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La disparition de Fandor (Исчезновение Фандора)
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Текст книги "La disparition de Fandor (Исчезновение Фандора)"


Автор книги: Марсель Аллен


Соавторы: Пьер Сувестр
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Ne voulant pas désobéir à Juve, Timoléon Fargeaux venait de s’asseoir sur la chaise préparée par son extraordinaire visiteur.

– Quelle heure est-y maintenant ? recommençait le paysan.

– Trois heures vingt-huit, mais pourquoi ?

– Attendez donc, vous allez bien le voir.

Tout en parlant avec un accent qui, chose curieuse et que notait Juve, semblait par moments beaucoup plus accentué qu’en d’autres, l’homme se reculait et commençait, lui aussi, à paraître s’impatienter…

– Ça, dit-il, voilà bien le point où nous en sommes de mes expériences. Il est trois heures vingt-huit que vous dites, et vous êtes assis sur c’te chaise. Eh bien, mon cher monsieur, vous allez voir.

Mais le paysan n’achevait pas. Au moment même, avec un bruit sec, l’un des carreaux de la fenêtre venait de voler en éclats… puis, tout de son long, Timoléon Fargeaux, qui avait bondi sur ses pieds, retomba sur le sol, les yeux clos, la bouche ouverte, la tempe trouée d’une balle, mort, mort sans cri.

Dans la pièce où le drame rapide venait de se dérouler, une double exclamation avait pourtant retenti.

Juve, comme un fou, s’était précipité hors de son paravent :

– Ah crédié ! hurla-t-il.

Pour le paysan, il était devenu blafard, il avait reculé jusqu’au fond de la pièce, il jurait. Il jurait en anglais :

– By Jove !

Que s’était-il donc passé ?

Oh, Juve n’avait pas besoin de réfléchir longuement pour deviner une explication à l’assassinat dont il venait d’être témoin. Assurément, le paysan, le gros paysan avait fait asseoir, à une heure déterminée, le malheureux Timoléon Fargeaux devant la fenêtre de sa chambre, parce qu’à cette heure déterminée, un complice, l’assassin, devait, à l’aide d’un fusil, ajuster le grainetier et le tuer raide, sans que personne pût le protéger.

Mais, alors ? ce paysan ? ce paysan extraordinaire, qui jurait en anglais ? C’était un complice. Il faisait partie de la bande qui, depuis quelque temps, multipliait les crimes ? Juve, une seconde peut-être, après que Timoléon Fargeaux fût tombé sur le sol, avait déjà tout compris et décidé de la conduite a tenir.

Indifférent au danger qu’il courait sans doute, le policier se précipita sur le gros homme.

Et, comme ce n’était pas le moment d’user d’extraordinaires délicatesses, Juve arrivait vers lui la main levée, prêt à l’assommer d’un coup de poing si d’aventure, il prétendait résister.

– Au nom de la Loi… commençait Juve.

Une voix très calme lui répondit :

– Est-ce que vous croyez qu’il est vraiment mort ?

La demande était pour le moins surprenante et, surtout, faite sur un ton aussi tranquille.

– Morbleu, répondit Juve qui s’était arrêté, j’imagine que vous n’en doutez pas, misérable, vous êtes un assassin.

L’autre, toujours très calme, répondit :

– Mais, pas du tout, Monsieur Juve. C’est un tour que l’on m’a joué, d’ailleurs…

Juve n’était pas encore revenu de la stupéfaction qu’il éprouvait en s’entendant appeler par son nom, qu’une nouvelle aventure survenait, risible presque et que, à coup sûr, le policier n’avait point prévue.

Le paysan, en effet, levait les bras, prenait à sa cravate une épingle et se l’enfonçait dans la poitrine ; au même moment une violente détonation retentissait, et Juve voyait l’homme, le gros homme maigrir instantanément, se dégonfler plutôt, oui, se dégonfler, car Juve sentait un violent courant d’air.

– Hein ? commença le policier, qu’est-ce que vous êtes encore en train de faire ?

De plus en plus flegmatique, l’inconnu répondait :

– Vous le voyez, je suppose, en vérité. Pour n’être pas reconnu de vous, je m’étais déguisé avec une vessie pleine d’air. Maintenant, j’ai tout intérêt à ce que vous sachiez qui je suis et, par conséquent…

– Mais qui êtes-vous donc ?

– Un de vos amis, Monsieur Juve. D’ailleurs, vous allez me reconnaître.

En deux gestes, le paysan, en effet, dépouilla sa longue blouse bleue, jeta aux pieds de Juve une vessie crevée, se débarrassa d’une perruque, d’une fausse moustache. C’était le visage glabre, la silhouette maigre de Backefelder, le riche millionnaire américain qui apparaissait à Juve, abasourdi.

– Vous, Monsieur Backefelder ? Ah çà, mais je deviens fou. Que diable faites-vous ici ?

L’Américain haussa les épaules :

– Je me distrais, répondit-il. J’essaye de me distraire. Je cherche des émotions. Je suis trop riche. Monsieur Juve, j’ai trop souvent le spleen.

Tout en parlant, Backefelder, – car c’était bien lui, Juve devait parfaitement reconnaître le flegmatique yankee qu’il avait été jadis chercher au Havre après un vol commis par Fantômas, – s’approcha du cadavre de Timoléon Fargeaux, se pencha vers lui.

Backefelder poursuivit :

– Cet homme est mort. Vraiment, c’est dommage. Et je ne suis pas content d’être mêlé à cette aventure. Je le dirai à Fantômas.

Ce calme, pourtant, dépassait la mesure. Et Juve, d’abord, était si stupéfait, qu’il n’avait plus exactement compris ce qu’il convenait de faire, mais il retrouva son sang-froid habituel pour protester, pour bondir à nouveau vers Backefelder, qu’il saisit par le bras :

– Monsieur, criait Juve, il y a des plaisanteries qu’il ne faut pas faire et qui coûtent très cher. Vous vous plaindrez à Fantômas ? Hum, ce n’est pas certain. En attendant, moi, je vous arrête et je vous somme de me dire comment vous êtes ici, pourquoi vous y êtes et ce que vous êtes venu faire ?

Juve était fort en colère. Backefelder, lui, conservait son imperturbable flegme :

– Une cigarette ? proposa-t-il. Non ? Vous avez tort, Monsieur Juve, mes cigarettes sont excellentes. Ah, vous voulez causer, eh bien, causons. Pourquoi je suis ici ? Voilà : j’ai des millions, je m’ennuie. Rappelez-vous, il y a six mois, je suis venu vous voir à la Préfecture de police, et je vous ai dit :

« Véritablement, vos histoires avec le nommé Fantômas, vos aventures enfin, sont délicieusement intéressantes. Je vous offre cinq cent mille francs si vous me laissez vous accompagner partout et assister à toutes vos démarches. Vous vous rappelez, Monsieur Juve ? et vous vous rappelez aussi ce que vous m’avez répondu ? »

– Parfaitement, je vous ai envoyé promener.

– Exactement, en effet. Donc, ne pouvant m’allier avec vous, je me suis arrangé pour rencontrer Fantômas. Je lui ai tenu le même langage qu’à vous. Je lui ai donné cinq cent mille francs et il m’a mis au courant de tout ce qu’il faisait. Oh, ne vous y trompez pas, Monsieur Juve, je ne suis pas devenu un bandit. J’ai bien prévenu Fantômas que je voulais seulement être un témoin. Être à même, en somme, de me distraire. J’ai dit à Fantômas : « Tant que je serai avec vous, vous n’aurez rien à craindre de moi. Je vous servirai avec dévouement, sans pourtant voler ou tuer. Mais en même temps, je l’ai prévenu que le jour où je tomberais entre vos mains, à vous, Juve, je me mettrais à votre disposition. Oh, ne vous y trompez pas non plus, je ne veux pas devenir policier. Ce n’est pas mon affaire. Mais, après avoir vécu dans le camp du Bandit, je trouve très plaisant de vivre dans le camp de la Police. Voulez-vous que je sois témoin avec vous ? »

– Monsieur, répondit Juve, je vous crois, mais il y a quelque chose que vous ne m’expliquez pas. Qu’êtes-vous venu faire ici ?

– Attendez, répondait flegmatiquement Backefelder… Il faut me laisser le temps de vous expliquer. Mes conventions faites avec Fantômas, j’ai déjà assisté à pas mal de choses intéressantes. Hier, j’étais avec lui et il m’a dit : « Voulez-vous voir une aventure curieuse ? Allez donc au château de Garros, faites asseoir Timoléon Fargeaux à trois heures vingt-sept exactement devant la fenêtre de sa chambre, je vous garantis que vous verrez alors, et dans ces conditions, une aventure stupéfiante. » Monsieur Juve, je suis venu, je peux dire que j’ai vu, mais je ne vous cache pas que je suis peu satisfait. En fait, Fantômas m’a amené à causer la mort de ce pauvre Monsieur. Je n’y suis pour rien, car je ne savais pas. Mais cependant, c’est fort désobligeant.

Backefelder se leva pour secouer sur le marbre de la cheminée la cendre de sa cigarette, il revint s’asseoir devant Juve, et toujours tranquillement, interrogea :

– Enfin, ce qui est, est et nous n’y pouvons rien. Qu’allez-vous faire. Monsieur Juve ?

– D’abord, je vais vous arrêter, parce que c’est mon devoir. Je vais vous enfermer ici, dans une cave, où je verrai à venir vous chercher un peu plus tard. Ensuite, je vais tâcher de découvrir d’où vous venez, ce qui me dira où est Fantômas.

– Oh, déclara l’Américain, ce n’est pas la peine que vous vous donniez beaucoup de mal, Monsieur Juve. Je n’ai même pas juré à Fantômas de ne pas parler. Je l’ai, au contraire, prévenu que, pour n’être pas considéré comme un complice, dès que je tomberais entre vos mains je m’empresserais de vous raconter tout ce que je sais sur son compte. J’ajoute que, si je reste avec vous, dès que je tomberai entre les mains de Fantômas, je lui rapporterai tout ce que vous aurez dit d’intéressant.

– Monsieur Backefelder, vous mériteriez d’être guillotiné pour inconscience. Mais chaque chose en son temps. Dites-moi où est Fantômas.

– Fantômas, il est en ce moment sur un petit bateau qui est ancré dans le port de Biarritz. Vous n’avez qu’à y aller, vous le trouverez certainement à bord, c’est là qu’il habite, et il s’y croit en sûreté, car personne n’a soupçonné la chose.

– Ah, et pourquoi Fantômas s’est-il réfugié sur un bateau ?

– Il ne me l’a pas dit.

– Fantômas, c’est vrai, n’est pas causant.

22 – ŒIL-DE-BŒUF ET BEC-DE-GAZ

Hélène verrait-elle jamais s’ouvrir devant elle une ère de tranquillité dans son existence aventureuse ?

Il était permis à la jeune fille d’en douter, si toutefois cette pensée lui venait à l’esprit, car, les jours, les mois, les heures même, se succédaient, et la fille de Fantômas voyait toujours se dérouler autour d’elle les aventures les plus tragiques et les plus rares.

À présent, elle attendait chez celle qui avait été son ennemie, Delphine Fargeaux. Là, elle avait été surprise par l’assassinat du spahi. Et, au risque de se rendre suspecte, elle avait brusquement quitté Delphine Fargeaux.

– Elle va croire, s’était dit Hélène, puisque mon départ coïncide avec le meurtre de son frère, que j’y suis pour quelque chose.

Aussi, venue se cacher à Bayonne, évitait-elle autant que possible de se montrer dans la ville et de sortir de la petite chambre qu’elle avait louée meublée dans une pension bourgeoise, sous un nom d’emprunt, bien entendu.

Il ne semblait pas, cependant, que l’on voulût l’inquiéter. Mais au fur et à mesure que les heures passaient, les préoccupations et la perplexité d’Hélène augmentaient. Elle savait Juve dans la région. Puisque l’inspecteur de la Sûreté était là, Fandor ne devait pas être loin.

Hélène, ce soir-là, voyant venir le crépuscule, avait décidé de sortir de sa retraite, et d’aller prendre un peu l’air dans Bayonne. La jeune fille, très modestement vêtue, suivait donc, vers sept heures du soir, le trottoir d’une rue déserte qu’elle arpentait à allure moyenne, lorsqu’elle entendit derrière elle un bruit de pas précipités.

– Madame… Madame, je vous en prie, écoutez-moi.

Hélène se retourna, elle était en présence d’un homme d’une cinquantaine d’années aux cheveux grisonnants, à la moustache très noire, au teint basané. C’était assurément un homme du monde, fort élégamment vêtu, il s’exprimait en termes courtois, avec un léger accent espagnol.

– Merci, Madame, fit-il, de vous être arrêtée, je suis bien audacieux de vous adresser ainsi la parole mais il me semble que nous nous connaissons. J’ai déjà eu l’honneur, j’en jurerais, de vous être présenté cet hiver, à Biarritz.

– Vous faites certainement erreur, Monsieur, je n’étais pas à Biarritz cet hiver. D’ailleurs, je n’y connais personne.

– Si ce n’est pas à Biarritz c’est ailleurs, Madame. Vous avez une délicieuse tournure, que l’on n’oublie pas lorsqu’il a été donné de la contempler une seule fois.

– Monsieur…

– Et d’ailleurs, tout cela importe peu. Si vous m’en croyez, Madame, vous m’autoriserez à vous accompagner, Bayonne n’est pas une ville bien agréable et je serais infiniment heureux si, vous consentiez à venir avec moi passer la soirée à Biarritz. Nous n’en sommes pas loin et j’aperçois un taxi-auto qui, très certainement, se ferait un plaisir de nous y conduire.

– Vous faites erreur, Monsieur, mais là, complètement.

– J’aurais été si heureux de vous inviter à dîner, de vous…

Brusquement, il tourna les talons, marmottant encore quelques vagues excuses. Hélène ne le suivait point des yeux, son attention, soudain, était attirée d’un autre côté. Et c’est ainsi qu’elle ne remarquait point l’attitude de l’Espagnol, dont le visage attristé un instant, redevenait tout joyeux, et qui murmurait en se frottant les mains :

– C’est bien elle, Son Altesse Royale ne va pas tarder à être satisfaite.

Hélène, cependant, regardait avec stupéfaction le nouveau personnage qui venait d’apparaître au carrefour d’une rue et qui s’avançait, dans sa direction. Il était bien loin de ressembler à l’Espagnol élégant, avec lequel elle s’entretenait quelques secondes auparavant. Tout au contraire, c’était un individu minable, de tournure équivoque et qui paraissait dépaysé dans la petite ville paisible et bourgeoise.

L’homme s’écriait :

– Ah, voilà qui n’est pas ordinaire. Et on a raison de dire qu’il y a que la Butte Montmartre et la Montagne Sainte-Geneviève pour ne jamais se rencontrer quand la terre tourne. Si jamais j’aurais cru que je te rencontrerais ici, la Guêpe. Quand même, ça fait plaisir de se revoir.

– Tout arrive, Bec-de-Gaz, et, comme tu dis, ça fait plaisir.

Hélène abandonna sa petite main délicate à la grosse poigne de l’apache qui n’en finissait plus d’exprimer sa surprise et sa satisfaction :

– Non, mais vrai, poursuivit-il, ce que je suis épaté, c’est rien de le dire. Et Œil-de-Bœuf, qu’est-ce qu’il va dire tout à l’heure, quand il va savoir que la Guêpe est ici ? Alors, s’écria Bec-de-Gaz, dont le visage exprimait un extrême contentement, c’est à cause de moi que tu as balancé tout à l’heure le rastaquouère bien nippé qui te faisait du boniment ?

– Je n’aime pas parler aux gens que je ne connais pas et l’attitude de ce monsieur me déplaisait.

– Écoute bien, la Guêpe, ce que je vais te dire : chaque fois que tu seras barbée par un type à la manque, t’as pas deux choses à faire, mais une seule : siffle dans tes doigts comme çà, et cinq minutes après, tu verras rappliquer les aminches, on sera toujours là pour te défendre.

Hélène éclata de rire à l’idée qu’elle pourrait, comme le disait Bec-de-Gaz, s’enfoncer quatre doigts dans la bouche, pour pousser un coup de sifflet.

Mais Bec-de-Gaz, passant à un autre ordre d’idées, rappela la présence d’Œil-de-Bœuf à la jeune fille.

– Allons le voir, il va être heureux comme tout de te rencontrer.

Hélène se méfiait d’aller dans les endroits où pouvaient être Œil-de-Bœuf et ses compagnons.

– Ne peut-il pas venir ici ?

– Non, fit mystérieusement Bec-de-Gaz, car il est en train de déjeuner.

– Il est sept heures du soir ?

– On s’en est bien aperçu. Même qu’on a trouvé le temps joliment long. Seulement, voilà ce qui s’est passé : figure-toi, la Guêpe, que ce matin, sur le coup de onze heures, on a eu tous les deux, comme ça, Œil-de-Bœuf et mézigue, l’idée de bien se taper la tête avec un bon bout. Pour lors, on est rentré dans une sorte de bistro, tout ce qu’il y a de là et on s’est envoyé des escargots, de la bouillabaisse, des trucs à l’oignon et des machins à l’ail. Et puis le gigot, avec des fayots autour, même qu’Œil-de-Bœuf en a versé une larme en disant que ça lui rappelait le ballon. Naturellement, il a fallu arroser toute cette bidoche, et on s’est envoyé cinq ou six chopines par le tournant de la gueule.

– Comme de juste. Et puis ?

– Seulement, poursuivit celui-ci, il a fallu après le café, le pousse-café, la rincette et la surrincette, le gloria [4] et tout le tremblement, demander aux singes de nous faire voir la douloureuse. Ah, mince alors, la Guêpe. Tu parles d’une bobine que nous avons faite tous les deux, Bec-de-Gaz et Œil-de-Bœuf. Il nous en avait collé pour une pièce de vingt-sept francs cinquante. Justement, on est fauché. On a fini tout de même par réunir une pièce de deux thunes et demi. Sans doute que ça faisait pas le compte. Œil-de-Bœuf tirait déjà des plans pour se débiner par la cuisine, pendant que moi j’aurais cavalé par la fenêtre, quand tout d’un coup il m’est venu une idée : « Bouge pas, vieux », que je dis à Œil-de-Bœuf, tu vas reluquer la combine.

– Quelle était-elle, la combine ?

– Écoute plutôt : il manquait du pèze, fallait en trouver. Comment c’est-y qu’on s’en procure ? Sans doute, il y a plusieurs manières, mais c’est dangereux de le barboter, tandis que lorsqu’on le gagne en turbinant, tout le monde vous respecte et vous salue. Je m’en vas turbiner, que j’dis à Œil-de-Bœuf, et pendant qu’y reste à siroter chez le bistro, moi j’cavale dans la rue. Y avait un bourgeois qui attendait, devant la porte, une voiture pour le mener à la gare, il avait sa malle sur le trottoir et paraissait aussi embarrassé avec qu’un cheval auquel on aurait fait cadeau d’une boîte de dominos. « Faites pas de bile, bourgeois, que j’lui dis, j’vas vous ramener une roulante. » Je cavale jusqu’à la station, je fais rappliquer un taxi, et pour ce travail, c’est une pièce de deux francs qui tombe dans la patte à Bec-de-Gaz. Pendant une heure encore, je gratte dans le patelin, je fais des trucs à la manque, n’importe quoi : j’ouvre les portières, je demande la charité aux vieilles dames, au bout d’une heure, j’avais quinze francs. Je rapplique dans le bistro. Ça y est que j’dis à Œil-de-Bœuf, on peut raquer la douloureuse et se débiner ensuite. Œil, prend la galette, fait le compte : c’est pas assez qu’il me dit. – Si donc, que j’lui réponds. – Non, qu’il me redit, car pendant qu’t’étais au turbin, moi j’ai recommencé à bouffer et à boire, et je m’en suis collé pour sept francs de rab. Qu’est-ce que tu voulais que je fasse, la Guêpe ? Je traite Œil-de-Bœuf de saloperie, et j'lui dis : Va-t-en turbiner à ton tour. Moi, je reste dans le bistro pour qu’on n’ait pas l’air de vouloir se trotter. Œil-de-Bœuf se débine ; quelques minutes après, y revenait avec dix francs. Comment qu’il avait gagné ça en si peu de temps ? Oh, c’était simple : il avait eu la veine de rencontrer deux godelureaux à la manque qui discutaient tout haut des courses. « Moi, disait le premier, je suis sûr que c’est Éclaireurqui gagne. – Jamais de la vie, répond l’autre, Favoritaa toutes les chances. » Œil-de-Bœuf a une idée tout d’un coup. Il s’amène auprès des deux types : « Donnez-moi un louis qu’il leur dit à l’oreille, et je vous donne le gagnant. Je connais la combine, j’travaille chez l’entraîneur ». Naturellement, les deux poires marchent, à moitié cependant, ils donnent dix francs à Œil-de-Bœuf, qui leur dit au hasard : « Jouez sur Éclaireurtout ce que vous pourrez ». – Ah, fait le premier, je te l’avais bien dit ». Mais pendant ce temps-là Œil-de-Bœuf cavale et viens me retrouver. Seulement, moi, pour m’occuper, j’avais donné un baiser à la bouteille de fine, et…

– Et, naturellement, il manquait encore de l’argent.

– Comme tu dis. Seulement, le plus embêtant, c’est qu’après être reparti pour retrouver la galette, je trouve peau de balle et balai de crin. Et pendant ce temps-là, voilà déjà deux heures que ça dure, qu’est-ce que Œil-de-Bœuf doit être en train de passer à l’ardoise ?

– Conduis-moi là, dit-elle, j’ai de l’argent et je vous avancerai ce qui vous manque.

Quelques instants après, Hélène, suivie de Bec-de-Gaz entrait dans le petit restaurant, cependant qu’Œil-de-Bœuf, à moitié ivre, ne trouvait pas un mot pour saluer l’arrivée de la Guêpe.

– On va prendre un verre, dit-il, c’est gentil d’être venue jusqu’ici pour retrouver les aminches, car, tu parles que l’on se barbe dans ce sacré patelin.

***

Une heure après, Hélène et ses deux étranges amis faisaient honneur à un succulent repas. C’était Bec-de-Gaz qui avait suggéré qu’étant donnée l’heure, on pouvait parfaitement dîner au même endroit.

Si Hélène avait décidé de partager le repas de Bec-de-Gaz et d’Œil-de-Bœuf, c’est qu’elle voulait obtenir d’eux des renseignements. Les deux apaches ne demandaient d’ailleurs pas mieux que de causer.

C’est ainsi que la jeune fille apprit les circonstances dans lesquelles les services de la Sûreté, synthétisés par Juve, avaient découvert l’étrange disparition de Fleur-de-Rogue, et finalement identifié le cadavre.

Hélène se fit raconter de même que le Bedeau, depuis la mort de sa maîtresse, semblait complètement anéanti, abruti, qu’il faisait gaffe sur gaffe, et attirait chaque jour sur lui le courroux de Fantômas.

– Fantômas est-il donc par ici ?

– S’il est ici ? s’écria Bec-de-Gaz, et comment, plutôt deux fois qu’une !

L’apache raconta alors à Hélène comment Fantômas, une quinzaine de jours auparavant, avait, dans un bouge de la Glacière, retrouvé le Bedeau qui voulait se faire conduire en prison, et embauché l’amant de Fleur-de-Rogue dans une bande qui devait aller travailler aux environs de Bayonne et de Biarritz. On leur avait payé le voyage jusqu’à Bayonne où ils se trouvaient, et depuis lors, ils n’avaient plus eu de nouvelles de personne et ils commençaient à s’ennuyer, parce que l’argent reçu en avance était entièrement dépensé.

– Car, vous n’en n’aurez plus, avait dit Fantômas, débrouillez-vous comme vous l’entendrez pour assurer votre existence. Et je ne veux pas entendre parler de mauvais coups, je ne veux pas qu’on descende des pantes [5]. Compris ?

– Je te demande un peu, la Guêpe, ce qui nous reste à faire ?

– Sûr, reprit Bec-de-Gaz, la matérielle n’est pas commode à gagner, dans ces conditions.

Œil-de-Bœuf reprenait :

– Surtout que Fantômas m’a l’air de ne pas y aller avec le dos de la cuillère, dans ce patelin-là, ça remue, ça grouille depuis qu’il est arrivé. De tous les côtés on entend parler que de vols, que de crimes.

Hélène pâlit. Bec-de-Gaz venait de raconter, non sans une certaine admiration pour le policier, comment Juve avait failli pincer le Bedeau dans un égout, et comment il avait empêché, par suite, Fantômas de se procurer les vingt-cinq mille francs dont il avait besoin.

– Comment sais-tu tout ça ? demanda Hélène.

– Par Bébé, expliqua l’apache.

– Ah çà, songea Hélène, ils sont donc tous là ? Qu’était devenu Fandor dans tout cela ?

Au début de leur entretien avec elle, Bec-de-Gaz et Œil-de-Bœuf avaient laissé entendre qu’on croyait le journaliste parti de Paris puis, qu’il avait disparu à la suite du fameux accident de l’express de Bordeaux.

Mieux que personne, Œil-de-Bœuf et Bec-de-Gaz étaient renseignés sur cette affaire, mais ils n’avaient voulu fournir à Hélène aucun renseignement complémentaire. Ils connaissaient les sentiments de la jeune fille à l’égard du journaliste.

Hélène, toutefois, avait retenu ce fait de son long entretien avec les deux apaches : que Juve devait être retourné au château de Garros où il s’agissait pour lui d’enquêter avec le procureur de la République, sur la mort mystérieuse du spahi.

Et un désir irrésistible, une envie folle s’emparait de la jeune fille. Elle voulait à tout prix voir Juve, avoir par lui des nouvelles de Fandor. Elle était prête à risquer le tout pour le tout, oui, il fallait qu’elle retourne le plus vite possible au château de Garros.

Sa décision prise, Hélène n’hésita plus. Une demi-heure plus tard, elle quittait les apaches, regagnait son logement à Bayonne, mais pour n’y passer qu’un instant : elle allait partir pour le château de Garros, c’était décidé.

23 – LA FAVORITE

Il était neuf heures du soir environ lorsque Hélène arriva au château de Garros. La jeune fille avait eu la chance de trouver, à la gare de Bayonne, un train omnibus desservant toutes les stations, ce qui lui permit d’atteindre la petite gare, distante seulement du château de quinze cents mètres.

La nuit était noire et un léger brouillard obscurcissait encore le trajet que faisait la jeune fille sur une route déserte à travers la forêt de pins.

De fortes senteurs de résine lui montaient au cerveau, cependant qu’un air sain et vivifiant s’échappait de la pignada.

La jeune fille, qui avait vécu plus de quarante-huit heures dans le château de Garros et trois ou quatre jours à errer dans son voisinage au moment où elle avait quitté ces tragiques parages, se sentait fort à l’aise dans cette obscurité et se dirigeait d’un pas décidé dans la propriété des Fargeaux.

Hélène ne tarda pas à atteindre le perron de la propriété, elle se disposait à sonner. Non, elle ne tenait pas à faire connaître son retour à tout le personnel. Mieux valait pour elle passer inaperçue et rencontrer tout d’abord Delphine afin d’obtenir d’elle quelques explications.

D’après ce que lui avaient dit Bec-de-Gaz et Œil-de-Bœuf, au cours du dîner qu’Hélène avait brusquement interrompu pour partir, celle-ci supposait qu’aux habitants du château s’étaient joints Juve, le procureur Anselme Roche et vraisemblablement Jérôme Fandor aussi.

Car Hélène n’avait rien soupçonné des réticences des deux apaches, elle ne se doutait pas que ceux-ci avaient été au nombre de ceux qui s’étaient emparé du train.

La jeune fille s’attendait également à des questions sur son attitude depuis une quinzaine de jours, depuis la mort mystérieuse de Fleur-de-Rogue. Lui faudrait-il fournir des explications à ce sujet ? que dirait-elle aussi si on s’était aperçu, ce qui était probable, que c’était sur elle qu’avait tiré le spahi ? On lui demanderait alors certainement comment et pourquoi elle s’était trouvée juste à point pour servir de cible au coup de revolver de l’infortuné cavalier.

Hélène, tout en réfléchissant, s’introduisait dans la maison, doucement, inaperçue, se réservant le moment de se montrer.

Précisément, la porte qui faisait communiquer l’extérieur du château avec le vestibule du rez-de-chaussée n’était pas fermée à clef. Hélène ouvrit lentement, fit quelques pas dans le noir, écouta. C’était le silence absolu. Hélène connaissait très suffisamment la disposition de l’immeuble pour s’y diriger, même dans l’obscurité. Elle gagna l’escalier qui conduisait au premier étage, elle monta les marches, suivant le tapis dont la laine moelleuse étouffait le bruit de ses pas. Parvenue au palier du premier étage, la jeune fille écouta encore. Elle savait qu’en face d’elle se trouvait un petit salon où les époux Fargeaux se tenaient d’ordinaire.

Et, finalement, Hélène s’étonnait de ne point les entendre, car le peu de temps de son séjour à Garros avait été suffisant pour que la jeune fille eût remarqué les disputes continuelles dont les deux époux émaillaient leurs entretiens.

Hélène prêta l’oreille quelques instants encore et finit par percevoir le bruit d’une voix qu’elle reconnaissait fort bien. C’était celle de Delphine Fargeaux. Toutefois, en écoutant, Hélène n’entendait personne d’autre lui répondre.

– Aurait-elle, pensait la jeune fille, dompté son mari et obtenu que celui-ci l’écoutât sans l’interrompre ?

L’endroit d’où venait la voix de Delphine Fargeaux était pour Hélène facile à déterminer. C’était dans sa chambre à coucher, au fond du couloir, dans l’aile droite du château que parlait Delphine Fargeaux.

Hélène alla dans cette direction. La porte qui faisait communiquer le couloir avec la chambre était entrebâillée, un faisceau de lumière passait par cette ouverture. Hélène s’en approcha, regarda :

Delphine Fargeaux parlait toute seule. La jeune femme se tenait devant une glace, une grande psyché à trois faces, et s’y considérait avec complaisance. Elle avait les yeux rouges, comme quelqu’un qui vient de pleurer, néanmoins, Delphine, en se regardant, se souriait à elle-même. Ne se doutant certes pas de la présence d’Hélène à l’entrée de sa chambre, Delphine Fargeaux continuait son monologue.

– Pauvre, pauvre de moi, que je suis malheureuse. Ah, quelles heures épouvantables je traverse en ce moment !

Puis la jeune femme passait à un autre ordre d’idées :

– C’est égal, disait-elle, il n’y a pas à dire, mais le grand deuil me va joliment bien. C’est extraordinaire comme le noir fait ressortir la blancheur de la peau.

Hélène, réprimant un sourire, frappa discrètement. Delphine se retourna tout d’une pièce :

– Qui est là ?

– Moi, Madame, Hélène !

Delphine Fargeaux courut à elle :

– Est-ce possible ? fit-elle, vous voilà revenue ? que voulez-vous encore ? que s’est-il passé ? comment se fait-il que vous soyez revenue ?

Hélène ne tenait en aucune façon à faire connaître à Delphine Fargeaux les mobiles de ses allées et venues. Cependant la jeune femme sans attendre la réponse de celle qui s’était instituée si délibérément sa conseillère et sa compagne, se laissait choir dans un fauteuil et fondait en larmes.

– Votre pauvre frère, murmura Hélène.

– Mon frère ? oui, sans doute. Mais au fait, vous ne savez pas ? C’est vrai, vous ne pouvez pas savoir. Eh bien, ce n’est pas tout.

– Quoi donc ?

– Eh bien, Timoléon, mon mari…

– Quoi ?

– Il est mort, mort assassiné.

– Comment ? Encore un nouveau malheur ? Expliquez-moi. Où sont les gens ? Où est Juve ?

– Partis, déclara M me Fargeaux, partis une heure après la mort de mon mari.

– Et, poursuivit Hélène, M. Anselme Roche, le procureur ?

– Je l’ai attendu toute la soirée, répliqua la jeune femme, il n’est pas encore arrivé.

– Alors ? interrogea Hélène, vous êtes seule ?

– Oui, seule absolument. Les domestiques veillent mon mari. On a fait une chapelle ardente dans le pavillon de chasse où il est mort, et puis, Juve a ordonné qu’on ne touche à rien, à cause des constatations que la justice fera demain. Si vous voulez allez voir.

– Non, je n’y tiens pas.

Delphine Fargeaux semblait toute heureuse de n’être plus abandonnée. Son visage mobile, après avoir exprimé la plus profonde douleur, redevenait heureux, presque satisfait. Hélène ne savait trop que dire à cette femme qui passait si rapidement de la tristesse à la gaieté, qui pleurait d’un œil et riait de l’autre.

– Qu’allez-vous devenir maintenant, Madame ?

– Hélas, je ne sais pas. Songez donc, je suis si malheureuse, j’ai tout perdu, mon frère, mon mari.


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