Текст книги "La fille de Fantômas (Дочь Фантомаса)"
Автор книги: Марсель Аллен
Соавторы: Пьер Сувестр
Жанр:
Иронические детективы
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13 – « IL » EST MORT ?
Hans Elders se leva, quitta son bureau sur lequel il avait étalé papiers, documents, livres de comptes, alla prendre sur la cheminée une petite sonnette au timbre argentin, qu’il secoua violemment.
Un domestique accourut :
Hans Elders, la voix brève et la mine ennuyée, l’interrogea :
– Beaucoup de personnes attendent, Tom ?
– Quatre voyageurs, monsieur.
– Bien ! tu vas les faire entrer, l’un après l’autre, et seulement quand je sonnerai. Gérard est là ?
– Oui, monsieur, Gérard est là.
– Fais-le venir tout de suite.
Tandis que le domestique s’éloignait, Hans Elders fit des préparatifs.
Il tira l’un des tiroirs de son bureau. Un tiroir entièrement doublé d’acier. Devant lui, sur le buvard de son sous-main, il étala un carré de velours noir, puis, il vérifia avec un scrupule extrême l’armement d’un long revolver qu’il posa à sa droite, sur sa table même, bien à portée de sa main et qu’il dissimula aux regards, en jetant négligemment dessus un journal déplié. Cela fait, Hans Elders s’approcha de la fenêtre, rabattit les volets, ferma la croisée, tira les grands rideaux. La pièce était à peine éclairée par une lampe électrique, dont l’abat-jour, long et bas, laissait tout juste filtrer un rayon de lumière sur le bureau de Hans Elders.
Quelques instants plus tard, la porte s’ouvrit, le premier visiteur faisait son apparition. C’était un homme bizarre, dont l’aspect frappait au premier regard, d’une taille au-dessus de la moyenne. Le front élevé, large, dégarni, donnait une impression de volonté farouche, que soulignait encore le double trait des sourcils, très fournis, très noirs, plantés bas et se joignant presque, ce qui parait toute la physionomie d’un air de ténacité remarquable.
Le visiteur était vêtu à la façon des paysans boers, moitié chasseur, moitié guerrier.
Il portait la courte veste à collet montant, le pantalon de velours, large et bouffant, de hautes bottes à l’écuyère tachées de boue. Sur la tête, un de ces larges chapeaux de feutre cabossé, qui sans doute avait vu bien des orages, bien des tempêtes…
Au travers du corps enfin, deux bandoulières, qui n’étaient autres que des ceintures formant cartouchières, s’entrechoquaient en cliquetant. Un manche de poignard, des coutelas, sortaient à moitié de sa poche. Sous la veste, on devinait le renflement d’un long Colt, comme en portent toujours ceux qui sont appelés à parcourir le veld et le plus souvent à y défendre leur vie.
Hans Elders salua l’arrivant sur un ton qu’il voulait cordial :
– Bonjour, Gérard.
– Bonjour, Hans Elders ! que le diable soit de votre domestique. Il prétendait me faire attendre.
– Tom a des ordres, Gérard.
– Possible, mais j’ai des habitudes. Quand je vais chez un de mes égaux, je n’aime pas trouver la porte fermée, ni attendre, ni user de formules protocolaires. Ou je me fâche.
Après un instant de silence, Elders prit la parole :
– Et alors Gérard, sais-tu qu’il y a près de quatre mois que je ne t’ai vu ?
– Cela t’a manqué, Hans Elders ?
– Là n’est pas la question, Gérard. As-tu du neuf ?
– Cela dépend.
– Comment, cela dépend ?
– Oui, qu’entends-tu par du neuf ?
Hans Elders, cette fois, haussa les épaules :
– Gérard, tu me fais pitié, fit-il d’un ton dédaigneux, allons-nous, toi et moi, ruser ensemble ? Te voici, c’est aujourd’hui jour convenu. Si tu es là, j’imagine, en conséquence que tu as des affaires à me proposer ? Montre et je te dirai mon prix.
– Je montrerai, si cela me plaît, répondait-il, et je ferai affaire avec toi, Hans, si cela me convient.
– Qu’est-ce que tu veux dire ?
– Ceci, Hans : que j’en ai assez, et que si cela ne te va pas que j’en aie assez, je t’avouerai que j’en ai trop.
– De quoi ?
Hans Elders avant d’interroger ainsi nettement, celui qui paraissait plus son ennemi que son ami, avait imperceptiblement tressailli. Il avait commencé à causer avec ce Gérard en se tenant renversé dans son fauteuil, les deux mains dans ses poches, d’un geste tout naturel, il venait de s’accouder à son bureau, la main droite appuyée au bord du meuble, contre le journal déplié.
– Tu me le demandes ?
– Oui ?
– Hans Elders, j’en ai assez de te voir maître de Diamond House, de Diamond City. Assez que tu joues au patron, que tu donnes des ordres, que tu fasses l’imbécile. Voilà. Tu dis qu’il y a quatre mois que tu ne m’as pas vu ? tu aurais pu rester plus longtemps sans avoir ma visite. Je pensais ne pas revenir. Je voulais t’oublier. Tu étais un camarade, et cela m’ennuierait qu’il t’arrive malheur.
– Il ne m’arrivera pas malheur, Gérard.
– Tu n’en sais rien. Autre chose. Tu ne me demandes pas d’où je viens, Hans ? De loin. J’ai voyagé. J’ai fait le veld, passé les montagnes. J’ai joué, j’ai perdu. J’ai été à la ville.
– Au Cap ?
– Ou ailleurs. J’ai lu les journaux.
– Eh bien ?
– Eh bien ! tu m’as menti, Hans.
– Ah ?
– Oui. Ne fais pas l’étonné. Il n’est pas mort.
Hans Elders haussa les épaules une fois encore :
– Il n’est pas mort ? Ah ! il n’est pas mort. Tu reviens pour me dire cela, Gérard ? Tu t’imagines que moi, moi qui étais son lieutenant, son ami…
– Toi qui l’a trahi.
– Moi, que tu accuses de le trahir, parce que je sers ses intérêts, s’il n’était pas mort, j’aurais de ses nouvelles ? Écoute, Gérard, laissons ces choses… Je t’ai parlé, à toi, bien souvent, comme je n’ai jamais parlé à aucun de ceux qui travaillent ici. C’est pour cela que je t’ai dit que je me demandais s’il était mort, s’il était disparu. Je doutais alors. Aujourd’hui, je crois bien que je ne doute plus. Et puis, qu’importe ? Ce qui t’ennuie, maintenant, toi, Gérard, et ce qui énerve les autres, c’est que je sois le maître. Lui, c’était Lui, et moi c’est moi. Il vous tenait sous un joug de fer et vous trouviez cela naturel. Je suis bon avec vous, moi, et vous vous révoltez. Pensez-vous me faire peur ? et puis, n’avez-vous pas besoin de moi ? Allons, Gérard, bas les masques. Tu es ici parce que tu as des pierres, donne-les. Je te dirai mon prix, tu les laisseras ou tu les reprendras. Tu es libre, mais n’oublie pas que je suis le plus fort.
Une colère sourde était visiblement en train de s’emparer par degrés du colosse qui répondait au nom de Gérard.
Il fit d’abord un effort pour se contenir, puis il parut vouloir se jeter à la gorge de Hans Elders, dont la main droite était maintenant entièrement glissée sous le journal, puis encore il grogna et ne répondit qu’une phrase :
– Tu es le maître, Hans Elders, comme un valet de chambre est le maître d’un groom. Et tu n’as jamais été que le domestique de Fantômas, et tu ne seras jamais plus. Prends garde.
Hans Elders sourit, imperceptiblement il agitait le journal :
– Je prends garde.
Un silence pesa entre les deux hommes. Puis Gérard se leva :
– Alors, tu veux les pierres… ? Tiens, voici celles que j’ai. Fais ton offre…
Le colosse venait d’enfoncer son énorme main velue, dans l’une des poches de son veston. Il en retira quatre ou cinq petites pierres qu’il jeta sur le velours noirs devant Hans.
Hans demanda :
– D’où viennent-ils ?
Gérard eut un geste vague, et dit :
– Paris, Vienne, Berlin… le Caire…
– Tu ne sais pas ?
– Non, Hans, je ne sais pas.
– Ils sont recherchés ?
– Non.
– Tu sais qui les a démontés ?
– Moi.
– Bien.
Hans repoussa les pierres :
– Dommage, fit-il, dommage que tu en demandes cher. Je suis justement acheteur, malheureusement, il y a quelques jours j’ai été victime d’un vol…
– Toi ! tu as été volé ? allons donc.
– Cent mille francs.
– En pierres ?
– Non, en argent…
– Tu connais le voleur ?
– Peut-être…
– Allons, trêve de plaisanterie. Ton vol ne m’inquiète pas, Hans : il ne doit exister que dans ton imagination, tu veux inspirer la pitié et payer moins cher.
– Tu te trompes, j’ai été réellement volé, volé de cent mille francs.
– Tu te feras indemniser par Fantômas.
– Je n’ai pas besoin de Fantômas.
– Hans, tu es un sot, je ne te crois pas.
– Gérard tu es un imbécile, je n’ai nulle raison de te mentir.
– Si, pour marchander. Allons, dis ton prix ou rends-moi mes diamants.
– Tu en serais bien gêné, des bijoux semblables sont trop beaux, tu le sais bien, pour être faciles à placer. Moi seul…
– Dis ton prix ?…
– C’est d’ailleurs pourquoi tu es venu me voir, car tu as dû visiter tous les receleurs.
– Dis ton prix ?
– Et ce n’est qu’après avoir acquis la certitude qu’il te fallait passer par moi que tu es venu…
– Dis ton prix ?
– Deux mille livres sterling ?
– Rends-moi les pierres.
– Combien en veux-tu ?
– Rends-moi les pierres.
– Gérard tu n’es pas raisonnable.
– Donne-moi trois mille livres.
Hans Elders hésita. Enfin il parut céder :
– D’accord. Je vais te donner ces trois mille livres. Mais je vais te les donner pour que tu ne m’accuses pas, vieux camarade, de discuter avec toi.
– Allons donc. Paie-moi. Mais ne te moque pas de moi, Hans. Nous connaissons tous les deux le prix des choses et tu n’y perds rien.
Puis Gérard reboutonna sa veste, ayant serré les bank-notes :
– Bonsoir, dit-il, j’ai d’autres cailloux en vue, je reviendrai peut-être dans une quinzaine. Bonsoir. Mais on entend beaucoup de choses dans les villes ; je te donne un avis : Hans, méfie-toi.
Hans Elders resté seul, songeur, se demandait :
– Que veut-il dire ?… Voici trois fois qu’il m’avertit de prendre garde… à quoi ?… à qui ?… Par hasard aurait-il de « ses » nouvelles ?
***
Hans Elders venait, après avoir rangé les diamants qu’il avait si mystérieusement achetés, d’agiter à nouveau sa sonnette, le domestique entrebâilla de nouveau la porte.
– Maître, dois-je, introduire les autres voyageurs ?… ou Laetitia ?
D’un bond, Hans Elders s’était levé, courait au domestique :
– Elle t’a vu rentrer, maître, et elle m’a dit : « Vas le trouver et avertis-le qu’il faut, pour lui, qu’il me reçoive. »
– Fais entrer. Tu es sûr que Winie est toujours dans la serre ?
– Oui, maître…
– Bien. J’attends…
Quelques instants après, la mère adoptive de Teddy, se trouvait en présence de Hans Elders.
– Que me veux-tu, Laetitia ? tu avais juré…
– Oui, Hans, j’avais juré de ne jamais te revoir, mais tu avais juré, toi aussi…
– J’ai tenu mes serments, Laetitia…
– Tu mens !
– T’ai-je jamais poursuivie ? T’ai-je jamais gênée ?
– Tu mens, c’est pourquoi tu me vois ici. Je ne suis qu’une vieille femme, Hans, mais tu oublies que je suis terriblement armée contre toi…
– Laetitia, que veux-tu ? parle ?…
La vieille Laetitia se redressait…
– Hans, faisait-elle, tu m’avais juré d’oublier l’enfant. Tu m’avais juré de faire qu’il soit pour toi comme mort et je t’avais promis, moi, que l’enfant ne saurait jamais rien avant qu’il ait vingt ans. Hans, le pacte tient toujours, mais à une condition, une seule – et ne t’y trompe point, tu sais ce que vaut ma parole – accepte-la ou tu es perdu.
– Laetitia, que veux-tu ?
– Rends-moi les papiers que tu as volés. Rends-moi le coffret.
– Je n’ai pas volé le coffret.
– Tu as volé le coffret, répéta-t-elle, une première fois et c’est Teddy, oui Teddy, qui s’en est aperçu, qui est allé pour le reprendre aux Docks. Oh ! ne t’y trompe pas, Hans, je suis renseignée. C’est parce que Teddy reprenait le coffret que tu as mis le feu aux entrepôts.
– Laetitia…
– Tu pensais que l’enfant périrait et qu’avec lui tout disparaîtrait… Parbleu, Hans, tu avais oublié la fatalité. Mais j’ai pu savoir que le coffret avait disparu, avait été volé par un étranger, un étranger que l’on conduisait alors à la maison de fous…
– Oh, celui-là.
– Tais-toi, reprit la vieille femme. Dans la maison de fous, tu as été reprendre ce coffret… Ne le nie pas. Eh bien, rends-le-moi maintenant, ou sans cela, prends garde, Hans Elders. Car de même que je suis venue ici, j’irai demain tout dire à la justice.
Hans Elders, passa la main sur son front d’un geste machinal :
– Tais-toi, tu te trompes, Laetitia, tu crois que j’avais volé ce coffret dans un but criminel ? Rien de plus faux. Tiens, écoute, la preuve que je n’avais que de bonnes intentions, c’est qu’en ce moment même, je pourrais te tuer, et je ne le fais pas… vois ce revolver…
Laetitia se mit à rire :
– Non, non, dit-elle, je n’ai pas peur de ton revolver, Hans, et je n’en ai pas peur, parce que tu ne peux pas me tuer, parce que c’est de lui que tu aurais peur si tu me tuais.
– De qui ?
– De lui… et de Teddy.
Hans Elders, un instant, demeurait silencieux, puis il répétait, comme affolé :
– Mais enfin, que veux-tu ?
– Ce coffret.
– Je ne l’ai plus.
– Tu l’as pris…
– Oui, Laetitia, je l’avais pris pour le détruire, parce que, vois-tu, je ne sais quoi nous menace, me menace, moi au moins. Il y a des moments où je me demande s’il ne va pas revenir… Et comme toi, vois-tu, je ne voudrais pas que, grâce au contenu du coffret, le « monstre » réussisse à découvrir…
– Rends-moi le coffret.
– Écoute, crois-moi ! Je ne te mens pas. C’était pour cela que j’avais pris ce coffret, pour cela que je l’ai volé, mais je ne l’ai plus. Non. Je ne l’ai plus. Je te jure qu’on me l’a repris. Tiens, voyons, quand tu me menaces crois-tu que si je l’avais, je ne te le rendrais pas ?
Laetitia venait de sortir du cabinet de travail et Hans Elders, maintenant, seul dans la pièce, debout près de son bureau, réfléchissait.
– Bah ! dit-il enfin, à mi-voix. Lui est mort. L’enfant n’est qu’un enfant. Quant à Laetitia, elle est vieille, si vieille qu’elle mourra bientôt.
Hans Elders éteignit la lampe, quitta la pièce. Où se trouvait sa fille Winie ?
Mais à peine Hans Elders avait-il quitté le cabinet de travail, qu’il s’y éleva comme un bruit.
Le bruit sourd de quelqu’un qui bouge précautionneusement, qui, faisant grande attention, se laisse glisser, touche le sol…
Si quelque observateur se fût alors trouvé dans le parc qui entourait Diamond House, il aurait vu en ce moment, la fenêtre du cabinet de travail de Hans Elders s’entrebâiller lentement… une ombre enjamber la barre d’appui de cette fenêtre.
La silhouette d’un homme se profilait un instant sur les murailles de la maison. Cet homme rabattit les volets de fer, puis, se penchant, rampant presque, se dissimula derrière les massifs, traversa tout le jardin en sautant la clôture, et partit dans la même direction où, quelques instants auparavant, la vieille Laetitia s’en était allée à pas menus.
14 – ON NE RIT PAS DE « LUI »
Comme cela lui arrivait souvent, le jeune garçon, ce soir-là, n’était pas rentré à la ferme. Où était-il ? Où vagabondait-il ?
En quel endroit du veld cet intrépide cavalier errait-il encore dans la nuit mauvaise ?
Soudain, un pas d’homme, un pas précis, appuyé, le pas de quelqu’un qui rentre chez lui ou qui, du moins, est certain de recevoir bon accueil.
La porte de la grande salle où se trouvait la vieille femme s’ouvrit. Entra un homme vêtu d’un long manteau, coiffé d’un chapeau boer, dont les bords, exagérément longs, étaient rabattus sur le visage. Laetitia s’était levée :
– Qui demandez-vous ?
L’homme, très calme, s’approcha de la vieille femme, la regarda avant de répondre.
Il articula enfin, d’une voix basse et richement timbrée :
– Bonsoir, c’est moi.
L’étranger insistait :
– Oui, c’est moi. Vous me reconnaissez maintenant ?
Et comme Laetitia, les mains jointes, se taisait encore, il insistait :
– Allons ! sotte que vous êtes, ne pouvez-vous me souhaitez la bienvenue ? pensiez-vous donc, comme Hans Elders, que j’étais mort ?
Laetitia fit « non » de la tête…
– Dans ce cas, reprit l’étranger, vous voyez que vous étiez mieux inspirée que lui : j’aurais plutôt cru le contraire. Je me serais davantage fié à l’intelligence de Hans Elders qu’à la vôtre, Laetitia… bah, peu importe, après tout. Mais nous ne sommes pas ici pour prononcer des paroles oiseuses. Voyons, vous me reconnaissez bien, n’est-ce pas ? Répondez ? Allons, dites-le donc.
Laetitia parla enfin :
– Fantômas, vous êtes Fantômas.
L’étranger sourit :
– Parfaitement, dit-il : Fantômas, je suis Fantômas. C’est quelqu’un, n’est-ce pas, Fantômas ? J’ai tenu parole, Laetitia ? On sait qui je suis dans le monde.
La vieille femme, d’un signe de tête approuva : La bonne Laetitia rassembla suffisamment de force pour demander au Maître de l’Épouvante :
– Que voulez-vous ? que me voulez-vous ?
Fantômas se prit à rire :
– Je viens, dit-il simplement, vous réclamer ma fille, Laetitia, ma petite fille, que je vous ai confiée il y a bien quatorze ans de cela. Où est-elle ? Rendez-la-moi. Je n’ai plus d’autre but dans l’existence que de la rendre heureuse.
La vieille femme ne répondit pas. Elle réfléchissait, éperdue.
Fantômas, brutalement, la rappela à la réalité des choses :
– Allons, ordonna-t-il, quand vous aurez fini, vieille femme, de réfléchir ainsi, vous songerez peut-être que je vous attends ? et que je suis impatient ? Où est ma fille ?
La vieille Laetitia enfin se décida à desserrer les lèvres. Et c’est d’une voix tremblante, d’une voix cassée, discordante, qu’elle répondit :
– Votre fille, Fantômas ? je ne sais pas où elle est. Je ne sais pas, même, si elle est morte ou si elle est vivante.
Laetitia n’en dit pas plus.
À peine avait-elle articulé ces mots, que Fantômas, soudain s’était levé, s’était précipité vers elle. Maintenant il la tenait aux épaules, il l’étreignait, la secouait :
– Tu mens, tu ne sais pas si elle est morte ou vivante ? Ah ! Laetitia, prends garde. Ne dis pas de pareilles choses. Tu ne sais pas ce qu’il en coûte à vouloir me tromper.
Mais il semblait que l’attaque brutale de Fantômas ait eu pour premier résultat de rappeler Laetitia à une parfaite maîtrise d’elle-même :
La vieille femme, maintenant, était à nouveau prête à la lutte.
Comme elle avait résisté à Hans Elders, elle tenterait de résister à Fantômas.
– Je ne mens pas, je ne sais pas où est ta fille. Écoute, maître, roi du crime, je n’oserai pas te mentir à toi. Et si tu me demandes quelque chose, un renseignement, une indication, cette indication, ce renseignement, il n’y a qu’un homme au monde qui puisse te le donner.
– Qui ?
– Hans Elders.
– Pourquoi ?
– Parce que ton lieutenant est seul à avoir pu te trahir. Seul à avoir pu s’emparer de ton enfant. Non, ne dis pas non. Fantômas, je te jure que c’est vrai, et je te jure aussi que si j’ai perdu ta fille, si ta fille n’est plus avec moi, si je ne puis pas te rendre ce dépôt, il n’y a pas de ma faute. C’est Hans Elders qui a voulu être le maître de ton enfant afin de pouvoir t’imposer sa loi, qui a dû voler cet enfant.
– Mais quand l’aurait-il volé ?
– Il y a très longtemps. Je ne sais plus combien d’années.
Fantômas, rageusement, se promenait maintenant dans la grande pièce.
– Laetitia, reprit-il, tu ne mens pas ? tu me jures que tu ne sais pas ce qu’Hélène est devenue ?
– Je te le jure.
– Que tu ne vois pas qui, en dehors de Hans Elders, pourrait me renseigner ?
– Je te le jure encore.
– Ma fille, ce n’est pas Winifred ?
– Winifred ?
– Oui, Hélène n’est pas devenue Winifred ?…
– Non ! mon Dieu non.
– Et ton fils ? cet enfant que tu élèves ? Teddy ne se doute pas non plus de ce qu’est devenue Hélène ?
– J’ai recueilli Teddy après le départ d’Hélène.
Pendant quelques instants Fantômas continuait sa promenade de fauve pris à un piège.
Il marchait d’un pas saccadé, nerveux, torturé. Il tenait à la main une cravache, dont à la volée il brisait la hampe sur les meubles.
On le sentait pris d’un désir de destruction, d’un besoin de massacre, d’une rage d’anéantissement.
Et soudain Fantômas, brusquement, s’arrêta :
Il était maintenant en face de Laetitia, près d’elle, à la frôler…
De nouveau il la prit par les épaules, il la secoua :
– Laetitia, Laetitia, comment crois-tu que je vais te punir ? comment crois-tu que je vais me venger pour ton épouvantable légèreté ? Comment crois-tu que Fantômas va te faire payer la douleur que tu lui imposes ?
– Je suis innocente.
– Non, tu n’es pas innocente et rien ne peut excuser ta faute, dont les conséquences risquent d’être irréparables. Comment ! je t’avais confié ma fille, mon enfant, ma petite Hélène, avant de partir à la conquête du monde. Et tu m’annonces froidement aujourd’hui que cette enfant a disparu, que tu ne peux pas me la rendre. Laetitia, tu m’annonces cela alors qu’après dix années de lutte, dix années de dangers, dix années d’horreur, je suis devenu, moi, le pauvre bougre d’alors, le Roi du meurtre, le Maître de la Mort, le Crime Insaisissable. Et tu t’imagines que je te crois ? Et tu t’imagines qu’il va te suffire de me répondre : « Fantômas, je ne sais pas où est votre fille », pour que je renonce à l’espoir de la retrouver ? Ah ! vieille femme, on voit que tu ignores qui est Fantômas, et ce dont Fantômas est capable.
Laetitia ne répondit rien, elle était plus morte que vive…
– Écoute, reprit Fantômas, d’une voix encore plus grave, en pesant sur les mots d’une façon encore plus impérieuse, tu vas me dire où est Hélène ?
– Mais je ne le sais pas.
– Ou tu vas mourir au milieu d’abominables tortures…
– Tue-moi, Fantômas, torture-moi si tu veux. J’ignore où est ta fille.
***
Quel était donc le secret que détenaient à la fois Laetitia, Hans Elders et Fantômas ?
Jadis, le monstre insaisissable avait été un honnête homme. Il avait vécu au Transvaal puis, lors de la guerre, s’était engagé dans l’armée anglaise, trahissant les Boers.
Cependant il tenait à ces derniers par des liens indestructibles. D’une femme de Pretoria, il avait eu un enfant, une fille qu’il adorait.
Traqué par ceux qu’il trompait, Fantômas, alors uniquement connu sous le nom de Gurn, avait confié son enfant à la vieille Laetitia, enfermant dans un coffret un crâne qui servait de cachette à ses papiers de famille. Puis il s’était enfui, pensant revenir bientôt.
Les circonstances devaient décider autrement :
Gurn, devenu ensuite Fantômas, n’était connu que d’un homme à Durban. C’était Hans Elders, un bandit de son espèce qui, ayant suivi de loin les aventures de celui dont il avait été le complice, savait que le Gurn, père de l’enfant confié à Laetitia, était devenu le redoutable Fantômas.
Certes Fantômas, sans nouvelles de l’Afrique pendant dix ans, n’aurait pas dû s’étonner de la déclaration de Laetitia, d’autant que la vieille femme avait, entre temps, appris de Hans Elders, que Fantômas et Gurn ne faisaient qu’un. Il aurait dû comprendre qu’il était fort possible que Laetitia ne lui mentait point, lorsqu’elle lui affirmait qu’elle ignorait ce qu’était devenue sa fille. C’est si peu de chose qu’un enfant.
Et dans les plaines immenses de l’Afrique du Sud, dans ces contrées infestées d’assassins, dans ces contrées insalubres, dans ces contrées où, tous les jours, des hommes tombent sous la dent des fauves ou la sagaie d’un Cafre, frappé par la balle d’un ennemi, tué par la fièvre maligne… Il est si fréquent qu’un petit enfant disparaisse, qu’il ne convient pas d’en être surpris le moins du monde.
Mais Fantômas, l’homme à qui tout avait réussi jusqu’alors, qui, des pires périls, avait su sortir indemne, qui, au milieu de dangers, s’était sauvé par des ruses fantastiques, ne pouvait admettre qu’une telle épreuve s’abattît sur lui.
La rage s’était emparée de lui. Laetitia disait-elle vrai, ou alors, résistant à Fantômas, refusait-elle d’indiquer au bandit ce qu’était devenue la fille de Gurn, l’honnête homme autrefois ?
– Veux-tu répondre ?
– Je ne sais rien.
– Veux-tu me dire quel est l’enfant qui porte le signe qui me permettra de reconnaître ma fille ?
– Il n’y en a pas.
– Veux-tu me dire ce que tu as vu de la disparition d’Hélène ?
– Je n’ai rien vu. Un jour elle était là, dans la ferme, et le soir, elle n’y était plus à mon retour.
– Tu n’as rien vu.
Et il eut cette phrase étrange :
– Tes yeux ne te servent donc à rien, Laetitia ?
– Fantômas, ce n’est pas de ma faute.
– Eh bien, en ce cas, puisque tu ne sais pas te servir de tes yeux, je vais t’en priver.
D’un bond, Laetitia s’échappa à l’étreinte du bandit qui, jusqu’à cette minute, l’avait maintenue de force devant lui, sous son regard.
– Que dis-tu ?
– Que je vais me venger.
Fantômas, sans même se presser, et comme certain d’avance que Laetitia ne pouvait lui opposer la moindre résistance, s’avança vers la vieille femme. Il l’empoigna par le bras et, d’une seule poussée, brutalement, farouchement, il la jeta à terre :
Laetitia tomba à genoux devant lui, qui hurlait :
– Pitié, grâce. Je te dis, maître, que je ne sais pas.
Mais lui, tout à sa colère, tout à sa vengeance, ne semblait pas avoir conscience même des paroles de la vieille femme.
– Une dernière fois je t’offre la vie. Dis-moi où est ma fille ?
– Je ne sais pas.
– Nous verrons si tu t’obstineras.
Tout en parlant, il venait de tirer de sa poche un petit revolver dont il approchait le canon du visage de la vieille femme.
– Parle, ou je te brûle un œil.
– Grâce.
– Tu l’auras voulu, dit-il.
Fantômas fit feu…
L’arme dont il venait de tirer un coup était chargée de cartouches à blanc, et la poudre en s’enflammant, en sortant, en jet brûlant, du canon approché de l’œil de Laetitia, venait bien de crever un œil à la malheureuse.
Laetitia, cependant qu’un jet de sang l’inondait et tandis que sa face torturée en un rictus d’effroyable douleur, devenait d’une blancheur de cire, hurla, en s’écroulant :
– Monstre, puisque je te dis que je ne sais pas ce qu’est devenue ta fille.
Près de Laetitia, écroulée sur le sol, Fantômas se jeta à genoux :
– Ah ! hurla-t-il, tu te moques encore de moi ? Il ne sera pas dit que Fantômas n’arrivera pas à rompre la volonté d’une vieille femme comme toi.
Le revolver se rapprochait encore une fois du visage de Laetitia.
– Regarde bien, dit Fantômas, regarde-moi bien, car bientôt…
Il y eut dans la pièce une seconde détonation.
***
Jupiter était trempé.
Lorsque, quelque temps après l’explosion du rocher qui l’enfermait dans la presqu’île, rompant toute communication entre cette presqu’île et le rivage, Jupiter était arrivé à comprendre qu’il n’était pas tout à fait mort, puisqu’il avait très peur.
– Moi être prisonnier, s’était-il dit.
Par bonheur, Jupiter savait nager. Après s’être approché avec précaution de l’extrémité de son îlot, Jupiter songeait qu’il lui était assez facile, somme toute, de se jeter à l’eau et de gagner la rive où les soldats, bien persuadés qu’ils étaient d’avoir irrévocablement emmuré le fugitif, ne veillaient pas avec beaucoup de soin.
La mer était calme, ce fut un jeu pour Jupiter que de s’évader. Par exemple, à peine avait-il reprit pied sur le sol ferme qu’il se prit à grelotter. Jupiter qui ne réfléchissait jamais longuement avant de prendre une décision s’était en effet jeté à l’eau tout habillé. Or, il soufflait un petit vent froid assez vif et le brave noir, dans ses habits trempés, frissonnait.
– Un petit temps de course, songea-t-il, me réchauffera.
Jupiter avait tant couru la nuit précédente qu’il ne pouvait évidemment s’effrayer d’avoir encore à courir quelques instants.
Le bon noir précipita sa marche, tout en sifflant et en chantonnant l’air boer bien connu :
« O, Miefje, jy es toch so lief en jy is toch so soet » (Oh ! Manon, tu es si gentille et tu es si douce aussi…)
C’est que Jupiter était d’excellente humeur.
Ne tenait-il pas, en effet, dans sa main droite le portefeuille si mystérieusement découvert et dans lequel il avait eu la joie de retrouver les cent billets de mille francs qui lui avaient été volés quelque temps auparavant ?
– Mme Laetitia, songeait Jupiter, va en être stupéfaite.
Et à cette pensée Jupiter marcha encore un peu plus vite…
Le noir, en effet, à peine sorti de sa presqu’île, avait décidé, avec la spontanéité qui est particulière à ceux de sa race, d’aller mettre tous ses amis et connaissances, au courant des heureux incidents de la nuit.
La vieille Laetitia était pour lui une intime, car Laetitia bien souvent lui avait rendu service, c’était chez elle qu’il irait montrer d’abord le portefeuille retrouvé.
Hélas, le brave Jupiter ne s’attendait pas à l’horrible spectacle qu’il devait trouver à la ferme !
À peine avait-il ouvert la porte de la grande salle que son portefeuille lui échappa des mains, cependant que, hurlant de frayeur, il s’élançait vers un coin de la pièce…
Là, gisait, demi-morte, râlante, le corps agité de soubresauts convulsifs, la vieille Laetitia.
Jupiter, fou de terreur, se pencha sur elle, criant :
– Mais qu’est-ce que li a ? qu’est-ce que li a ?
Le noir fit tant de vacarme que bientôt des bâtiments de la ferme où des domestiques habitaient, d’une ferme voisine même, on accourut.
Jupiter, entendant que l’on venait, se releva et, naturellement chercha des yeux sur le sol le portefeuille qu’il avait laissé choir dans son premier moment de stupéfaction…
Or ce portefeuille que Jupiter avait parfaitement vu rouler contre la muraille n’était plus là. Il avait disparu. Il s’était évanoui.
Quand Jupiter était entré, il avait tiré sur lui la porte, il en était certain et pourtant, cette porte était ouverte, grande ouverte maintenant.
Le pauvre Jupiter toutefois, avait à peine le temps d’éclater en sanglots et de commencer à se lamenter, que les événements, encore une fois se précipitèrent.
Jupiter fut bousculé par la foule de ceux que ses cris avaient attirés. Les arrivants avaient aperçu Laetitia, couverte de sang, relevèrent la vieille femme, ils la questionnèrent :
– Mais qu’est-ce que c’est ?
– Que vous est-il arrivé ?
– Qui vous a fait cela ?
Et à moitié folle de douleur, Laetitia répondit :
– À l’assassin, c’est lui, lui, arrêtez-le.
Certes, Laetitia ne se rendait point compte de l’affreuse erreur qu’elle commettait.
Ceux qui la tenaient encore dans leurs bras se hâtaient, en effet, de la déposer sur le grand lit de sa chambre, puis, d’un même mouvement, sans avoir eu besoin de se concerter, ils se précipitaient dans la grande salle, où Jupiter, toujours affolé, hurlait…
Le noir vit arriver sur lui tous ces gens dont les traits respiraient la colère, et dont les uns hurlaient : « À l’assassin » et dont les autres criaient : « À mort. À mort. »
Et Jupiter, désireux avant tout d’éviter un sort qu’il ne devinait que trop, bondit hors de la pièce, claqua la porte sur lui, s’en fut, courant à perdre haleine, droit devant lui, sur la route de Durban.
Et derrière lui, les gens, fous de rage, épouvantés par l’horreur du drame qu’ils lui imputaient, haineux contre le noir par cela seulement qu’il était noir, prirent la chasse, hurlant :








