412 000 произведений, 108 200 авторов.

Электронная библиотека книг » Жюльетта Бенцони » L'Anneau d'Atlantide » Текст книги (страница 6)
L'Anneau d'Atlantide
  • Текст добавлен: 26 сентября 2016, 13:57

Текст книги "L'Anneau d'Atlantide"


Автор книги: Жюльетта Бенцони



сообщить о нарушении

Текущая страница: 6 (всего у книги 21 страниц)

DEUXIÈME PARTIE

LES GENS D’ASSOUAN


4

Au fil du Nil

Comme tous ses  sister-ships, le vapeur  Queen Cleopatra était entièrement conçu pour l’agrément, le confort et le délassement de ses passagers. Ouvrant sur le pont au-dessus de celui de l’embarquement, la vingtaine de cabines pourvues chacune d’une douche n’avaient qu’un lointain rapport avec celles des paquebots transatlantiques mais offraient, à défaut d’espace, un honnête confort, l’assurance de ne pas avoir le mal de mer, et la séduisante possibilité de n’avoir qu’à en franchir le seuil pour se retrouver accoudé au bastingage, même en pantoufles et robe de chambre, pour regarder couler le fleuve ou rêver aux étoiles. À l’étage supérieur se trouvait un troisième pont, couvert d’un vélum contre les ardeurs du soleil, aménagé comme la terrasse d’un palace. Le commandant Fatah était un Égyptien replet dont le large visage arborait un sourire immuable généré par un heureux caractère et sans la moindre trace d’hypocrisie. Il passait son temps à arroser ses passagers de la boisson locale, le carcadet, sorte de tisane obtenue à partir des fleurs de certains hibiscus qui, servie très fraîche, se buvait facilement. À l’avant du bateau, salon et salle à manger invitaient à la convivialité. Quant à la cuisine typiquement égyptienne à base de volailles – pigeons principalement ! –, poissons, riz, légumes et épices douces, elle était plus séduisante que l’insipide cuisine occidentale des hôtels de luxe, tournée en général vers les délices de la gastronomie britannique. Le programme des soirées était aussi invariable que familial : on causait, on lisait, on jouait au bridge ou l’on regardait couler l’eau du fleuve sous les étoiles. Tout ce qu’il fallait, en somme, pour réussir ces trois jours de détente promis par Adalbert : une lente et paisible remontée du Nil. Malheureusement, il n’en fut rien, surtout pour Aldo déjà perturbé par la vision de Salima flirtant avec un bel étranger et la mise en garde d’Ali Rachid.

Au moment où le bateau allait appareiller, un des fonctionnaires chargés de la police du port l’immobilisa d’un coup de sifflet, suivi d’un déluge de vociférations en arabe, auxquelles Fatah répondit par un autre déluge mais beaucoup plus amène et sans perdre son sourire habituel.

– Qu’est-ce qui se passe ? demanda Aldo.

– Un passager de dernière minute, traduisit Adalbert. Ou plutôt une passagère, mais qui semble être une personnalité…

– S’il y a une chose dont j’ai horreur en voyage, c’est la présence d’une « personnalité », particulièrement quand elle est en retard ! C’est généralement le comble du sans-gêne. La preuve, tiens, on ne va pas respecter l’horaire !

– Cela n’a aucune espèce d’importance ici ! D’ailleurs, la voilà ! Je me demande qui ça peut être ?

Le fourgon du Winter Palace déversait en effet plusieurs malles-cabines et un nombre impressionnant de bagages variés. Aussitôt suivi par le petit car des voyageurs. Trois personnes en descendirent. Dans l’ordre : un jeune homme chevelu orné de deux virgules en guise de moustaches, d’une lavallière noire à pois blancs et d’un costume de coutil beige. Puis une évidente femme de chambre. Enfin, drapée dans une robe de foulard imprimée de fleurs multicolores sous un chapeau couvert d’une écharpe entourant plusieurs fois son cou puissant, une dame imposante au profil romain, le nez chaussé de lunettes noires, descendit majestueusement du véhicule et se dirigea sans se presser vers le  Queen Cleopatra, à la coupée duquel Fatah l’attendait, plié en deux sous un respect auquel elle répondit par un signe de tête hautain. Après quoi, il la précéda dans l’escalier à l’avant du bateau où elle allait occuper la cabine la plus spacieuse, qui était également la plus belle, réservée aux jeunes mariés : une demi-lune dont l’arrondi était vitré, leur permettant ainsi de se croire seuls au monde en face du fleuve-dieu, dont la perspective bleue lisérée de vert s’ouvrait largement devant eux.

– Seigneur ! soupira Adalbert. Décidément, je me demande qui cela peut être ?

– Là, je suis en mesure de te répondre, dit Aldo qui se souvenait d’avoir vu dans le hall du Shepheard’s une complaisante photo qui devait dater de quelques années, la dame y étant moins opulente. C’est Carlotta Rinaldi, une cantatrice napolitaine venue chanter  Carmen à l’Opéra du Caire. Elle a une voix superbe, entre parenthèses, et si elle consent à nous offrir un concert impromptu, on devrait passer au moins une bonne soirée !

– Comment le sais-tu ? Tu l’as déjà entendue ?

– Oui et non. Elle est arrivée en catastrophe au Shepheard’s la nuit où tu as jugé bon d’aller prendre le train sans prévenir et on l’a logée dans la chambre que tu venais de quitter. Elle répétait pendant que je me rasais.

– Oh moi, l’opéra !… J’aime la musique mais j’ai du mal à m’accrocher aux personnages. Cette dondon en fringante cigarière, ça doit faire drôle ! Je préfère les danseuses !

– Iconoclaste !

– Parce que l’opéra me déçoit toujours ! Je ne comprendrai jamais pourquoi on se donne un mal de chien pour monter de beaux décors, des costumes magnifiques, une musique sublime, pour que la magie s’envole dès que tu vois surgir un ténor bedonnant ou une prima donna que l’amoureux s’évertue à enlacer de ses deux bras, sans jamais parvenir à effectuer entièrement l’opération, aux moments d’extase ! À mon avis, ça fiche tout par terre…

– Alors, tu fermes les yeux…

– Tu apportes de l’eau à mon moulin ! Quel besoin dans ce cas de dépenser des fortunes en décors et costumes ? Non, je crois que j’ai raison quand je prétends qu’à partir d’un certain âge ou d’un certain tour de taille, nos rois et nos reines du bel canto ne devraient plus chanter qu’en concert !

– Alors, réjouis-toi ! Tu n’auras à bord ni décors ni costumes ! Rien que le Nil et la nuit !

La vedette ne l’entendait pas de cette oreille. Au soir de l’embarquement, elle fit une entrée d’impératrice dans la salle à manger, drapée d’une manière de toge romaine en crêpe-satin jaune soufre, escortée de ses deux satellites, mais quand le maître d’hôtel se précipita pour la conduire à sa table, elle laissa planer sur les dîneurs un regard méprisant, tourna les talons, déclara qu’elle n’avait pas envie de manger avec ces gens-là et ordonna qu’on la serve chez elle. Comme elle s’était exprimée à haute et fort intelligible voix, un murmure scandalisé lui répondit, qu’elle n’entendit pas parce qu’elle était déjà repartie. Il est vrai que les passagers du  Queen Cleopatra ne méritaient pas tant de dédain. Ils n’étaient pas nombreux, le bateau n’étant pas plein, mais se composaient de trois dames appartenant visiblement à la bonne société anglaise, de deux couples de Hollandais un rien bruyants voyageant ensemble, d’un groupe touristique de huit personnes nanti d’un guide, et enfin d’un homme d’une quarantaine d’années accompagné d’un livre ouvert auquel il consacrait son attention entre deux coups de fourchette. Tout ce petit monde, en tenue de soirée, comme il se devait, n’appartenait pas à l’évidence à la lie du peuple.

– Eh bien, dis donc ! Elle est charmante, ta compatriote ! commenta Adalbert. Elle a peut-être une voix d’or, mais elle est franchement odieuse ! On ne peut pas dire qu’elle s’y entende à soigner sa publicité !

– Ce doit être parce qu’elle ne t’a pas vu ! ironisa Aldo. Tu es à moitié caché par les fleurs de la table de service ! Cela dit, je rends les armes. Cette femme est impossible !

Le dîner achevé, et peu tentés par une soirée au salon entourés d’inconnus, ils montèrent fumer un cigare sur le pont supérieur. La nuit semée d’étoiles dont le reflet moirait le fleuve était sublime. Le bateau étant ancré non loin d’une bourgade, le silence n’était animé que par les bruits légers de la nature, le bêlement d’une chèvre ou l’aboiement d’un chien. Une brise discrète apportait les odeurs de la terre… mariées à la fine senteur des havanes que fumaient les deux hommes.

– On n’est pas mieux ici qu’enfermés à écouter bramer ta diva ? soupira Adalbert.

– Oublie-la, je t’en prie ! Puisqu’elle préfère rester dans sa cabine, qu’elle y reste et qu’elle aille au diable !

Il n’avait pas fini sa phrase que l’accompagnateur de la Rinaldi se matérialisait auprès d’eux :

– Veuillez me pardonner, Messieurs, mais lequel d’entre vous est le prince Morosini ? hasarda-t-il timidement.

Adalbert éclata de rire :

– Je croyais que c’était visible à l’œil nu… mais je me sens immensément flatté que l’on puisse se poser la question. C’est Monsieur qui a cet honneur !

– Qu’avez-vous à me dire ? fit Aldo.

– Pas moi mais la signora Rinaldi. Elle désire vous voir !

– Après le camouflet qu’elle vient d’infliger aux passagers de ce bateau, je ne suis pas certain d’en avoir envie. Qu’est-ce qu’elle me veut ?

– Je… je ne sais pas, balbutia le jeune homme, apparemment sur des charbons ardents. Elle m’a envoyé vous chercher et je n’ai pas l’habitude de discuter ses ordres…

– Tu devrais y aller, conseilla Adalbert. Ne serait-ce que pour ce malheureux garçon. Elle doit être capable de lui couper les oreilles avec ses dents s’il revient sans toi !

– Tu as raison. Je vous suis, ajouta-t-il en jetant son cigare à l’eau.

La cantatrice l’attendait, assise devant la coiffeuse. Elle se détourna quand la porte s’ouvrit, arborant un sourire radieux :

– Venez ! Venez vite ! Ah, cher prince, recevez toutes mes excuses ! Mais comment pouvais-je deviner que vous vous trouviez au milieu du vulgaire ! s’exclama-t-elle en tendant une main baguée à chaque doigt, à l’exception du pouce, et sur laquelle il ne put que s’incliner.

– Faut-il vraiment que vous sachiez la qualité de vos auditeurs, Madame ? Cela doit vous compliquer la vie quand vous chantez à la Scala ou à Covent Garden, au San Carlo de Naples ou à l’Opéra de Paris ?

– Ce n’est absolument pas pareil. Au théâtre, il y a le public, une masse vivante qui respire à l’unisson et où je ne détaille personne, mais quand je voyage, je distingue les individus et ne veux côtoyer que des gens d’importance.

– Et vous la mesurez au nom ? Que je sois prince ne signifie rien : je pourrais être le dernier des crétins…

– Peut-être, mais vous n’êtes pas « que » prince. Vous êtes aussi…

Elle n’avait pas prononcé l’antienne trop connue qu’Aldo l’interrompit :

– Madame, dit-il sèchement, je suis ici en vacances et refuse catégoriquement de parler profession. Or, comme tout un chacun, vous venez d’arriver sur ce bateau et vous ignorez la position sociale de nos compagnons. Moi aussi d’ailleurs, à l’exception de l’ami avec qui je voyage. Et il se trouve qu’il est au moins aussi intéressant que moi puisqu’il est un archéologue français connu !

La Rinaldi prit alors une mine de petite fille grondée qui lui allait comme un gant à un tramway !

– Oh ! Vous êtes fâché ?

– On le serait à moins, Madame. Je me suis senti insulté pareillement aux autres.

– Mais je ne savais pas et…

– C’est ce que je vous reproche. Aussi ne vois-je aucune raison de recevoir des excuses particulières…

– Mais si, voyons ! Nous devrions même être déjà des amis. La princesse Shakiar m’avait invitée à dîner avec vous parce qu’elle aurait aimé que nous fassions connaissance. Ne sommes-nous pas compatriotes ?

– Éloignés ! Vous êtes napolitaine et moi vénitien. Le Nord et le Sud en quelque sorte. Ainsi, vous la connaissez ?

– Beaucoup ! Nous sommes de v… des amies de longue date et elle a été tellement déçue…

– À cause de ce dîner manqué ? J’en suis navré, mais l’invitation était un brin tardive. J’ai eu le regret de m’en excuser : je partais au moment où son message m’est parvenu.

– Vous ne pouvez savoir à quel point elle a déploré votre absence ! Juste quand elle avait le plus besoin de vous… de vos compétences, veux-je dire.

– Mes compétences ? Je croyais que le sujet en était épuisé depuis la veille.

– La veille, il ne s’était encore rien passé. Tandis que lorsque je suis arrivée chez elle, je l’ai trouvée bouleversée.

– Par quoi ?

– Mais le vol ! Elle vous a écrit…

– Pour m’inviter à dîner. Il n’a jamais été question de vol.

Sans trop savoir pourquoi, Aldo sentait un désagréable pressentiment s’insinuer en lui :

– Que lui a-t-on dérobé ?

En formulant la question, il savait ce qu’on allait lui répondre et ne fut qu’à peine surpris quand il entendit :

– Des perles aussi belles que vénérables ! Son plus précieux trésor…

– Plutôt celui de l’Égypte que le sien ! Les perles de Saladin, pour leur donner leur nom. Ainsi, elle a été cambriolée ?

– Dans la nuit même. C’est incroyable, non ?

– Ce qui est incroyable, c’est qu’elle n’en ait rien dit dans sa lettre ? Une très mondaine invitation, comme j’en reçois souvent, sans plus !

– Comprenez donc qu’elle voulait garder l’affaire secrète le plus longtemps possible.

– Elle n’a pas appelé la police ?

– Pour que le roi soit informé aussitôt ainsi que les journaux ? Cela aurait pu créer des troubles, puisqu’il s’agissait d’un joyau appartenant à la Couronne dont Sa Majesté avait fait un présent d’amour ! Et vous n’imaginez pas à quel point je suis heureuse que le hasard nous ait placés sur le même chemin. Dès que nous serons à Assouan…

Aldo ne voyait pas clairement où l’on voulait en venir, mais ce qui était certain, c’est que cette histoire avait une drôle d’odeur et que les deux « vieilles » amies – il avait noté qu’elle avait buté sur le mot ! – ne lui inspiraient pas plus confiance l’une que l’autre.

– Quand nous serons à Assouan, reprit-il en se levant, vous serez sans doute très prise…

– Je dois chanter à la fête que donne le gouverneur mais…

– … quant à moi, j’enverrai un mot à la princesse, lui disant combien je suis affligé de ce qui lui arrive et je crois que nos relations en resteront là.

Elle le regarda d’un air d’incrédulité peinée :

– Vous ne voulez pas l’aider à retrouver le joyau ?

– Je ne suis ni chercheur ni policier, Madame ! Si je devais voler au secours de quiconque se fait voler un bijou historique, je n’aurais plus qu’à fermer mon magasin !

– Ne me dites pas que vous ne pouvez lui consacrer un peu de votre temps ? Qu’allez-vous faire à Assouan ?

Cette fois, c’était de l’indiscrétion pure, ce qu’Aldo détestait. Que cette femme possédât une voix céleste, il l’admettait, mais cela ne l’excusait pas d’être insupportable. Il fallait en finir :

– Si j’étais mal élevé, Madame, je vous répondrais que cela ne vous regarde pas…

– Oh ! ! !

– Mais comme je pense être un homme courtois, je dirai que, n’ayant jamais visité l’Égypte, je m’accorde le loisir de combler cette lacune en compagnie d’un ami qui est maître en la matière ! Un touriste, si vous voulez, mais un touriste offensé. Ce qui nous ramène au début de cette conversation : les excuses que vous devriez présenter à ceux que vous venez de traiter d’une manière inqualifiable !

– Des excuses ? Certainement pas !

– Acceptez au moins de chanter pour eux un soir ? Je me charge des excuses !

– Et quoi, encore ?

– Alors bonsoir, Madame !

Il s’inclina et sortit avant qu’elle n’ait eu le temps de réagir. Sur le pont supérieur, il rejoignit Adalbert, étendu plus qu’assis dans l’un des « transatlantiques », la tête renversée pour mieux admirer les étoiles vers lesquelles il envoyait régulièrement la fumée de son cigare :

– Que te voulait la prima donna ? Te mettre le grappin dessus ?

– En quelque sorte mais pas comme tu l’entends ! Figure-toi que c’est une grande amie de la princesse Shakiar, que nous aurions dû dîner ensemble chez elle au lendemain de ma visite… et juste après que l’on eut subtilisé dans la nuit les perles de Saladin !

– Quoi ?

– Ne me fais pas répéter ! Tu as parfaitement compris ! J’ajoute que la dame se rend à Assouan donner un concert chez le gouverneur ! Et maintenant, dis-moi ce que tu en penses ?

Adalbert émis un léger sifflement et réfléchit un instant avant de répondre :

– Que je n’aime pas ça et que tu n’aurais jamais dû mettre les pieds sur le territoire de ta princesse. D’ici à ce qu’on te mette le larcin sur le dos…

– Ce serait un peu gros !

– Ici, rien n’est trop gros ! Regarde les Pyramides ! Au fait, qu’est-ce qu’elle te racontait dans la lettre que je t’ai apportée du Caire ?

– Rien de passionnant… Qu’elle voulait me revoir dès mon retour parce qu’elle avait trouvé un moyen de nous mettre d’accord. Je t’avoue que, n’ayant nulle envie d’y retourner, je n’ai pas fait tellement attention…

– Eh bien, tu as peut-être eu tort. Cette affaire de vol donne un curieux éclairage à vos relations. Dans l’immédiat, elle est loin et on a d’autres urgences en vue…

– Quoi ?

– Aller dormir, par exemple.

Non seulement la Rinaldi ne montra aucun signe de repentir les rares fois où elle daigna se montrer, mais on eût dit qu’elle prenait un malin plaisir à empoisonner le joli voyage fluvial… On ne la voyait pas, cependant on l’entendait. Et pas dans ses meilleures prestations : elle ne chantait pas, elle vocalisait à longueur de journée en égrenant inlassablement des gammes à n’importe quelle heure. De préférence pendant la sieste, les repas et l’heure magique entre toutes du coucher du soleil où chacun des passagers eût apprécié de boire un verre sur le pont-terrasse en contemplant l’astre-dieu se fondre dans une fabuleuse débauche de nuances allant de l’or clair au pourpre profond, déclinant doucement vers les teintes d’améthyste et le velours sombre de la nuit. Après, on avait enfin la paix, la cantatrice redoutant pour ses cordes vocales la brume montant du fleuve avec le soir.

– Heureusement que la croisière ne dure que trois jours ! soupira Adalbert le second soir, alors que tous les passagers étaient au bord de l’exaspération. Et dire que l’on ne peut rien faire !

Ce ne fut pas faute d’essayer. Aldo, ayant eu l’insigne honneur d’être invité à lui rendre visite, tenta de l’amener poliment à la raison. On ne le reçut même pas. On se contenta de lui crier : « Vous m’avez demandé de chanter, je chante ! » Le joyeux commandant Fatah se lança lui aussi courageusement à l’assaut de la porte si hermétiquement close. Ce fut en vain : il s’entendit signifier l’ordre de laisser travailler en paix une artiste qui était l’invitée personnelle du roi Fouad !

Une mini-rébellion des passagers n’eut pas davantage de succès. Quelqu’un proposa d’enfoncer la porte et de la jeter à l’eau, un autre de lui couper les vivres, mais le commandant, au bord des larmes, fit comprendre qu’il ne pouvait risquer d’offenser la majesté royale à travers son invitée.

Le plus à plaindre était l’accompagnateur. Le malheureux rasait littéralement les murs pour regagner sa cabine, la femme de chambre demeurant avec sa maîtresse, et ne cessait de grignoter en dehors des repas.

Les escales offraient de bienheureux moments de paix : la perturbatrice n’y participait pas. On put donc visiter en toute sérénité le superbe temple d’Edfou, le plus vaste après celui de Karnak, où régnait Horus, le dieu-faucon symbole du soleil, et aussi celui de Kom Ombo, fief de Sobek, le dieu-crocodile, mais après s’être reposé les oreilles dans le merveilleux silence des sanctuaires, il fallait bien retourner au bateau, d’où s’élevaient gammes, trilles, roulades cocottes à un rythme toujours grandissant.

– Est-il vraiment possible, fit plaintivement une passagère, qu’une voix humaine possède une telle résistance ?

– Il faut croire que oui, lui répondit son mari. Il est vrai qu’elle a ce que l’on appelle du « coffre », conclut-il, faisant allusion à la poitrine abondante de Carlotta.

– C’est quand même exagérer, majesté royale ou pas, remarqua Adalbert. On devrait tous se réunir pour aller siffler son prochain concert !

– On aurait encore tort et on finirait en prison. Le gouverneur du coin est l’un des types les plus désagréables qui soient ! Qu’il puisse aimer la musique à ce point me confond !

Enfin, on fut à Assouan.

La beauté du site coupa le souffle à tout le monde. Là le Nil butait en bouillonnant contre la première cataracte et s’élargissait en un bassin d’eau bleue d’où surgissaient des îles dont la plus grande, l’Éléphantine, portait les vestiges d’un temple et des jardins foisonnants. Les rives s’élevaient, formées d’énormes rochers de granit noir… La ville blanche s’étirait sur la rive droite, bordant une promenade dont le point d’orgue, dominant un bassin rocheux, était la longue façade rouge foncé aux fenêtres encadrées de blanc de l’hôtel Old Cataract, posé comme une couronne sur un coussin de verdure et de fleurs. À sa base voltigeait le gracieux ballet des felouques sous l’aile blanche de leur haute voile triangulaire. À cet endroit, la vallée du fleuve se resserrait, s’encaissait entre ses versants, dont celui de gauche laissait couler les sables du désert jusqu’au barrage naturel des rochers.

Les deux amis avaient débarqué les premiers, après avoir déversé quelques paroles lénitives à l’adresse du pauvre Fatah que cette croisière ratée désolait. Ils avaient hâte de gagner le refuge de cet hôtel où les grands de ce monde se devaient de passer au moins une fois. L’image victorienne d’impériale sérénité qu’il offrait les attirait comme un aimant.

– Il vaut le voyage à lui seul, assurait Adalbert qui le connaissait depuis longtemps. Il écrase tous les Ritz de la terre par la tranquillité qu’on y respire.

– Et que se passera-t-il si la Rinaldi s’y installe ?

– Rien à craindre. Elle est l’invitée du gouverneur, elle va porter ses vocalises chez lui. C’est à l’autre extrémité de la ville…

Leur soulagement ne dura que le temps relativement court du voyage en calèche entre le débarcadère et l’hôtel, où le réceptionniste leur apprit qu’il n’y avait plus de place.

– Vous auriez dû retenir, Monsieur Vidal-Pellicorne, reprocha-t-il gentiment à ce client qu’il connaissait bien. Vous savez qu’en cette saison on s’arrache nos appartements.

– Qui vous parle d’appartements ? Des chambres suffisent, à condition que ce ne soient pas celles des domestiques ! Le Winter Palace ne vous a pas annoncé notre arrivée ? s’indigna Adalbert avec une parfaite mauvaise foi parce qu’il avait oublié de le demander.

– Non !… Non, je suis navré !

– Mais enfin, Garrett, vous devriez comprendre que nous ne pouvons pas coucher dehors, le prince Morosini et moi ? gémit-il en désignant d’un geste discret Aldo qui, se désintéressant du débat, fumait une cigarette dans un fauteuil du hall.

– Croyez que j’en suis profondément conscient, Monsieur Vidal-Pellicorne ! Je vais faire mon possible pour vous dépanner… Mais, j’y pense, pourquoi ne pas demander l’hospitalité à M. Lassalle…, au moins jusqu’à ce que des chambres se libèrent ?

– Lassalle ? Il est là ?

– Il a dû arriver en fin de semaine. C’est seulement hier qu’il est venu dîner chez nous ! Voulez-vous que je téléphone ?

– Inutile ! Nous voilà sauvés ! À bientôt, Garrett ! Je vous laisse les bagages ! On les fera prendre plus tard !

– On vous les portera…

S’il y avait une chose qu’Aldo détestait, c’était de ne pas savoir où loger en arrivant quelque part. Aussi était-ce avec une certaine nervosité qu’il attendait la fin des palabres. Voyant Albert revenir vers lui, arborant un large sourire, il écrasa sa cigarette dans un cendrier et se leva :

– Tu as fait un miracle ?

– Mieux que ça. On s’en va !

Il l’avait pris par le bras pour l’entraîner mais Aldo se dégagea, il se méfiait des enthousiasmes impromptus d’Adalbert :

– Où prétends-tu m’emmener ?

– Là où on sera encore mieux qu’à l’hôtel parce qu’on n’y risquera pas de rencontres douteuses. Du moins, je l’espère…

– Tu n’en es pas sûr ?

– Oh, on ne peut jurer de rien… T’ai-je parlé d’Henri Lassalle qui était le meilleur ami de mon père ?

– Tu n’as déjà pas souvent parlé de ton père… Et ce monsieur est un archéologue, lui aussi ?

– Jamais de la vie. Ils étaient tous les deux diplomates et ils se sont connus à Rome, au palais Farnèse où ils étaient jeunes attachés. Ils ont d’ailleurs commencé par se taper dessus…

– Ils se sont battus ?

– Comme des chiffonniers pour les beaux yeux d’une fille dont ils étaient aussi amoureux l’un que l’autre mais, comme ils n’étaient pas idiots, ils ont compris qu’elle n’en valait pas la peine quand elle les a plantés là, à cause d’un boyard russe plus âgé mais riche comme un puits. Du coup, ils sont allés fêter l’événement dans un cabaret en prenant une cuite monumentale qui les a unis pour la vie.

Il s’interrompit, monta dans la calèche que le voiturier venait de leur appeler, donna l’adresse et reprit :

– Par la suite, la carrière les a séparés. Mon père a été nommé à Varsovie où il a rencontré ma mère…

– Ta mère était polonaise ?

– Où vas-tu chercher ça ? C’était la fille de l’ambassadeur.

– Fichtre ! Comment se fait-il que tu ne me le dises qu’aujourd’hui ?

– Parce que je ne porte pas mes ancêtres en bandoulière, moi, et que…

– J’ai l’impression que je devrais me sentir visé ?

– Un peu, non ? fit Adalbert, goguenard. Ce n’est pas ce que je voulais dire. Je crois que c’est parce qu’on n’en a jamais eu le loisir ! Pour en revenir à Lassalle, il n’a pas été plus loin que Londres mais il y a fait la connaissance d’une belle Égyptienne, fille d’une sorte de roi du coton et belle comme un rêve, qui est morte après un an de mariage en mettant au monde un enfant mort-né. Lassalle a failli en mourir de douleur. Il a donné sa démission aux Affaires étrangères et s’est mis d’abord à voyager. Le seul lien qui le retenait à la mère patrie, c’étaient mes parents…

– Et toi ? Je suppose qu’il est ton parrain ?

– Pourquoi ? Je ne me prénomme pas Henri ! En plus, il est devenu musulman. Les voyages n’ont d’ailleurs eu qu’un temps, celui pour lui de se prendre de passion pour l’archéologie. Égyptienne, évidemment.

– Il faisait des fouilles ?

– Non. Il est trop paresseux ! Mais comme sa femme lui avait légué une maison dans le patelin, il y est venu de plus en plus souvent, y a invité naturellement mes parents. Avec moi, bien sûr, et c’est de cette façon que je suis tombé dans la marmite. Dieu sait si, en étudiant, j’ai entendu des conférenciers de tout poil, mais jamais personne n’a parlé de l’Égypte ancienne comme lui… Tu ne peux pas savoir !

– Oh, si je sais, parce que j’en connais un autre ! Il t’a inoculé le virus, mon bon !

Adalbert ne fit aucun commentaire mais rougit comme une belle cerise, tandis que ses yeux se mettaient à briller. Ni lui ni Aldo ne maniaient le compliment facilement. Cela n’en donnait que plus de valeur à celui-là. Il toussota pour chasser l’émotion et conclut :

– Tu verras, il va te plaire !

– Là n’est pas la question. Ce serait plutôt : est-ce que, moi, je vais lui plaire ? Que tu te fasses héberger chez lui, à merveille ! Mais pour moi, c’est assez gênant de tomber chez quelqu’un qui ne me connaît ni d’Ève ni d’Adam !

– Bien sûr que si, il te connaît ! Je lui ai parlé de toi à plusieurs reprises. En outre, la maison est vaste, c’est l’homme le plus généreux de la terre… Et aussi le plus distrait. On arrive.

À la limite de la ville, la voiture venait de franchir un portail en pierre blanche où s’encastrait une splendide grille de fer forgé ouverte à double battant, à côté de laquelle un vieil Égyptien, assis sur un banc, sommeillait en maniant un chasse-mouches dont il se frappait une épaule après l’autre.

La voiture s’étant arrêtée près de lui, il ouvrit un œil cependant qu’Adalbert se dressait :

– C’est moi, Achour ! Le maître est là ?

Sans demander de plus amples explications, l’étrange cerbère sourit et fit signe de passer au moyen de son instrument puis referma ledit œil.

– C’est vraiment le gardien ? fit Aldo, suffoqué. N’importe qui peut passer ?

– Ne crois pas ça ! Si nous ne nous étions pas arrêtés, il aurait sonné ce qui ressemble à un tocsin avec une cloche dont la chaîne pend à son côté, qui aurait fait accourir avec un renfort de chiens.

– Mais tu as seulement dit : c’est moi. Et il s’en est contenté ?

– Eh oui ! Même s’il ne m’avait pas vu depuis dix ans, il me reconnaîtrait ! Regarde si c’est beau !

Couronnant un jardin en terrasses planté d’hibiscus rouges et d’une végétation luxuriante que la main du Seigneur semblait avoir semée négligemment, une belle maison arabe composée de bâtiments en arcatures supportées par des colonnettes s’ordonnait sur trois côtés d’un bassin où pleurait une fontaine. De grands palmiers ombrageaient les terrasses, d’où le nom de maison des Palmes qu’on lui donnait. L’endroit était charmant, sans la moindre lourdeur, et la vue sur le Nil magnifique.

– Tu as raison, approuva Aldo. C’est un havre de paix d’où l’on doit avoir du mal à s’éloigner…

– Pourtant, Henri n’y vit pas en permanence. Outre qu’il a retrouvé le goût des voyages, il possède une propriété à Khartoum, une villa à Monte-Carlo et une vieille bâtisse à Brive-la-Gaillarde !

– Voilà qui est inattendu !

– Pourquoi ? On est forcément né quelque part. Lui, c’est à Brive. Ah ! Voici Farid ! C’est le génie de la maison.

Un immense Égyptien en galabieh et turban blancs arrivait en effet d’un pas un rien solennel, suivi d’une demi-douzaine de serviteurs. Il n’était pas de la première jeunesse, comme l’attestait la courte barbe poivre et sel de son menton, mais sa peau brune était quasiment sans rides.

–  Salam aleikoum, Monsieur Adalbert !

–  Aleikoum salam, Rachid !

– Nous vous attendions.

– Ah bon ?

– L’hôtel a téléphoné. Puis-je me permettre de souhaiter la bienvenue à Votre Excellence ? ajouta-t-il en s’inclinant dans la direction d’Aldo qui remercia d’un sourire. Monsieur est dans son cabinet de travail. On portera vos bagages dès qu’ils seront arrivés.

– Qu’est-ce que je te disais ? triompha Adalbert, en allongeant une tape sur l’épaule de son ami. C’est un homme extraordinaire !

Aldo le crut volontiers quand, franchissant le seuil du « cabinet de travail » à la suite de Farid, après une succession de pièces au sol miroitant sous des tapis précieux et meublées avec élégance, il pénétra dans un incroyable capharnaüm. Des livres, des plans, des revues scientifiques souvent anciennes, il y en avait partout. En piles de préférence, autour d’un divan dont les rouleaux de papyrus occupaient déjà les trois quarts. On ne voyait rien, ou presque, du vaste bureau surchargé de papiers et de livres ouverts ponctués ici et là de pots de terre antiques d’où surgissaient des plumes – d’oie, à l’ancienne mode ! –, des crayons de couleur et des pinceaux. Pourtant, aucune odeur de poussière ne se dégageait de ce fatras où se remarquaient quelques beaux livres sortis d’une triple bibliothèque, débordante elle aussi.


    Ваша оценка произведения:

Популярные книги за неделю