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La disparition de Fandor (Исчезновение Фандора)
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Текст книги "La disparition de Fandor (Исчезновение Фандора)"


Автор книги: Марсель Аллен


Соавторы: Пьер Сувестр
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– C’est cocasse, je me demande ce qu’il faut faire. Autrement, si l’on enfonçait la porte ?

Parandious, une fois encore victime de son tempérament d’homme du Midi, venait d’avoir une idée géniale. Il n’avait pas proposé d’enfoncer la porte qu’un homme robuste, d’un coup d’épaule, faisait sauter celle-ci hors de ses gonds.

C’était une toute petite bâtisse à un étage, fort mal entretenue, délabrée, aux aspects de chaumière, et toute couverte de mousse, de lierre, de plantes grimpantes. Le rez-de-chaussée ne comportait qu’une grande pièce formant salle à manger, cuisine et buanderie. La porte tombée, d’un seul coup d’œil on pouvait apercevoir toute la salle. Or, tout à coup, des exclamations de stupeur, d’effroi, d’horreur s’échappèrent des lèvres de tous les assistants.

– Bon dious ! Bon dious ! cria désespéré le gars qui venait de forcer l’entrée.

– Ah, sainte vierge, ma mère, Saint Joseph et les saints anges, miséricorde ! criait Parandious.

Derrière lui, les paysans poussaient des oh et des ah, ils se signaient, avec des mines atterrées.

À l’intérieur régnait un désordre complet. Une table non encore desservie avait été renversée sur le sol et la vaisselle qui la garnissait, de la vaisselle assez fine, jonchait le plancher d’une infinité de débris. Une chaise était cassée, une armoire arrachée du mur s’était écroulée sur la huche à pain. Et puis, surtout, au beau milieu de la pièce, tout contre la nappe qui traînait sur le sol, il y avait une tache de sang, énorme, immense, une tache de sang séché, à moitié absorbé par le sol de terre battue et de ciment, une tache qui se prolongeait en une longue traînée jusqu’au pied de l’escalier menant au premier.

– Mais… mais… commença à bégayer Parandious, mais… mais… c’est que c’est vrai qu’il y a eu un crime. Ah mon Dieu, mon Dieu !

Le garde champêtre eut grande envie de s’enfuir mais sa curiosité fit place à une terreur qui n’était plus feinte.

Tout à l’heure encore, à Beylonque, il parlait d’arrêter les « assassins », mais désormais, à côté de cette tache rouge de sang desséché, il n’avait plus aucune envie de poursuivre ses recherches policières. Il fallait agir cependant. Derrière lui, demeurant sur le seuil, les paysans lui criaient des conseils :

– Parandious, sûrement qu’il y a eu crime, il faut prévenir M. le maire.

– Parandious, il y a peut-être des blessés au premier étage, il faut monter.

– Tu sais, Parandious, qu’il y a bien huit jours qu’on ne les a pas vus, les Borel.

– Parandious, hé, mon gars, veux-tu que l’on t’accompagne pendant que tu vas perquisitionner ?

Cette dernière proposition, évidemment, plaisait au brave garde champêtre. Devenu grave, il se retourna vers ceux qui l’accompagnaient, et, d’une voix de stentor, cria :

– Toi, le gars, tu vas t’en aller de suite à la mairie dire à M. le maire ce qui se passe, bien exactement, commanda-t-il à un jeune paysan. Vous autres, je réquisitionne les quatre plus braves pour m’accompagner.

Ils étaient dix, il n’y eut personne qui osât s’avancer.

– Venez tous, concéda Parandious, pour la troisième fois bien inspiré.

Nul ne se souciait, en effet, de rester seul devant la maison tragique.

Parandious n’était évidemment pas bien terrible, mais enfin il représentait l’autorité, on préférait l’accompagner que de demeurer sans lui.

– Avance, Parandious, on te suit « différemming ».

Parandious rentra dans la pièce du rez-de-chaussée, jeta encore un coup d’œil au désordre terrible qui y régnait, évita soigneusement de marcher dans la traînée de sang souillant le sol et se dirigea vers le petit escalier.

Parandious arrivé au bas des marches leva les bras dans un mouvement d’effroi terrible. Les marches étaient couvertes de sang, il y en avait non seulement sur les degrés, mais encore sur la rampe, le long du mur.

– Mordious ! clama le brave garde champêtre, on ne peut avoir de doute, on s’est tué là-dedans. Suivez-moi bien pas moins.

La petite troupe monta lentement l’escalier de bois en évitant de frôler la muraille.

Or, à peine parvenu au premier étage, une nouvelle exclamation s’échappait des lèvres de Parandious.

– Mais c’est stupéfiant ! Ici c’est tout à fait coquet.

L’aspect de la pièce qui formait à elle seule le premier et dernier étage était en effet propre à étonner les braves Landais. Si le rez-de-chaussée avait des allures paysannes pauvres, le premier étage était, en revanche, bourgeoisement, presque luxueusement meublé. Sur le plancher, un tapis bleu recouvert de carpettes, de peaux de bêtes, étouffait le bruit des pas ; les murs, au lieu d’être blanchis à la chaux, étaient tapissés d’un élégant papier aux nuances discrètes. Des tableaux joliment encadrés y pendaient. Enfin le mobilier était ravissant, mobilier d’un luxe de bon goût : lit empire d’acajou, incrusté de barrettes de cuivre, armoire du même style à triple glace, petites chaises basses, coussins de soie, grand divan. Dans un coin, un paravent dissimulait toute une installation perfectionnée de cabinet de toilette, on voyait encore une grande baignoire pleine.

– Mais, continua le garde champêtre, oubliant le motif de sa présence, dans la chambre-boudoir, qu’il découvrait, mais c’est un palais de fée, ici ! C’est beaucoup plus beau que chez M. le receveur des contributions.

– C’est plus beau même, renchérissait-on derrière lui, qu’à la Préfecture, seulement c’est moins grand.

Le premier moment d’étonnement passé, cependant, le garde champêtre revint à ses premières préoccupations.

– Et dire, faisait-il en montrant le sol, et dire qu’on a abîmé tous ces beaux tapis. Ah, c’est une vraie gâcherie.

Sur le tapis bleu, en effet, sur les carpettes, la même traînée de sang qui avait attiré l’attention des visiteurs au rez-de-chaussée, continuait. Il n’y avait pas de désordre dans la pièce. La chambre paraissait parfaitement normale. Les meubles ne portaient aucune trace de lutte. Seule, la tramée de sang commençant en haut de l’escalier, et se dirigeant vers le paravent formant cabinet de toilette.

– Décidément, reprenait Parandious, quelques minutes plus tard et ayant, d’un coup d’œil rapide, scruté toutes les dispositions de l’appartement, décidément, je pense qu’une enquête va s’imposer. Ce n’est pas, bien sûr, le doigt de Saturnin qui a pu laisser tout ce sang. Il y a eu certainement un crime ici et quelqu’un d’assassiné. Seulement, ce qui est extraordinaire, c’est que la personne assassinée, je ne vois pas du tout où elle est. Et puis, est-ce M. et M me Borel qui ont tué ou bien sont-ils les victimes ?

D’en bas, au même moment, une voix appela :

– Hé adieu, Parandious, qu’est-ce qui se passe donc ? Descends voir un peu que je te cause.

– Hé adieu, monsieur le maire, « préciséming », nous étions en train de nous le demander, ce qui se passe. Il y a du sang partout, que c’est comme une mer rouge, mais il n’y a personne qui saigne.

M. le maire tremblait violemment.

– Parandious, dit-il, il n’y a point d’hésitation à avoir. S’il y a du sang et si tout est renversé comme cela, c’est qu’il s’est passé quelque chose de pas naturel ici. Dis-moi, Parandious, tu sais où ils sont, les Borel ?

Non seulement Parandious ne le savait point, mais encore aucun de ceux qui l’entouraient ne s’en faisait la moindre idée.

M. le maire eut une inspiration :

– Autrement, pas moins, clama-t-il, il n’y a rien à faire pour nous, il faut prévenir la justice.

Parandious approuva d’un hochement de tête. Le brave garde champêtre n’avait plus la moindre envie d’arrêter les assassins.

3 – ENLÈVEMENT D’UNE FEMME

Delphine Fargeaux n’avait peut-être pas été la seule personne à éprouver à la fois de la surprise et de l’angoisse, lorsque après avoir parlé avec les deux hommes mystérieux à l’accent espagnol rencontrés derrière le pavillon de chasse, elle avait entendu, provenant de la colline de sable voisine, une sorte de bruissement doux et sourd qui la faisait tressaillir en même temps qu’elle recevait sur le bas de sa jupe une pluie de sable fin et de gravier.

Les hommes, de leur côté, s’étaient éloignés et dès lors, dans le silence et l’obscurité, semblaient devoir renaître un calme et une immobilité absolus aux abords du pavillon de chasse.

Au bout de quelques minutes, cependant, un léger bruit se produisit et les lianes touffues de vignes vierges aux larges feuilles qui obstruaient presque complètement l’entrée d’une petite tonnelle accotée au pavillon, s’écartèrent lentement pour laisser passage à une personne qui fit quelques pas hésitants, puis s’arrêta net, réprimant un léger cri d’inquiétude, de peur.

C’était une femme qui sortait de cette cachette improvisée.

À quelques mètres d’elle, sur le flanc de la colline, elle aperçut tout d’un coup une sorte de chose ronde et sombre qui, après avoir effleuré le sol, s’y enfonçait avec rapidité et violence, soulevant autour d’elle un véritable nuage de poussière sablonneuse.

La femme ayant assisté à ce spectacle était dans l’espace d’un instant, tout comme Delphine Fargeaux, brusquement saupoudrée de sable fin des pieds jusqu’à la tête.

Elle recula machinalement, rentra dans la tonnelle, mais dès lors, comme rien de suspect ne se produisait à nouveau, elle s’enhardit et sortit de sa cachette.

Cette tonnelle était placée juste à l’opposé du pavillon devant lequel s’étaient entretenus M me Fargeaux et ses deux interlocuteurs. Cette disposition avait fait que la femme cachée à l’intérieur n’avait certes rien pu entendre de leur conversation. Elle ne paraissait d’ailleurs que médiocrement troublée, et sitôt l’incident de la pluie de sable terminé, elle n’hésita pas à venir s’asseoir au pied d’un arbre, ne souffrant aucunement, semblait-il, de la température fraîche de la nuit, tant elle paraissait préoccupée.

Cette femme, jeune, élégante, à la silhouette distinguée, n’était autre qu’Hélène, la fille de Fantômas.

La tête appuyée entre les mains, Hélène réfléchissait au milieu de la nuit et se rappelait le passé. Toutefois, sa pensée se reportait plus volontiers sur les huit derniers jours qu’elle venait de vivre.

Au début de la semaine qui s’achevait, Hélène avait quitté Paris en compagnie d’une pierreuse, Fleur-de-Rogue, que la fille de Fantômas avait connue lorsqu’elle habitait Belleville où elle-même était connue sous le sobriquet de la Guêpe, qui lui avait été donné eu égard à la finesse de sa taille.

Hélène, à la suite de péripéties sans nombre, et n’écoutant que son bon cœur, avait recueilli un malheureux bébé, un orphelin dont la mère était une victime du sinistre Fantômas, mais après ce geste de dévouement, la jeune fille, en envisageant sa vie si tourmentée, si peu tranquille, avait cherché à mettre en lieu sûr ce pauvre petit être que l’existence n’avait pas encore armé pour la lutte. Dupée par Fleur-de-Rogue, Hélène avait accepté de partir avec la pierreuse et l’enfant, pour un village perdu au milieu des Landes, où le petit Jacques – c’était le nom du bébé – devait, lui assurait la pierreuse, trouver une brave femme qui s’occuperait de lui. Confiante et naïve en la circonstance, Hélène avait accepté avec joie la proposition de celle qu’elle considérait comme une amie.

Elle était donc arrivée avec sa compagne et l’enfant, il y avait de cela neuf jours exactement, au village de Beylonque, à deux kilomètres de la station du chemin de fer de Bordeaux à Bayonne.

Les voyageuses avaient fini par atteindre, après plusieurs heures de marche, une maison délabrée. Cette maison était vide, déserte. Fleur-de-Rogue s’y était installée, comme si elle eût été chez elle, et son attitude était si naturelle, si simple, qu’Hélène n’en avait pris aucun ombrage. Mais la situation avait brusquement changé. L’attitude de la pierreuse se modifiait brusquement et celle-ci, jetant son masque d’hypocrisie, se montrait à Hélène telle qu’elle était réellement, c’est-à-dire la farouche maîtresse du sinistre Bedeau, le plus redoutable des apaches parisiens.

Fleur-de-Rogue s’était révélée aussi vindicative, hargneuse, jalouse surtout et, s’armant d’un couteau, elle avait menacé la fille de Fantômas.

La lutte avait été courte, mais son issue, sans aucun doute, allait être fatale à la malheureuse fille de Fantômas.

Fleur-de-Rogue la terrassait et Hélène se rendait compte que s’il ne survenait pas quelque chose d’extraordinaire dans l’espace d’une demi-minute, c’était pour elle la mort la plus affreuse et la plus certaine. Mais ce quelque chose était survenu. Brusquement, Fleur-de-Rogue avait lâché sa victime, elle était retombée en arrière en poussant un terrible gémissement. Une balle tirée du dehors avait fracassé la mâchoire de la pierreuse, transperçant aussi la gorge, et Fleur-de-Rogue, gisant dans une mare de sang, n’avait pas tardé à rendre le dernier soupir.

Atterrée, stupéfaite, puis, prise d’une inquiétude folle, Hélène qui avait considéré ce spectacle avec des yeux hagards, pleins d’épouvante, réagit alors, faisant sur elle-même un effort surhumain.

– Quelqu’un, se disait-elle, a tiré, quelqu’un a tué Fleur-de-Rogue.

La jeune fille se précipita à la fenêtre et elle entrevit, se profilant confusément sur l’ombre, une silhouette qui s’enfuyait, une silhouette féminine. N’écoutant que son courage, voulant à toute force assouvir sa curiosité, Hélène s’élança à la poursuite de cette ombre. En vain.

La jeune fille alors, malgré l’appréhension qu’elle éprouvait, était revenue sur ses pas. Elle voulait rentrer dans la maison tragique pour y reprendre l’enfant qui s’y trouvait encore. Toutefois, lorsque Hélène était arrivée devant la masure qui avait été le théâtre d’un drame aussi bref qu’incompréhensible, elle s’était heurtée à une porte rigoureusement verrouillée, à des volets hermétiquement clos. Il lui avait été impossible de rentrer dans la demeure qu’elle venait de quitter. Pendant près d’une heure, au milieu de la nuit, la jeune fille s’était efforcée de franchir les obstacles que des êtres inconnus opposaient ainsi à sa volonté.

Ne pouvant réussir, elle avait reculé.

Qu’était devenue, depuis lors, la fille de Fantômas ?

Elle avait erré pendant toute la nuit, puis, au jour, s’étant approchée du village, espérant y apprendre quelque nouvelle, Hélène avait procédé avec précaution dans ses enquêtes, sachant par expérience combien il lui fallait être prudente. N’était-elle pas perpétuellement suspecte elle aussi et obligée, par suite de la redoutable personnalité de son père, de tenir secrète sa propre personnalité ? Et puis, en somme, avait-elle eu affaire à des ennemis ? Il lui était permis d’en douter. Car, si les gens qui étaient intervenus l’avaient séparée de l’enfant qu’elle voulait sauvegarder, ils l’avaient, d’autre part, sauvée de Fleur-de-Rogue qui allait l’assassiner. Allant de village en village, passant quelques nuits dans les huttes des bûcherons, Hélène avait vécu dans la forêt de pins, dans les landes désertes.

Elle était arrivée à Dax, où elle était restée plusieurs heures. Puis, s’apercevant que sa présence dans la modeste auberge où elle était descendue commençait à être suspecte, elle était partie. Hélène était particulièrement étonnée de voir, en lisant les journaux, que ceux-ci n’annonçaient pas la découverte du cadavre de Fleur-de-Rogue. Ceux qui l’avaient tuée s’étaient-ils donc avisés de faire disparaître les traces de leur crime ?

Une chose, toutefois, avait encore surpris, mais rassuré Hélène, elle l’avait lue le matin même. Il s’agissait de l’enfant dont elle avait assumé la protection huit jours auparavant : du petit Jacques, le fils de son amie Blanche et de Didier Granjeard. Or, Hélène avait appris par le journal qu’une femme inconnue « d’allures fort distinguées », était venue, quarante-huit heures auparavant, rendre cet enfant à celle qui, par les liens du sang, sinon par les voies légales, se trouvait être sa grand-mère, c’est-à-dire à M me Granjeard, la veuve d’un marchand de fer de Saint-Denis. Hélène avait poussé un soupir de satisfaction.

Mais quelle était cette femme qui avait rendu le bébé ? Était-ce celle dont Hélène avait poursuivi, la nuit du crime, l’ombre mystérieuse ? La jeune fille s’était décidée : elle allait retourner à la maison perdue au milieu des Landes, voir si ses mystérieux habitants ne l’avaient pas réintégrée. Elle partirait ensuite pour Bayonne.

Un jour encore elle avait essayé de retrouver la masure, mais n’y avait pas réussi. Alors, elle avait pris un train, puis un autre, espérant arriver avant la nuit à Bayonne, d’où elle repartirait pour Paris. Malheureusement, une correspondance manquée l’obligea à renoncer à son premier projet et à passer la nuit dans un tout petit village. Hélène n’y tenait pas, et plutôt que de descendre dans une auberge suspecte, elle s’était enfoncée dans les bois, convaincue qu’elle y trouverait aisément un asile pour la nuit. Et c’est au cours de ses recherches qu’elle avait découvert cette petite tonnelle accotée à un pavillon de chasse, abandonnée complètement, croyait-elle.

Hélène était très fatiguée par ses pérégrinations sans nombre, et si elle était sortie de cette tonnelle alors qu’il était à peine dix heures et demie du soir, c’est parce que le courage l’abandonnait, que le froid commençait à la saisir.

La jeune fille avait remarqué que, non loin du pavillon auprès duquel elle se trouvait, s’élevait une sorte de château aux fenêtres duquel on voyait des lumières. La jeune fille se rendait compte que, si elle venait à cette heure tardive demander l’hospitalité aux habitants de cette propriété, elle ne manquerait pas de paraître suspecte à leurs yeux. Mais si grande était sa lassitude qu’elle était décidée à faire cette démarche, quitte à se contenter de la plus infime place qui lui serait concédée.

Soudain, Hélène poussa un cri et bondit de côté.

Le même phénomène dont une demi-heure auparavant elle avait été témoin, se reproduisait deux, trois, quatre fois de suite.

Hélène, qui commençait à s’alarmer sérieusement, vit rouler autour d’elle des sortes de boules noires, qui en passant au ras des sables, avant de s’enfoncer dans la colline, soulevaient des nuages de poussière.

À un moment donné, le sentier où se trouvait Hélène longea une route assez large qui s’ouvrait dans la forêt.

Surgissant de l’ombre, deux hommes dont elle n’avait point remarqué la présence, s’étaient élancés sur elle, et, rapidement, mais sans brusquerie, avaient jeté sur ses épaules un large et lourd manteau, dans lequel ils roulèrent la malheureuse.

Puis, bien que la tenant vigoureusement comme pour prévenir toute velléité de fuite, ils attendirent quelques instants. Hélène n’hésita pas, elle cria, elle hurla de toutes ses forces :

– Au secours !

Les cris perçants d’Hélène retentissaient dans le silence de la nuit : la jeune fille se débattait aussi, elle était tombée à terre et cherchait à se débarrasser du grand manteau dans lequel on l’avait enveloppée, mais c’était en vain. Ses agresseurs ne paraissaient pas vouloir l’emporter, l’entraîner au fond de la forêt, ils se contentèrent de l’empêcher de se débarrasser du manteau qui la gênait.

– Ils hésitent, pensa Hélène, avec un peu d’énergie, Je vais peut-être pouvoir me débarrasser d’eux.

Et la courageuse jeune fille, déployant des efforts surhumains, hurlait, se débattait. Il était impossible que du château, tout voisin, on n’entendît pas ses cris.

Les hommes, cependant, ricanaient sans mot dire.

Puis, tout d’un coup, l’un d’eux, se penchant à l’oreille d’Hélène, lui murmura ces étranges paroles :

– Maintenant, señora, cela suffit, nous pouvons nous en aller.

Cet homme avait un accent espagnol très prononcé, et, comme il s’était approché tout près d’Hélène pour lui parler bas, celle-ci put considérer son visage à la lueur d’un faible rayon de lune qui perçait à travers les nuages : l’homme était brun, avait des yeux noirs très vifs, paraissait élégamment vêtu, son allure très correcte, contrastait étrangement avec son attitude, avec les gestes de bandit que lui et son complice venaient d’avoir à l’égard d’Hélène.

La jeune fille reprit un peu d’espoir. Peut-être n’avait-elle pas affaire à de sinistres brutes ? Elle supplia :

– Lâchez-moi, laissez-moi m’en aller.

Puis elle reprit :

– Au secours, au secours !

L’homme se contentait de sourire, et, sous sa moustache noire, étincelait une ligne nacrée de dents régulièrement plantées et d’une blancheur éblouissante.

Il hocha la tête évasivement, puis, sur un signe fait à son compagnon, les deux hommes enlevèrent Hélène, l’un par les épaules, l’autre par les jambes, emportèrent la jeune fille vers la route.

Hélène se débattait en vain. Les hommes sourirent cependant que celui qui déjà lui avait parlé répétait :

– N’ayez aucune crainte, señora, vous avez assez crié, ils vous auront entendue.

Ses agresseurs la portèrent pendant une vingtaine de mètres, puis s’arrêtèrent devant une voiture automobile, une superbe limousine qui stationnait sur le bord de la route. Ils firent monter la fille de Fantômas.

Un homme s’installa avec elle dans la voiture, l’autre mit le moteur en marche, prit le volant, le véhicule démarra. À la lueur de ses phares il troua d’un éclat blafard l’obscurité épaisse de la nuit.

Terrifiée, paralysée par l’inquiétude, Hélène demeurait immobile, enfoncée dans un recoin de cette voiture secouée sur les ornières de routes défoncées.

Son voisin n’était pas l’homme dont elle avait entendu les encouragements et les paroles quelques instants auparavant. Hélène s’enhardit à lui parler, elle l’interrogea :

– Que me voulez-vous ? Pourquoi m’enlève-t-on ? Sur l’ordre de qui ?

L’homme sourit, ne répondit pas. Au fur et à mesure qu’elle parlait, Hélène sentait monter en elle la colère. Elle s’agita, serra les poings, le menaça :

– Oh, fit-elle, vous me direz pourquoi on me traite ainsi ?

Mais elle avait beau se plaindre, son interlocuteur demeurait muet. Brusquement la colère d’Hélène tomba.

– Parlez-vous français ? demanda-t-elle.

Son voisin, alors, avec un accent espagnol formidable, lui répondit sur le ton de quelqu’un qui s’excuse :

– Tout petit peu, señora, pas beaucoup comprendre.

Désormais résolue au mutisme, Hélène étudia en détail sa prison roulante. C’était une automobile de très grand luxe, toute tendue d’une étoffe chère, ornée de ces mille petits détails qui témoignent du souci qu’apportent les propriétaire à rendre leur voiture aussi confortable que possible. C’était assurément un engin muni d’un très puissant moteur. D’ailleurs, depuis quelques instants déjà, on avait quitté la mauvaise route du cœur de la forêt, et désormais, l’automobile filait à toute vitesse sur une grande et belle ligne droite, cependant qu’à l’horizon s’apercevaient les lumières d’une grande ville.

La voiture ralentit à l’entrée des faubourgs, puis reprit sa marche rapide. Le pilote la faisait évoluer avec audace et dextérité à travers des rues tortueuses, étroites, et soudain la vitesse s’accéléra à nouveau, l’automobile se replongeait dans la nuit de la campagne.

Hélène ignorait la localité que l’on venait de traverser, mais elle l’apprit soudain : son voisin, plein de prévenances pour elle, s’était incliné de son côté, et avait murmuré :

– Bayonne.

– Bayonne, se répéta Hélène. Drôles d’agresseurs que ces gens-là, ils vous enlèvent une femme pendant la nuit et n’ont rien de plus pressé que de lui expliquer les endroits où ils passent. Comment cela va-t-il finir ?

L’Espagnol revenait à la charge, et s’enhardissant à prononcer quelques mots de français, après avoir désigné de la main de nouvelles lumières scintillant au loin, il articula :

– Biarritz. Cinq minioutes.

L’Espagnol avait à peu près pronostiqué la durée du trajet. Dix minutes après, en effet, l’automobile pénétrait dans la ville élégante. La voiture, subitement, s’arrêta. Hélène, instinctivement, avait bondi hors du véhicule.

Elle n’était plus inquiète, mais furieuse, et se jurait bien que d’ici quelques secondes, elle saurait profiter de la confiance trop grande évidemment que ses ravisseurs lui accordaient.

Hélène avait à peine mis le pied à terre, elle s’apprêtait à courir, à fuir, jusqu’au premier passant, pour lui demander protection, voire même simplement, jusqu’au premier carrefour. Mais ses intentions furent sans doute devinées, car ses deux compagnons de route, plus rapides encore qu’elle, la prirent chacun par un bras, lui firent faire volte-face et la poussèrent pour ainsi dire, dans une maison dont la porte basse venait de s’entrouvrir. Entraînée par ses ravisseurs, Hélène suivit un couloir obscur, elle entra dans une sorte de cabine dont on ferma la porte, puis, cette cabine trembla, s’éleva doucement. Hélène se trouvait dans un ascenseur, toujours en compagnie des deux Espagnols.

Au deuxième, l’ascenseur s’arrêta. Les Espagnols de plus en plus respectueux, mais ne quittant pas leur prisonnière d’une semelle, lui firent traverser une galerie déserte et l’introduisirent dans un appartement qui soudain s’illumina.

Les anges gardiens disparurent aussitôt, non sans fermer derrière eux la porte à double tour.

Celle-ci regarda autour d’elle. C’était un vaste salon, assez élégamment meublé, mais dont l’aménagement aux allures banales et officielles révélait aussitôt qu’on se trouvait non point dans une maison particulière, mais bien plutôt dans quelque local destiné à des gens de passage, à des voyageurs sans doute. Une porte s’ouvrait dans une cloison située à l’extrémité du salon, et faisait communiquer cette pièce avec une autre, également illuminée.

De plus en plus stupéfaite, Hélène y pénétra. C’était une chambre à coucher avec un grand lit de milieu, confortable, élégant, soigné.

– Comme je serais bien dans ce lit, se dit Hélène.

Mais soudain, son regard s’arrêta sur une pancarte qui pendait au mur. Cette pancarte était imprimée et l’entête portait : Impérial Hôtelde Biarritz.

Suivait une série d’instructions pour les voyageurs, en plusieurs langues.

– Ah çà, murmura la jeune fille interloquée, me voilà donc à l’ Impérial Hôtelde Biarritz. C’est incompréhensible.

Fébrilement, Hélène appuya sur le bouton de sonnette, résolue à sonner jusqu’à la venue de quelqu’un. Un instant, elle craignit que ce mode de communication avec l’extérieur n’eût été interrompu. Pas du tout. Elle entendit, en effet, au lointain, résonner le timbre qu’elle faisait vibrer. Hélène prêta l’oreille, des pas légers retentirent dans le couloir, une clef tourna dans la serrure, le porte s’ouvrit, une femme de chambre apparut :

– Madame désire ? demanda-t-elle, d’un air calme et nullement étonné.

Si la domestique n’était pas surprise, c’était Hélène qui demeurait abasourdie, en présence du flegme de son interlocutrice.

Ah çà, était-elle donc attendue à l’hôtel ? Savait-on qu’elle allait y venir ? Oui, sans doute, et cet appartement avait dû être retenu depuis quelque temps déjà pour qu’elle vînt s’y installer.

Du coup, la jeune fille résolut de ne plus chercher à fuir et n’osait même pas interroger. Plus de doute, c’étaient des amis qui l’avaient amenée là. Il ne fallait manifester ni surprise, ni étonnement, ne pas essayer de fuir. Si on ne l’avait pas prévenue, c’est que cela n’avait pas été possible. Voilà tout.

– Je meurs de faim, dit-elle à la camériste, ne pourrait-on me servir quelque chose ?

La femme de chambre énumérait ce qu’on pouvait se procurer à cette heure tardive. Hélène commanda un repas frugal. Un quart d’heure plus tard, elle était servie. Malgré ses émotions, ses inquiétudes et ses angoisses, Hélène fit honneur au souper fort appétissant qu’on lui servait. Au fur et à mesure qu’elle se réconfortait, qu’un agréable vin blanc de Bordeaux rosissait ses joues pâles, elle se sentait envahie d’un bien-être d’autant plus délicieux qu’il survenait après de rudes fatigues.

4 – LA MARE AUX SANGSUES

À quinze cents mètres environ du village de Beylonque, là où les pignadas, durant des kilomètres et des kilomètres, commencent à dresser vers le ciel leurs espaces étrangement ouatés d’ombre et de silence, une masure attirait le regard. Les murs étaient, à leur base, constitués par des moellons. Un peu plus haut, des briques s’apercevaient, une charpente de bois couronnait l’édifice dont le toit était fait d’ardoises, de tuiles et, sur l’un de ses pans, de chaume tout bonnement.

Cette demeure extravagante, unique et ridicule, était le home de l’ineffable Bouzille. Cet homme de tous les emplois avait décidé un matin de s’établir une bonne fois propriétaire.

Comment Bouzille, cependant, au hasard de ses pérégrinations, en était-il venu, sa décision prise, à échouer à Beylonque ? Il eût été probablement fort difficile de le lui faire expliquer avec quelque précision. Il y avait là des motifs bizarres. Des histoires de poules chapardées le long des routes, de légumes volés dans les jardins de ses semblables, avaient mené Bouzille de gendarmerie en gendarmerie, pour le conduire finalement en ce pays perdu.

Bouzille cependant n’avait nullement renoncé aux vieilles habitudes qui lui étaient chères. Comme par le passé, il estimait que l’été était une saison exquise au cours de laquelle il était opportun d’être en liberté pour jouir du ciel bleu, des oiseaux, des champs où il fait bon dormir au soleil. L’hiver, en revanche, apparaissait au chemineau comme un ennemi rendant nécessaire un séjour volontaire en prison, séjour qu’il était toujours facile pour un individu de son espèce, connaissant à fond le tarif des légers délits, de proportionner exactement aux mois qu’il importait de passer aux frais du gouvernement.

Bouzille, fort de son idée, était arrivé à Beylonque un beau matin et s’était immédiatement mis en campagne pour se procurer un logis où il pût, toute la saison d’été, habiter tranquillement, en devant à tout le monde pour ne rien devoir à personne. Bouzille n’avait pas eu besoin de réfléchir bien longuement pour découvrir un procédé. Le maire de Beylonque était précisément propriétaire d’un petit terrain qui convenait à merveille à Bouzille. Le chemineau alla donc trouver le représentant de l’autorité et lui tint ce discours :

– Monsieur le maire, déclarait l’impayable personnage, je suis un pauvre homme et je suis persuadé qu’en conséquence vous voudrez bien m’aider. Voilà. J’ai de quoi acheter des matériaux pour me bâtir une maison. Donnez-moi le terrain nécessaire, je vous donnerai en échange les matériaux comme garantie. Quand j’aurai fait des économies, je vous paierai votre terrain.


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