Текст книги "L'Anneau d'Atlantide"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
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– Qu’allez-vous en faire ?
– Je ne sais pas. J’hésite !
– Entre quoi et quoi ? En mourant, ne vous a-t-il pas demandé de le garder ?
– En effet, mais il y a ses ultimes paroles : Assouan… la Reine Inconnue et Ibrahim.
Il s’interrompit en entendant dans le vestibule la voix de son secrétaire, Angelo Pisani, qui discutait avec Zaccharia, et se hâta de ranger sachet et bague dans le coffre puis de le refermer en déclarant :
– Si quelqu’un peut éclairer notre lanterne là-dessus, c’est bien Adalbert. Je vais téléphoner à son appartement de Paris. Théobald me dira où il est au juste !
– Sage décision !
Peut-être pas si facile à réaliser qu’il n’y paraissait !
Quand, après trois longues heures d’attente, la voix distinguée de Théobald, le fidèle serviteur de Vidal-Pellicorne, se fit entendre, agréablement modulée comme d’habitude, elle se déclara ravie d’avoir des nouvelles de Monsieur le prince mais désolée de ne pouvoir lui passer son maître :
– En cette saison, Votre Excellence devrait se douter qu’il n’est pas à Paris.
– Je suppose qu’il est en Égypte ?
– Monsieur le prince suppose à merveille !
– Oui mais où, en Égypte ? C’est grand…
– Et c’est ce que je ne sais pas. Il faut comprendre, Monsieur fouille !
– Belle nouvelle ! Que fait-il d’autre quand il est là-bas ? Il est égyptologue, que diable !
– Certes, certes, mais les choses sont légèrement différentes cette fois. Monsieur aurait fait une découverte… importante peut-être et, tant qu’il n’a pas acquis de certitude, il ne veut pas en parler. Monsieur le prince sait combien, dans la profession, les confrères des autres pays sont aux aguets.
– Soit… mais au cas où vous auriez à le joindre en urgence ?
– Ce n’est guère probable ! Je dois alors écrire sous double enveloppe à l’hôtel Shepheard’s, au Caire. On lui garde son courrier et… je n’en sais pas davantage !
– Mais enfin, c’est ridicule ! Il a en vous une confiance aveugle ! Je vous vois mal vous précipiter à l’Académie des sciences ou à la rédaction de je ne sais quel journal pour leur confier sur quelle rive du Nil votre maître est en train de manier la pelle et la pioche ?
– Peut-être, Excellence, et je dois dire que c’est la première fois, mais Monsieur s’est clairement expliqué. Sa confiance en moi est absolue, cependant…
– … il craint les courants d’air ? Il faut en effet que sa trouvaille soit exceptionnelle ! Eh bien, Théobald, il me reste à lui envoyer un mot en espérant qu’il ne tardera pas trop à venir le chercher.
– Monsieur le prince a des problèmes ?
– Disons des questions à poser, mais cela peut attendre. Merci, Théobald, portez-vous bien !
– Et voilà ! soupira Aldo en reposant le combiné. Aucun renseignement à attendre de ce côté avant un moment. Adalbert gratte la terre quelque part en Égypte mais personne ne sait où.
– Conclusion ?
– On garde soigneusement au chaud ce précieux et séduisant objet, et, moi, je pars pour Florence. La vente Serbelloni a lieu demain et les améthystes du Cardinal m’intéressent. Elles auraient appartenu à Giulia Farnèse, la maîtresse du pape Alexandre VI.
– Le Borgia ? Je conçois qu’elles vous captivent.
– Oh, pas pour la légende noire de la famille. Des souvenirs leur ayant appartenu, on en trouve en Italie presque autant que de reliques de saints à Byzance autrefois, mais le catalogue leur consacre quelques lignes dithyrambiques et je veux les examiner de près. Donc, j’y vais !
Le collier assorti de pendants d’oreilles était superbe. Aldo n’eut aucune peine à imaginer l’effet qu’il devait produire sur la gorge lumineuse de la belle rousse qu’avaient peinte de fort grands artistes et reçut un véritable coup au cœur : la teinte rare des pierres et l’orient légèrement rosé des perles l’enchantèrent, et il enchérit joyeusement jusqu’à la victoire, avec la ferme intention de conserver l’ensemble dans sa collection privée au cas où Lisa refuserait de le porter. Il soulignerait admirablement la splendeur de ses cheveux fauves et le satin pâle de sa peau !
Il était, de ce fait, d’excellente humeur quand la gondole pilotée par Zian qui était venu le chercher à la gare le déposa aux marches mouillées de son palais, mais cette heureuse disposition fut de courte durée : dans le grand vestibule décoré de tapisseries anciennes et de quatre lanternes de galère en bronze doré, Guy Buteau discutait avec un personnage qui n’eût pas produit une impression particulière sur Aldo s’il n’avait été accompagné, deux pas en arrière, d’un officier du Fascio. Qui d’ailleurs ne prenait aucune part à l’entretien, occupé qu’il était à examiner ses ongles. Ce qui ne voulait pas dire qu’il n’écoutait pas. L’autre était un individu sans couleur distinctive, si ce n’était celle de sa jaquette officielle : taille moyenne, âge moyen, visage arrogant, cheveux gris fer et teint gris-vert. Quant à Guy, il en arrivait à l’exaspération. Au moment où Aldo posait le pied sur les dalles de marbre blanc, il entendit :
– Je ne peux pourtant pas le faire sortir des murs ! En quelle langue faut-il vous dire que le prince Morosini est absent ?
– Je l’étais mais je ne le suis plus, mon cher Guy ! intervint Aldo en lançant à Zaccharia le trench-coat qu’il portait sur le bras. Que désire ce monsieur ?
L’inconnu eut un soupir de soulagement mais ce fut le milicien qui répondit, sans pour autant perdre ses ongles de vue :
– Nous venons de Rome. J’ai été chargé par le Duce d’escorter M. El-Kouari, détaché de l’ambassade d’Égypte.
– J’apprécierais, capitaine, que vous me regardiez lorsque vous me parlez, mais si ce petit travail de manucure vous paraît urgent, je peux faire appeler une femme de chambre ?
Le ton était insolent. L’officier rougit et laissa retomber ses mains. Aldo cependant continuait :
– Pourquoi M… El-Kouari – c’est bien ça ? – a-t-il besoin d’escorte pour venir jusqu’ici ?
– Son frère a été assassiné voici trois jours et il…
– … redoute de subir le même sort ? Aurions-nous, sans le savoir, déclaré la guerre à une famille égyptienne par ailleurs fort honorable, j’imagine ? Eh bien, Monsieur, nous allons voir ce que je peux pour vous ! Comme vous le voyez, j’arrive de voyage et…
– Où étiez-vous ? questionna l’homme en noir.
– Je ne pense pas que cela vous regarde, riposta Morosini qui ne pouvait supporter l’ingérence perpétuelle de ces gens dans la vie privée de ses compatriotes. Mon cher Guy, si vous avez l’obligeance de conduire notre visiteur dans mon cabinet, je me lave les mains et je vous rejoins…
Constatant que le séide du Fascio s’apprêtait à suivre son protégé, Aldo précisa :
– L’invitation ne vous concerne pas, capitaine. Mon maître d’hôtel va vous installer dans un salon où l’on vous offrira du café pour vous faire patienter.
– Le Duce s’intéresse à cette triste affaire. J’ai ordre de ne pas quitter M. El-Kouari !
– Ce n’est pas le quitter que d’attendre à dix mètres de lui. Et il vous racontera ! Sinon vous pouvez le remmener. Je ne reçois personne dans ces conditions !
Ne pouvant plus qu’obtempérer aux volontés du maître de céans, le fasciste suivit Zaccharia et, quelques minutes plus tard, Aldo prenait place derrière son bureau – un Mazarin de la grande époque ! – en face de son visiteur, tandis que Guy se retirait. Aldo ouvrait déjà la bouche pour le prier de rester mais, à son sourire, il comprit qu’il avait l’intention d’aller surveiller discrètement le capitaine.
Après avoir offert, tour à tour, un cigare et une cigarette à son visiteur, Aldo se carra dans son fauteuil, joignit ses mains par le bout des doigts et s’enquit :
– Vous avez souhaité me voir, Monsieur, et me voici ! Que puis-je pour vous ? Ce malheureux, assassiné l’autre nuit par des malandrins, était donc votre frère ?
Il y avait une note dubitative dans sa voix et l’Égyptien le ressentit :
– Nous ne nous ressemblions guère, j’en conviens, mais c’est fréquent chez les musulmans et il était plus âgé que moi. Nous étions de mères différentes. N’en demeure pas moins le sang paternel et, si j’ai désiré vous rendre visite, c’est avant tout pour vous remercier de l’aide que vous lui avez apportée.
– N’importe qui en aurait fait autant. Mon seul regret est d’être arrivé quelques secondes trop tard. Vous voyez qu’un déplacement depuis Rome ne s’imposait pas. Surtout avec une escorte… officielle !
– Pourtant si ! Croyez-moi lorsque je vous assure que l’escorte en question n’est pas inutile. Gamal, mon frère, avait été chargé par notre souverain, le roi Fouad, de négocier l’achat – ou plutôt le rachat ! – d’un objet ancien d’une importance extrême pour… je dirai l’équilibre du pays. Sa tâche accomplie – il nous l’avait fait savoir –, il avait jugé plus prudent… et plus rapide de prendre le rail de préférence à un paquebot où il se fût retrouvé à la merci de ses ennemis sans pouvoir bouger…
– Il fallait pourtant qu’il en vienne là à un moment ou à un autre ?
– Évidemment, mais il avait choisi Venise parce que le trajet est bien moins long et parce qu’il avait ici un ami sûr qui pouvait lui retenir discrètement son passage. Je suppose qu’il devait revenir de chez cet ami – que nous ne connaissons pas – lorsqu’il a été attaqué. Apparemment ses agresseurs étaient mieux renseignés que nous, puisque mon frère a été assassiné et dépouillé.
Décidément Aldo n’aimait pas cet homme. Son histoire sonnait faux tant elle était invraisemblable. Ainsi cet homme déjà âgé se serait embarqué pour l’Angleterre, y aurait récupéré un « objet » dangereux et serait revenu en sautant d’un train dans un autre puis dans un bateau, et tout cela sans la moindre protection, alors qu’on avait jugé hautement nécessaire de faire escorter ce type – nettement plus costaud ! – par un aide de Mussolini pour le seul trajet de Rome à Venise et retour ? C’était difficile à avaler !
– Je ne vois toujours pas ce que je viens faire là-dedans, soupira-t-il après un bref coup d’œil à sa montre en homme dont le temps est précieux. Et d’abord, me direz-vous ce qu’était cet objet ?
El-Kouari II – vrai ou faux ! – hésita un instant, se racla la gorge et finalement se décida :
– Un anneau. Un anneau d’or garni de quelques turquoises. Insignifiant en apparence. Et, bien sûr, j’ai interrogé le commissaire Salviati qui m’a remis les vêtements de mon frère mais n’en savait pas plus.
– Et vous pensez que je pourrais, moi, vous en apprendre davantage.
– Votre réputation est grande, prince, et c’est une opinion que je partage. Que vous n’ayez rien dit à la police se conçoit aisément, mais je ne peux m’empêcher de penser que Gamal n’est pas mort sans se confier à vous. En particulier si, par hasard, il vous avait reconnu…
– Il aurait fallu pour cela qu’il me connaisse ?
– Vous êtes célèbre et votre visage s’est souvent retrouvé à la une des journaux. Moi-même, je vous aurais identifié n’importe où…
– En pleine nuit, au coin d’une rue et un couteau planté dans le cœur ? Cela tiendrait du miracle.
– Mon frère était un homme extraordinaire, une force de la nature, et je n’arrive pas à me persuader qu’à l’instant suprême, conscient d’être secouru, il n’ait pas réussi à vous révéler… le policier m’a parlé d’un souffle… un mot arabe sans doute…
Aldo se promit de dire deux mots à Salviati. Il avait dû trouver le bonhomme collant et s’en était débarrassé sur lui !
Son œil bleu, qui avait tendance à virer au vert à l’approche de la colère, prit une curieuse teinte bâtarde tandis qu’il se levait pour indiquer que l’entretien était clos.
– Allah !… Ça vous convient ? Cela me paraît normal quand un vrai croyant se sent mourir ? Croyez que je regrette que vous ayez fait ce chemin pour en apprendre si peu, mais vous pouvez faire confiance au commissaire Salviati. C’est un policier émérite assurément capable de mettre la main sur les assassins…
Force fut à son interlocuteur de se préparer à partir. Il était évident qu’il n’en avait pas la moindre envie bien qu’il eût quitté son siège. Son regard balayait la pièce somptueuse aux tentures jaunes harmonisées autour d’une fresque de Tiepolo, englobant le tapis chatoyant et les meubles précieux. Il s’attarda cependant sur le coffre ancien, dévoré visiblement par l’envie d’apprendre ce qu’il pouvait contenir.
– … quand il les tiendra, poursuivait Aldo, vous retrouverez du même coup l’anneau que vous recherchez et tout rentrera dans l’ordre !
Une nouvelle hésitation, et l’homme hasarda :
– Ne pourriez-vous le rechercher pour nous ? Mon gouvernement saurait se montrer généreux et vous avez à votre tableau de chasse nombre de succès spectaculaires.
« Nous y voilà ! pensa Morosini. J’aurais dû me douter qu’on en viendrait à quelque chose d’approchant ! » Il pouvait s’amuser un instant !
– D’abord, vous ne m’avez pas confié le pourquoi de la rareté de cet objet ?
– Vraiment ? Je vous l’ai dit : il s’agit d’un anneau, un banal anneau d’or serti de turquoises mais d’une ancienneté… incalculable…
Aldo fit la moue :
– Cela me semble maigre. Je suis spécialiste en joyaux, Monsieur. Ce qui signifie des pièces de haute qualité, voire exceptionnelles. Cette bague ne m’intéresse pas. Vous pourriez commencer par faire confiance à notre police, sans oublier celle de Rome, puisque vous y avez des accointances. Je vous répète que le commissaire Salviati est un excellent policier. Il n’aura de cesse de débusquer les assassins… donc les voleurs !
– Ils s’en seront déjà défaits ! Ces gens-là travaillent sûrement sur commande.
– C’est possible, mais je ne peux accéder à votre désir. J’ai trop d’affaires en cours. Et puis, je regrette de vous redire que ce genre de bijou ne m’intéresse pas. De l’or… des turquoises, même ayant appartenu à Mathusalem, ne sont pas de mon ressort.
– Vous vous êtes montré moins difficile vis-à-vis du Pectoral du Grand Prêtre !
Le ton recelait une vague menace.
– J’étais aussi moins occupé. En outre, vous avez perdu de vue qu’il fallait retrouver un saphir, un rubis, un diamant et une opale. Des pierres précieuses ô combien… et non semi-précieuses ! Fiez-vous à moi ! Prenez un peu patience et attendez le résultat de l’enquête.
Sa voix était courtoise mais définitive. El-Kouari le comprit et se leva enfin :
– Croyez que je le regrette ! Merci de votre accueil !
Un instant plus tard il était parti, toujours escorté de son chien de garde, et Aldo rejoignait Guy. Celui-ci ne cacha pas sa méfiance :
– Drôle d’histoire, n’est-ce pas ? Et plus curieux personnage encore ! Je me demande s’il est réellement le frère de la victime ? Ils n’ont peut-être même aucun lien de parenté. Vous pensez l’avoir convaincu ?
– Non, mais c’est sans importance, il n’a récolté que ce qu’il mérite : s’il avait montré plus de confiance, avoué la provenance de l’anneau, j’aurais pu réagir différemment, mais une bague d’or, quelconque, garnie de turquoises, voulez-vous me dire à quoi ça ressemble ?
– Sans doute ! Espérons que nous n’en entendrons plus parler.
– On verra bien ! En attendant, vous devriez me dénicher quelques bouquins au sujet de l’Atlantide. Je me sens l’envie de dépoussiérer mes souvenirs !
Le visage soucieux de l’ancien précepteur s’éclaira :
– Voilà comme j’aime vous entendre parler.
Et il regrimpa sur son échelle.
2
La dame du Caire
La lettre arriva quinze jours plus tard, au courrier du soir.
Frappé sur l’épais vélin bleuté, le monogramme arabe couronné était des plus impressionnants. En termes quasi officiels, le texte priait le prince Morosini de vouloir bien se rendre au Caire afin de traiter une affaire très importante pour laquelle la plus grande discrétion était requise. S’il voulait choisir le jour de son arrivée, un appartement lui serait réservé à l’hôtel Shepheard’s. Le tout signé « Selim Karem, secrétaire de Son Altesse »…
En la présentant ouverte à son patron, Angelo Pisani, qui remplissait les mêmes fonctions auprès de Morosini, n’était pas sans inquiétude. Depuis le courrier du matin, l’aimable prince-antiquaire était d’une humeur de dogue à cause d’une autre missive en provenance de Vienne. Son épouse que le jeune Pisani vénérait en silence – il avait déjà vénéré la première détentrice du titre, ce qui ne lui avait pas réussi – non seulement ne lui annonçait pas son retour, mais, après lui avoir appris que « Grand-Mère » allait mieux, ajoutait que, sur le conseil de ses médecins, elle poursuivrait sa convalescence en montagne, dans sa propriété de Rudolfskrone à Ischl, et que, naturellement, Lisa et les enfants lui tiendraient compagnie quelque temps. L’air vif du Salzkammergut serait meilleur pour les petits que la grisaille humide enveloppant Venise au début de l’année. « En outre, expliquait la jeune femme, cela évitera un nouveau départ en février, si février ramène l’ aqua alta (2) comme cela arrive de plus en plus souvent… »
À la suite de quoi, le « patron » s’était précipité dans le bureau de M. Buteau, en brandissant l’épître d’une main et en vociférant :
– Lisa exagère, en vérité ! Avant notre mariage, elle ne rêvait que de vivre ici, maintenant on dirait qu’elle ne rate pas une occasion pour en filer dès qu’il se met à pleuvoir ou que la mer monte…
Le secrétaire n’en avait pas entendu davantage parce que, de sa main libre, Aldo avait claqué la porte, mais le plaidoyer auquel M. Guy avait eu recours n’avait pas dû être efficace, si l’on en jugeait d’après l’œil orageux et la mine sombre qu’il affichait à la sortie.
Le dialogue commença mal :
– Qu’est-ce que c’est encore que ça ?
– Une invitation à vous rendre au Caire, Monsieur. Je… je pense que ce pourrait être intéressant…
– Ah oui ?
Lecture faite, le résultat fut exactement identique à celui du matin. Morosini sauta de son fauteuil et se rua chez M. Buteau en s’exclamant :
– Regardez ça, Guy !
La porte claqua de nouveau et Angelo réintégra ses propres quartiers en soupirant, mais sans être vraiment inquiet. Selon lui, un peu d’orage par-ci par-là était nécessaire dans le ciel bleu d’un ménage…
Cependant, Aldo demandait à son fondé de pouvoir :
– Eh bien ? Qu’en pensez-vous ?
Le vieux monsieur se carra dans son fauteuil sans lâcher le papier qu’il contemplait d’un air pensif :
– À vrai dire, je n’en sais trop rien. S’il n’y avait pas eu l’affaire de l’anneau, je vous conseillerais de prendre le bateau. D’ailleurs, vous ne m’auriez même pas demandé mon avis. Mais une invitation en Égypte si tôt après m’incite à penser qu’il conviendrait peut-être de se méfier.
– C’est un peu mon sentiment, encore que je ne connaisse pas grand monde dans le coin. La princesse… Shakiar, ça vous dit quelque chose ?
Pour son information, en effet, M. Buteau tenait à jour, autant que faire se pouvait, les généalogies des familles royales, princières, encore régnantes ou détrônées, sans compter les décès, à seule fin de savoir où migraient les joyaux de famille. Cette activité se révélait d’une certaine utilité pour la maison. Il n’eut donc aucun mal à fournir le renseignement désiré après avoir consulté l’un de ses dossiers :
– La princesse Shakiar, à ce jour avant-dernière épouse du roi Fouad, répudiée en raison de ses folles dépenses en bijoux bien qu’elle soit très riche mais aussi bréhaigne, comme on disait au Moyen Âge. Très belle au temps de la couronne, elle doit tourner autour de la cinquantaine. Elle occupe habituellement un petit palais dans l’île de Gesireh où elle reçoit sans discontinuer... une coterie très internationale.
– Remariée ?
– Je ne crois pas mais, finalement, je n’en sais rien.
– Des amants ?
– Ayez la bonté de ne pas m’en demander trop ! J’épluche quantité de journaux, surtout anglais, français ou américains, mais il ne faudrait pas exagérer. Si vous allez là-bas, vous n’aurez aucune peine à vous renseigner. Elle est connue pour être assez excentrique et n’être pas femme à tenir sa lumière sous le boisseau. J’ajouterai pour conclure qu’elle donne des fêtes somptueuses. Alors, que décidez-vous ?
– Que feriez-vous à ma place ?
– Toujours cette manie de répondre à une question par une autre ! C’est moi qui vous ai appris le truc, mais il n’est pas loyal de vous en servir contre moi. Cependant je vais vous répondre : si j’étais vous, j’irais ! De plus, vous en mourez d’envie !
C’était vrai. Depuis que l’Anneau atlante était entré dans sa maison, Aldo avait senti se réveiller en lui tous les démons de l’aventure. En outre – et il ne l’avoua pas ! –, il éprouvait un malin plaisir en pensant à la lettre qu’il allait écrire à sa femme. Et pour finir, la chance lui sourirait peut-être en lui faisant retrouver Adalbert, puisque celui-ci faisait garder son courrier précisément à l’hôtel où Aldo devait descendre…
Aussi envoya-t-il sans délai Pisani lui retenir une place sur le premier bateau partant pour Port-Saïd ou Alexandrie, après quoi il ferait connaître à la princesse la date de son arrivée. Pendant ce temps, il allait écrire à Lisa. Non sans une certaine jubilation !
Cinq jours plus tard, il embarquait à bord de l’ Ismaïlia par un temps épouvantable et la jubilation avait baissé d’un cran. Le ciel s’était arrangé pour donner raison à sa femme : il pleuvait, la mer était grise et… l’ aqua alta de retour. Les Vénitiens barbotaient ou parcouraient d’un pas résigné les ponts de planches traversant la place Saint-Marc en plusieurs sens. Accoudé au bastingage, Aldo regarda disparaître dans les brumes les ors ternis du dôme de San Marco, la tour du Campanile, les flèches des églises, les toits des palais, puis regagna l’une des quatre cabines, plutôt confortables, permettant à ce cargo transporteur d’agrumes de prendre à son bord quelques passagers. Ce soir, il n’y en aurait qu’un autre : un professeur de lettres anciennes qui rejoignait son poste à Suez et ne devait pas être un fanatique de la conversation, si l’on en croyait la froideur du salut dont il avait gratifié Morosini en montant à bord. Il trimballait un paquet de livres susceptibles de l’occuper même s’il allait jusqu’en Chine.
Rentré chez lui, Aldo s’allongea sur sa couchette après avoir pris dans sa valise la paire de chaussettes roulée en boule dans laquelle il avait caché l’Anneau. C’était une vieille habitude lorsqu’il devait emporter un joyau de petite taille ou une pierre non montée. C’est pourquoi le stratagème d’El-Kouari ne l’avait pas surpris. Il l’avait même trouvé tellement judicieux qu’il avait décidé de le faire sien quand il sortirait, dans le but de ne pas laisser le bijou à la merci d’un fouilleur particulièrement minutieux. Cette fois, il le réchauffa longuement entre ses mains afin de revivre l’extraordinaire sensation de force et de certitude qu’il dégageait. Pour rien au monde il ne l’aurait laissé à Venise. D’abord parce que le ramener sur sa terre d’origine et si possible à son propriétaire lui semblait important, ensuite parce qu’il éprouvait le bizarre sentiment qu’il lui était interdit de s’en séparer.
Tout enfant, il lui était arrivé de rêver d’un talisman capable de décupler ses forces humaines et de lui ouvrir les portes du merveilleux. Cela entrait dans sa passion des pierres même si, jusqu’à présent, il lui avait été donné le plus souvent de tenir entre ses mains de redoutables géniteurs de malchance ou de catastrophes. Évidemment, il avait trop d’honnêteté pour ne pas savoir qu’il le rendrait sans hésiter s’il retrouvait son légitime propriétaire mais, en attendant, il se considérait comme l’héritier de l’homme auquel il avait tenté de porter secours…
La cloche du dîner interrompit sa rêverie mais, au lieu de réintégrer les chaussettes, l’Anneau se retrouva dans la poche intérieure de son veston, le plus près possible du cœur.
Quelques jours après, Morosini, reposé comme il ne l’avait jamais été, débarquait du train-paquebot en provenance de Port-Saïd au milieu du tohu-bohu permanent qu’offrait la gare du Caire. Elle ressemblait vaguement à celle de Victoria à Londres, mais la population différait singulièrement. Une foule grouillante encombrait les quais et il était difficile de distinguer ceux qui arrivaient de ceux qui partaient au milieu d’une véritable colonie de porteurs glapissants. L’un d’eux empoigna les valises d’Aldo à la recherche de la sortie et brailla :
– Tout droit ! Tout droit ! As pas peur ! Moi n° 32.
Il fallut bien se lancer dans son sillage en refusant les services d’un employé de l’agence Cook qui, justement, se proposait.
– J’en ai un ! clama-t-il dans le vent de la course. J’espère seulement pouvoir le retrouver…
Mais l’homme était là, près d’une calèche qu’il avait déjà retenue et souriant de toutes ses dents blanches, à l’exception de celles qui manquaient à l’appel :
– Ti vois, ti pouvais me faire confiance. Ti vas où ? Hôtel Shepheard’s ?
– Comment le sais-tu ?
– Ti as une tête à ça ! répondit-il en riant.
Il transmit l’information au cocher d’un air important, attrapa au vol la pièce d’argent que son client lui lançait et la calèche démarra au milieu d’un déluge de bénédictions. Morosini, mettant de côté ses soucis, s’abandonna à l’un de ses plaisirs favoris : découvrir, seul, une ville qu’il n’avait jamais vue dans un pays quasi fabuleux qu’il ne connaissait pas, si étrange que cela paraisse, si l’on songe que son meilleur ami lui avait voué sa vie. Leurs aventures communes ne leur avaient pas encore donné l’occasion d’agir à l’ombre des Pyramides.
Pourtant, jadis, adolescent monté en graine, il écoutait avec passion, les pieds accrochés aux barreaux de sa chaise, les cours magistraux que lui délivrait M. Buteau dont l’Égypte était l’un des sujets de prédilection, débordant largement l’époque des pharaons pour rejoindre celle des croisades autour du fantôme de Saladin, le « sultan chevalier » dont la ville ancienne était l’œuvre. Al-Qahira, « la Victorieuse », la cité des sultans et des khédives, c’était à lui qu’elle devait éclat et renommée ! Cette lacune était plus bizarre encore si l’on considérait que la chère Tante Amélie et son inusable « Plan-Crépin » choisissaient souvent de passer un ou deux mois d’hiver au soleil dans l’un des trois ou quatre palaces implantés dans le pays. Aldo pensa soudain qu’elles y séjournaient peut-être au moment où il débarquait et se promit, l’affaire avec la princesse réglée, d’en faire le tour dans l’espoir de leur offrir une bonne surprise, sachant qu’entre Le Caire, Louqsor et Assouan qu’elles privilégiaient, il y avait quelques centaines de kilomètres… De toute façon, Abou El-Kouari avait mentionné Assouan et il faudrait probablement aller jusque-là.
La ville s’étendait sur plusieurs hectares et donnait l’impression de vivre un perpétuel carnaval où se mêlaient la pourpre des tarbouchs, le blanc des turbans, le voile noir des femmes, le beige d’un casque oriental et la variété des chapeaux européens. Tout cela bougeait, parlait, criait dans le vacarme des klaxons de voitures, des implorations des mendiants, des appels de toutes sortes. L’odeur de l’essence s’y mélangeait à celles du crottin de cheval, des parfums musqués, d’une vague senteur d’encens et, en approchant du fleuve, d’un faible relent de vase.
Au cœur d’une place ouverte sur le Nil, la vaste terrasse du Shepheard’s offrait une vue sur les deux îles, Roda et Gesireh. Toujours pleine, elle était l’un des lieux favoris où se retrouvaient les touristes riches, la gentry britannique. Au pied de cette terrasse surélevée abritée d’un vélum et ornée de plantes variées, se bousculaient guides et drogmans avides de s’assurer les clients les plus intéressants, sans oublier les petits cireurs de bottes aux crânes crépus que repoussait régulièrement le voiturier en uniforme rouge.
Dans l’immense hall aux colonnes égyptiennes, un réceptionniste suisse déférent accueillit Morosini en déployant l’onction nécessaire, lui apprit que son appartement l’attendait, puis lui remit une enveloppe bleutée et armoriée qui devait contenir quelques mots de sa cliente et qu’il fourra dans sa poche. Avant de suivre le groom chargé de le conduire à son logis, il posa la question qui lui tenait à cœur :
– C’est vous, je crois, qui gardez le courrier de M. Vidal-Pellicorne, l’éminent archéologue ?
Le rose mais solennel visage du Suisse se teinta de mélancolie :
– Jusqu’à hier, en effet, Excellence…
– Et plus maintenant ? Pourquoi ?
– Mais… parce que M. Vidal-Pellicorne nous honore de sa présence !
– Eh bien, dites-moi, cela n’a pas l’air de vous combler de joie !
– D’habitude… c’est un si bon client, mais… Puis-je me permettre de demander ce qu’il est pour Monsieur le prince ? Une simple relation ou un ami ?
– Un ami, voyons ! Et le meilleur qui soit ! Qu’est-ce qui lui arrive ?
– Alors j’oserais conseiller une visite au bar.
– Il y est ?
– J’irais jusqu’à dire qu’il l’occupe. Hier soir, il y est resté jusqu’à la fermeture et aujourd’hui…
– N’en dites pas plus, j’y vais ! Faites monter mes bagages, ajouta-t-il en glissant un billet dans la main du groom.
Il se dirigea vers la longue pièce dont il pouvait apercevoir le comptoir d’acajou orné de têtes pharaoniques en bronze. En y pénétrant, il vit avec satisfaction que la pièce était pratiquement déserte et n’eut donc aucune peine à repérer son ami. Adalbert était assis – effondré serait plus juste ! – dans un fauteuil de velours jaune devant une table basse et un verre de whisky à moitié plein ou à moitié vide, selon l’état d’âme avec lequel on le considérait. Ce n’était certainement pas le premier. Un coup d’œil suffisait pour constater que l’archéologue était plus qu’à moitié ivre.
Aldo se dirigeait à sa rencontre, quand Adalbert, prostré apparemment dans une profonde réflexion, prit son verre, le vida, puis, le brandissant à bout de bras, exigea :
– Un autre, barman !
– Je dirais plutôt un café… et corsé ! corrigea Aldo en se laissant tomber dans le fauteuil voisin.
Adalbert releva le menton et fixa l’arrivant d’un regard tellement trouble qu’il ne devait pas lui permettre de distinguer grand-chose. D’ailleurs, il ne le reconnut pas.
– De… de quoi j’me mêle ? Moi, j’veux boire…
– Si tu ne sais même plus qui je suis, c’est que tu as déjà beaucoup trop bu ! Il vient, ce café, barman ?
– Si Monsieur le permet, j’oserai avancer que le résultat va être désastreux. Nous risquons des… des nausées.
Aldo se mit à rire :
– Et vous craignez pour votre velours bouton d’or et vos tapis ? Après tout, vous avez peut-être raison. Trouvez-moi deux valets solides et faites suivre non pas un café mais une pleine cafetière. Nous allons le remonter chez lui…








