Текст книги "L'Anneau d'Atlantide"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
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– Si vous désirez des chambres, nous en avons à votre disposition, Monsieur Vidal-Pellicorne. Nous enregistrons de nombreux désistements américains dus au mauvais temps qui règne sur l’Atlantique…
– Merci, Garrett, pas pour le moment. Le prince Morosini et moi désirons seulement être reçus par la princesse Shakiar dont nous croyons savoir qu’elle est ici.
– En effet… et elle n’est pas encore descendue. Je vais lui demander de vous recevoir, dit-il en décrochant le téléphone intérieur. Appartement 3, indiqua-t-il après un bref dialogue.
Négligeant l’ascenseur, on grimpa quatre à quatre le bel escalier. Une femme de chambre ouvrit devant eux la porte du n° 3 dès qu’Aldo eut frappé et on les introduisit dans un salon de style victorien dont les fenêtres grandes ouvertes laissaient entrer les bruits extérieurs. Aussi se hâta-t-elle de les fermer en annonçant que Son Altesse venait dans l’instant.
Elle parut presque aussitôt, drapée dans une robe de soie fleurie d’iris multicolores, une capeline doublée du même tissu à la main. Voyant deux visiteurs au lieu d’un, elle fronça un sourcil olympien :
– On m’avait annoncé le prince Morosini et non…
– M. Vidal-Pellicorne, de l’Institut, égyptologue, compléta Aldo. S’il est avec moi, c’est qu’en certaines circonstances nous ne faisons qu’un. Désolés de nous présenter à une heure un peu matinale, Madame, mais notre excuse est que nous avons nous-mêmes été tirés de nos lits encore plus tôt par une descente de police.
– Ah ! La police est allée chez vous ?
Le ton laissait percer une satisfaction indubitable :
– Chez nous non, mais chez l’un des notables d’Assouan et autres lieux : M. Henri Lassalle, dont la maison venait d’être mise à sac dans la nuit après que l’on m’eut moi-même assommé.
– Ah oui ? Vous m’en voyez désolée… mais qu’est-ce que j’y peux ?
– Beaucoup plus peut-être que vous ne voulez le dire, répondit Aldo, rendant insolence pour insolence. Les malfaiteurs étaient venus chercher quelque chose dont je n’ai pas la moindre idée mais aussi déposer ceci !
Le rang aux sept perles apparut au bout de ses doigts tandis qu’il continuait :
– Qui vous appartient sans aucun doute, puisque vous avez immédiatement alerté la police.
– En effet ! Et elle a trouvé intelligent de vous le donner ? Bravo !
– Plus exactement, elle m’a accordé le plaisir de vous le rendre.
– Le plaisir ?
– Quoi d’autre, puisqu’il s’agit d’un faux… et que vous le savez pertinemment. On ne se promène pas sur les grands chemins, fût-ce celui sublime du Nil, en trimballant un monument historique. Je suppose que les perles de Saladin, les vraies, sont à cette heure confortablement au chaud dans le coffre de votre résidence du Caire, celles-ci étant destinées uniquement à me piéger…
– Quelle audace ! Alors que vous devriez être en prison…
– Je me demande si ce n’est pas vous qui devriez y être ! Récapitulons, voulez-vous : vous m’avez attiré au Caire pour me vendre ou me charger de vendre un joyau national dont on vous aurait fait présent dans un moment d’aberration amoureuse. Vous me confiez en même temps qu’il ne faut surtout pas que le roi Fouad, votre ex-époux, en soit informé. Vous ajoutez même que, dans ce but, vous avez fait exécuter une copie très satisfaisante. Dans ces conditions, je refuse, comme l’eût fait n’importe lequel de mes confrères, mais vous me demandez de réfléchir en laissant entendre que vous pourriez peut-être obtenir les autorisations nécessaires. Suivant la façon dont les événements se sont déroulés, j’imagine que, si j’avais séjourné au Caire comme vous le souhaitiez, c’est dans ma chambre du Shepheard’s que l’on aurait découvert les perles, les vraies. Seulement, j’ai quitté l’hôtel dès le lendemain et il fallait trouver un autre motif pour m’envoyer sous les verrous…
Il s’interrompit, saisi d’une soudaine envie de la gifler. Elle bâillait ostensiblement en portant nonchalamment la main à sa bouche, et alla même jusqu’à souligner :
– Vous m’ennuyez, mon cher ! J’ai plus important à m’occuper…
– C’est possible mais cela attendra, si vous ne voulez pas que l’affaire se retourne contre vous. Donc je continue ! Quand j’ai quitté Le Caire, vous m’avez fait suivre et, une fois parvenu à Assouan, vous avez pu mettre en place votre ingénieux projet, à cette différence près que le collier authentique – un peu délicat à confier à un sbire quelconque qui aurait pu être tenté de s’enfuir avec ! – a été remplacé par le faux. Dont je me demande d’ailleurs s’il n’en existe qu’un ?
– Si vous voyez des copies partout, il faut vous faire soigner !
– Merci, je n’ai pas de problèmes de santé. Ce qui serait la plus élémentaire logique, ce serait une imitation dans le trésor royal, l’original chez vous et une autre imitation courant la prétentaine !
– Quelle imagination !
– N’est-ce pas ? Mais je crois que la vôtre ne lui cède en rien. Il est certain que, si le coup avait réussi, vous réalisiez une fortune : tout en gardant les perles, vous m’en extorquiez une autre en dommages et intérêts… Ce n’était pas mal combiné mais maintenant, cela ne signifie plus rien…
– Ah, vous croyez ? Alors je vais crier sur les toits que les vraies perles m’ont été volées et que les fausses sont votre œuvre et que…
– Rien du tout ! assena Aldo, péremptoire. Outre ma réputation, je possède des armes dont vous ne disposez pas : il suffit d’un échange de coups de téléphone avec Scotland Yard et, demain, l’un de leurs experts ira examiner le contenu du trésor royal…
– Scotland Yard ?
– Pas moins. J’y ai un excellent ami, haut placé, il aura vite remis les pendules à l’heure. Maintenant, sans vouloir abuser de votre temps, Madame, je voudrais que vous m’expliquiez la raison pour laquelle vous vous acharnez à me piéger alors que tant d’autres, des Américains par exemple, seraient beaucoup plus faciles à manier, puisque ce que vous visiez, c’est l’argent ?
– Parce que… Parce que… Oh, et puis allez au diable ! J’ai fait ce que je devais !
– Pour quoi ou pour qui ?
– Personne ! J’ai besoin d’argent ! À présent, sortez de chez moi ! Nous n’avons plus rien à nous dire !
– Ah bon ? Il me reste pourtant une question à vous poser…
– Je refuse ! Partez ou je vous fais jeter dehors par le personnel de l’hôtel ! D’ailleurs…
Prenant malgré tout la peine de rafler le collier abandonné sur une table, Shakiar sortit du salon en faisant claquer la porte derrière elle.
– Eh bien, dis donc ! siffla Adalbert qui avait joué les statues durant l’affrontement verbal. Tu as là une ennemie mais, au moins, tu sais à quoi t’en tenir.
– Il vaut toujours mieux savoir à qui l’on a affaire !
Tandis qu’ils redescendaient l’escalier, Adalbert interrogea :
– Quel genre de question allais-tu lui poser ?
– Par exemple, qui est au juste l’homme qui s’est fait passer chez moi pour le frère d’El-Kouari et que j’ai vu dans son palais du Caire. Il n’est pas possible qu’elle ne le connaisse pas !
– Sans nul doute, mais si tu veux le fond de ma pensée, ça m’est complètement égal ! En outre, sans cette histoire de fous, tu ne serais peut-être jamais venu en Égypte… Ouille !
Une dame qui dévalait l’escalier à vive allure en explorant son sac à main ne l’avait pas vu – lui non plus d’ailleurs – et venait de le bousculer en lui écrasant un orteil au passage :
– Veuillez m’excuser ! lança-t-elle par-dessus son épaule, mais il l’avait déjà reconnue à sa crinière jaune dépassant les bords de son canotier de paille garni de marguerites :
– Marie-Angéline ? souffla-t-il, stupéfait. Vous êtes ici…
Elle ne se détourna qu’à peine, se contentant d’un coup d’œil rapide :
– Tiens, Adalbert !
Et poursuivit son chemin comme si de rien n’était et sans remarquer non plus Aldo. Ils la virent rejoindre un jeune Arabe qui l’attendait dehors, chargé d’un matériel de peintre, et se diriger avec lui vers le fleuve.
– Ça alors ! émit Aldo. Qu’est-ce qu’on lui a fait ?
– Aucune idée. Moi, elle s’est contentée de m’écraser le pied ! Mais elle ne doit pas être venue seule…
Un même élan les précipita à la réception :
– Je viens de voir Mlle du Plan-Crépin, dit Aldo. Je suppose que Mme la marquise de Sommières est dans vos murs ?
– En effet, Excellence. À cette heure-ci, elle doit être sur la terrasse. Dois-je vous faire annoncer ?
– Merci. C’est inutile !
Il se sentait tout à coup incroyablement heureux ! Tante Amélie à Assouan, c’était bien la meilleure des nouvelles ! Tous deux se ruèrent sur la grande terrasse ombragée où la vieille dame somnolait avec une extrême dignité dans un haut fauteuil d’osier peint en rouge, sur lequel ressortait le blanc immaculé de sa robe de piqué à la mode de la reine Alexandra et le plateau de paille blanche à demi recouvert de feuillage en soie de plusieurs tons de vert mêlé de minces rubans blancs. Ce chef-d’œuvre reposait sur le coussin de cheveux argentés, parmi lesquels une ou deux mèches rousses trahissaient la couleur d’origine. Avec son col de dentelle baleinée supportant une collection de sautoirs d’or, de perles et de menues pierres précieuses au milieu desquels se perdait son face-à-main serti d’émeraudes, elle était merveilleusement anachronique et cependant entièrement en phase avec le décor victorien qui l’entourait, et personne n’aurait eu l’idée de sourire en la voyant tant elle incarnait l’élégance et la dignité. En outre et bien qu’elle eût atteint les quatre-vingts ans, il lui restait plus d’une trace de sa beauté.
Quand Aldo prit délicatement pour les baiser ses mains baguées de perles, elle ouvrit largement ses yeux d’une joyeuse teinte verte :
– Vous êtes là tous les deux, les garçons ? Mais quelle incroyable chance !
– Tante Amélie, fit Aldo, c’est vous rencontrer ici qui est une chance. Vous ne pouvez pas savoir à quel point j’en suis heureux !
– Et moi donc ! renchérit Adalbert en écho. Ce qui est plus surprenant encore, c’est que nous venons de croiser Plan-Crépin qui non seulement n’a pas eu l’air surprise, mais nous a ignorés pour filer vers les quais en compagnie d’un gamin arabe. Qu’est-ce qu’on lui a fait ?
– Rien, rassurez-vous ! Simplement, depuis quelques jours elle donne l’impression de ne plus avoir les pieds sur terre.
– Vous êtes là depuis longtemps ?
– Une bonne semaine…
– Alors vous deviez vous trouver à la soirée du gouverneur, en déduisit Adalbert. Comment se fait-il que je ne vous aie pas vue ?
– Pour l’excellente raison que je n’y étais pas ! Je voyage pour mon plaisir, cher Adalbert, et pas pour courir les réceptions plus ou moins exotiques qui se donnent de par le monde. Notez qu’il y avait la voix de la Rinaldi que je pourrais écouter des nuits entières, mais je ne supporte pas de la voir. À vous, maintenant ! Ne devriez-vous pas être en train de plonger dans les entrailles de la terre d’Égypte, Adalbert… ou bien êtes-vous chargé d’une mission dans les alentours ?
– En fait, oui et non. Je me suis trouvé exproprié de mon dernier chantier de fouilles et, comme Aldo m’est tombé dessus à ce moment-là, j’ai voulu lui montrer un peu de ce pays que j’aime tant !
Les yeux verts s’ouvrirent plus grands encore :
– Et toi, Aldo, tu n’as rien d’autre à faire en plein hiver que de jouer les touristes ? Qu’est-ce qui t’a amené ici ? Où sont Lisa et les enfants ?
– Une question à la fois s’il vous plaît, engagea Aldo en riant. Et on commence par la dernière. Ma petite famille est à Vienne ou plutôt à Ischl pour surveiller la convalescence de Grand-Mère qui a eu un pépin de santé quand nous y étions. Cela dit, je ne joue pas vraiment les touristes. Appelé au Caire pour traiter une affaire avec une… personnalité bizarre, je me suis aperçu que ni l’une ni l’autre n’étaient fiables. Sur ce, j’ai rencontré Adalbert et, comme il aurait été dommage de repartir sans voir au moins un bout de pays, me voilà ! Tellement heureux que vous y soyez aussi.
Mme de Sommières avait braqué son face-à-main sur son petit-neveu qu’elle considérait avec une particulière attention :
– Dis-moi pourquoi je n’arrive pas à te croire entièrement ? Peut-être parce que je te connais à la perfection ?
– Rien, jamais, ne vous échappe, n’est-ce pas ? Soit, j’ai omis des détails que je vous apprendrai plus tard. Pour l’instant, ne gâchons pas ce beau matin ensoleillé…
Il fit signe à l’un des serviteurs nubiens pour commander des cafés.
– Pourquoi ne nous sommes-nous pas encore rencontrés ? reprit la marquise. Vous n’êtes pas descendus au Cataract ?
– Non, chez un vieil ami à moi, Henri Lassalle. Nous sommes arrivés la veille de la réception et l’hôtel était bondé.
– Lassalle… Lassalle ! Attends, ce nom-là me dit quelque chose…
– Ce n’est pas un nom d’une rareté particulière. Et vous avez croisé tant de gens. Sans compter vos nombreuses relations… Ne cherchez pas ! La mémoire vous reviendra en temps voulu… et parlez-nous de notre incroyable Marie-Angéline. J’avoue que son indifférence nous a laissés pantois. Qu’a-t-elle à nous reprocher ?
– Rien ! Je vous ai dit qu’elle n’avait plus les pieds sur terre. Cela remonte à l’an passé, quand nous sommes rentrées à Paris après notre équipée au Pays basque (8). Dieu sait pourquoi, elle s’est prise subitement d’une véritable passion pour l’égyptologie !
– Tiens donc ? apprécia Adalbert avec un large sourire. Aurais-je déteint ? Mais pourquoi à ce moment-là ?
– Allez savoir ! Toujours est-il qu’elle s’est mise à fréquenter l’École du Louvre comme auditeur, qu’elle a acheté des livres et que, si je n’y avais mis le holà en lui rappelant qu’elle était en priorité ma secrétaire et ma lectrice, elle aurait remplacé Le Figaro par le Livre des morts et mes auteurs favoris – sans oublier les nouveautés auxquelles je m’intéresse ! – par les biographies de Champollion, de Mariette, et les écrits d’auteurs qui se sont illustrés au service des pharaons. Elle a même acheté vos bouquins, Adalbert.
– C’est stupide ! Elle n’avait qu’à me les demander, je les lui aurais offerts volontiers. Il est vrai qu’on ne s’est pas beaucoup vus depuis… oh, je vous prie de m’excuser, ajouta-t-il en se levant, mais j’aperçois une personne que j’aimerais saluer !
Mme de Sommières le regarda s’éloigner avec un sourire amusé :
– On peut dire qu’elle tombe à pic, celle-là ! Je vais pouvoir te raconter ce qu’il en est. En fait, l’engouement date du jour où Adalbert lui a fait cadeau de ce vase Kien-Long qu’on venait de lui retourner et qui avait fait partie des cadeaux de mariage du regretté Vauxbrun…
– Vous n’êtes pas logique, Tante Amélie. C’est la Chine qui devrait la passionner ?
– Détrompe-toi ! C’est l’Égypte. Ou plus précisément l’égyptologue. Le vase lui a été droit au cœur. En raison de sa valeur, peut-être ? Elle en a conclu Dieu sait quoi et…
– … elle serait tombée amoureuse d’Adalbert ? Ça n’a pas de sens ! Rappelez-vous : à l’époque, elle brûlait pour le jeune Miguel Olmedo. Souvenez-vous de ses mines extasiées quand elle évoquait ce « charmant don Miguel » ! Et de l’agacement que nous en éprouvions ?
– Oh, je n’ai pas oublié, mais, que tu me croies ou non, le fait est là. Plan-Crépin a décidé d’ajouter la science des hiéroglyphes à ses multiples connaissances. Sans compter l’arabe où elle se débrouille pas mal du tout…
– Insensé ! Vous l’avez interrogée sur la raison de ce subit intérêt ?
– Évidemment.
– Et elle a répondu ?
– Qu’on n’en savait jamais assez, surtout quand on a sous la main un maître en la matière ! Que veux-tu que je dise à cela ?
– Qu’elle n’est pas chez vous pour devenir un Pic de la Mirandole en jupons. Elle trouve encore du temps pour s’occuper de vous ?
– C’est ça, le miracle !
– N’exagérons rien ! Vous êtes là, toute seule, tandis qu’on vient de la voir filer en compagnie d’un gamin chargé de son attirail d’aquarelle…
– Tu sais bien que je lui ai toujours laissé beaucoup de liberté. Rappelle-toi l’exposition Marie-Antoinette à Versailles et autres circonstances !
– C’est vrai ! Tout de même : Angelina amoureuse d’Adalbert, qui aurait pu l’imaginer ?
Du bout de son face-à-main, Tante Amélie tapota gentiment la main de son neveu :
– On voit que tu es un homme ! N’importe quelle femme comprendrait. Il n’a peut-être pas ta séduction mais il ne manque pas de charme, Adalbert ! Outre sa culture, son humour, son courage et des qualités appréciables, il est loin d’être laid.
– Oh, je le sais, soupira Aldo, pris d’une soudaine tristesse. Ce qui me tourmente, ce serait plutôt elle. J’ai énormément d’amitié pour elle et ne voudrais pas la voir souffrir…
– Parce qu’elle n’est pas belle ?
– Naturellement ! Chaque fois qu’Adalbert s’enflamme, c’est toujours pour quelque foudroyante beauté. Souvenez-vous d’Alice Astor, d’Hilary Dawson…
– Comment veux-tu que je m’en souvienne, je ne les ai jamais vues !
– Vous pouvez me faire confiance : elles étaient redoutables…
– Mais il les a vite oubliées ?
– C’est juste ! admit-il honnêtement. Seulement, il en a une autre en tête en ce moment. Une jeune fille qui a collaboré à ses recherches et qui…
– À chaque jour suffit sa peine, je vois qu’il revient. Parlons d’autre chose !
Adalbert, en effet, venait reprendre sa place en s’excusant mais n’avait pas oublié de quoi l’on parlait quand il s’était absenté :
– Alors voilà notre Plan-Crépin saisie par l’égyptologie comme M. Le Trouhadec saisi par la débauche (9), fit-il, la mine réjouie. Je trouve ça amusant comme tout ! On va avoir des conversations passionnantes, je suis certain qu’elle sera une excellente élève…
Les deux autres échangèrent un regard consterné.
6
Où les choses se gâtent…
Ils étaient à peine revenus de leur surprise que l’intéressée se matérialisait devant eux, le canotier de travers et en proie à la plus vive agitation :
– Donc je n’ai pas rêvé ! s’écria-t-elle. Aldo et Adalbert ici, à Assouan ! Et par quel miracle ? En vous rencontrant tout à l’heure, j’ai cru que j’avais eu la berlue et que…
– Calmez-vous un peu, Plan-Crépin ! intima la marquise. Où voyez-vous un miracle qu’un égyptologue soit en Égypte ? Quant à Aldo…
– Une affaire à laquelle je n’ai pas donné suite, compléta celui-ci avec désinvolture. J’en ai profité pour visiter le pays.
– Et Lisa ? Et les enfants ?
Le ton accusateur agaça Mme de Sommières :
– Qu’est-ce qui vous prend ? Vous donnez dans l’inquisition, maintenant ?
– Aucun mystère là-dedans, expliqua Aldo, rassurant. Ils sont en Autriche pour soutenir la convalescence de Grand-Mère et faire du ski. Satisfaite ?
– Bien sûr, voyons ! C’est la meilleure des surprises… mais comment se fait-il qu’on ne vous ait pas vus à l’hôtel ? Vous arrivez seulement ?
– Non. La veille de la fête du gouverneur et il n’y avait plus de place. Nous sommes chez un vieil ami d’Adalbert !
– Oh, mais…
– Cela suffit, les questions, Plan-Crépin ! Allez plutôt dire au restaurant qu’ils déjeunent avec nous !
– Laissez ! J’y vais, en même temps je préviendrai Henri de ne pas nous attendre !
– Ils sont chez un certain Henri Lassalle, expliqua Mme de Sommières. C’est un nom qui me dit quelque chose, mais quoi ? Vous, avec votre mémoire encyclopédique…
Marie-Angéline se mit à rire :
– Je pense bien que je m’en souviens ! Avons-nous oublié Monte-Carlo (elle ne s’adressait jamais à sa cousine et néanmoins patronne qu’en employant le pluriel de majesté) il y a environ dix ans ? La table de trente-et-quarante au casino ?
– Mon Dieu ! Vous pensez que c’est le même ? Comment est-il, Aldo ?
Celui-ci fit une description rapide, ajoutant que son logeur possédait là-bas une villa.
– Aucun doute ! coupa Plan-Crépin. C’est cet individu qui s’est livré à des commentaires désobligeants parce que nous venions de le ratisser jusqu’à l’os. Il a prétendu, si mes souvenirs sont exacts, que les bonnes femmes feraient mieux de rester chez elles à tricoter !
– C’est à peine croyable ! C’est l’homme le plus courtois et le plus aimable que je connaisse ! Et c’est un vieil ami d’Adalbert puisque leurs pères étaient liés. C’est même Lassalle qui lui a injecté le virus de l’égyptologie. Il doit y avoir une erreur quelque part !
– D’après ta description, je n’en suis pas persuadée, dit Tante Amélie. La seule excuse qu’on puisse lui trouver est qu’il était plus qu’à moitié ivre… mais peut-être vaut-il mieux le laisser de côté. Voilà Adalbert qui revient…
Le déjeuner fut ce qu’il devait être entre gens heureux de se retrouver dans un cadre à la sobre élégance orientale… Un dôme monumental surmontait une piste de danse de marbre gris et abritait l’orchestre dans des moucharabiehs de bois sculpté. S’il n’avait joué – en sourdine ! – de la musique anglaise, on aurait presque pu se croire à la mosquée de Cordoue tant les dimensions étaient imposantes, ordonnées par de hautes arcatures dont la décoration alternait les marbres gris et rouge… Des fleurs sur toutes les tables, bien entendu, au milieu desquelles glissaient sans bruit les gigantesques Nubiens en galabiehs aux couleurs de l’hôtel.
– Où couriez-vous donc si vite, Angelina, quand vous nous avez fait le coup du mépris, tout à l’heure ? demanda Aldo.
La question était anodine, pourtant Plan-Crépin devint aussi rouge que le sorbet à la fraise qu’elle égratignait de sa cuillère à dessert. Qu’elle reposa pour s’essuyer délicatement les lèvres :
– Moi ?… Oh, simplement en face, dans l’île Éléphantine. Je voulais faire des croquis du temple de Khnoum qui est à la pointe sud, répondit-elle avec un détachement dont Aldo ne fut pas dupe.
Elle cachait quelque chose et il décida de la taquiner :
– C’est tout simple, en effet, pourtant vous étiez escortée d’un gamin qui paraissait vous servir de guide. Il suffit de passer ce bras du Nil et on y est.
Nouvelle pause. Cette fois pour boire quelques gouttes de vin.
– Oh, le jeune Karim ? Il m’a prise en sympathie depuis que nous sommes arrivées et il s’attache à me montrer des curiosités mal connues… celles qui ne font pas partie des visites organisées pour touristes. Par exemple, dans le temple de Khnoum, il devait me montrer un bas-relief que dissimulent des buissons…
À son tour, Adalbert entra dans le jeu :
– Voyons où vous en êtes de vos études, Marie-Angéline ! fit-il avec bonne humeur. Dites qui est Khnoum à ces béotiens !
Elle renifla, lui lança un regard lourd de reproches mais s’exécuta :
– Le dieu à tête de bélier, créateur de l’humanité et seigneur des cataractes. Il contrôlait le niveau des eaux du Nil, assisté de deux déesses dont j’ai oublié le nom…
– … Satis, son épouse, et Anukis, sa fille.
– Merci. Au temps des pharaons de la Ve dynastie dont le berceau est ici, son temple était le centre de son culte pour toute l’Égypte.
– Bravo ! applaudit Aldo. Pour une débutante, vous vous en tirez bien et vous me voyez plongé dans l’admiration. Tout ce que je sais du panthéon égyptien se limite à Osiris, Isis, Râ, Anubis, Hathor, Horus et Sobek le dieu-crocodile. Encore les trois derniers sont-ils des acquisitions récentes dues aux conférences magistrales – à tous les sens du terme – qu’Adalbert m’a délivrées pendant que nous remontions le Nil. Vous devriez lui en demander une. Il est vraiment passionnant… et je ne plaisante pas.
– Je lui apprendrai ce qu’elle voudra ! s’écria Adalbert. On va avoir des conversations passionnantes…
– Sans moi, si vous le permettez, émit la marquise. Moi, ces dieux à têtes d’animaux qui déambulent de profil mais avec le corps de face me déroutent quelque peu.
– Une chose m’étonne, reprit Aldo. Si je ne me trompe pas, cela ne fait pas tout à fait un an qu’Angelina s’est lancée dans l’aventure.
– En effet.
– Alors, comment se fait-il que vous soyez ici ? En principe, les débutants se ruent sur Karnak, Louqsor, la Vallée des Rois, le temple d’Hatchepsout, etc. Vous devriez être au Winter Palace…
– Tu oublies que ce n’est pas notre premier séjour. J’aime énormément cet endroit… et cet hôtel. J’admets cependant qu’au départ, j’avais choisi le Mena House près du Caire. La vue des Pyramides me revigore. Elles sont tellement âgées que nos années à nous deviennent insignifiantes. Nous y étions donc, mais Plan-Crépin a rencontré une Anglaise légèrement timbrée qui lui a farci la tête avec des histoires à dormir debout.
– Ce ne sont pas des histoires à dormir debout ! protesta la vieille fille. Le mari de lady Lavinia était égyptologue. Elle l’assistait dans ses travaux et, depuis sa mort, elle revient chaque hiver en Égypte en dépit du fait qu’elle marche avec difficulté. Aussi le plateau de Gizeh lui convient-il mieux que cette région-ci, beaucoup plus accidentée. Cela ne l’empêche pas d’avoir présents à la mémoire ceux des pharaons qui avaient attiré son intérêt. Elle disait notamment qu’il n’y avait plus rien à découvrir dans les Vallées des Rois et des Reines, qu’il fallait chercher plus au sud, là où sont les origines : Assouan !… la Nubie !… et peut-être même le Soudan. Le site et sa cataracte servaient de frontière à la terre des pharaons. Ses gouverneurs s’appelaient « gardiens de la porte du Sud ». Et avant les dynasties que nous connaissons, il y a eu un autre monde… une autre civilisation, un autre empire.
Les yeux de Marie-Angéline s’étaient mis à briller et Adalbert la regardait à présent avec curiosité :
– Cette dame vous a-t-elle donné des détails sur cet autre empire ?
– Non. Elle ne savait que ce que lui avait appris son mari mort trop tôt, et trop malade pour venir vérifier sur place les quelques bribes d’histoire qu’il avait pu recueillir. En outre, il n’était guère bavard. Les rares renseignements, elle les a recueillis pendant son sommeil puis, vers la fin, quand l’inconscience est venue, des morceaux de phrases que lui arrachait la fièvre lorsqu’il délirait. Il ne cessait d’en revenir à une femme qu’il appelait la Reine Inconnue ou Celle qui n’a pas de nom…
Adalbert et Aldo échangèrent un regard qui n’échappa pas à la marquise. Elle jugea alors plus prudent de mettre un terme à la rêverie éveillée de sa cousine :
– Si c’est tout ce que savait cette Lavinia, elle aurait mieux fait de ne pas en parler. Elle devait délirer, elle aussi…
– Il se pourrait, car elle n’aimait pas cette reine qu’elle accusait d’avoir volé l’esprit de son époux.
– Autrement dit, elle y croyait ? fit Adalbert.
– Elle en donnait l’impression, en tout cas.
– Alors autant que vous le sachiez tout de suite : son mari n’avait rien découvert de très neuf. La Reine Inconnue est sans doute la plus vieille des légendes qui courent le long du Nil. On s’en sert pour stimuler le zèle des petits nouveaux en archéologie, et parfois cela tourne à la plaisanterie. Un peu comme la clef du champ de tir pour les jeunes artilleurs.
– Si j’avais su que vous démoliriez mes rêves, Adalbert, je ne vous aurais rien dit !
– Allons, allons, du calme ! l’apaisa Aldo. Vous avez parfaitement raison de vouloir les protéger, Angelina. C’est le droit imprescriptible de tout être humain. Seulement, dans cette contrée, il est préférable de faire attention à l’endroit où l’on met ses pieds. Pour que vous compreniez mieux, je vais vous raconter ce qui m’y a amené…
– Oui, au fait !
Il calma d’un sourire le froncement de sourcils d’Adalbert et, laissant de côté la mort tragique d’El-Kouari, se borna à l’appel de la princesse Shakiar et à sa visite chez elle, s’efforçant de donner à son récit le ton léger de l’humour.
– Tu as eu raison de refuser ! s’indigna Tante Amélie. Cette femme doit être devenue folle !
– Pas tant que ça. Savez-vous d’où nous sortions en croisant Marie-Angéline ? Du bureau du chef de la police locale. La nuit dernière, nos chambres chez Henri Lassalle ont été fouillées de fond en comble. En revanche, on y a retrouvé une copie acceptable des fameuses perles que, le mystère éclairci, j’ai eu le vif plaisir de rendre personnellement à leur propriétaire qui, entre parenthèses, loge ici !
– Je sais, je l’ai vue : elle déplace suffisamment d’air pour cela, murmura la vieille dame que l’histoire n’avait pas l’air d’amuser du tout. Quant à toi, si tu n’as pas compris qu’elle cherchait seulement à te mettre le grappin dessus, c’est que tu es resté bien naïf. Ce qui m’étonne.
– Me mettre le grappin dessus ? Pour quoi faire, mon Dieu ! C’est simplement une histoire de fous comme l’aventure d’Adalbert qui s’est fait souffler sous le nez sa concession de fouilles, ainsi qu’il vient de le raconter.
– Ça n’a rien à voir. La guerre plus ou moins voilée des archéologues entre eux est notoire. Nous en avons eu un exemple avec les hauts faits de La Tronchère, ce drôle de bonhomme qui avait dévalisé Adalbert. Il paraît qu’ici même opère dans les îles une équipe allemande que les Anglais voudraient voir au diable, mais ton histoire à toi me suffoque ! Une si grande dame !
– N’importe, c’est réglé. Si nous allions prendre le café sur la terrasse ?
Un moyen comme un autre de rompre les chiens. Pendant que l’on s’y rendait, Aldo cherchait un nouveau sujet de conversation quand il aperçut la princesse Shakiar en train de quitter l’hôtel avec tous ses bagages flanquée du faux El-Kouari. Il n’eut pas besoin de communiquer à Adalbert l’idée qui lui venait : celui-ci se dirigeait déjà vers la réception. Quand il revint, il affichait un large sourire :
– Elle déménage parce qu’elle se plaint de ce que l’hôtel soit mal fréquenté ces jours-ci, mais elle reste à Assouan. Elle se rend dans la propriété que sa famille y possède. En ce qui concerne le gentleman moustachu qui l’accompagne, c’est tout bêtement son frère, le prince Ali Assouari…
– Peste ! Je pensais qu’elle n’était princesse que par le mariage contracté jadis avec le roi ?
– Eh non ! Elle l’est de naissance. Ah, voilà le café, ajouta-t-il en se frottant les mains de manière fort peu élégante, comme si c’était la meilleure nouvelle du monde.
On échangea les derniers potins mais, au moment où les deux hommes prenaient congé, Mme de Sommières retint Aldo et murmura :
– Si tu t’imagines nous avoir donné le change, tu te trompes lourdement, mon garçon ! Je gagerais mes sautoirs de perles contre une coquille d’huître que, tous les deux, vous trempez jusqu’au cou dans l’une de ces histoires vaseuses dont vous avez le secret…
– Mais, Tante Amélie…
– Souviens-toi quand même que tu as femme et enfants… en dehors de Plan-Crépin et de moi !
– Ne vous tourmentez pas. Il n’arrivera rien…








