vos ordres, que je sache ! Alors, laissez-moi faire mon métier comme je l’entends !

– Nul ne songe à vous en empêcher, répliqua Malden d’un ton conciliant, mais admettez au moins que nous soyons inquiets… Comment l’échange devait-il se faire ?

Il était difficile au commissaire de ne pas s’expliquer. Il s’exécuta mais avec une mauvaise grâce qui n’allégea pas l’inquiétude de ses visiteurs.

– À quelle heure Morosini est-il parti ? demanda Crawford.

– Il devait être un peu plus de neuf heures quand il a pris le volant de la voiture.

– Ce qui fait environ deux heures, dit Adalbert en consultant sa montre… Reste à savoir s’il allait loin ou pas ? Vous dites que la carte indiquait une croisée de chemins ?

– J’y ai envoyé immédiatement l’inspecteur Bon mais il n’a rien trouvé.

– Qu’est-ce que vous attendiez ? Vous deviez penser que le vrai rendez-vous aurait lieu ailleurs. Avez-vous pu voir, au moins l’immatriculation de la Citroën ?

– Mais vous me prenez pour un débutant, brailla Lemercier. Je sais à qui elle appartient et vous allez rire…

– Ça m’étonnerait !

– À votre présidente : cette aimable Mme de La Begassière ? Vous êtes content ?

– Très ! soupira Malden, lugubre. Autrement dit il ne nous reste plus qu’à attendre…

– Alors, faites-moi le plaisir d’aller patienter ailleurs ! Vous m’encombrez ! Je vous préviendrai quand il y aura du nouveau.

– Allons chez moi ! proposa Malden. C’est le plus près et, comme personne ce soir n’a envie de dormir et que nous sommes quatre, je propose un bridge. Cela aura l’avantage de nous occuper l’esprit…

La moue dubitative d’Adalbert indiqua qu’il n’y croyait guère mais c’était mieux que tourner en rond dans sa chambre. Il fallait seulement espérer que la partie serait interrompue rapidement. Il suivit donc les autres, se contentant d’appeler au téléphone le Trianon Palace afin que l’on délivre un message à Mlle du Plan-Crépin, lui demandant d’appeler elle-même chez les Malden pour qu’il puisse lui donner les dernières nouvelles à partager avec Mme de Sommières, mais à doses homéopathiques : la nuit risquait d’être longue et il était préférable de n’inquiéter la vieille dame qu’en cas d’absolue nécessité.

Par la suite, Adalbert devait se souvenir de cette séance de bridge comme d’une sorte de cauchemar. Jamais il n’avait joué aussi mal alors qu’en temps habituel il était d’une assez jolie force. Il perdit tout ce qu’il voulut et s’en excusa auprès de ses différents partenaires. Le plus malmené fut Crawford : tant qu’il eut l’Écossais en face de lui, Adalbert lutta contre l’envie de lui demander ce que faisait l’une des fameuses larmes de Marie-Antoinette dans la boîte à coton hydrophile de sa femme. Seule l’idée qu’il n’en savait peut-être pas plus que lui sur la question le retint mais la tentation était grande. À mesure que le temps passait à l’élégante horloge de parquet – souvenir du palais qui avait dû connaître les soins de l’industrieux Caron de Beaumarchais –, son énervement montait au diapason de son angoisse. Finalement il n’y tint plus : jetant ses cartes, il se leva et se mit à marcher dans la pièce avec agitation :

– Veuillez m’excuser tous ! exhala-t-il avec la fumée de la cigarette qu’il venait d’allumer, vous avez dû vous apercevoir que je ne suis bon à rien ce soir !

– Vous voulez dire ce matin ? fit Olivier de Malden en allant tirer les rideaux sur la plus radieuse des aurores. Il est cinq heures, messieurs. Quant à votre qualité de jeu, mon cher ami, elle a été moins mauvaise que vous ne le pensez pour la bonne raison que, tous, nous avons joué en dépit du bon sens. On ne va pas faire les comptes parce que je ne suis même pas certain que nous ayons joué au bridge. C’était du n’importe quoi ! Ah, Clothilde ! ajouta-t-il à l’adresse de sa femme qui entrait suivie d’un valet porteur d’un substantiel petit déjeuner, vous pensez toujours à tout ! Même que nous avons besoin de réconfort. Mais comment êtes-vous debout à pareille heure ?

– Simplement parce que je ne me suis pas couchée, répondit-elle en étalant une nappe blanche sur la table de bridge. Il était temps de vous apporter quelque chose de plus consistant que le contenu de ces bouteilles, ajouta-t-elle en désignant le cabaret aux verres anciens posé sur une console et dont les deux flacons s’étaient vidés au fil des heures. J’avais pensé à vous servir une soupe à l’oignon mais il y avait là un côté festif peu en rapport avec ce que vous vivez. Alors, café au lait ou chocolat ? Choisissez ! À présent je vous laisse !

Ce qu’elle leur offrait était si appétissant qu’ils reprirent leurs places pour y faire honneur. Adalbert surtout débordait de reconnaissance. Il se sentait comme un enfant apeuré qu’une bonne fée vient prendre par la main pour lui offrir le réconfort de son amitié. Pendant un moment ils mangèrent en silence tandis que diminuait le contenu des corbeilles de croissants, pains au lait, muffins et scones. Sans doute en l’honneur de l’Écossais !

Enfin, le général vida sa tasse, la posa et, après s’être essuyé les moustaches :

– Vous ne trouvez pas que c’est un peu long pour un échange ? Je commence à craindre le pire, tonnerre de Dieu !

– Moi, il y a longtemps que j’ai commencé ! Et ce satané commissaire qui n’appelle pas ! Je crois que je vais y retourner !

– Cela ne vous avancera à rien, sinon à faire les frais de son mauvais caractère ! dit Crawford avec une grimace de douleur parce que depuis quelques instants sa jambe malade le faisait souffrir. Agissez à votre guise, moi je rentre ! Vous me raconterez la suite de l’histoire !

Il se levait, cherchait sa canne mais Adalbert fut debout en même temps que lui :

– Je me demande si vous ne la connaissez pas mieux que nous, la suite de l’histoire, comme vous dites ?

– Moi ? Quelle mouche vous pique ? Me direz-vous par quelle illumination du Ciel je pourrais être mieux renseigné que vous ?

– Le Ciel n’a rien à y voir. Peut-être pourriez-vous nous expliquer…

Une suite de coups de sonnette frénétiques lui coupa la parole. Un instant plus tard, le commissaire Lemercier se matérialisait devant eux, blanc de colère et l’œil étincelant. Sans saluer qui que ce soit, il fonça droit sur Vidal-Pellicorne :

– J’avais raison de me méfier de vous, gronda-t-il, mais maintenant vous allez me dire où est passé votre brillant ami ?

– Ne deviendriez-vous pas complètement fou ? Qu’est-ce qui vous prend ? C’est bien vous qui l’avez expédié – peut-être au casse-pipe – sans avoir seulement daigné nous en informer ?

– Oh, pas de salades, mon bonhomme ! Ne jouez pas les vertus outragées. Si vous ne vous décidez pas à répondre à ma question… et un peu vite, je saurai, moi, vous faire parler !


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