Текст книги "L'Anneau d'Atlantide"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
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Une histoire de fous
– Mis à part le fait qu’El-Kouari II n’est pas ce qu’il prétend, ton saint homme ne nous en a guère appris, grogna Aldo une fois dans la voiture qui les ramenait à la maison des Palmes.
– Qu’est-ce que tu espérais ?
– Je ne sais pas, moi ! Que vous alliez parler longuement de la Reine Inconnue. Or, vous n’avez même pas effleuré le sujet ! C’est parce que j’étais là ?
– Peut-être… et peut-être pas. C’est un homme très secret et, même si je suis un peu déçu, je ne m’attendais guère qu’il en parle.
– Il s’y intéresse tout de même ? Sinon, s’il n’a pas le moindre soupçon concernant l’emplacement de cette tombe, je ne vois pas bien pourquoi un malheureux type aurait joué sa vie pour lui procurer la protection absolue contre les maléfices. Toi non plus, d’ailleurs !
– Quoi, moi non plus ?
– As-tu seulement une notion de la région où elle est cachée, cette tombe ? C’est plutôt vaste, dans le coin ! ajouta-t-il en englobant d’un geste circulaire l’immense paysage où ils évoluaient. Alors, posséder un talisman grâce auquel on peut violer n’importe quel sanctuaire, c’est réconfortant, mais quand on ne sait pas où chercher, ça ne sert strictement à rien !
– Nous sommes d’accord… à ce détail près que c’est fichtrement utile pour tout archéologue digne de ce nom. Carter n’a jamais recherché la Reine Inconnue car il était trop positif pour s’attaquer à ce qu’il devait considérer comme une sorte de conte de fées, mais tu ne nieras pas que la tombe du Grand Prêtre Jua lui a fait un beau cadeau ? En ce qui me concerne, je suis persuadé que la Reine est dans les environs… et Ibrahim aussi, j’en jurerais ! À cette différence près qu’il doit en savoir plus…
– Alors, faisons demi-tour, va lui donner l’Anneau et traite avec lui : il apporte ce qu’il sait et vous faites part à deux !
– Tu as vu à quoi il ressemble ? Tu m’imagines allant lui proposer ton petit marché ? C’est bien une idée de commerçant, ça !
Les yeux d’Aldo prirent une curieuse teinte verte cependant que ses narines se pinçaient :
– Tandis que vous, les prospecteurs de momies, voguez exclusivement dans les sphères les plus éthérées de l’atmosphère ? C’était tellement évident, l’autre jour, quand tu administrais une si splendide raclée à ce pauvre Freddy Duckworth ? Sans oublier ton anodin règlement de compte, il y a quatre ans, avec l’ineffable La Tronchère (5) au coin de la rue de Castiglione et de la rue du Mont-Blanc… Alors, si tu veux savoir ce qu’il va faire, le « commerçant », il va reprendre, dans l’ordre, ses valises, le train pour Alexandrie ou Port-Saïd et le premier bateau en partance afin de regagner au plus vite sa boutique et ses pantoufles ! Parce qu’il déteste perdre son temps, le commerçant !
Un silence suivit cette philippique. Adalbert, qui avait tourné la tête, un rien gêné, renifla puis concéda :
– Bon ! Excuse-moi ! Les mots ont dépassé ma pensée. Seulement…
– Mais tu les as dits !
– Ce que tu peux être susceptible ! Essaie de comprendre que cet homme m’impressionne. Comme tout le monde ici. On l’y considère comme un esprit d’une grande élévation spirituelle, un vrai croyant détaché des vulgaires contingences terrestres qui a choisi de vivre dans l’isolement et l’étude…
– Moi, il me ferait davantage penser au Vieux de la Montagne ! À cette différence près qu’il n’ordonne pas à l’un de ses serviteurs de se jeter du haut des tours de son château chaque fois qu’il lui prend l’envie de s’assurer qu’ils sont toujours aussi obéissants ! Il a un regard…
– C’est vrai pour le regard et, pour le reste, tu n’as peut-être pas entièrement tort ! Ce qui est certain, c’est qu’il n’est pas de ce siècle et c’est probablement la raison pour laquelle il m’impressionne tant…
Encore un silence, puis :
– Tu n’as pas l’intention de me laisser tomber ?
– Veux-tu me dire à quoi je te sers ?
Adalbert renifla encore un coup mais se décida à regarder son ami :
– Comme remonte moral, tu es inappréciable ! On a toujours fait une bonne équipe, non ?
– Ce n’est pas moi qui dirai le contraire.
– Alors reste encore un peu ! J’ai le sentiment que ça pourrait bouger autour de nous. Tiens ! j’y pense : on pourrait aller faire un tour à la tombe de Jua ? Henri nous obtiendra l’autorisation sans difficulté. Lui aussi, c’est une personnalité dans le coin.
– Qu’espères-tu y trouver ? Carter a dû la vider consciencieusement.
– Sans aucun doute, mais on ne sait jamais. On a déjà vu des tombes récurées à fond et qui pourtant n’avaient pas fini de receler des surprises.
– Au fond, pourquoi pas…
Henri Lassalle, lui, montra un enthousiasme réservé :
– La tombe de Jua ? Tu peux y aller à loisir. Elle est seulement fermée par une porte en fer dont on a peut-être perdu la clef parce qu’elle n’est jamais fermée. Tout ce que tu verras, ce sont les peintures murales assez bien conservées et non sans beauté mais, pour le reste, Carter et ses successeurs l’ont grattée jusqu’à l’os ! Si tu me parlais plutôt de votre visite à Ibrahim Bey. Qu’en avez-vous appris ?
– Que l’homme venu chez moi ne pouvait pas être le frère d’El-Kouari pour l’excellente raison qu’il n’en avait pas. Quant à ce pauvre type, il dit qu’il était légèrement timbré et qu’en allant voler l’Anneau chez Carter il a agi de son propre chef. En ce qui le concerne, il réprouve ce genre d’initiative…
– Cela ne m’étonne pas venant de sa part, mais aurait-il refusé l’Anneau si on avait réussi à le lui rapporter ?
– Je l’en crois capable, soupira Adalbert. Un homme tel que lui ne doit avoir nul besoin de talisman pour affronter les forces les plus obscures. Il doit traiter d’égal à égal avec l’au-delà…
– Maintenant que tu le dis, il m’a rappelé le rabbin Loew que j’ai rencontré à Prague et qui nous a permis de retrouver le rubis de Jeanne la Folle (6), reprit Aldo, soudain songeur. Les pouvoirs de ces hommes nous dépassent. Peut-être, en effet, aurait-il refusé…
– Mais vous a-t-il appris quelque chose touchant la Reine Inconnue ?
– Rien, absolument rien ! grogna Adalbert. Nous avons été reçus d’une façon extrêmement courtoise, mais l’entretien ne s’est pas prolongé.
– Pourtant, je jurerais qu’il sait quelque chose, murmura Lassalle. Si ce n’est pas tout ce qu’il y a à savoir !
– Peut-être aussi que cela ne l’intéresse pas… et sur ces fortes paroles il ne nous reste plus qu’à hisser le grand pavois pour aller danser chez le gouverneur ! conclut Adalbert en se levant.
– Pas moi, si vous le permettez ! dit Aldo. Je préfère de beaucoup rester ici.
– Tu nous fais une crise de sauvagerie ou quoi ?
– Non, mais il y aura des gens que je n’ai pas envie de revoir !
– La princesse Shakiar ou la Rinaldi ?
– Les deux !
– Tu as tort. C’est toujours très réussi.
– Je n’en doute pas un instant mais, si vous le permettez, Monsieur Lassalle, j’aimerais mieux passer la soirée sur votre belle terrasse à fumer en regardant le ciel. Des fêtes, j’en ai vu et j’en verrai d’autres, mais ce paysage est trop beau pour ne pas l’emporter sur les mondanités…
Au sourire que lui adressa son hôte, il comprit qu’il venait de gagner une part dans son amitié.
– Ce n’est pas moi qui vous donnerai tort, acquiesça-t-il, et je vous avoue qu’il me plairait davantage de partager votre contemplation. Mais je dois y aller. Si ce qui compte plus ou moins dans Assouan ne va pas lui faire une révérence, Mahmud Pacha est capable de faire un caprice. Si tu veux rester aussi, Adalbert, je ne t’en voudrai pas !
– Ma foi, non ! Une petite sauterie me changera les idées et me fera le plus grand bien. Je vous accompagne…
Le soudain besoin de solitude de son ami n’avait pas convaincu Adalbert. Tandis qu’ils regagnaient leurs quartiers, il ne le lui cacha pas :
– Elles te font peur à ce point-là, ces deux bonnes femmes ?
– Peur, non, mais je n’ai pas envie de les revoir. Et je vais même te dire mieux : si elles pouvaient croire que je suis reparti vers ma lagune, je n’en serais que plus content.
– Comme tu voudras…
Deux heures plus tard, après avoir mis en voiture les deux hommes en grande tenue chamarrée de décorations – surtout Lassalle qui en possédait de nombreux pays tandis qu’Adalbert se contentait de la Légion d’honneur, de la médaille militaire et de la croix de guerre avec palmes –, Aldo, en smoking afin de se comporter selon les règles de la maison, allait prendre possession de la terrasse avec délectation. La table dressée l’y attendait, une paire de photophores allumés encadrant son couvert. Farid, après lui avoir proposé un whisky qu’il refusa, lui servit du « foul », le plat national qu’il avait appris à aimer, une purée mélangée de lentilles, de fèves et d’aubergines à l’huile de sésame accompagnée de jus de citron vert, un poisson inconnu – dont il ne chercha du reste pas à percer l’anonymat ! – servi avec une sauce aux herbes, un pigeon grillé garni de boulettes de sésame et d’un assortiment de légumes. En dessert, des gâteaux au miel et aux amandes dont il ne fit qu’une consommation modérée, l’ensemble arrosé de champagne. Henri Lassalle s’était peut-être converti à l’islam – en réalité il était ismaélien, relevant de l’Aga Khan comme quantité d’autres dans la région –, mais il n’avait jamais renoncé aux productions viticoles de sa chère France. La nuit était tombée, succédant à un incendie de pourpre et d’or peu à peu mué en violet profond puis en bleu indigo, tandis que la lune en son premier quartier argentait les eaux du Nil. Des lumières brillaient dans l’île Éléphantine qui posait sur le fleuve un long jardin sertissant d’admirables ruines de temple et quelques anciennes demeures. Plus haut encore, l’île d’Amoun semblait poser un bouquet de palmiers sur les eaux… Les felouques avaient replié leurs ailes et la ville baignait dans la qualité de silence que compose cette multitude de légers bruits tellement habituels que l’on n’y prête plus attention. On n’entendait même pas l’orchestre de l’hôtel Cataract. En revanche, le bâtiment brillait de toutes ses lumières, battu pour cette fois par le palais du gouverneur éclairé a giorno. De son observatoire, Aldo pouvait distinguer ses illuminations et aussi ses rumeurs portées sur un vague fond musical.
Son dîner achevé, il remercia Farid d’un sourire et alla s’installer dans un vaste fauteuil de rotin où il alluma un cigare dont il savoura, les yeux mi-clos, le parfum suave. Une brise caressante se levait sur la vallée, convoyant les échos plus nets du palais. Qui, soudain, se turent, cependant que s’élevait celui d’une voix admirable, sensiblement affaibli par la distance mais qui n’en prenait que plus de mystère.
La Rinaldi interprétait le grand air d ’Aida et, cette fois, Aldo ferma les yeux afin de mieux se laisser envahir par cet instant de beauté pure. Débarrassée de sa forme terrestre, la voix sublime lui faisait courir des frissons dans le dos et il se félicita d’avoir renoncé à se rendre au palais où le charme n’eût pas été aussi puissant en contemplant une femme dont il savait combien elle pouvait être odieuse et dont la plastique laissait à désirer. Là, elle se trouvait miséricordieusement désincarnée et c’était absolument divin… Le tonnerre d’applaudissements qui salua la fin du morceau roula jusqu’à lui.
Elle enchaîna sur la prière de Tosca, puis l’air de Liu de Turandot qu’Aldo aimait particulièrement et qu’elle dut bisser pour son plus grand bonheur. Emporté par l’enthousiasme, il allait se lever pour applaudir comme il l’eût fait à la Fenice de Venise ou à l’Opéra de Paris, quand le coup l’atteignit à la base du crâne et l’envoya s’étaler sur les dalles, sans connaissance…
Le contact de l’eau froide le ramena en surface. Ses idées étaient brumeuses et il avait mal à la tête, mais il n’en fut pas moins surpris de se retrouver à la même place, dans son fauteuil, tandis que deux visages inquiets, celui d’Adalbert et celui de Lassalle, se penchaient sur lui. L’odeur des sels d’ammoniac que l’on promenait sous son nez le fit éternuer et il repoussa le flacon, préférant de loin l’armagnac qu’une main compatissante lui introduisait dans la bouche. Après la première gorgée, il s’empara du verre et le vida sans aide.
– Qu’est-ce que je fais là ? marmonna-t-il. Quand on assomme quelqu’un c’est pour l’enlever, non ?
– Ou afin de se laisser le champ libre pour une malfaisance, fit le vieux monsieur, pas autrement surpris. J’en ai été victime, un jour, en 1922. C’était à Londres où je m’étais rendu pour…
– Soyez gentil, Henri, vous nous raconterez plus tard. Comment te sens-tu ?
– Vaseux ! Un peu moins avec l’armagnac dont je reprendrais bien quelques gouttes…
– Mais comment donc !
Une seconde ration lui fut adjugée qu’il entreprit de déguster plus sobrement que la première. Parfumé à souhait, l’alcool gascon était délicieux…
– Il y a longtemps que vous me contemplez ? demanda-t-il.
– Nous venons juste d’arriver, répondit Lassalle. Le temps de vous trouver sans connaissance et de vous porter secours…
– La fête est finie ?
– Non, mais après le concert – sublime ! –, nous avons pris le chemin du retour pour vous trouver par terre. Savez-vous à quelle heure on vous a frappé ?
– L’heure exacte, non ! La Rinaldi venait de bisser l’air de Liu de Turandot quand j’ai été envoyé au tapis par un individu qui n’y a pas été de main morte. Je dois avoir une bosse grosse comme un œuf d’autruche, ajouta-t-il en se tâtant l’occiput avec précaution.
– Je vous crois volontiers, fit Lassalle en consultant une petite montre de gousset plate. Cela fait trois bons quarts d’heure. Nous avons quitté le palais à peu près à ce moment-là. J’ai jugé plus prudent d’emmener Adalbert qui venait de remarquer dans l’assistance quelqu’un qui, apparemment, a une dette envers lui et, comme il avait l’air de s’échauffer parce qu’il était coincé par la foule, j’ai préféré l’en extirper…
– Ne me dites pas que c’était encore Freddy Duckworth ?
– Je l’ignore, mais comme je connais Adalbert un brin soupe au lait… Je vous signale qu’en rentrant nous avons trouvé Farid ligoté et bâillonné en compagnie de Béchir le cuisinier. Les autres domestiques s’étaient retirés et n’ont rien dû voir…
– Vous aviez raison, dit Adalbert qui revenait après avoir été faire un tour dans leur pavillon. Ta chambre et la mienne semblent avoir reçu la visite d’un typhon.
– On est donc venu chercher quelque chose. Mais quoi ?
– Aucune idée ! mentit effrontément Adalbert. Tu veux venir voir ?
– Laisse-le se remettre ! Après un coup pareil, il ne se sent peut-être pas les jambes très solides. Je vais envoyer chercher le médecin.
– Merci, mais je pense que c’est inutile, fit Aldo en se remettant debout.
Il y parvint plus facilement qu’il ne le craignait et, si la tête lui tourna, ce ne fut que passager.
Henri tint à lui offrir son bras et, précédés d’Adalbert, ils gagnèrent le pavillon des invités dont le rez-de-chaussée offrait en effet un paysage d’apocalypse. Tout y avait été retourné, visité. Les vêtements s’entassaient à terre. On avait même coupé les doublures des valises pour mieux les inventorier. Ce qui laissa M. Lassalle rêveur :
– Que peut-on bien chercher dans la doublure d’une valise ?…
– Un document, une photo, n’importe quoi de plat, répondit Adalbert. On voit que, tout diplomate que vous étiez, vous n’avez jamais fréquenté le monde louche des espions et autres agents secrets !
– Parce que toi, tu l’as fréquenté ?
– Plus ou moins. En attendant, il faut se mettre à l’ouvrage. On ne peut pas dormir dans ce chaos.
– Farid est en train de vous préparer des chambres au-dessus. On va se contenter de fermer à clef et on rangera demain matin, conclut Henri Lassalle. Pendant que je porterai plainte au poste de police. À cette heure il ne doit pas y avoir un chat.
On ramassa pyjamas, pantoufles, robes de chambre et objets de toilette, et on grimpa à l’étage où l’ameublement se présentait de façon à peu près identique. Seules les couleurs différaient.
– Tu me raconteras ta soirée demain, dit Aldo au seuil de la sienne. Pour l’instant, il me suffira d’un lit et d’un tube d’aspirine !
Ayant accompli ce programme, il s’endormit comme une souche, mais la nuit fut moins longue qu’il n’était en droit de l’espérer. Il n’était pas sept heures quand un vacarme qui lui parut soutenu par des imprécations le jeta à bas de son lit, puis dans sa robe de chambre, puis dans l’escalier. Au rez-de-chaussée, un quarteron de policiers en uniforme kaki et tarbouch rouge envahissaient les chambres dévastées, tandis que leur chef parlementait sur le mode agressif avec Henri Lassalle, visiblement hors de lui :
– Une intrusion inqualifiable ! En dehors du fait que c’est le monde à l’envers. C’est ma maison qui, dans la nuit, a été malmenée pendant que l’on assommait l’un de mes hôtes. Aussi je vois mal ce que vous venez faire ?
– Une perquisition, Sir ! Nous avons reçu une plainte un peu avant six heures !
– Qui l’a déposée ?
– Je l’ignore mais elle existe. Aussi, laissez-nous accomplir notre travail !
– Que cherchez-vous ?
– On vous le dira quand on l’aura trouvé !
– Alors un conseil : commencez par sortir tous les meubles sur la terrasse, sinon vous ne viendrez jamais à bout du bazar que les visiteurs ont laissé cette nuit dans ces chambres. Ce qui aura au moins l’avantage de nous permettre de faire le ménage après votre passage. Quant à moi, je prends mon petit déjeuner et je vais chez le gouverneur dire ce que je pense de cet envahissement intempestif. Ah, Messieurs ! s’exclama-t-il en voyant paraître ses invités. Passons à table et laissons ces gens se livrer à leur vilaine besogne. Comment va votre tête, Morosini ?
– Mieux, merci ! Mais que cherchent-ils ?
– Du vent, peut-être ? Nous verrons bien s’ils le trouvent.
Sans autre commentaire, Aldo et Adalbert échangèrent un regard tandis que la table, au préalable servie sur la terrasse, était rapportée sous la colonnade. Trois ou quatre ans plus tôt, aux Indes, ils avaient subi le même scénario : une chambre mise à sac, mais pas pour y prendre quelque chose. Tout au contraire : pour y apporter un objet dont ils se doutaient un peu de ce qu’il pouvait être.
Et, en effet, ils en étaient à leur troisième tasse de café et, pour Adalbert, à sa cinquième brioche, quand l’officier reparut, l’air plus rogue encore qu’à son arrivée :
– Sir, dit-il s’adressant intentionnellement à M. Lassalle, nous avons trouvé ce que nous cherchions et j’ai le regret de vous apprendre que vos deux compagnons vont devoir me suivre.
Aldo et Adalbert étaient déjà debout, réclamant d’une même voix le temps de se changer, ce qui leur fut accordé, mais sous la surveillance d’un homme armé pour chacun, ce qui ne leur permit pas d’échanger le moindre mot. Leur hôte, lui, avait disparu dans les profondeurs de la maison en réclamant sa voiture à grands cris, après avoir averti le policier qu’il entendait se charger personnellement du transport de ses amis qu’il n’était pas question de promener à travers la ville encadrés de flics et, pendant qu’on y était, menottés. En raison de sa notoriété… et de ses relations, des ordres avaient été donnés pour qu’on le ménageât au maximum.
Une demi-heure plus tard, la confortable Delage du Français, conduite par son chauffeur, déposait ses passagers devant le Police Office d’Assouan. Pas autrement inquiet, Aldo se demandait seulement quel genre de policier il allait affronter. Depuis qu’avec Adalbert il avait entrepris la traque de joyaux aussi augustes que maléfiques, il en avait rencontré de tout acabit, depuis un Turc obtus, un taureau espagnol atrabilaire, un Versaillais qui, l’ayant pris en grippe dès le départ, s’obstinait à voir en lui un émule de Casanova pervers, jusqu’aux représentants les plus éminents de la profession : le chef de la Police métropolitaine de New York Phil Anderson, le commissaire divisionnaire Langlois de la Sûreté et le Superintendant Gordon Warren, de Scotland Yard. Les deux derniers étant d’ailleurs devenus des amis. La référence à l’Anglais, surtout, pouvait se révéler sans prix dans un pays où la Grande-Bretagne faisait ce qu’elle voulait.
Avec Abdul Aziz Keitoun, chef de la police d’Assouan, il allait découvrir un nouveau style, si l’on peut dire. Aussi gras qu’un sumotori japonais, il entretenait sa circonférence, déjà difficilement contenue par l’uniforme, en croquant des pistaches dont il avait un plein saladier sur le coin du vaste bureau veuf de tout papier et dont c’était le seul ornement, mis à part un sous-main noir, un stylo, un téléphone et le bout du tuyau d’un narghilé posé sur une petite fourche. De sa main libre, il tenait un chapelet d’ambre. À l’entrée de son subordonné et de ceux qu’il ramenait, il cessa de mâchouiller et entrouvrit des yeux qu’il tenait jusque-là mi-clos, se contentant d’écouter en opinant de temps en temps du chef le rapport volubile de l’officier. Lequel rapport s’acheva en un geste triomphant posant les perles de Saladin sur le sous-main. Keitoun y porta aussitôt celle réservée aux pistaches :
– Beau travail ! apprécia-t-il avant de s’adresser aux prétendus coupables. Qu’avez-vous à dire, Messieurs ? Je crois que la cause est entendue.
Il parlait un anglais surprenant, soyeux, aux intonations chantantes, auprès duquel celui d’Henri Lassalle parut semé de cailloux. Il est vrai qu’il était en colère :
– Ah, vous trouvez ? Votre sous-fifre a seulement oublié de vous signaler, capitaine, qu’il a effectué une perquisition dans des chambres bouleversées de fond en comble par des visiteurs nocturnes qui les ont mises à sac après avoir assommé un de mes amis.
– Qu’est-ce qu’il faisait là ? N’étiez-vous pas à la fête de Sa Hautesse le gouverneur ? émit-il avec plus de majesté que de logique.
– J’y étais, en effet, et M. Vidal-Pellicorne, l’archéologue bien connu, m’accompagnait, mais le prince Morosini (et il appuya lourdement sur le titre) était fatigué et a préféré ne pas s’y rendre. Il se tenait sur la terrasse où il avait dîné et profitait de la douceur de la nuit, quand il a été sauvagement agressé, assommé pour être plus exact, et n’a repris conscience qu’à notre retour.
– Vers quelle heure, ce retour ?
– Une heure et demie du matin environ.
– Pourquoi si tôt ? La fête s’est achevée vers quatre heures.
– Parce que, le concert terminé, nous ne voyions plus l’intérêt de rester. À mon âge, je ne danse plus…
– Et moi, j’avais sommeil ! renchérit Adalbert. Mais en trouvant mon ami Morosini inanimé, l’envie m’en est passée. C’est heureux d’ailleurs, parce que ma chambre comme la sienne étaient inhabitables.
– Vous ne vous êtes pas couché, alors ?
– Si. Dans une autre. Il y en a plusieurs chez M. Lassalle.
– Bien sûr, bien sûr ! Ainsi vos chambres avaient été… fouillées sans précaution ?
– C’est le moins qu’on puisse dire. Qu’une tornade soit passée dessus serait plus approprié…
– Alors comment expliquez-vous cette babiole ? demanda le gros homme en accrochant le collier au bout de deux doigts. En général, quand on fouille un endroit, c’est pour y trouver quelque chose ? Non ?
– Ou pour y déposer quelque chose avec l’assurance que la police – qu’il est normal d’alerter en pareil cas – ne manquera pas de le trouver, intervint Aldo que ce dialogue commençait à énerver passablement.
– Pourtant vous ne nous avez pas appelés… alors qu’au même moment une plainte était déposée contre vous pour vol de ce collier.
– Déposée par qui ?
– La pr… Ça ne vous vous regarde pas !
– Ah non ? Alors je vais vous le dire : la princesse Shakiar qui m’a fait venir de chez moi – vous savez, ou vous ne savez pas, que je suis expert en joyaux anciens ? – dans l’intention de me vendre ce collier…
Ce disant, Aldo fixait le bijou et, d’un geste brusque, il le retira des mains de Keitoun pour le voir de plus près :
– Pas celui-là, en tout cas, car je peux vous certifier que c’est un faux !
– Un faux ? Vous dites n’importe quoi !
– Oh, que non ! Je vous répète que je suis expert et je suppose que, dans cette ville, il existe au moins un bijoutier capable de distinguer une copie d’un original par ailleurs célèbre puisqu’il s’agit des perles de l’illustre Saladin !
– La princesse vous aurait fait venir pour vous vendre une imitation ?
– Le collier que j’ai eu entre les mains n’en était pas une. C’est pourquoi j’ai refusé de l’acheter ou de me charger de lui trouver un acquéreur fortuné.
– Pourquoi, puisque c’est votre métier ?
– Mais parce que je suis honnête, capitaine, et que ces perles sont universellement connues pour appartenir depuis des siècles à la Couronne égyptienne et que, sans l’aval de Sa Majesté le roi Fouad, il m’était impossible de les faire sortir d’Égypte. Or, quand j’ai demandé à la princesse de m’obtenir cet aval, elle n’a pas accepté. Et comme je m’en tenais à ma position, elle m’a proposé quelques jours de réflexion afin de voir comment elle pourrait s’arranger. J’ai même dû décliner son invitation à déjeuner parce que je quittais Le Caire pour me rendre à Louqsor.
– Qu’est-ce que vous alliez faire à Louqsor ?
Aldo prit une profonde respiration pour juguler l’exaspération qu’il sentait venir. Il fallait absolument rester au moins courtois :
– Rejoindre mon ami Vidal-Pellicorne. C’est la première fois que je viens dans ce beau pays et il m’a proposé de me guider pour visiter les sites les plus importants. Aller au Caire et en repartir sans avoir rien vu serait plus que dommage, non ?
– C’est un peu facile, comme défense ?
– Défense contre quoi ? s’insurgea Lassalle. D’abord l’accusation de vol ne tient pas dans de telles circonstances – un avocat vous le dirait ! –, et venant de la princesse Shakiar, c’est tout bonnement délirant. Cette femme est folle !
– Prenez garde à vos paroles ! grogna Keitoun. Elle appartient à la famille royale et…
– … et le prince Morosini au Gotha européen. Voulez-vous que je vous le fasse dire par l’ambassadeur de France ? Je le connais personnellement…
– … ou mieux encore, renchérit Adalbert, par le Superintendant Warren de Scotland Yard qui est de nos amis ? Demandez-lui donc ce qu’il pense de votre petite histoire…
Cette fois, le coup porta. D’autant plus qu’à cet instant le colonel Sargent, botté et un stick sous le bras, effectuait une entrée d’habitué. Or, il avait entendu la réplique d’Adalbert :
– Et moi, je le connais encore mieux : c’est mon beau-frère. Ravi de vous revoir, Messieurs ! continua-t-il en tendant une main cordiale à chacun des deux hommes. Quoique le lieu ne me paraisse guère adéquat. Est-il indiscret de vous demander la raison de votre présence ?
– On nous a arrêtés sous l’inculpation du vol de ce bijou, répondit Adalbert en désignant le collier qui décorait à nouveau le sous-main et dont le colonel s’empara.
– C’est idiot ! Pourquoi auriez-vous volé un faux ? Il se trouve que je m’y connais un brin, expliqua-t-il avec un bon sourire à l’adresse de l’Égyptien qui, ne sachant trop quelle contenance prendre après l’avoir salué, avait abandonné ses pistaches au profit du narghilé qu’il tétait d’un air absent dont il espérait qu’il lui donnerait l’apparence d’une profonde réflexion.
Sargent revint à la charge :
– Qu’en dites-vous, capitaine ?
– Rien. Je suis perplexe, admit-il enfin. À moins que ces Messieurs n’aient gardé l’original et laissé traîner celui-ci ?
Adalbert enfourcha son destrier de bataille :
– Le laisser traîner dans le capharnaüm infernal que l’on a mis dans nos chambres après avoir proprement assommé Morosini prenant le frais sur la terrasse ? Nous nageons en plein délire !
– Et je ne crois pas, reprit Henri Lassalle, que notre ambassadeur apprécierait une accusation portée contre des hommes de la qualité de ces Messieurs. M. Vidal-Pellicorne est membre de l’Institut et correspondant de plusieurs universités étrangères. Quant au prince Morosini, il fait autorité dans le monde de la haute joaillerie, sans compter la majorité des familles royales d’Europe. Alors que faisons-nous ? Vous les enfermez, ou vous rendez ces Messieurs à la liberté, après avoir toutefois enregistré ma plainte pour les dommages causés à mon mobilier ?
Keitoun leva sur lui un regard de poisson mort :
– Vous voulez porter plainte, vous aussi ? gémit-il.
– Cette question ! Bien sûr ! Vous ne croyez pas que je vais en rester là ?
– Mais contre qui ?
– Les voleurs du collier, évidemment, mais comme vous ne les connaissez pas et moi non plus, disons contre inconnu ?
– Et à ce propos, fit le colonel, je venais me plaindre, moi aussi. On m’a volé mon cheval – enfin celui du club ! – pendant que je buvais un café chez Ben Saïd. Celui de l’hôtel est infâme. Je les soupçonne de le faire préparer par un Anglais !
Accablé sous le poids d’un destin aussi cruel, l’énorme capitaine parut se tasser sur lui-même. Aldo en profita :
– Si cela ne vous contrarie pas, je voudrais remettre moi-même ce collier à sa propriétaire. Ce qui me permettrait de régler, une fois pour toutes, mes comptes avec elle. À condition, s’il se peut, que vous me laissiez partir ?
La réponse fut aussi brève que succincte. Abdul Aziz Keitoun prit l’objet, le lui tendit, puis fit de la main un geste expressif lui conseillant d’avoir à quitter les lieux. Il s’abstint de lui souhaiter d’aller au diable mais le cœur y était. Sur sa tête, le gland noir du tarbouch pendait comme un drapeau en berne.
Abandonnant le colonel et Lassalle à leur paperasserie, Aldo et Adalbert partirent à pied en direction du Cataract. Ce n’était pas loin ; le temps était radieux, le Nil bleu comme un saphir liquide, et la promenade était charmante. S’il n’y avait eu cette irritante histoire de perles, Morosini l’aurait appréciée pleinement, mais il avait hâte d’en être débarrassé.
Ils trouvèrent le palace égyptien en ébullition. La fête chez le gouverneur étant révolue, ceux qui n’étaient venus que pour elle s’en allaient reprendre le bateau ou le train pour Le Caire. D’autres se préparaient à embarquer après un court trajet en voiture au-delà de la première cataracte et du barrage (7) pour remonter jusqu’à Abou-Simbel, Ouadi-Halfa et Khartoum. Quelques personnes enfin, débarquées de bateau du matin, arrivaient escortées d’une file de serviteurs chargés de leurs bagages.
Le portier accueillit les deux hommes avec un sourire courtois :








