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L'Anneau d'Atlantide
  • Текст добавлен: 26 сентября 2016, 13:57

Текст книги "L'Anneau d'Atlantide"


Автор книги: Жюльетта Бенцони



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Le Caire, couleur de sable piqué de verdure, coupé par le large cordon bleuté du Nil, s’étendait tel un tapis jusqu’à un horizon que marquaient, d’une part, les Pyramides et le Sphinx de Gizeh et, de l’autre, les montagnes éventrées que les siècles avaient transformées en carrières pour des bâtisseurs inspirés…

Les déclics d’appareils photo maniés par un groupe de touristes américains sur fond d’exclamations nasales mais enthousiastes le chassèrent vers le côté opposé de la terrasse. Il ne se tenait là qu’une jeune femme ou plutôt une jeune fille, si l’on considérait la minceur de la taille habillée de toile blanche sous l’auréole d’une capeline de paille posée en arrière de la tête. Elle aussi contemplait le paysage. Tournant le dos au soleil, elle avait ôté ses lunettes noires dont elle mordillait l’une des branches. Craignant de la déranger comme lui-même venait de l’être, il n’approcha pas. Pourtant elle se tourna vers lui, montrant un visage mince et brun, sur lequel tranchaient des yeux d’un bleu tellement clair qu’ils semblaient transparents. Sous le nimbe de paille, les cheveux étaient d’un noir profond. Une Égyptienne peut-être, dont une aïeule aurait eu des bontés pour un Viking ? En tout cas elle était très belle, mais Aldo n’eut pas le temps de s’en assurer. Après un froncement de sourcils, elle rechaussa ses verres fumés, tourna les talons et prit d’un pas d’altesse le chemin de la voûte sombre de la sortie. Bien qu’il n’eût rien fait pour cela puisqu’il n’avait pas bougé, il importunait…

Dans l’innocence de sa conscience – il n’avait à se reprocher qu’un sourire, machinal de sa part quand quelque chose ou quelqu’un lui plaisait ! – il se sentit vexé, pensa un instant à la suivre mais maîtrisa cette impulsion et s’obligea à rester immobile en face de ce panorama qui lui semblait à présent moins intéressant… Finalement, il quitta le lieu à son tour et rejoignit sa calèche. On l’emmena admirer encore la belle mosquée Ibn Tulun et la célèbre université Al-Azar qui fut la première de l’Islam. Après quoi, il rentra déjeuner à l’hôtel.

Il y trouva une lettre de la princesse Shakiar l’invitant à dîner le soir même avec quelques amis afin de « faire plus ample connaissance ». On n’était pas plus gracieuse !

Après le déjeuner, il répondit à l’invitation par la négative et un remerciement courtois, alléguant qu’il quittait Le Caire tôt dans la soirée mais ne manquerait pas d’aller la saluer de nouveau à son retour, fit accompagner son message d’un panier de fleurs et partit visiter le fantastique mais décourageant Musée égyptien où les trésors de la terre des pharaons s’entassaient à un point tel que l’admiration ne parvenait pas à se fixer. Seul Tout-Ank-Amon que, par solidarité avec Adalbert, il commençait à trouver envahissant, jouissait d’une salle lui étant entièrement consacrée, et l’honnêteté obligea Aldo à admirer sincèrement la beauté de certains objets. Sans compter l’incroyable accumulation d’or.

Il en sortait, l’œil encore ébloui, quand il vit soudain la jeune fille de la Citadelle. À deux mètres de lui, elle examinait le contenu d’une vitrine. La rencontre l’amusa mais, craignant qu’elle ne s’imagine qu’elle n’était pas fortuite, il s’apprêtait à changer de direction quand elle abandonna sa contemplation et vint droit à lui.

– Vous êtes le prince Morosini, n’est-ce pas ? demanda-t-elle d’une voix à la fois douce et ferme.

– En effet. Comment le savez-vous ? Si l’on nous avait présentés, je m’en souviendrais…

– Ne cherchez pas ! C’est votre hôtel qui m’a renseignée. Ce matin, à la Citadelle, je me suis souvenue d’une photo de journal. J’ai voulu m’en assurer et je vous ai suivi jusqu’au Shepheard’s.

Il sourit, amusé :

– C’est bien la première fois qu’une jolie femme me suit et c’est très flatteur !

– Oh, ne croyez pas cela. Je veux seulement savoir si vous avez vu Vidal-Pellicorne ?

– Oui, mais…

– Par conséquent, il est ici ?

– Il y était…

– Allez-vous le revoir ?

Le ton tranchant de cette espèce d’interrogatoire eut le don d’irriter Aldo. Cette inconnue était indubitablement séduisante, mais ce n’était pas une raison pour s’arroger le droit de le maltraiter.

– Madame… ou Mademoiselle…

– Mademoiselle !

– Bravo ! Sachez donc, Mademoiselle, que je n’ai pas pour habitude de répondre aux questions d’une inconnue, surtout formulées sur un certain ton.

– Veuillez m’excuser ! Je suis toujours de mauvaise humeur quand je suis soucieuse… Alors, je suppose que vous allez le revoir ?

Il y avait une prière, presque une angoisse dans les yeux si clairs, et Aldo n’avait pas envie qu’ils disparaissent si vite :

– Demain, si tout va bien, mais j’aimerais…

– Il revient ou vous allez le rejoindre ?

C’était le comble ! Ravissant ou pas, ce paquet d’épines commençait à lui porter prodigieusement sur les nerfs ! Il s’apprêtait à l’envoyer promener, quand elle reprit :

– Je vous prie de me pardonner ! Si donc vous le rejoignez… où que ce soit… veuillez lui dire que je n’ai jamais voulu le trahir. Que c’est la force des événements qui a déterminé mon comportement et que j’espère sincèrement qu’il ne m’en tiendra pas rigueur. Je dois assumer la mission que je me suis donnée jusqu’au bout. Vous vous en souviendrez ?

– Je m’en souviendrais mieux encore si vous consentiez à me confier votre nom…

– C’est inutile. Il vous le dira lui-même si ça lui chante !

Il n’eut même pas le temps d’ouvrir la bouche qu’elle avait disparu derrière l’un des nombreux sarcophages qui s’empilaient à cet endroit sous une grande verrière obscurcie, çà et là, par des plaques de sable, et il n’essaya pas de la suivre. Sa silhouette annonçait des jambes de gazelle et elle devait connaître ce précieux capharnaüm comme sa poche. Et puis leur rapide entrevue – presque une passe d’armes ! – lui donnait à penser. Cette splendide Égyptienne si résolument moderne ne constituait-elle pas cet élément plus ou moins traumatisant dont Adalbert, remontant des profondeurs de l’ivresse, lui avait dit qu’il lui en parlerait plus tard ? Elle ne manquait incontestablement pas de classe et avait ce qu’il fallait pour enflammer l’amadou perpétuellement prêt à prendre feu de son ami, en dépit des déboires que lui avaient occasionnés ses dernières expériences amoureuses. Et celle-ci avait mentionné une trahison ? C’était plus qu’il n’en fallait pour justifier la biture monumentale du « plus que frère » !

Morosini quitta le musée, fit un tour dans les ruelles populeuses de la vieille ville, s’installa pour boire un café dans l’une de ces échoppes où il n’y avait que des hommes, assis placidement par groupes de trois ou quatre ou même seuls, regardant passer le temps en égrenant d’une main un chapelet d’ambre, cependant que l’autre maniait paresseusement un chasse-mouches. Quelle que soit la saison, ces dernières sévissaient au Caire où elles trouvaient de quoi s’occuper aux nombreux étals de fruits, de pâtisseries dégoulinantes, de fleurs, d’épices et autres denrées appétissantes.

L’ensemble était plein de pittoresque, cependant il ne s’y attarda pas, attentif à se soustraire aux bandes de gamins toujours prêts à fondre comme un essaim d’abeilles sur l’étranger bien habillé aventuré sur leur terrain. Aldo leur abandonna toute sa monnaie et rentra à l’hôtel boucler ses bagages.

Le soir venu, il prenait le train pour Louqsor…


3

La maison sous les Palmes

Les wagons-lits égyptiens n’avaient que de lointains rapports avec ceux de l’Orient-Express ou du Train Bleu, mais ils offraient tout de même un honnête confort et Aldo, après avoir déposé ses soucis dans le porte-bagages, y dormit comme un enfant jusqu’à ce que la cloche du préposé l’appelle au petit déjeuner qu’il prit en ayant l’impression inattendue d’être en vacances. Le train remontait un Nil étincelant, bleu sous le soleil matinal entre ses berges d’un joli vert tendre d’où jaillissaient des villages blancs, de grands palmiers chevelus, des norias chargées d’apporter l’eau jusqu’aux cultures, toute une population d’hommes, en blanc pour la plupart, de femmes voilées de noir, d’enfants multicolores, de bœufs beiges et d’attendrissants ânes gris. Parfois surgissait un cavalier lançant son cheval dans une course contre la longue chenille de bois et d’acier pour s’arrêter un peu plus loin en adressant des gestes de triomphe et un sourire vainqueur. Sur le fleuve s’égrenaient de petits ports, des barges lourdement chargées, des lavandières, des pêcheurs et des barques. On vit aussi deux de ces bateaux de croisière transportant voyageurs et touristes nonchalants depuis le Delta jusqu’à Assouan, relayés ensuite, franchies les cataractes, vers Khartoum et le Soudan.

La majorité de ces paisibles promeneurs partaient de Louqsor pour emmener les touristes à Assouan en trois jours… alors que le chemin de fer s’y rendait en trois heures… mais il y avait tant à voir !

Arrivé à destination, Aldo se jeta dans une calèche et se fit conduire au Winter Palace dont le bâtiment blanc étalait ses jardins sur une corniche dominant le fleuve entre le temple de Louqsor et celui de Karnak, les merveilleux vestiges de Thèbes aux cent portes qui fut capitale d’un empire. Alors qu’au Caire la civilisation de l’islam primait, là, les pharaons reprenaient le pouvoir. Plus de pyramides cependant, la clef de leur éternité se cherchait dans les proches Vallées des Rois et des Reines et le culte de leurs dieux dans les temples, sans doute en ruine mais encore capables d’écraser le mortel sous leur majesté.

Quand sa voiture le déposa devant l’hôtel où s’affairaient déjà grooms et bagagistes, Aldo vit accourir le directeur – du moins supposa-t-il que c’était lui en voyant qu’il portait jaquette noire et pantalon rayé –, un Anglais à l’œil bleu et au cheveu rare qui semblait étrangement ému en se précipitant à sa rencontre :

– Prince Morosini, je présume ?

– Vous présumez bien et vous êtes ?

– Falconer, je dirige cet établissement et je vous attendais avec impatience. Oh, Excellence, c’est le Ciel qui vous envoie… Venez ! Venez vite !

– Ce serait plutôt M. Vidal-Pellicorne, mais que se passe-t-il ?

– Nous sommes au bord de la catastrophe ! Je redoute grandement que ces gentlemen ne s’entretuent ici… dans ma maison !

Aldo ne tergiversa pas à demander de qui il s’agissait. L’un desdits gentlemen ne pouvait manquer d’être Adalbert, en train de régler une fois encore un compte épineux. D’ailleurs, à mesure que l’on se rapprochait de l’hôtel, on reconnaissait nettement sa voix formidable dominant une sorte de glapissement d’où surgissait par intermittence un son strident. La scène du drame se tenait au salon, prolongeant le bar où, sous l’œil de quelques clients, intéressés par cet épisode pugilistique plus courant dans un bouge à matelots que dans un palace, Adalbert, le visage congestionné, en proie à une fureur sacrée, tentait d’étrangler un inconnu, garçon longiligne et rousseau qui, en actionnant maladroitement bras et jambes, essayait de se débarrasser de lui :

– Tu vas parler, salopard ! Que tu m’aies volé, ridiculisé, passe encore mais, elle, tu vas me dire ce que tu en as fait…

Aldo jugea qu’il était, en effet, grand temps d’intervenir. Il se lança dans la mêlée pour tenter de libérer la victime :

– Lâche-le ! Comment veux-tu qu’il parle si tu l’étrangles ?

– Laisse-moi régler ça ! gronda l’archéologue. Ce bougre de salaud a dépassé les bornes… Tu parles, toi ? Où est-elle ?

Le cou coincé entre les doigts d’Adalbert, la victime esquissa un geste d’impuissance, à la limite de l’évanouissement…

– Tu vas l’occire, sacrebleu ! Tu veux être pendu ?

– Occupe-toi de tes oignons !

– Dans ces conditions…

Aldo prit un léger recul, puis son poing droit partit comme une catapulte en direction du menton d’Adalbert qu’il ne mit pas groggy mais fit vaciller suffisamment pour permettre de lui arracher une proie pantelante qui s’étala sur le tapis en essayant de reprendre son souffle.

– Aidez-le, vous autres ! lança Morosini au groupe de curieux. Vous ne pouviez pas intervenir au lieu de rester là à compter les coups !

– No ! s’écria un vieux gentleman typiquement britannique au teint de brique, cheveux blancs et yeux bleu faïence. Quand deux gentlemen règlent leurs comptes, on ne doit pas s’en mêler. Seulement veiller à ce que le combat soit correct !

– Correct ? Les règles du marquis de Queensbury ont bien changé, dans ce cas ! Je n’imaginais pas qu’il fût permis de tordre le cou à son adversaire comme celui d’un poulet ? Maintenant, permettez ? J’ai à faire !

Le directeur, lui, n’avait pas perdu de temps. Aidé du barman, il emportait l’ennemi dans un coin plus tranquille afin de lui prodiguer les soins nécessaires. Vidal-Pellicorne, de son côté, reprenait lentement ses esprits dans le fauteuil de rotin où une bourrade l’avait poussé quand il s’était mis à chanceler, l’œil soudain vague. Aldo lui tapota les joues. Il allait s’élancer vers le bar pour chercher un remontant mais stoppa net en voyant à son côté le vieux gentleman armé d’un verre de whisky qu’il lui tendait sans un mot. Aldo sourit :

– Oh, merci, Sir ! C’est juste ce qu’il lui faut !

L’autre, cependant, se présentait en claquant les talons :

– Colonel John Sargent ! En retraite du 17e Gurkas !

Aldo abandonna Adalbert pour une brève inclinaison :

– Prince Aldo Morosini, de Venise. Antiquaire. Excusez-moi si j’ai été un peu vif !

On se serra la main puis on revint à Adalbert qui, sous l’effet de l’alcool, remontait à la surface sous le regard attentif des deux autres. Finalement, il se redressa :

– Où est-il ? grogna-t-il.

– Ah, non ! protesta Aldo. Tu ne vas pas recommencer !

– Parti ! annonça le colonel. On vient d’emmener l’honorable Freddy Duckworth à la voiture qui l’attendait…

L’égyptologue regarda autour de lui et fixa Aldo :

– Mais dis donc ? Tu m’as frappé ? Toi ?

– Ben oui ! C’était la seule façon de te calmer. Et ne me demande pas ce que je fais là. Tu m’as donné rendez-vous ici et tu m’as même invité à déjeuner.

– C’est vrai, mais on verra ça plus tard ! En attendant, il faut à tout prix que je retrouve ce concentré de vipère…

Il essayait de se relever mais Aldo le renvoya dans son fauteuil du bout de l’index :

– Tu ne feras rien du tout ! Tu as entendu le colonel Sargent ? Il t’a dit qu’il est parti dans une voiture !

– Je sais qu’il partait puisque je l’ai attrapé au vol, mais où allait-il ?

– Au diable, si ça lui chante ! Tu ne crois pas qu’il a suffisamment occupé le devant de la scène ?

– Moi aussi, messieurs ! intervint le colonel Sargent. J’aperçois lady Clémentine, mon épouse, qui me cherche. À bientôt, j’espère ?

– Ce sera avec plaisir ! répondit Aldo. Maintenant, j’aimerais prendre, dans l’ordre : possession de ma chambre, une douche et des vêtements frais. Tu peux m’accompagner, si tu veux ?

– Non. Je préfère aller fumer une pipe au jardin !

Il boudait visiblement. Aldo sentit un léger parfum de moutarde lui monter au nez :

– Tu es bien sûr que je t’y retrouverai ? Parce que si c’est pour filer je ne sais où sur la trace de ce pauvre type, il vaudrait peut-être mieux que je retourne à la gare ?

– Non, mais ce pauvre type comme tu dis…

– Ça suffit ! Et, à ce propos, qui est donc cette « elle » qui jouait le rôle de pomme de discorde ?

– On en parlera plus tard…

– Ce ne serait pas une jeune fille d’environ vingt ans, très brune et aux yeux d’aigue-marine ?

Adalbert se pétrifia, telle la femme de Loth victime de sa désobéissance :

– Tu… tu la connais ?

– Absolument pas ! Je ne sais même pas son nom. Simplement, j’ai rencontré hier la personne en question. Et je me permets d’ajouter que j’ai tout lieu de croire qu’il s’agit d’elle parce qu’elle m’a chargé d’un message oral pour toi !

– Dis vite !

– Nenni ! Tu m’en as assez fait voir pour ce matin. Tu attendras le déjeuner ! Sinon, tu es capable de filer prendre le premier train. À tout à l’heure !

L’éminent archéologue, membre de l’Institut, ressemblait à un gamin attendant le Père Noël quand Aldo le rejoignit dans l’élégante salle à manger aux larges baies ouvertes sur le jardin et le fleuve. Il lui laissa à peine le temps de s’asseoir en face de lui :

– Alors ? s’impatienta-t-il.

Pour seule réponse et jugeant que le supplice avait assez duré, Aldo lui tendit la feuille de calepin sur laquelle, avant de quitter le musée, il avait noté les paroles de l’inconnue. Adalbert les dévora avidement.

– C’est tout ? fit-il en retournant la page recto verso plusieurs fois.

– Que te faut-il de plus ? Elle dit qu’elle ne t’a pas trahi et, si l’excuse est peut-être vague, elle me paraît suffisante ? À présent, j’aimerais en apprendre davantage. Et d’abord son nom.

– Salima Hayoun. C’est une jeune archéologue débutante. Je l’ai rencontrée au Caire quand, à mon arrivée, je suis allé chercher mon autorisation de fouiller certain endroit que j’avais plus ou moins repéré l’an passé. Elle s’est présentée et m’a demandé de l’inclure dans ma mission afin d’étudier sur place les méthodes d’approche d’un site. Elle avait suivi les cours de l’École du Louvre et, comme elle est plutôt agréable à regarder, je l’ai embauchée sans rechigner.

– Je veux bien te croire.

– Nous avons donc travaillé côte à côte pendant quelques semaines, jusqu’à ce que je découvre le cartouche. Et je dois dire qu’elle ne ménageait pas sa peine. Puis je suis revenu au Caire pour ma prolongation en la laissant sur place en compagnie d’Ali Rachid, mon chef de travaux… Tu sais déjà ce que j’ai trouvé à mon retour : Freddy Duckworth installé, secondé par une partie de mes travailleurs – sauf Ali Rachid – mais Salima, elle, était toujours là. Quand elle m’a aperçu, elle s’est hâtée de plonger dans les entrailles de la terre et, lorsque j’ai voulu la rejoindre, on m’en a empêché. Sur ce, j’ai boxé Duckworth, mais il avait prévu ça aussi en s’adjoignant quatre types de la police qui m’ont arrêté et coffré jusqu’à ce que notre consul me tire de ce guêpier… Admets que c’était dur à avaler !

– Sans aucun doute ! Et tu as entrepris de noyer ces désagréments dans le whisky ?

– Il fallait bien passer le temps ? Je connais son adresse au Caire et j’étais décidé à patienter jusqu’à ce qu’elle revienne.

– Je comprends mieux, mais maintenant je veux savoir pourquoi, alors que je te croyais occupé à récupérer tranquillement à l’hôtel, tu as filé à la gare attraper le premier train ?

– J’ai reçu un télégramme d’Ali Rachid – un véritable ami, celui-là ! Il faisait surveiller Duckworth par un de ses hommes et s’est dépêché de me prévenir quand mon voleur a reçu la punition qu’il méritait ! Le camouflage de la tombe avait été assez habilement reconstitué pour tromper le vieux dur à cuire que je suis. Mais quand il est arrivé à la chambre mortuaire, il n’y avait plus rien. Les pilleurs l’avaient déjà visitée, et ça ne datait pas d’hier. On a trouvé la momie démaillotée et abandonnée dans un coin. En revanche, le sarcophage, que l’on n’avait pas pris la peine de refermer, contenait le cadavre d’un Égyptien poignardé dont la mort devait remonter à une trentaine d’années. C’est ce qu’Ali m’a invité à venir constater, et tu penses bien que je n’ai pas perdu une minute. Ali et moi étions sur le site hier après-midi. Il n’y avait plus âme qui vive et tout avait été refermé. Sans trop de soin du reste. Freddy s’est contenté de faire reboucher à la va-vite et a déguerpi sans tambours ni trompettes. Pas loin, puisqu’il est revenu ici comme si de rien n’était… Et une déception d’archéologue de plus ! Salima, elle, s’était évaporée... C’est pourquoi, en voyant que ce cochon était ici, j’ai entrepris de le cuisiner à ma façon ! Grâce à Dieu, tu es intervenu à temps pour m’éviter un meurtre. À présent, qu’il aille se faire pendre ailleurs ! Et je vais pouvoir rentrer au Caire avec toi… puisqu’elle y est ! conclut Adalbert, un sourire épanoui aux lèvres, en avalant d’un trait son verre de vin.

Aldo, lui, garda le silence en regardant son ami attaquer vigoureusement son roast-beef. Un verre à la main, il en dégustait le contenu à petites gorgées – la cuisine du palace était médiocre mais sa cave excellente. Enfin il émit :

– Qu’est-elle exactement pour toi, cette Salima ?

Adalbert acheva de mâcher tranquillement sa viande, mais il avait rougi et son expression disait clairement qu’il n’aimait pas la question :

– Qu’est-ce que tu vas encore imaginer ? C’est une élève ! La meilleure que j’aie jamais eue…

– Ah, parce que tu en as déjà eu ? Tu ne m’as jamais dit que tu officiais à l’École du Louvre ?

– J’y ai donné des conférences. Quant à Salima, elle ne demandait qu’à apprendre et, durant le temps où nous avons travaillé ensemble, j’ai pu constater la rapidité de ses progrès. En outre, elle sait poser les bonnes questions. Tu verras quand tu la connaîtras mieux ! Bon ! Cela posé, on prend le café et on va faire une petite sieste. Je vais prier le portier de nous retenir des places sur le train de…

– Ah, non ! protesta Morosini. Tu ne vas pas me faire passer une deuxième nuit dans le train ? Je n’ai pas traversé la moitié de l’Égypte pour le seul plaisir de te contempler dans un de tes numéros favoris et de déjeuner avec toi. C’est la première fois que je viens dans ce pays et j’ai envie d’autre chose que d’admirer ton coup de soleil sur le nez ! L’endroit me plaît… et j’y reste !

– Je croyais que tu étais venu traiter une affaire ? Elle est déjà conclue ?

– Non. Disons… suspendue pendant quelques jours. Je les dépenserai plus agréablement au bord du Nil qu’à tourner en rond dans une chambre du Shepheard’s. J’ajoute que j’osais espérer que tu te ferais mon cicérone. Et au fond, je ne vois pas pourquoi tu m’as fait rappliquer d’urgence ?

– Mais… pour qu’on soit ensemble ! Cela me semblait naturel ?

– C’est entendu, mais tu n’as pas besoin de moi pour courir après une fille ?

– Je ne cours pas après une fille. J’estime seulement avoir droit à des explications plus détaillées que ce que tu m’as apporté ! D’un autre côté, tu n’as pas entièrement tort. Reste ici, repose-toi ! Je vais dire à Ali Rachid de te servir de guide ! Quant à moi, je monte au Caire, je m’explique avec Salima et je reviens te tenir compagnie. Peut-être reviendrons-nous ensemble, elle et moi ? Tu verras ! C’est une fille fantastique ? Ça marche comme ça ?

– D’accord ! Mais ne traîne pas trop longtemps : je n’ai pas non plus l’intention de rester six mois…

– De toute façon, il y a le téléphone ! Tu peux toujours m’appeler au Shepheard’s !

– Je sais ! consentit Aldo du ton exagérément patient du monsieur excédé. Va faire ton somme…

– Dans ce cas, ce n’est pas la peine : je dormirai dans le train et si tu veux, avant, je vais te montrer le grand temple d’Amon à Karnak !

Comment refuser ? Il était dégoulinant de bonne volonté tant il était heureux d’aller rejoindre sa belle… Il fallait seulement espérer que leurs relations ne tourneraient pas au drame, comme cela avait été le cas avec Alice Astor, l’Américaine qui se prenait pour une princesse égyptienne (3).

Il fallait tout de même lui reconnaître un goût très sûr. Ses coups de cœur ne s’adressaient jamais à des laiderons. Ça se terminait mal la plupart du temps mais, l’orage passé, Adalbert se retrouvait bien installé dans sa peau de célibataire riche, heureux de vivre et sans regrets ni remords. Évidemment, Aldo ne savait pas tout de sa vie puisque leur solide amitié remontait à une douzaine d’années, mais, des deux aventures sentimentales sérieuses dont il avait pu être le témoin, la première avait eu pour objet une voleuse internationale qui avait failli les envoyer chez leurs ancêtres tous les deux et la seconde une milliardaire américaine qui s’était crue victime d’un vol et avait expédié le pauvre Adalbert en prison. Celle dont il s’agissait maintenant se présentait mal puisqu’il était question de trahison, mais qui pouvait dire comment l’aventure finirait ? Que la belle eût des yeux transparents ne signifiait pas qu’un abîme de rouerie ne s’y cachât pas…

On alla donc arpenter le gigantesque Karnak, quelque cent hectares de ruines somptueuses où la grandeur des pharaons et la puissance d’Amon Râ se lisaient à livre ouvert. Surtout en ayant Adalbert pour guide. Aldo, ébloui, put mesurer la profondeur de sa science et son étonnante puissance d’évocation. Sous sa parole, tout reprenait vie. Il était dans son élément et s’y mouvait avec une aisance d’où la poésie n’était pas absente. Aussi, comme Adalbert s’étonnait qu’il n’ait pas soufflé mot depuis une heure :

– Tu t’ennuies ?

Il répondit, sincère :

– Oh, que non ! Au contraire ! Je ne te cache pas que tu me stupéfies ! Et je ne veux plus rien visiter de ce pays sans toi. Je regrette seulement que Lisa, Tante Amélie et Plan-Crépin ne soient pas avec nous.

Le narrateur rougit comme une belle cerise et se détourna en toussotant :

– Ça fait toujours plaisir à entendre ! commenta-t-il sobrement.

Le soir venu, on dîna rapidement puis Aldo accompagna son ami à la gare, inquiet sans trop savoir pourquoi :

– Téléphone-moi demain matin ! s’entendit-il demander. Ne serait-ce que pour dire si tu as fait bon voyage !

– Entendu !

Mais la journée du lendemain ne produisit pas le moindre coup de fil et la sourde inquiétude grandit sans qu’Aldo parvienne à la raisonner en se disant que, ayant retrouvé la précieuse Salima, Adalbert l’avait complètement oublié. Il n’en passa pas moins tout ce temps dans sa chambre ou dans le jardin avec, pour seul intermède, un verre pris au bar en compagnie du colonel Sargent qu’il aurait aimé connaître davantage parce qu’il se révélait vraiment sympathique… et parlait de l’armée des Indes en déployant autant de lyrisme qu’Adalbert envers ses temples, mais le couple s’embarquait en fin d’après-midi pour Assouan et, le soir venu, Aldo se retrouva désespérément solitaire en face du barman, qui lui apporta un soulagement inattendu.

Comme il lui demandait de faire appeler le Shepheard’s par téléphone, celui-ci lui répondit qu’il y avait des problèmes sur la ligne et que Le Caire était inaccessible depuis le début de la matinée :

– Cela arrive quelquefois, lui dit cet homme en manière de consolation. Nous faisons notre maximum pour maintenir l’ordre, mais il peut y avoir des incidents…

Il ne comprit pas pourquoi ce client élégant avait tout à coup l’air si content et lui laissait un pourboire royal, se demandant même si une altesse italienne – donc appartenant à un pays sur lequel régnait un type impossible – ne pouvait avoir de lien avec un clan rebelle quelconque… Et il se promit de le surveiller.

Aldo, lui, passa une soirée détendue à fumer dans le jardin en écoutant l’orchestre de l’hôtel jouer des valses anglaises, regagna sa chambre et dormit sans problèmes. En se réveillant, il allait s’inquiéter du sort du téléphone quand, par la fenêtre ouverte, la voix d’Adalbert commandant son breakfast lui parvint et le précipita à son balcon. Aucun doute ! C’était lui ! À demi caché par les grandes ramures vertes d’un palmier mais parfaitement reconnaissable. Cinq minutes plus tard, il le rejoignait :

– Tu es déjà rentré ?

– Comme tu vois !

Le ton était morne et, sous les lunettes noires, la figure ne rayonnait pas de bonheur. Aldo s’assit de l’autre côté de la table en rotin sur laquelle un serviteur venait de déposer un plateau que l’archéologue contempla avec une sorte d’aversion et sans y toucher :

– Qu’est-il arrivé ? Tu n’as pas faim ?

– Non. Je ne sais pas pourquoi j’ai commandé ça !

– Parce que ta nature profonde te souffle que tu en as besoin. Bois au moins un peu de café ! conseilla-t-il en versant une tasse généreuse, puis il s’empara d’un toast et entreprit de le beurrer, ce qui lui évitait de regarder son ami.

– Vous vous êtes disputés ? hasarda-t-il.

– Ce serait difficile : elle s’est volatilisée !

– Comment ça, volatilisée ?

– Quand l’appartement de quelqu’un est bouclé et qu’on a rendu les clefs sans dire où faire suivre le courrier, je ne vois pas d’autre mot !

Machinalement, Adalbert prit la tartine enduite de marmelade et avala son café. Aldo respira plus librement :

– Ce n’est pas à moi de te demander si tu es allé au musée ?

– On ne l’y a pas vue depuis le jour où tu l’as rencontrée et, d’ailleurs, je me suis aperçu qu’on n’y savait pas grand-chose sur elle et moins encore sur sa famille. Personne n’a pu me donner la moindre trace. On dirait qu’elle s’est dissoute dans l’air comme le djinn des contes arabes !

Un ange passa pendant qu’Adalbert se versait une seconde tasse de café et s’occupait personnellement de se sustenter.

– C’est bizarre quand même, souffla Aldo. Il doit bien y avoir quelqu’un qui la connaisse dans ce pays ? Toi, par exemple, à l’époque où vous travailliez ensemble ? Elle ne t’a jamais rien dit ?

– C’était évasif, elle n’aimait pas parler d’elle. Orpheline élevée par son grand-père, c’est tout ce que j’ai pu savoir… Tiens, pendant que j’y pense, on m’a donné ça pour toi à l’hôtel.

Il sortit de sa veste une élégante enveloppe bleutée qu’Aldo identifia sans peine. Shakiar décidément le poursuivait. Il décacheta et lut rapidement les quelques lignes. La princesse était désolée qu’il eût manqué la soirée prévue en son honneur et comptait le revoir prochainement. Elle ajoutait qu’elle pensait avoir trouvé une solution susceptible de les satisfaire l’un et l’autre. La lettre lue, Aldo haussa les épaules et la fourra dans une de ses poches.

– N’importe quoi ! commenta-t-il et, comme Adalbert l’interrogeait du regard, il lui raconta son entrevue avec la princesse. Les perles de Saladin ! Tu t’imagines ? Un coup à me faire coincer à la première frontière et boucler en prison à vie ! Mais parlons plutôt de toi : que comptes-tu faire maintenant ?

– Que veux-tu que je fasse ? Ma trouvaille est réduite à néant et Salima s’est dissoute dans la nature. On va aller faire un tour et je te montrerai mon Égypte à moi, puis on prendra le chemin du retour ! Jusqu’à l’année prochaine, si Dieu le veut !

– En attendant, tu pourrais peut-être m’aider à débrouiller une histoire bizarre – et sanglante ! – dont j’ai été le témoin il y a environ un mois. Et je ne parviens pas à m’ôter de l’idée que l’invitation de Shakiar n’y est pas étrangère. Elle est arrivée si peu de temps après le drame…


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