Текст книги "Les Larmes De Marie-Antoinette"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
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Le chemin qu’éclairaient deux lampes de poche aboutit soudain à une clairière au milieu de laquelle quelques grosses pierres délimitaient une faille dans le sol, un trou noir vaguement caché par les broussailles. On amena les prisonniers au bord et l’odeur humide des entrailles de la terre emplit leurs narines. Cependant, les pinceaux lumineux se concentraient sur les futures victimes et leur bourreau. Un instant, Aldo caressa l’idée de fuir : courir les mains liées derrière le dos ne lui posait aucun problème mais il ne pouvait abandonner Caroline. Il était évident que la peur la terrassait et qu’elle ne réagirait pas. Elle n’était plus qu’une marionnette brisée aux mains d’un montreur impitoyable qui savourait visiblement sa victoire :
– Vous voilà chez vous, grinça-t-il en désignant le trou. Admirez ma bonté ! Toi surtout, Caroline. Tu vas entreprendre le plus long des voyages de noces en compagnie de celui que tu aimes. Car il est évident que tu l’aimes…
– Vous trouvez ? le coupa Aldo, sarcastique. On pourrait se demander si elle est encore capable de ressentir une autre émotion que la terreur. Regardez-la ! Elle est inerte : un animal que l’on mène à l’abattoir !
– Vous avez raison ! fit l’autre un pli soucieux entre les sourcils. J’avoue qu’elle me déçoit ! J’attendais des pleurs, des supplications.
– Alors laissez-la vivre ! Je vous donne ma parole que vous n’avez aucune raison de la tuer étant donné que Léonard n’a pas assassiné votre ancêtre ! Vous allez partir. Sûrement très loin…
Dieu seul savait pourquoi mais Aldo cherchait à gagner du temps. Peut-être parce qu’il espérait une réaction courageuse de la part de celui qui avait montré de la compassion pour la jeune fille. Encore qu’il vit mal ce qu’il pourrait faire ? Même pas trancher ses liens d’un couteau libérateur, les menottes n’ouvrant qu’avec une clef qu’il ne possédait sans doute pas.
– Oui. Loin, répondit Sylvain sur le ton mondain d’une conversation de salon. Hors frontières, sans nul doute !
– Alors que vous importe ? Elle est peut-être en train de perdre la raison. Faites-lui grâce et contentez-vous de moi !
– C’est beau, la chevalerie ! Seulement, mon bon monsieur, vous me faites perdre mon temps. Il faut que la cérémonie commence ! Voyons lequel de vous deux va sauter le premier ? La galanterie voudrait que la préséance soit donnée à la dame sauf lorsqu’il s’agit d’ouvrir devant elle un chemin difficile. Ce qui est le cas ! Ce trou est très profond mais votre corps peut amortir sa chute ! Une belle consolation pour le galant homme que vous êtes ? Il est vrai que son agonie n’en sera que plus longue… Alors, allez-y rondement !… Ou doit-on vous…
Le coup de feu lui coupa la parole. Atteint en plein front il s’écroula entre ses deux victimes. Simultanément, une voix ordonnait :
– Couchez-vous, Morosini ! Elle aussi !
Ce qu’il fit. Quant à Caroline il n’eut pas besoin de la bousculer : parvenue au bout de l’épouvante, elle venait de s’évanouir. Simultanément, la lumière blanche d’un phare puissant illumina ce qui n’avait pas réussi à être la scène d’un crime. Des gendarmes et des policiers en uniforme surgissaient, fonçaient afin de capturer les hommes de Delaunay qui tentaient de fuir.
– Ils ont une voiture près des bâtiments, hurla Aldo. Lady Crawford est dedans…
Un bruit de moteur lui répondit. Léonora allait faire de son mieux pour s’échapper.
– … ira pas bien loin !
En même temps, une main secourable aidait Aldo à se relever, ce qui n’était pas si facile, les mains attachées dans le dos.
– Pas trop de mal ? demanda le colonel Karloff en soufflant sur le canon de son pistolet.
Le regard éberlué d’Aldo alla de l’arme au corps inerte du malfaiteur :
– C’est vous qui… ?
– Joli coup, hein ? Faut dire que j’étais l’un des meilleurs tireurs des armées du tsar. Ça fait plaisir de voir que je n’ai pas perdu la main…
Morosini tenta d’exprimer son sentiment. Mais le commissaire Lemercier surgissait en apostrophant le Russe :
– Pas un peu fou, non ? Et mes ordres, alors ? Vous deviez les attendre. Vous ne vous rendez pas compte que vous auriez pu les tuer tous les trois ?
– Le temps pressait et je savais ce que je faisais ! C’est agaçant à la fin, commissaire, cette manie que vous avez de toujours vouloir commander !
Abasourdi, Aldo les écoutait se disputer en se demandant s’il n’était pas encore aux prises avec les rêves délirants de la drogue.
– Quand vous aurez fini, gronda-t-il, il y en aura peut-être un qui consentira à m’enlever ces menottes ? Elles me scient les poignets !
Lemercier s’en chargea avant de rendre le même service à Caroline qu’un gendarme était en train d’examiner. Il avait pris la main blessée de la jeune fille et désignait le pansement :
– Vous avez vu ?
– Pauvre petite fille ! Elle en aura subi plus que son content ! Portez-la dans une voiture et conduisez-la à l’hôpital… J’irai après.
Cependant, assis sur une pierre, Aldo acceptait avec joie la cigarette que lui offrait Karloff :
– Si vous me disiez comment vous en êtes arrivé là ? Je vous croyais amnésique ?
– Je ne l’ai jamais été. Ce n’est pas si facile à simuler, surtout auprès de ceux que l’on aime, mais je dois admettre que mon chirurgien m’a aidé. Quand je me suis réveillé après l’opération, j’ai entendu quelqu’un demander si j’allais garder des séquelles, genre amnésie, et j’ai pensé que ce serait la meilleure façon de protéger les miens. Ces salopards m’ont cru mourant quand ils m’ont jeté dans une rue de Versailles. S’ils apprenaient que je survivais, ils achèveraient leur œuvre et en supprimant aussi les miens pour faire bonne mesure. Ça me faisait drôle de ne pas pouvoir vous reconnaître mais j’y étais obligé parce que je voulais mener ma petite enquête. Quand on m’a enlevé près de la grille du Dragon alors que j’allais suivre le gamin porteur du message, on m’a bandé les yeux et bâillonné mais il y avait une simple déchirure qui m’a permis d’observer certains détails.
Revenu à la maison, je les ai mis bout à bout mais il y avait des manques. Je me suis confié à ma femme qui a joué le jeu à merveille surtout vis-à-vis de Marfa qui aurait empli le quartier d’actions de grâce tonitruantes. Elle a posté discrètement une lettre pour mon ami Panine qui tient un garage à Courbevoie. Il est venu me voir et lui aussi il a joué le jeu : il venait chercher dans une voiture le pauvre infirme que j’étais pour lui faire prendre l’air. Je dois dire qu’on a mis un certain temps à retrouver la vieille bâtisse à moitié ruinée enfouie au plus épais de la forêt de Marly. Je n’étais pas encore sûr de mon fait quand j’ai appris qu’on vous avait enlevé depuis un moment déjà. Alors j’ai pris mon courage à deux mains : on n’avait plus de temps à perdre. J’ai envoyé un mot, non signé, au commissaire Lemercier en lui donnant rendez-vous dans un coin du parc.
– Il a dû avoir un choc en vous voyant ?
– Vous pouvez le dire. Mais il a vite compris et on s’est mis d’accord pour tenter un coup de filet demain soir…
– Alors, par quel miracle êtes-vous ici cette nuit ?
– Quand on a vu brûler la maison de Crawford, Lemercier a compris qu’il y avait urgence. Il a rassemblé son monde et nous voilà !
– L’extraordinaire, c’est que vous ayez réussi à vous entendre avec lui ! Cela tient du prodige !
– Pas tant que ça ! Il a un foutu caractère mais il est beaucoup plus intelligent qu’on ne le croit. Je me demande même s’il ne le fait pas exprès…
– En tout cas, soupira Aldo, je n’aurais jamais pensé être aussi heureux de le voir…
Le retour au Trianon Palace fut ce qu’il devait être, une explosion de joie, une sorte de triomphe auquel participèrent les clients de l’hôtel. Cette nuit-là personne ne dormit. La totalité de la bande des « Vengeurs » – sauf ceux qui avaient été abattus pendant la brève et inégale bataille contre les forces de l’ordre – était sous les verrous. Y compris Léonora. Il avait fallu tout de même trois hommes pour la maîtriser quand le commissaire s’empara de sa mallette à bijoux…
On s’attarda chez Mme de Sommières avec Pauline, Karloff mais aussi Adalbert que l’on avait rencontré sur la route du retour avec le journaliste, vexés tous deux de ne pas avoir participé à l’assaut final ! Caroline, épuisée et très choquée, avait été transportée à l’hôpital. Aldo promit de s’y rendre le lendemain aux fins d’examens. Son expérience forcée de la drogue le laissait légèrement flottant mais se dissiperait sans doute assez rapidement. Michel Berthier, lui, avait tenu à rejoindre l’ambulance qui emportait Caroline, bien qu’Aldo eût essayé de l’en empêcher :
– C’est inutile. Ils vont la faire dormir et vous ne pourrez pas la voir.
– Peut-être mais j’ai besoin de savoir comment elle va sortir de ce cauchemar…
– Bel exemple de conscience professionnelle ! ironisa Aldo à qui le visage crispé du reporter parlait un tout autre langage…
– Ça n’a rien à voir avec le boulot ! Vous rendez-vous compte de ce qu’elle a perdu ? Même sa possibilité de travailler ? Lui couper un doigt ! Le salaud !
– Il lui en reste encore neuf… et aussi quelques bons amis !
– Vous pouvez en être sûr ! Moi, j’entends veiller sur elle…
Aldo le regarda s’engouffrer dans sa voiture et démarrer sur les chapeaux de roues :
– Espérons qu’elle saura t’en remercier ? fit-il en allumant sa dernière cigarette…
Le lendemain, Pauline pensa qu’il était temps de rentrer à Paris. Elle n’avait plus rien à faire à Versailles et Gilles Vauxbrun qui la réclamait à cor et à cri promit de venir la chercher en fin d’après-midi ainsi qu’elle le lui avait demandé.
– Auparavant, confia-t-elle à Mme de Sommières, je voudrais visiter la maison de Mlle Autié. On m’a dit qu’il s’y trouvait des sculptures d’une certaine qualité et si elle acceptait de me les vendre ce pourrait être pour elle une source de revenus ?
– Surtout si on acceptait de les surpayer ? Ce qui ménagerait sa dignité puisque nous craignons qu’elle ne refuse une aide financière, sourit Aldo avec un clin d’œil à Marie-Angéline. Cela vous ressemble bien, Pauline. Quant à la maison, Adalbert va vous en ouvrir les portes comme un ange !
Après le déjeuner, Lucien et la vieille Panhard emmenèrent Pauline, Aldo, Adalbert et Marie-Angéline. Il faisait un temps splendide et la vieille maison, entourée de son jardin pratiquement inculte où les fleurs poussaient n’importe comment, séduisit Mrs Belmont :
– Des réparations me paraissent nécessaires, dit-elle après l’avoir visitée, mais c’est charmant. Il devrait être possible d’y vivre heureux ?
– Le malheur est qu’un mauvais esprit l’habite et fait tous ses efforts pour en chasser sa jeune propriétaire…
– Ce problème, fit Marie-Angéline, j’en ai fait mon affaire. M. le curé de Notre-Dame m’a promis de voir l’évêque. Avec les témoignages que nous apporterons, l’exorcisme ne tardera pas…
– À merveille ! Maintenant, si vous nous montriez l’atelier, Aldo !
Elle lui prit le bras d’autorité et les narines de Plan-Crépin frémirent d’indignation. Depuis le retour de son cousin, ses préventions contre la belle Américaine étaient revenues en masse. Elle prit son élan pour les rattraper. Adalbert la retint :
– Aldo repart bientôt. Laissez-le-lui deux minutes. Le comportement de Mrs Belmont a été exemplaire depuis qu’il est rentré !
– Vous oseriez le dire à Lisa ?
– Certes non, et dans cette affaire je ne lui donne pas raison. Elle devrait être présente…
– Ne me dites pas que vous passez à l’ennemi ? Moi, je vais voir !
Et, assurant son canotier orné de cerises, elle courut les rattraper. Adalbert suivit avec un soupir.
Quand elle les rejoignit, ils étaient déjà séparés. Pauline, au seuil, avait marqué une pause en reniflant l’air ambiant :
– Quelle atmosphère !… Tout vient de là, n’en doutez pas !
– Vous versez dans le spiritisme ? fit Aldo en riant.
– Oh, c’est très à la mode, chez nous ! Mais ne me parlez pas ! Laissez-moi regarder sans m’interrompre !
À pas lents, elle fit le tour de l’atelier en examinant chaque pièce avec le soin d’un commissaire-priseur. De temps en temps on entendait :
– Pas mal !… J’aime moins… en revanche ceci…
Finalement, elle rejoignit Aldo qui s’était planté devant le buste de la dame au pendentif et sa plantation de cierges éteints :
– Qu’est-ce que c’est ? On dirait une idole païenne !
– C’en est une ! Celle du grand-père !
– Quelle horreur ! Comment cette jeune fille a-t-elle pu vivre à côté de ce monstre ?
– Elle n’avait pas le choix. Si elle voulait garder la maison, elle devait la laisser intacte. Et voilà le fameux « pendentif » qui était, en réalité, un pendant d’oreille de Marie-Antoinette.
Pauline fronça les sourcils et plissa le nez :
– Cela ne manque pas d’une certaine beauté barbare mais c’est de là que vient tout le mal ! Cette… cette chose est pétrie… de… de maléfices.
Tirant de son sac une paire de lunettes, elle les mit pour mieux détailler la sculpture. Elle semblait si concentrée que l’on aurait entendu une mouche voler. Aldo ouvrit la bouche pour émettre une opinion mais Marie-Angéline qui l’observait la lui fit refermer d’un geste.
Soudain Pauline vira sur ses talons, cherchant des yeux quelque chose.
– Vous voulez…, commença Aldo.
– Les outils ? Où sont-ils ?
Sans attendre la réponse, elle fila vers une étagère fixée à l’un des murs, y choisit un burin, un maillet de bois puis revint et grimpa sur la marche du socle, le visage tellement tendu que plus personne n’osait souffler mot ni faire le moindre geste quand, avec décision, elle porta le fer contre le pendentif. Ensuite elle se mit à taper dessus avec la vigueur nécessaire à un bon sculpteur. Et brusquement le motif de pierre céda, tomba à terre. Aussitôt l’iconoclaste lâcha son matériel, s’agenouilla pour ramasser les débris.
– Regardez ! dit-elle. J’avais remarqué que ce machin n’avait pas été pris dans la masse mais rapporté.
Les trois têtes se penchèrent en même temps : l’intérieur du pendentif était creux. Il contenait un morceau de coton que Pauline déballa :
– Et voilà ! dit-elle avec satisfaction en faisant miroiter sur sa paume la larme de Marie-Antoinette. Je pense qu’avec cette babiole et sa pareille, l’avenir de Caroline pourrait s’éclaircir…
ÉPILOGUE
La place Vendôme connaissait ce soir-là un surcroît d’animation.
Éclairé par des projecteurs, le vaste magasin d’antiquités de Gilles Vauxbrun brillait des mille feux de ses lustres et de ses candélabres à cristaux. Un tapis rouge barrait le trottoir entre la chaussée et le seuil surmonté d’un dais blanc et flanqué de deux ifs taillés en pointe dans des caisses dorées. Les limousines laquées de noir se succédaient déversant le nec plus ultradu Tout-Paris venu assister au vernissage d’une exposition attendue avec curiosité : celle des œuvres de Pauline Belmont.
Il ne s’agissait pas d’une foule mais de personnalités triées sur le volet. La foule, elle, était dehors, maintenue par des barrières métalliques et un important service d’ordre. On citait des noms au passage, on détaillait les robes du soir, les bijoux. Les flashes de la presse jetaient des éclairs. Parfois des applaudissements crépitaient cependant qu’à l’intérieur critiques d’art, diplomates, vedettes de cinéma et gens du monde se dispersaient autour des blanches sculptures présentées sur des socles de marbre noir au milieu des magnifiques tapisseries anciennes dont les murs étaient recouverts. La colonie américaine, ambassadeur en tête, était largement représentée ainsi que la politique et le faubourg Saint-Germain. Le Comité de « Magie d’une reine » était présent au complet, ou presque. Manquaient évidemment les Crawford – on avait retrouvé les restes de lord Quentin dans sa maison incendiée et Léonora était en prison. Manquait aussi le professeur Ponant-Saint-Germain qui avait frôlé de peu l’apoplexie quand la police lui avait appris le rôle joué par ses chers « jeunes gens » mais il s’en remettrait. Après une interruption relativement courte, l’exposition de Trianon – au complet cette fois ! – avait renoué avec le succès et se prolongerait jusqu’au 14 juillet.
Aux côtés de l’artiste dont l’œuvre aux lignes pures, proches de l’art cycladique, déroutait tout en s’imposant par sa beauté pure, Vauxbrun éclatait d’orgueil. Cette soirée était son triomphe, presque égal à celui de Pauline et il ne cachait pas la joie qu’il en tirait tandis qu’il recevait, saluait et présentait.
À quelques pas, lady Mendl commentait les arrivées et Aldo, une cigarette aux doigts, regardait Pauline. Savamment drapée par Grès d’un crêpe neigeux, des diamants aux oreilles, aux bras et dans les cheveux, elle ressemblait à une déesse grecque descendue de l’Olympe passée par la rue de la Paix et accaparait la lumière… En la voyant sourire à tous ces gens, leur répondre, offrir sa main à des lèvres inconnues et parfois sa joue, Morosini avait l’impression qu’une distance était en train de s’établir entre eux qui, demain, s’étirerait peut-être à l’infini. Pour lui, c’était son dernier jour avant son retour à Venise et, en dépit de la présence cordiale d’Elsie Mendl et de son humour, il se sentait seul. Tante Amélie qui se préparait à partir pour sa cure à Vichy avait décliné l’invitation – trop fatigant pour son âge ! Plan-Crépin était restée auprès d’elle. Quant à Adalbert, il devait voltiger dans l’assistance auprès des plus jolies femmes.
Soudain, il eut l’impression que quelque chose se passait. Le bruit des conversations s’apaisait ; tous les regards se dirigeaient vers l’entrée ; Elsie articula un « oh ! » admiratif. Gilles se figea, murmura un mot à l’oreille de Pauline et se précipita à la rencontre de celle qui venait d’entrer et se tenait debout, au seuil, comme une reine contemplant sa cour. Sa tête couronnée d’or fauve, ses belles épaules et ses mains émergeant seules d’une fantastique robe à traîne de chantilly noire qui faisait chanter sa peau, sans un bijou autre que la grosse émeraude de son annulaire, l’apparition jouait négligemment d’un grand éventail de même dentelle que sa robe. Des chuchotements admiratifs couraient. Lady Mendl murmura :
– Dieu, qu’elle est belle ! Qui est-ce ?
– Ma femme ! Voulez-vous m’excuser un instant ?
Avant même que Vauxbrun l’eût rejointe, Aldo était près d’elle.
– Sacrée Lisa ! pensait-il amusé. Pour une entrée, c’est une entrée !
Luttant contre l’envie de l’étreindre devant cette assemblée, il se contenta de prendre sa main pour en baiser la paume dans un geste tendre qui lui était familier.
– Enfin toi ! exhala-t-il. Tu viens me chercher ?
Elle lui dédia un sourire impertinent :
– Ma foi non ! La Grande Semaine de Paris commence et je viens seulement passer quelques jours. J’ai laissé les enfants chez Grand-Mère.
– Tous ?
– Ne dirait-on pas que nous en avons une ribambelle ? fit-elle en riant. Oui tous… sauf un : toi ! On ne peut pas te laisser seul cinq minutes sans que tu déchaînes des cyclones. Cela dit, rentre si tu veux : moi je veux m’amuser ! Et puis écarte-toi, s’il te plaît, que je puisse embrasser Gilles. Pardonnez-moi d’arriver à l’improviste, cher ami, ajouta-t-elle en se tournant vers l’antiquaire, mais j’avais envie de vous revoir et, surtout, je tenais à faire la connaissance de Mrs Belmont. Il en est temps, je crois, conclut-elle avec un sourire moqueur à l’adresse de son époux.
Au bras de Vauxbrun, elle s’avança vers Pauline.
– Doux Jésus ! souffla Adalbert qui se matérialisait au côté de son ami. Je me demande s’il ne va pas y avoir des étincelles ? Quand un diamant en rencontre un autre…
– Tu confonds avec le silex, mon bon, et ce sont de nobles dames.
En dépit de son assurance il n’était pas tranquille. Les deux femmes, le sourire aux lèvres, échangeaient des paroles qu’il n’entendait pas. Et, soudain, il eut la surprise de les voir s’embrasser.
– Ça alors ! lâcha Adalbert. Décidément, j’ai de plus en plus de mal à connaître le sexe qu’on dit faible !
– Ce qui veut dire que tu commences à vieillir… que nous commençons à vieillir, corrigea Aldo avec une grimace. Parce que si tu veux le fond de ma pensée, je suis exactement comme toi…
Et il se hâta d’allumer une autre cigarette…
Saint-Mandé, décembre 2005.








