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La fille de Fantômas (Дочь Фантомаса)
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Текст книги "La fille de Fantômas (Дочь Фантомаса)"


Автор книги: Марсель Аллен


Соавторы: Пьер Сувестр
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18 – L’AVEUGLE

Une plainte retentissait. La vieille Laetitia râlait.

Tandis que Jupiter pris pour l’assassin de la vieille femme s’enfuyait, poursuivi par toute une meute, quelqu’un s’était glissé, en effet, chez la vieille femme, personnage qui, plus calme, plus vieux, ne se souciant aucunement de tuer Jupiter, avait eu l’intelligence de prodiguer à la vieille Laetitia les premiers soins que nécessitait son état.

Ce quelqu’un était Sosthène, le métis rebouteux. Sosthène avait trouvé Laetitia, couchée sur son lit, hurlant.

Le sang qui lui sortait des orbites s’était coagulé sur ses cheveux blancs, sur son visage, en une épaisse couche rouge.

Sosthène avait contemplé la vieille femme d’un air ravi.

– C’est un beau cas, s’était-il écrié alors, c’est un très beau cas.

Il avait hésité entre deux remèdes qui lui étaient familiers.

Devait-il chercher deux grenouilles vivantes et les attacher sur les yeux de la malade à l’aide d’un bandeau ? devait-il, au contraire prendre un poulet, le couper par moitié d’un coup de sabre et appliquer ses intestins encore fumants sur les blessures de la vieille femme ?

Sosthène s’était décidé équitablement.

Il mettrait une grenouille sur l’œil droit et le poulet sur l’œil gauche.

Il avait donc couru dans la cour de la ferme et là, dans la mare, n’avait pas été long à attraper une grenouille.

Il avait enfermé l’animal sous une bassine qu’il avait retournée, puis il était allé se saisir dans le poulailler d’un jeune poulet, auquel il s’apprêtait à passer au travers du corps, un énorme sabre, décroché à la muraille de la grande salle…

Sosthène était si affairé, si préoccupé par ses préparatifs, qu’il accomplissait avec un zèle de maniaque, qu’il n’avait pas entendu que quelqu’un, sautant la haie, pénétrait dans la ferme.

Il tressaillit, comme on l’appelait :

– Hello, vilain noir, que fais-tu ici ?

– Massa Teddy, massa Teddy.

L’apparition de Teddy le laissait déconfit, apeuré, anxieux.

Car Teddy ne l’aimait pas.

– Que fais-tu ici ?

– Je… je soigne…

– Qui ?…

– Je soigne Laetitia…

– Laetitia ?

– Oui, Laetitia, massa. Li être très malade…

– Qu’a-t-elle ?

Mais Sosthène n’était plus, lui, en état de rien expliquer… Il s’effarait, donnait les marques d’un indicible étonnement…

Et, pointant du doigt vers Teddy, il haleta :

– Oh ! massa quoi c’est-il que vous portez ?… moi être si effrayé.

Teddy portait en effet sous son bras un crâne, le crâne mystérieux, la tête de mort que lui et Fandor, et qu’en dépit des serpents, il avait pu aller prendre au creux de l’arbre, au fond de la forêt…

Teddy, malheureusement pour Sosthène, n’avait pas envie de bavarder. À l’idée que Laetitia était malade, très malade, il perdit la tête…

Et se précipitant vers Sosthène, l’empoignant par le bras :

– Toi, cria-t-il, tu vas d’abord me faire le plaisir de disparaître, et rapidement. Si Laetitia est malade, je suffirai à la soigner, entends-tu ? maudit sorcier ?… allez ? pars ?… dépêche-toi. Quand je te vois, toi et tes remèdes, cela me démange de t’étrangler.

Sosthène n’insistait pas.

Il se débarrassa d’un mouvement brusque de l’étreinte de Teddy, il disparut aussi vite que cela lui était possible. Teddy s’élança vers la ferme… Il se précipita dans la grande salle, appelant :

– Laetitia ? Laetitia ?

Puis, ne recevant aucune réponse, il courut à la chambre de la malheureuse vieille.

Laetitia, à demi évanouie, demeurait immobile, ne criait même plus…

Mais, dès le seuil de la pièce, Teddy avait aperçu ses horribles blessures.

Le jeune homme aimait trop celle qui lui avait tenu lieu de mère, qui l’avait élevé, qui, pour lui, avait trouvé dans son cœur de femme des trésors d’affection et de dévouement, pour n’être point bouleversé à ce seul aspect…

Laissant rouler sur le sol de la chambre le crâne qu’il avait eu tant de mal à retrouver, Teddy tomba à genoux près du lit de Laetitia :

– Ah ! mama, s’écria-t-il… ma pauvre mama, que vous est-il arrivé ?

Hélas, Laetitia souffrait au point de ne pouvoir répondre aux questions de Teddy.

Comme si, de savoir quelqu’un près d’elle, sa douleur s’était exaspérée, voilà qu’elle recommençait à râler sa plainte perpétuelle, la plainte profonde, continuelle, incessante, sans cesse accrue de ceux qui sont à l’agonie, de ceux qui vont mourir et qui semblent déjà hurler là leur propre mort.

Alors, Teddy s’affola. Penché sur la vieille femme, il l’appela, guettant une lueur d’intelligence dans ses pauvres yeux qu’il voyait détruits, brûlés…

– Laetitia, Laetitia.

Mais la vieille femme râlait toujours.

– Laetitia, Laetitia, m’entendez-vous ?… c’est Teddy c’est votre pauvre Teddy qui vous parle ?… ah ! dites-moi que vous m’entendez ?

Une seconde, le jeune homme espéra que la vieille femme allait lui répondre. Le râle s’était interrompu…

– Mama, mama, haleta le jeune homme, je t’en prie ?… fais un effort ?… réponds-moi ? dis ?… regarde ?

Laetitia se souleva sur sa couche, et cette fois Teddy comprit le sens de son gémissement.

– Je ne vois pas. Je ne vois plus. Je suis aveugle…

Teddy, d’un geste accablé, avait reposé le crâne sur une table. Il revint au lit de Laetitia, il se pencha sur la vieille femme :

– Mama ! mama, ne dis pas que tu es aveugle… non, non. On te soignera. On te guérira. Nous te sauverons… Tu verras clair…

C’était le râle, le râle abominable qui répondait encore une fois à la supplication affolée de Teddy…

En déclarant qu’elle était aveugle, Laetitia avait dit les dernières paroles qu’articuleraient jamais ses lèvres blanches…

L’horrible cruauté de Fantômas avait maintenant son dénouement naturel…

Des terribles blessures que le bandit lui avait causées en lui brûlant les yeux de si tragique façon, la malheureuse Laetitia, maintenant, se mourait.

Et Teddy, qui la suppliait encore, qui devant la mort implacable, la mort voisine, ne savait plus même quels mots dire, quelles paroles tenter, quels soins essayer pour ranimer l’agonisante, perdait de plus en plus la tête…

Et deux heures plus tard, dans la paix de la matinée, sans avoir ajouté un mot, sans avoir repris connaissance, Laetitia achevait de mourir, tuée par Fantômas et emportant dans sa tombe et le secret du Maître de l’Épouvante et le secret de Teddy.

19 – AU CHEVET DE LA MORTE

Dans la nuit sombre, cet appel retentit, suppliant, angoissé !

– Winifred, Winifred.

La voix qui poussait ce cri se fit impatiente, suppliante.

À la troisième fois, et tandis qu’autour de la maison le silence renaissait, une fenêtre au premier étage de Diamond House, s’entrebâilla et le gracieux visage de Winifred apparut dans l’encadrement, éclairé par la lueur d’une lampe électrique qui brillait à l’intérieur de la pièce.

Les grands yeux de Winifred plongèrent dans l’obscurité, puis elle prêta l’oreille. Elle avait eu comme un coup au cœur en s’entendant appeler ainsi.

Mais tout se taisait.

Et une fois encore l’appel retentit :

– Winifred.

La jeune fille venait de reconnaître la voix du lieutenant Wilson Drag.

Au surplus, un léger bruissement de feuilles froissées se percevait et la jeune fille qui jusqu’alors avait scruté l’horizon, baissant les yeux, aperçut au pied d’un massif la silhouette de l’officier qu’elle n’avait pas revu depuis la sinistre soirée où son père, Hans Elders, avait chassé le malheureux en l’accusant d’avoir volé.

– Fuyez, fuyez, monsieur, je ne veux plus vous voir.

L’officier, toutefois, s’était traîné jusqu’au pied du mur de la maison, il semblait tituber, tenir à peine sur ses jambes, ses genoux fléchissaient sous son corps.

– Winifred, implora-t-il, je suis blessé, mourant, de grâce…

Une fois encore, mettant toute son âme dans cet appel, le lieutenant supplia :

– Winifred, venez.

Il y eut encore un silence, plus long, plus profond que les autres.

La jeune fille avait quitté la fenêtre.

Quelques secondes plus tard, un pas léger se fit entendre. La porte de la véranda s’ouvrit lentement et Winifred, vêtue en hâte, apparut sur le seuil.

Le lieutenant tomba à genoux devant elle.

– Winifred, merci d’être venue, vous ne savez pas le bien que vous me faites.

Le visage de l’officier affreusement pâle, était ensanglanté, un sillon rouge se creusait à travers son front.

– Cette blessure ? demanda-t-elle.

Le lieutenant Wilson Drag raconta à la jeune fille comment le noir Jupiter s’était jeté sur lui, en bête furieuse, et l’avait assommé d’un coup de poing, avant de repartir, pourchassé par une véritable meute.

– Que faisiez-vous ? questionna Winifred, à la lisière de cette forêt ?…

– Je cherchais Jérôme Fandor, répliqua l’officier, je voulais le tuer.

– Voilà se dit Winifred, il vient me faire une scène de jalousie.

Mais non, Wilson Drag avait des choses plus graves à lui dire.

– J’ai découvert, expliqua-t-il, des choses abominables. Ce Fandor est un monstre, je l’ai bien reconnu… il y a quinze jours j’ai failli le faire fusiller comme suspect d’avoir incendié les Docks, il s’est fait passer pour fou, j’ai eu la faiblesse de le croire, et surtout de croire Teddy qui le soutenait avec passion. Je l’ai conduit à l’Asile, il s’en est échappé grâce à la complicité de cet affreux gamin…

L’officier poursuivit, raconta l’horrible scène du National Club, son arrestation par le colonel, le procès que l’on instruisait contre lui et qui, s’il ne faisait pas éclater la vérité au préalable, s’achèverait par sa dégradation.

– Wilson Drag, interrogea Winifred, vous étiez aux arrêts et vous êtes sorti ?

– Oui, j’ai enfreint les ordres de mes supérieurs, il le fallait. Ai-je eu tort ?

– Wilson Drag, proposa Winifred, si vous en avez la force, nous irons sans perdre une seconde, demander des explications à ceux que vous accusez.

– Avec votre appui, j’irai jusqu’au bout du monde, Winifred.

La jeune fille, d’un fin mouchoir de batiste trempé d’eau de Cologne, épongea le front ensanglanté de son amant, puis :

– Partons, dit-elle.

Ils s’enfoncèrent dans la nuit sombre. Ils étaient si préoccupés d’eux-mêmes qu’ils ne remarquaient pas une ombre qui les suivait pas à pas.

***

Teddy était à genoux devant le lit de la vieille Laetitia.

Teddy pleurait la mort de Laetitia.

Mais au bruit qu’avait fait en entrant Wilson Drag et Winifred, le jeune homme s’était relevé. Il avait toisé les nouveaux arrivants, séchant en hâte ses larmes, réprimant sa douleur.

– Vous êtes bonne, dit-il, d’être venue, vous saviez donc ?… Et vous aussi, vous avez pu venir ?

Le lieutenant comprit l’étonnement de Teddy qui le savait aux arrêts de rigueur :

– Je suis venu, déclara-t-il, parce que je me suis rendu libre et je me suis rendu libre, parce que je suis un honnête homme…

L’attaque était directe, mais Teddy, contrairement qu’on aurait pu penser, abonda dans le sens du lieutenant :

– Mon pauvre ami… je sais, en effet que vous êtes un honnête homme, que vous êtes innocent.

– Bandit, canaille, hurla Wilson Drag, puisque vous me saviez innocent, pourquoi m’avoir lâchement accusé, pourquoi m’avoir fait arrêter en public, pourquoi, oui pourquoi, répondez ?

– Si j’ai agi de la sorte, Wilson Drag, c’était pour ne pas dévoiler le coupable, l’auteur du vol des dix mille livres.

– Le coupable c’est vous, c’est Jérôme Fandor, votre complice, vous êtes tous les deux les auteurs de ce vol.

– Wilson Drag, aussi vrai que vous êtes innocent, je ne suis pas coupable, l’auteur du vol c’est…

– C’est ? interrogèrent l’officier et Winifred simultanément.

Teddy, à ce moment, regarda la jeune fille avec un air de profonde commisération.

– C’est, balbutia-t-il… c’est impossible à dire…

Il se tut.

Wilson Drag et Winifred insistèrent. Il se tut.

Wilson Drag, de plus en plus impatienté, hors de lui, rendu furieux par ce silence, se jeta sur Teddy, l’empoignant par le bras, il le secoua avec une rage si brutale, que le jeune garçon roula par terre.

Le sang de Teddy ne fit qu’un tour. Ah ! l’officier s’était permis de porter la main sur lui. Teddy prit sa cravache et il en cingla le visage de Wilson Drag.

– Bandit, voyou, hurla l’officier, qui ajouta même : Enfant sans nom… bâtard de noir et de servante.

C’était le coup le plus dur qu’il pouvait porter à Teddy. Le jeune homme arma son revolver :

– Excusez-vous, ordonna-t-il à Wilson Drag, demandez-moi pardon à genoux, ou je vous tue, lâche que vous êtes…

Teddy ne continuait pas. S’il était fou de rage, Wilson Drag était ivre de fureur.

L’officier sans arme ne tremblait pas devant celle du jeune homme. Machinalement il avait cherché des yeux quelque chose pour attaquer, et sans s’en rendre compte, ses mains avaient rencontré à proximité, un objet lourd rond et poli qu’il avait empoigné.

Winifred en voyant ce geste, eut un cri d’horreur ; Wilson Drag s’était emparé de la tête de mort et sa main se crispait sur la mâchoire du crâne :

Teddy, cependant avait lâché son revolver, jugeant indigne de le conserver en présence d’un adversaire qu’il savait désarmé.

Mais il venait de voir le geste de Wilson Drag :

– Non, dit-il, ne touchez pas à cela.

La voix de Teddy était changée… désormais il suppliait.

Wilson Drag obéit, mais bien involontairement.

Au moment où il s’était emparé du crâne, les mâchoires qui s’étaient écartées pour laisser passage à ses doigts qui en forçaient, l’entrebâillement, venaient, actionnées par un ressort intérieur, de se refermer sur la main de l’officier.

Celui-ci poussa un cri de douleur. Le crâne, s’échappa, roula à terre…

Cependant Wilson Drag s’avançait de quelques pas, comme étourdi, puis, soudain il s’affaissait sur le sol, lourdement, sans un mot, sans une plainte, cependant que ses yeux se révulsaient, que ses membres s’agitaient d’un tremblement nerveux, et que son visage bleuissait.

Winifred à demi-morte de terreur et d’émotion s’était précipitée auprès de son amant, s’efforçant de le ranimer.

Elle allait couvrir de baisers ses lèvres qui peu à peu devenaient violettes, elle allait essayer de réconforter par des caresses ce corps qui ne bougeait plus.

Teddy l’en écarta :

– N’approchez pas, fit-il, les yeux fous, n’approchez pas, Winifred…, cet homme est empoisonné.

C’en était trop pour la malheureuse, elle s’évanouit.

**

Quand elle reprit conscience, Teddy l’entraîna hors de la maison.

– Winifred, dit-il, ce brave homme qui conduit son char à bœufs consent à transporter le lieutenant jusqu’à l’hôpital. Il y sera dans une heure. Accompagnez-le, il est encore temps de le sauver.

Winifred prit place à côté du lieutenant qui ne donnait plus signe de vie, elle appuyait sa tête sur ses genoux :

– Ne l’embrassez pas, cria Teddy, extraordinaire de calme et de sang-froid, cela ne servirait à rien et vous pourriez être contaminée.

***

Une nouvelle surprise attendait Teddy quand il revint au chevet de Laetitia : la mystérieuse tête de mort avec laquelle Wilson Drag venait de s’empoisonner avait disparu.

20 – RETOUR D’UN IMPOSTEUR

Un enthousiasme prudent animait la population de Durban quand la chaloupe porteuse du médecin qui était aller soigner les pestiférés du British Queen regagna le port.

Certes le docteur qui revenait de l’épave, l’audacieux qui venait de frôler la mort, méritait l’accueil chaleureux que la population lui réservait… Mais il n’apparaissait pas qu’il fût nécessaire de l’exposer, pour le fêter, à recevoir de lui les germes de la terrible maladie qu’il rapportait vraisemblablement dans les plis de ses blouses.

Les autorités s’abstinrent, « pour le bien de tous ». Le médecin charitable n’aurait été accueilli par personne, au débarqué, si le vieux Hardrock n’avait sauvé la situation. Hardrock était directeur de l’Hôpital civil. À soixante ans, il croyait moins que jamais à la médecine, et, comme il le répétait à ses élèves : Je sauve les malades, toujours pour de très mauvaises raisons scientifiques.

Averti par un infirmier de son hôpital qu’il avait envoyé sur le port guetter le retour de la chaloupe, le Docteur Hardrock appela ses internes :

– Messieurs, Messieurs, voici que le docteur revient, c’est à nous qu’il appartient d’aller le recevoir, c’est nous qui devons le fêter… J’espère que, tous, vous tiendrez à honneur d’assister à la réception que je me propose de lui faire dans les salons mêmes de notre cher hôpital ?

Or, pendant ce temps, Juve voyait l’embarcation qui l’emportait se rapprocher du port, non sans une certaine émotion.

Le policier songeait :

– Que va-t-il se passer à mon débarquement ? Ce matin quand j’ai vu le docteur arriver et quand j’ai reconnu que ce docteur était Fantômas, j’ai parfaitement deviné qu’ayant envie de savoir si j’étais en vie ou non, Fantômas avait joué une comédie quelconque pour venir à bord du British Queen… Cela, c’était facile. Et il était facile aussi pour moi de le remplacer et de repartir dans cette chaloupe. Tant que je porte ces grandes blouses et ce masque, il est bien évident que nul ne peut soupçonner ma supercherie, s’apercevoir que l’homme qui revient du British Queen n’est pas l’homme qui y est parti… Mais, enfin, j’imagine qu’il va bien falloir tout à l’heure, une fois à terre, que je dépouille mon travesti ? Hum, il va falloir jouer serré…

Un heurt violent tira Juve de sa rêverie.

Il était si absorbé qu’il ne s’était même pas aperçu que l’on rentrait dans le port. Il fut tout surpris en levant la tête de voir la chaloupe accoster à l’un des escaliers conduisant à un quai, où un vieil homme, décoré, vêtu de noir, la mine affable et le geste accueillant, paraissait l’attendre :

– Docteur, criait ce vieillard, docteur, c’est un médecin qui, le premier, a voulu vous serrer la main au retour de votre expédition. Vous ne me connaissez pas ? je me présente ! Je suis le professeur Hardrock, directeur de l’Hôpital Civil de Durban. Ces messieurs qui m’entourent, sont mes internes et nous sommes là pour vous apporter, avec les témoignages très sincères de notre sympathie, l’hommage de notre admiration.

Juve s’inclina, touché, mais inquiet toujours.

– Quand ils m’auront vu, constaté que je ne suis pas l’autre, se disait-il, ils perdront toute admiration pour moi. Diable de masque. Si je pouvais le garder.

Mais Hardrock insistait :

– Mon cher collègue, vous devez accepter notre invitation. Vous trouverez chez nous tous les désinfectants. Vous pourrez vous débarrasser de vos blouses et de votre masque, puis boire une coupe de champagne et vous restaurer à notre modeste table.

Juve se décida soudain :

– Docteur, j’accepte de grand cœur. D’ailleurs, je vous avoue qu’en effet, j’ai hâte de quitter ces vêtements.

– Cela se conçoit !

Le docteur Hardrock était brave.

Tandis que ses internes, son état-major, se tenait de plus en plus à prudente distance de Juve, lui, le saisissait familièrement par le bras, l’amenait vers sa voiture.

– Dans trois minutes, dit-il, nous serons à l’hôpital…

Et, repris par ses soucis professionnels, le docteur Hardrock se hâtait d’ajouter :

– D’ailleurs vous ne vous embêterez pas, mon cher confrère… après déjeuner, vous verrez, je vous ferai visiter la maison ; j’ai deux ou trois cas tout à fait intéressants… Un cancéreux, tenez…

– Pourvu, pensait le policier, de plus en plus inquiet des suites de son aventure, pourvu qu’on ne me pose pas des colles de médecine. C’est que je suis absolument ignare, moi, en pareille matière ! C’est que j’ignore complètement comment on traite les cancers et toutes les autres maladies ! D’ailleurs…

Avec une courbe savante, la voiture où Juve avait pris place en compagnie du docteur Hardrock pénétrait dans la cour de l’hôpital, se rangeait devant le perron :

– Je vous conduis ? proposa le professeur, je vous conduis tout de suite dans une salle où vous pourrez vous désinfecter ? Que voulez-vous ? Avez-vous une théorie spéciale sur la peste ?

– Hum, hum, toussa Juve, pour se donner le temps de réfléchir… J’ai peur que mes idées ne vous surprennent mon cher collègue…

– Pourquoi donc ? pourquoi donc ?

Juve dans son esprit venait d’arrêter un plan de conduite absolument incohérent, et qui devait, pensait-il, lui permettre de se tirer de sa dangereuse situation…

– C’est, répondit-il enfin, c’est que j’ai étudié très sérieusement la peste pendant longtemps et que je suis arrivé à des conclusions tout à fait nouvelles…

– Vraiment ?

– Oui, c’est comme cela. Ainsi, docteur, qu’emploieriez-vous, vous, pour désinfecter ?

Le professeur n’hésitait pas :

– Je ne connais qu’un antiseptique puissant : le sublimé. Je me laverais au sublimé, je m’aspergerais au sublimé. Je me raserais avec du savon au sublimé.

– Parfaitement, dit Juve, heureux du renseignement qu’il venait d’obtenir, je vais en effet commencer à me désinfecter de cette façon… Mais, mon cher confrère, savez-vous ce que je ferai lorsque je me serai passé au sublimé ?

– Non, ma foi ?…

– Eh bien, je m’inonderai d’eau de Cologne.

– D’eau de Cologne ? répéta le professeur, qu’est-ce que cela veut dire ? Quelles vertus attribuez-vous donc à l’eau de Cologne ?… Çà, j’avoue qu’en effet, vous me surprenez.

– Mon cher confrère, je vous expliquerai cela un de ces jours… L’eau de Cologne pour les cas de peste, c’est souverain.

Le professeur Hardrock n’osa contredire.

Peut-être ce médecin qui venait de se risquer à visiter le British Queen était-il un spécialiste de la peste, peut-être avait-il découvert un spécifique nouveau ?

En tout cas, il importait de lui donner satisfaction.

Laissant donc Juve retirer son masque, se dépouiller de ses vêtements – le professeur Hardrock lui offrit du linge et des habits intacts. L’excellent praticien quitta le laboratoire où il avait fait entrer le policier-docteur, pour aller donner les ordres nécessaires et faire préparer à Juve, afin qu’il fût satisfait, un bain soigneusement additionné d’eau de Cologne…

Juve demeuré seul se hâta :

– Après tout, pensait-il, il m’a dit que le meilleur désinfectant c’était du sublimé… Usons du sublimé. L’eau de Cologne que je m’appliquerai ensuite ne me fera pas de mal, j’imagine.

***

Une heure plus tard, Juve sortait frais et dispos de sa baignoire.

Mais soudain, l’hôpital était vide. On ne s’occupait plus de Juve.

– Ah, auraient-ils éventé la mèche ? se demandait le policier. Brr…

– Docteur ? mon cher confrère ?…

En se retournant le policier aperçut le directeur de l’hôpital, le professeur Hardrock lui-même…

L’excellent homme était maintenant revêtu de sa blouse d’hôpital, son chef s’ornait d’une petite calotte noire à glands, signe distinctif qui marquait son autorité sur les internes coiffés eux d’une calotte noire, sans gland.

– Mon cher hôte ? répondit Juve souriant, pendant qu’il se disait en lui-même :

– Une ! deux ! trois ! va-t-il crier à l’imposteur ?…

Mais le professeur Hardrock ne marquait aucune surprise.

– Docteur, disait-il, excusez-moi de ne plus m’être occupé de vous, depuis quelques instants… Figurez-vous que l’on vient d’apporter à l’hôpital un blessé, un blessé extraordinaire et réclamant tous nos soins. Venez donc nous aider. Je suis persuadé que vos excellents conseils…

– Boum ! songea Juve, je n’en sortirai pas. Je vais encore dire des bourdes, tout à l’heure, devant ce pauvre diable. J’aurais dû feindre de ne savoir parler que chinois.

Pourtant comme il fallait répondre, Juve répondait :

– Un blessé, docteur ? C’est que je ne suis pas chirurgien.

– Oh ! c’est un cas qui relève plus de la médecine que de la chirurgie, mon cher confrère. Il s’agit d’un jeune officier que l’on vient d’apporter, empoisonné, délirant à moitié et entièrement violet…

Juve se sentit peu rassuré :

– Bigre de bigre, songeait-il toujours ; c’est que les empoisonnements, ça se traite par les contrepoisons. Or, je n’y connais rien.

Et le policier s’informa :

– Mais par quoi cet officier a-t-il été empoisonné ?

– Allez savoir. Il délire et sa compagne raconte des choses incompréhensibles. Elle affirme qu’il a été mordu, vous m’entendez, par un crâne.

– Par un crâne ?

– Oui, par une tête de mort, et que c’est à la suite de cette morsure qu’il serait devenu violet. C’est une histoire incroyable.

Sans mot dire cette fois Juve hocha la tête. C’est qu’à son oreille de policier, immédiatement, les faits avaient pris une importance exceptionnelle. Un homme mordu, mordu par un crâne et qui en devenait violet. Qu’est-ce que cela signifiait ?

Et malgré lui, encore que ce fût évidemment improbable, au plus haut degré, Juve songeait :

– Fantômas était ici, libre, il y a bien peu de temps. À coup sûr, ce sont des événements mystérieux, des secrets tragiques qui l’ont attiré dans cette région… Voici qu’à peine débarqué, j’entends parler d’un accident, d’un crime, peut-être mystérieux et tragique. N’y aurait-il pas une corrélation à établir ?

Juve pourtant pénétra à la suite du professeur Hardrock dans l’une des grandes salles basses de l’hôpital où, sur un lit, on venait d’étendre le malheureux Wilson Drag qui délirait et auprès duquel les internes s’affairaient…

Juve, une seconde, examina le visage de ceux qui l’entouraient…

Était-ce l’un des jeunes docteurs qui allait dévoiler son imposture ?

Mais non.

Par bonheur, les internes étaient tous trop occupés pour faire attention à quoi que ce fût.

Le professeur Hardrock s’était précipité vers le lit du blessé et il appelait Juve :

– Pour moi, disait-il, pour moi, nous sommes en présence d’un toxique inconnu, inédit, si j’ose m’exprimer ainsi. Les symptômes sont extraordinaires. J’ai bien envie d’administrer un vomitif. Qu’en pensez-vous ?

Juve n’en pensait rien, et ne voulait prendre aucune responsabilité.

Il toussa encore et demanda :

– N’y a-t-il aucun témoin qui puisse nous renseigner ?

– Si. Vous avez raison. Tâchez de tirer quelques éclaircissements de la jeune femme qui accompagnait ce malade. Allez la trouver…

***

Juve, quelques instants après, dans le jardin, questionnait la malheureuse Winie, qui, affolée, perdant la tête lui répondait d’abord à tort et à travers mais finissait par lui apprendre des détails intéressants…

Et Juve écoutant l’incohérente histoire que lui racontait Winie, l’histoire de Wilson Drag innocent, pris pour un voleur, de Wilson Drag persécuté par un jeune homme du nom de Teddy, de Wilson Drag mordu par un crâne qui se trouvait encore chez ce Teddy, de Wilson Drag victime semblait-il, de machinations incompréhensibles, Juve entendant tout cela ne pouvait s’empêcher par moments de murmurer tout bas pour lui-même :

– Fantômas, c’est Fantômas qui doit diriger toutes ces intrigues. Ah je crois que je suis, encore une fois, sur la piste de bien effarants mystères.

Juve allait continuer son interrogatoire. Il en était empêché par l’arrivée d’un interne envoyé par le professeur Hardrock.

– Le blessé va mieux, annonçait le jeune médecin, il demande à vous voir, madame ?…

Juve se levait, offrait son bras à Winie :

– Allons.

Et telle était la curiosité de Juve que, maintenant, il ne songeait plus du tout au risque d’être démasqué.


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