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L'Anneau d'Atlantide
  • Текст добавлен: 26 сентября 2016, 13:57

Текст книги "L'Anneau d'Atlantide"


Автор книги: Жюльетта Бенцони



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« Ben voyons ! pensa Aldo, pour avoir amené Keitoun à composition sur la seule présentation d’une carte, il faut que tu aies atteint un fichu degré dans la hiérarchie de la taupinière britannique ! »

Une fois rentrés à l’hôtel et tandis qu’il buvait un dernier verre dans la chambre d’Adalbert, Aldo développa son impression :

– Je me demande si ce n’est pas principalement à Warren qu’il rend de menus services. Par exemple pour s’attacher au parcours de la croix d’orichalque volée au British Museum ?

– Tu pourrais avoir raison. Les « barbouzes » n’ont pas souvent l’air de ce qu’elles sont, approuva Adalbert auquel il arrivait parfois de rendre de discrets services à son pays, ce qui lui permettait d’arrondir encore plus confortablement les contours d’une bourse qui n’avait jamais connu la disette et qui n’en avait guère besoin. En tout cas, on lui doit une fière chandelle. Le gros Keitoun était prêt à nous envoyer finir la nuit sur la paille humide des cachots. Et maintenant, que décide-t-on ?

Aldo considéra sa montre :

– Que dirais-tu de dormir ? Ou de faire semblant ? On a eu notre content d’émotions pour la soirée et demain il va falloir répondre encore aux questions idiotes de ce sac de pistaches.

– Tu peux toujours essayer, moi je crois que je ne pourrai fermer l’œil. Pas après ce à quoi j’ai assisté ce soir. Cette horde de démons surgis de la nuit, ce pauvre type et son serviteur abattus pratiquement sous mes yeux sans que j’y puisse quoi que ce soit… sans compter Salima enlevée, et par qui ?

– Par qui ? Tu es devenu fichtrement naïf tout à coup ! Mais par Assouari, mon vieux ! Le tendre fiancé qu’elle voulait fuir. Ce que je voudrais savoir, c’est pourquoi elle ne s’est pas réveillée plus tôt ?

– Pour gagner du temps, je suppose. Elle accepté les fiançailles dans l’espoir de protéger celui qu’elle aime et aujourd’hui il s’est produit quelque chose qui a précipité sa décision. Elle s’est affolée… et voilà le résultat ! Quant à moi, je sais…

– Inutile de me faire un dessin : j’ai compris. On va s’arranger pour la sortir de ce guêpier !

– Pourquoi « on » ? Cette histoire ne te concerne pas : uniquement Salima et moi. Si je veux risquer ma vie pour elle, tu n’as aucune raison de m’imiter. Pense à ta femme et à tes enfants…

– Encore un mot du même style et tu prends mon poing dans la gueule ! coupa Aldo, furieux. Elle a commencé chez qui, cette histoire ? Chez moi, non ? À qui El-Kouari a-t-il confié l’Anneau ? À moi encore. Il était donc naturel que je m’en mêle et je ne vois pas pourquoi je ne continuerais pas ?

– Ne te fâche pas ! Ce n’est pas d’hier que je sais quel ami tu es mais, en l’occurrence, Assouari ignore sûrement le rôle que tu as joué le soir de sa fichue fête…

– Ah oui ? Alors dis-moi un peu pourquoi j’ai reçu, avant-hier matin, la veste de mon habit et mes chaussures avec quelques lignes disant que, étant donné la qualité de ces vêtements, il serait infiniment dommage de les perdre. On ajoutait même des vœux pour que je n’aie pas attrapé froid en allant prendre un bain de minuit dans le Nil. Ce qui veut dire que, non seulement il connaît mes faits et gestes par le menu, mais, en plus, il se fout de moi ! Je te laisse tirer tout seul la conclusion qui s’impose.

Il se dirigea vers la porte, suivi par le regard redevenu ironique d’Adalbert :

– Quo  vadis, Domine (16)  ?

Aldo haussa des épaules agacées :

– Ayant été nul en latin, je te répondrai en bon français : voir Tante Amélie ! Elle ignore ce qu’il vient de se passer parce qu’elle et Plan-Crépin ont été invitées à dîner chez la romancière anglaise. Il y a une chance qu’à cette heure-ci elles soient rentrées. Ça va sûrement les intéresser.

– Ou leur couper la digestion. Allons-y !

Les deux femmes venaient en effet de rentrer. Assises dans le petit salon qui séparait leurs chambres, elles commentaient la soirée et s’apprêtaient à boire le verre de champagne qui avait manqué au menu quand Aldo, après avoir frappé, passa la tête dans l’entrebâillement de la porte :

– On peut vous déranger ? Je vous ramène un revenant, dit-il en s’écartant pour laisser le passage à Adalbert.

Lequel fut accueilli, naturellement, avec le plaisir auquel il pouvait s’attendre. Marie-Angéline en eut les larmes aux yeux. Cependant, si elle embrassa l’arrivant, Mme de Sommières émit une certaine réserve :

– Vous pensez bien que je suis enchantée de vous revoir, Adalbert, mais mon neveu n’a-t-il pas précisé, en nous annonçant votre récupération, que vous deviez rester caché ? Que s’est-il passé ?

– On ne peut rien vous dissimuler longtemps, n’est-ce pas, Tante Amélie ? soupira Aldo en acceptant la coupe que lui offrait Plan-Crépin. Il s’est déroulé un drame : pendant qu’El-Kholti dînait avec Adal, Salima est arrivée en trombe, suppliant le garçon de partir sur-le-champ avec elle…

Et il raconta les tragiques événements de la nuit :

– Et voilà ! Le jeune Karim et son serviteur sont peut-être morts à l’heure qu’il est. On passera à l’hôpital avant d’aller à la police dans la matinée. Quant à Salima, elle est plus que jamais au pouvoir de l’homme qui, très certainement, a fait assassiner son grand-père !

– N’aurait-il pas été plus facile pour elle de commencer par refuser de se fiancer avec lui ? fit dédaigneusement Marie-Angéline.

– Assouari la menaçait de tuer Karim si elle n’acceptait pas… Non seulement il prétend l’aimer, ce que j’admets volontiers, mais en outre, elle fait partie du plan qu’il a conçu pour récupérer la tombe de la Reine Inconnue dont il guigne les richesses… supposées ! Puisqu’on se perd en conjectures.

– Ce que je comprends mal dans cette intrigue, c’est le rôle de la princesse Shakiar ? dit la marquise. Curieuse bonté que de presser cette malheureuse de profiter d’une absence de Barbe-Bleue pour prendre la poudre d’escampette avec son amoureux ! Elle aurait voulu la perdre qu’elle n’aurait pas fait mieux !

– Ce qui démontre que c’est la pire des garces ! grogna Adalbert. Mais ça, on le savait déjà !

– C’est bizarre ! Moi, elle ne m’a jamais donné cette impression ?

Trois paires d’yeux se braquèrent sur elle :

– Nous la connaissons ? lâcha Marie-Angéline. Première nouvelle !

– Connaître, c’est beaucoup dire. Il m’est arrivé de la rencontrer au cours d’un voyage que je faisais avec une amie. C’était avant vous, Plan-Crépin, et elle était reine à cette époque. Toquée de bijoux, de fêtes, ça oui ! Mais plutôt généreuse et, à tout prendre, assez sympathique. Pas très futée, je vous l’accorde !

– Et vous ne nous le dites que maintenant ? protesta Aldo. Pourquoi avoir fait comme si de rien n’était quand je vous ai raconté son comportement envers moi ?

– Parce que cela me semblait sans importance. Et puis nous n’avons pas noué des liens d’amitié. Enfin, si vous voulez tout savoir, je voulais me donner le temps d’étudier le sujet. Vous avez à y redire ?

– Et où en sommes-nous ? lança Marie-Angéline à la limite de l’insolence. Voilà une femme qui…

– Cela suffit, Plan-Crépin. Vous n’êtes pas assermentée, que je sache, par un tribunal chargé de me juger et je vous conseille de vous tenir tranquille !

– Aucun de nous ne pense une chose pareille, Tante Amélie. Admettez seulement que nous soyons surpris ?

– J’avoue que sa conduite envers toi m’a donné à réfléchir. Cela est si éloigné de la femme d’autrefois ! Ou alors il faut en venir à conclure qu’elle a beaucoup changé. Sans doute sous l’influence de son frère. Lui, je ne l’ai jamais rencontré et il me fait l’effet d’être un de ces seigneurs forbans comme le Moyen Âge en a tellement vu fleurir…

– Et les femmes d’Orient sont le plus souvent soumises aux hommes de leur famille, soupira Adalbert. Shakiar n’est plus reine : elle doit obéissance à son chef de clan…

– … jusqu’à accepter de tendre un piège aussi ignoble à une innocente ? Cela me paraît énorme. Si les espérances d’Assouan concernant la tombe sont à ce point précises, Shakiar devrait au contraire pousser à ce mariage dont elle ne peut que profiter.

– À moins qu’il ne lui fasse courir le risque d’être évincée ? suggéra Marie-Angéline. Cette Salima est extrêmement jolie pour ce que j’en sais…

– Et plus encore que vous n’imaginez, soupira Adalbert avec mélancolie.

– Après le mariage, elle aura donc droit à la première place, alors que la sœur vieillissante sera reléguée à la seconde… si ce n’est à un rang plus obscur. Qui peut le dire avec un homme tel que celui-là ? Tante Amélie, nous savons tous que vous êtes la bonté même…

– Et moi qui croyais avoir la dent dure !

– Sans aucun doute, mais là c’est l’esprit qui prédomine et pas le cœur. Tout dépend du sens dans lequel ils évoluent, voilà tout !

– N’oubliez pas ce que cette femme a dit à Aldo, reprit Adalbert. Elle a de gros, très gros besoins d’argent !

Mme de Sommières se leva, regarda chacun de ses trois interlocuteurs tour à tour et, finalement, soupira :

– Bien ! La cause est entendue et je vous donne le bonsoir, Messieurs. Plan-Crépin, venez me lire un morceau du bouquin de Mme Agatha Christie. Ses personnages sont assez tordus, mais tellement moins que ceux d’ici que cela me rafraîchira !

Suivie de sa lectrice, elle gagna sa chambre. Le regard perplexe d’Aldo l’accompagna et demeura fixé sur le vantail quand les deux femmes eurent disparu. Suffisamment longtemps pour qu’Adalbert s’en étonne :

– Qu’est-ce qu’elle t’a fait, cette porte ? Une main mystérieuse y aurait-elle écrit le fameux  Mane, Thecel, Phares, comme sur le mur du palais de Babylone quand Cyrus y fit son entrée ?

Aldo tressaillit, s’ébroua comme au sortir d’un rêve et passa une main sur ses yeux :

– C’est un peu ça mais ne me demande pas pourquoi. Je n’en sais fichtre rien, sinon que Tante Amélie est bizarre tout à coup. Que peut-elle mijoter ?…

Il eût été plus inquiet encore s’il avait pu le deviner…

Le lendemain matin, Mme de Sommières expédia Plan-Crépin faire des emplettes dans Sharia-as-Souk, la merveilleuse rue marchande d’Assouan où elle ne manquerait pas de s’attarder pour admirer les couleurs et respirer les odeurs d’épices, s’installa devant le petit secrétaire du salon avec son écritoire de voyage, y prit une feuille de vélin azuré à ses armes, une enveloppe assortie, son stylo, et rédigea de sa grande écriture élégante une lettre qu’elle relut soigneusement avant de la signer, passa le buvard dessus, la glissa dans l’enveloppe et, en dépit de sa répugnance pour cet outil, décrocha le téléphone intérieur et appela le réceptionniste pour le prier de monter chez elle.

Quand il fut là, elle lui remit sa lettre en lui demandant de bien vouloir la faire porter d’urgence à l’adresse indiquée et de stipuler qu’elle souhaiterait avoir une réponse en retour. Cela fait, elle alla s’installer sur le large balcon fleuri pour regarder couler le Nil. Elle avait ramassé un livre qu’elle n’ouvrit pas, l’esprit trop occupé par ce qu’elle venait de faire pour concentrer son attention sur le texte imprimé. D’ailleurs ses yeux se fatiguaient vite et l’assistance de Marie-Angéline lui était souvent plus qu’utile. Mais elle aimait tenir entre ses mains le maroquin de la reliure et respirer l’odeur légère qu’il dégageait.

Elle ne pouvait éviter une certaine anxiété, consciente de s’engager dans une partie délicate dont le résultat pouvait se révéler désastreux si ses calculs étaient erronés. De toute façon, Aldo serait probablement furieux quelle qu’en soit l’issue, mais elle ne détestait pas vivre un peu dangereusement et humer de temps à autre ce parfum d’aventure si cher à l’équipe hors norme qu’il lui avait été donné de voir à maintes reprises s’agiter sous ses yeux pour son plus grand plaisir et ses pires angoisses.

Une heure plus tard, elle avait sa réponse.

Pendant ce temps, le tandem Morosini Vidal-Pellicorne se rendait au Police Office. Le colonel Sargent les accompagnait, présence non négligeable pour leur tranquillité d’esprit. On les introduisit dans le bureau où trois chaises s’alignaient face au capitaine. L’atmosphère était un rien solennelle en dépit du narghilé et d’une nouvelle provision de pistaches. Abdul Aziz Keitoun fit l’effort de soulever sa pesante personne pour les accueillir et leur désigner les sièges préparés à leur intention :

– Vous êtes exacts, Messieurs, apprécia-t-il, et je vous en remercie. De mon côté, j’ai donné des ordres pour que l’on ne nous dérange pas. J’ai en effet besoin de silence pour vous écouter raconter « dans le détail » ce qui s’est passé hier soir chez Karim El-Kholti, ajouta-t-il en dardant son regard noir sur Adalbert.

– Il me semblait vous avoir tout dit, capitaine, mais on peut avoir omis involontairement un fait.

– C’est justement ça que je veux entendre. Alors, dites-moi d’abord pour quelle raison vous vous trouviez sur les lieux du crime ?

Adalbert retint à temps un soupir agacé :

– Je séjournais chez lui depuis trois jours. Ainsi que vous l’avez remarqué vous-même, j’avais été enlevé et retenu prisonnier sur une dahabieh ancrée près de la pointe nord de l’île Éléphantine.

– Enlevé par qui ?

– C’est ce que j’ignore et ignorerai probablement toujours, à moins que l’on ne vous ait éclairé à ce sujet. J’étais convenablement traité et surveillé par deux gardiens qui se relayaient mais, ce soir-là, la réception donnée par le prince Assouari à l’occasion de ses fiançailles leur ayant sans doute soufflé l’idée d’aller se distraire, ils m’ont laissé seul, ligoté et bâillonné bien entendu. C’est là que m’ont trouvé M. El-Kholti et le prince Morosini ici présent…

– Et comment étaient-ils là ? Ils passaient, comme par hasard ? Ou alors, saisis par l’envie de visiter le bateau, ils n’avaient pas hésité à se jeter à l’eau pour aller y boire un verre ?

– Cette fois, c’est à moi de raconter, si vous le permettez ! coupa Aldo. J’assistais à cette soirée donnée dans l’île par M. Assouari quand M. El-Kholti, qui lui n’avait pas été pas convié et pour cause, a créé un esclandre en tentant d’entraîner Mlle Hayoun qu’il considérait comme sa fiancée. Il a été aussitôt emporté hors du palais par deux des serviteurs et j’ai voulu voir comment ils le traiteraient. Bien m’en a pris : au lieu de le reconduire au bac, ils l’ont trimballé à la pointe de l’île et balancé à l’eau sans la moindre hésitation. Or M. El-Kholti, souffrant d’une blessure au bras advenue dans je ne sais quelles circonstances, était dans la quasi-impossibilité de nager et a appelé à l’aide. Il m’est apparu normal de lui porter secours et j’ai réussi à le hisser sur le bateau où il n’y avait personne… sauf M. Vidal-Pellicorne retenu prisonnier dans une cabine. Nous l’avons délivré et M. El-Kholti lui a offert l’hospitalité.

– Pourquoi ne l’avoir pas ramené tout bêtement à l’hôtel… ou chez M. Lassalle ?

– Justement parce que nous ignorions de qui il était l’invité involontaire et qu’en attendant d’en savoir plus, nous avons pensé qu’il était préférable de le tenir caché pendant quelques jours au moins.

Plusieurs pistaches disparurent :

– Hum ! mâchonna Keitoun. Difficile à gober, votre histoire !

– Je n’en ai pas de rechange à vous offrir.

– En revanche, reprit Adalbert qui commençait à entrer en ébullition, nous aimerions savoir ce qu’est devenue Mlle Hayoun ? Car enfin, il ne faut pas oublier qu’après avoir poignardé Karim El-Kholti et son serviteur, ces sauvages l’ont emportée, en dépit de ses cris et de ses protestations. Avez-vous retrouvé ces misérables ?

– Pas encore. L’enquête n’en est qu’à ses débuts.

– Et peut-on savoir de quel côté vous la dirigez ? intervint le colonel. Il conviendrait peut-être de poser quelques questions au prince Assouari ? En tant que fiancé de cette jeune fille, il pourrait ne pas apprécier qu’elle profite de son absence – réelle ou pas ! – pour se précipiter chez M. El-Kholti en le suppliant de s’enfuir avec elle ?

La réponse ne se fit pas attendre, traduisant clairement un certain soulagement :

– Vous venez de le dire vous-même, colonel. Il est absent. Difficile dans ces conditions de l’interroger ! Il faut attendre qu’il revienne…

– Il a pu, avant de partir, donner ordre que l’on surveille sa fiancée. La princesse Shakiar, sa sœur, ne vous a rien dit à ce sujet ?

– Il n’eût pas été convenable que je me rende chez elle dès ce matin, voyons ! N’oubliez pas qu’elle a été notre reine ? Cela oblige ! conclut-il en se rengorgeant. De toute façon, que pourrait-elle me dire ? Que son frère n’est pas à Assouan et qu’elle ignore tout de ses faits et gestes ? Les hommes d’ici n’ont pas pour habitude de tenir les femmes informées de ce qu’ils font ! Cependant, soyez certain que je la verrai… ! Si elle consent à me recevoir !

À cet instant, on frappa à la porte et un planton entra, porteur d’un message dont son chef prit connaissance :

– Je regrette de vous annoncer, Messieurs, que le jeune El-Kholti vient de décéder !

Le mot terrible apporta son poids de silence. Ce fut Aldo qui le brisa :

– C’est affreux… ! murmura-t-il.

– Et Béchir, son serviteur ? demanda Adalbert d’une voix dont il ne put maîtriser l’altération.

Le capitaine tourna vers lui des yeux opaques :

– On me dit seulement qu’il n’a pas encore repris connaissance. Vous devriez prier pour qu’il la retrouve, puisque c’est le seul qui puisse confirmer votre version des faits !

La menace était sous-jacente. L’archéologue prit feu :

– Ce qui signifie que c’est sur mon dos que retomba ce carnage s’il ne se réveille pas ?

– Hé !

– C’est insensé ! Mais enfin, réfléchissez ! En admettant que je sois coupable, où sont les armes dont je me suis servi ? Et comment ai-je pu, à moi seul, tuer deux hommes dont celui qui était mon hôte et avec lequel j’étais en train de dîner…

– Laissez-moi finir, s’interposa le colonel. En dehors de ce Béchir, il reste un témoin que vous omettez, capitaine ?

– Lequel ?

– Mlle Hayoun, évidemment ! Retrouvez-la !

– Ça ne devrait pas être trop difficile ! ricana le gros policier. Si elle n’est pas au château du Fleuve, elle est au palais d’Éléphantine… car voyez-vous, je suis persuadé qu’elle n’est jamais venue chez El-Kholti et que cette fable d’enlèvement est sortie tout droit de l’imagination de cet homme !

Aldo eut juste le temps d’empoigner son ami pour le retenir au bord d’un geste irréparable, bien que, personnellement, il s’en fût volontiers chargé s’il n’avait écouté que son impulsion. La bêtise de ce poussah atteignait des sommets himalayens… à moins qu’en s’entêtant à vouloir faire d’Adalbert un bouc émissaire il n’obéît à une influence occulte ? Et pourquoi pas celle des Assouari, cette famille princière implantée à Éléphantine depuis la nuit des temps ? S’il en était ainsi, et quelle que soit l’influence plus ou moins officieuse du colonel, il pourrait bien se retrouver impuissant. Ce n’était un secret pour personne que nombre d’Égyptiens supportaient mal l’emprise de l’Angleterre…

Au regard qu’il échangea avec Sargent, il comprit qu’il devait en penser tout autant. Aussi préféra-t-il le laisser se charger de la réponse. Ce qu’il fit d’une voix lénifiante. Encore que…

– Allons, capitaine ! Gardons-nous de porter un jugement téméraire que nous pourrions regretter par la suite. Les faits datent de cette nuit et, comme vous venez de le dire vous-même, l’enquête ne fait que commencer. Donnons-nous le temps de la réflexion ! Qu’en pensez-vous ?

– Sans doute, sans doute ! Et c’est bien ce que je fais, sinon j’aurais déjà procédé à une arrestation… J’espère seulement que ces Messieurs n’ont pas l’intention de quitter Assouan ?

– Pas tant que le… mystère ne sera pas élucidé ! fit Aldo sèchement en se levant pour partir. Puis-je cependant poser une dernière question ? ajouta-t-il, tandis que le colonel emmenait Adalbert.

– Posez-la toujours !

– Quelle raison M. Vidal-Pellicorne aurait-il pu avoir de tuer M. El-Kholti ?

Un sourire s’étala sur la face lunaire du policier. Un sourire qui se voulait finaud mais dans lequel Morosini décela une vague menace :

– La plus vieille qui soit, voyons ! La jalousie ! Je n’ignore pas que lui et Mlle Hayoun ont travaillé ensemble. Et elle est très belle…

TROISIÈME PARTIE

LE TOMBEAU


11

Le secret d’une femme

Sa lettre à peine partie, Mme de Sommières se demanda si, obéissant à une simple impulsion, elle avait eu raison d’écrire et si même on lui ferait l’honneur d’une réponse. Or, une heure après, celle-ci arrivait : un bateau l’attendrait à trois heures à l’embarcadère du Cataract.

Ce point acquis, restait la question Plan-Crépin. L’emmener ou pas ? Depuis qu’Aldo lui avait confié l’Anneau, celle-ci vivait dans une sorte d’état second, se retirant dans sa chambre dès que l’on n’avait pas besoin d’elle pour y méditer longuement, l’étrange bijou posé bien à plat entre ses deux mains et les yeux clos. Tellement concentrée que la vieille dame, entrée chez elle sans même qu’elle l’entende, avait retenu la comparaison avec un lama tibétain qui lui venait à l’esprit. D’autre part, si elle se rendait moins souvent sur la rive opposée pour y dessiner, elle tenait presque chaque soir un conciliabule avec le jeune Hakim. Finalement, la marquise se résolut à l’emmener. Il était normal qu’une dame de son âge et de sa qualité fût accompagnée d’une suivante, quitte à la laisser dans le jardin pendant l’entretien qu’on lui avait accordé : ses yeux fureteurs étaient capables de s’attacher à des détails invisibles. Et ce serait peut-être plus prudent.

Quand elle lui annonça, après le déjeuner, qu’elle eût à se tenir prête à l’accompagner au palais Assouari, Marie-Angéline retomba sur terre d’un seul coup :

– Nous voulons aller où ?

– Je viens de vous le dire : chez la princesse Shakiar. Secouez-vous, bon sang, Plan-Crépin ! J’ai sollicité un rendez-vous et elle a accepté aussitôt !

– Mais c’est de la folie ! Avons-nous demandé à Aldo…

– Quoi ? Sa permission ? Tenez-vous pour satisfaite que je vous emmène ! Uniquement pour éviter vos criailleries comme l’année dernière lorsque j’étais allée voir le dragon mexicain sans vous en faire part. Maintenant, si vous préférez m’attendre ici… Comme de toute façon vous ne bougerez pas du jardin…

Le « Oh non ! » retentissant trancha la question.

Il était à peu près trois heures et demie quand le grand majordome noir ouvrit devant la marquise les portes d’un petit salon donnant sur une galerie à colonnes au-delà de laquelle foisonnaient les buissons d’hibiscus blancs et rouges. Le canotier garni de marguerites de Plan-Crépin avait l’air de voguer dessus. Tante Amélie, dont le cœur battait un peu plus vite que d’habitude, admit en son for intérieur que c’était un spectacle plutôt rassurant.

L’attente fut brève. Une ou deux minutes avant que Shakiar ne rejoigne sa visiteuse… qui plongea aussitôt dans une révérence de cour :

– Votre Majesté !

La surprise joua à plein :

– Mais… je ne suis plus reine !

– Vous l’étiez, Madame, quand j’ai eu l’honneur de vous rencontrer chez l’ambassadeur de France il y a… quelques années ! Et chez nous, le titre ne se perd pas, même quand la fonction a disparu !

– C’est agréable à entendre… mais tenez-vous-en à la princesse et oubliez la troisième personne, la conversation en sera facilitée… Prenez place, je vous en prie ! ajouta-t-elle en désignant l’un des lourds fauteuils garnis de brocart rouge.

Mme de Sommières remercia en s’efforçant de cacher son profond étonnement devant celle qui la recevait. Depuis qu’elle l’avait aperçue pour la dernière fois quand elle avait quitté l’hôtel, Shakiar semblait avoir vieilli de dix ans. En dépit de l’élégance de ses vêtements et de la perfection de sa coiffure, une tentative de maquillage n’arrivait pas à dissimuler la pâleur du teint, le cerne violet des yeux, les plis de lassitude de la bouche. La trace de larmes était encore visible, et il n’était pas difficile de deviner que de nouvelles n’étaient pas loin… Aussi, oubliant sa rancune envers cette femme pour la façon dont elle avait traité Aldo, Mme de Sommières éprouva-t-elle de la pitié. Elle avait devant elle une douleur réelle et ne s’y trompait pas… Cependant, la princesse reprenait :

– Vous avez souhaité me voir au sujet d’une affaire grave, Madame. Que puis-je pour vous ?

– En réalité, je n’en sais trop rien ! C’est sur une impulsion que j’ai écrit. Vous êtes une très grande dame, très puissante sans doute parmi les gens de ce pays, et c’est pour tenter de venir en aide à l’un de mes compatriotes qui m’est extrêmement cher, bien que nous ne soyons pas du même sang mais que je sais être le plus sincère et le meilleur homme de la terre.

– Qui est-il ? Je veux dire, comment s’appelle-t-il ?

– Adalbert Vidal-Pellicorne… de l’Institut. Un savant et certainement l’un de nos plus brillants archéologues. Or, il s’en faut de peu qu’il ne soit jeté en prison pour un crime abominable… simplement parce qu’il en a été le témoin horrifié et impuissant. J’ajoute qu’une jeune fille à laquelle vous accordez votre protection, et je pense votre amitié, en a été victime elle aussi quoique de façon différente, puisque au lieu de la faire passer de vie à trépas on s’est contenté de l’enlever…

L’attention d’abord flottante et de pure politesse de Shakiar se fixa aussitôt :

– Vous parlez de l’assassinat de Karim El-Kholti ?

– … et de son serviteur ? Oui, princesse !

– Que savez-vous à ce sujet ? fit-elle, soudain fébrile.

– Ce qu’en a dit l’intéressé. Séjournant depuis deux ou trois jours chez ce jeune homme, Adalbert venait de se mettre à table avec lui pour le dîner quand Mlle Hayoun est arrivée en coup de vent et a supplié M. El-Kholti, à qui semblait l’attacher… je dirai un grand amour, de fuir sur-le-champ avec elle. Il fallait, assurait-elle, profiter de l’absence d’Ali, votre frère, Madame, à qui elle avait dû se fiancer par contrainte, pour prendre le large. Oh, elle n’a pas eu à prier longtemps et M. El-Kholti n’a pas tergiversé, c’est alors que la maison a été envahie par une dizaine de Nubiens qui ont poignardé le jeune homme et son domestique avant d’emporter Salima en dépit d’une défense désespérée.

– Et… votre ami n’a rien tenté pour secourir son hôte ?

– Cela se passait dans le patio de la maison et il se trouvait dans la salle à manger dont il avait éteint la lumière pour ne pas paraître indiscret durant l’entretien des deux jeunes gens. Tout s’est déroulé à une vitesse vertigineuse et, quand il aurait pu intervenir, il était trop tard. Les agresseurs ont jeté Mlle Hayoun dans une voiture qui a démarré sur les chapeaux de roues… Voilà l’histoire, Madame ! De plus, le chef de la police refuse d’y croire et tient absolument à ce que notre pauvre Adalbert soit le meurtrier.

– C’est un imbécile borné qui ne s’intéresse qu’à l’argent… et aux pistaches ! commenta Shakiar avec une amère ironie. Mais pourquoi pensez-vous que je puisse vous apporter de l’aide ?

– Parce que vous êtes impliquée ! assena Tante Amélie en la regardant droit dans les yeux. Salima a dit que vous l’aviez pressée de profiter de l’absence de votre frère pour s’enfuir avec son amoureux.

– C’est le récit de votre ami ?

– Évidemment ! Pourquoi l’aurait-il caché ? Si ce Keitoun était un policier honnête, il se serait déjà présenté ici pour vous demander de confirmer.

La princesse détourna la tête, cependant que le mépris incurvait ses lèvres et que son regard allait s’égarer dans les profondeurs du jardin :

– Il n’oserait pas ! Sait-on d’autres nouvelles ?

– Nous avons appris la dernière à midi : Karim El-Kholti vient de succomber à ses blessures. En revanche, son serviteur lutte encore contre la mort et je prie Dieu pour que celui-là au moins survive ! Pourtant, il n’est pas le seul à pouvoir nous apprendre la vérité. Il reste Mlle Hayoun et c’est cela, princesse, que je suis venue vous demander. Elle a été témoin du drame et comme je suppose qu’elle est ici…

– Ici ? Mais qu’est-ce qui peut vous le faire supposer ?

– La plus élémentaire logique : le prince Ali a repris, par la force, celle qu’il doit considérer comme sa propriété…

Les yeux de Shakiar s’emplirent de larmes, tandis que sa voix se mettait à trembler :

– Et c’est moi… moi qui aurais envoyé Salima dans ce traquenard ? « Ma » Salima… ? Oh, c’est ignoble !

– Pardonnez-moi ! C’est ce qu’Adalbert a entendu… Madame ! Mais que vous arrive-t-il ?

Shakiar venait de s’effondrer sur un divan, secouée de sanglots trop désespérés pour ne pas traduire une véritable douleur. Stupéfaite, Mme de Sommières la regarda un instant sans savoir que dire. Cependant, elle observa que l’écharpe de soie dont s’entouraient le cou et la gorge de la princesse avait glissé dans la violence du mouvement, découvrant sur la peau encore belle des marques bleues suspectes et même une griffure. Shakiar avait subi des sévices ! Ce fut ce qui retint la marquise d’appeler un serviteur pour qu’il fasse venir la femme de chambre. Ôtant son grand chapeau dont elle coiffa le crâne d’un tigre de bronze étiré sur un meuble, elle s’agenouilla près du divan. Elle entendit alors Shakiar gémir des mots en arabe qu’elle ne comprit pas :

– Madame… princesse ! pria-t-elle en essayant de la redresser, mais elle n’y parvint pas, se releva et s’assit à son côté : Je vous en supplie, parlez-moi ! Vous ne pouvez savoir à quel point je suis désolée d’avoir suscité un tel chagrin ! Je vois bien que vous souffrez et je ne sais comment vous venir en aide ! Ce n’est pas vous qui avez conseillé à Salima de fuir avec celui qu’elle aime ?

Elle dut attendre avant de percevoir un « Si » tellement faible qu’elle se demanda si elle ne se trompait pas, et revint à la charge mais sur un mode différent :

– Vous avez voulu, croyant votre frère parti, l’aider à en profiter pour mettre le plus de distance possible entre elle et un mariage qui ne peut qu’être odieux quand le cœur n’y participe pas… mais M. Assouari n’était pas vraiment parti ?

Shakiar se redressa, montrant un visage à ce point ravagé que Mme de Sommières oublia ses préventions. De son côté l’ex-reine, du fond de sa misère, eut sans doute envie de se confier à cette inconnue dont le visage grave était empreint de tant de compassion.

– Si… mais pas plus loin que Kom Ombo… En fait, c’était un piège dans lequel je suis tombée avec une inconscience… criminelle ! Je le connais, pourtant ! J’ai toujours servi ses ambitions, soutenu ses plus audacieux desseins parce que j’étais fière de lui. Il est tellement intelligent ! Tellement plus que moi !


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