Текст книги "L'Anneau d'Atlantide"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
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– La meilleure chose à faire est d’épouser un archéologue. Plus vous vieillirez et plus il vous aimera…
Autre qualité maîtresse pour Morosini : elle se fichait royalement des joyaux célèbres ou non et il était incroyablement distrayant de bavarder avec elle à bâtons rompus. Hélas, c’était insuffisant pour le débarrasser de ses tourments…
Au matin du quatrième jour, enfin il se produisit un événement : le portier remit à Aldo une enveloppe renfermant son passeport. Sans un mot d’explication, mais cela n’avait plus d’importance. Il en éprouva la joie d’un gamin dont on vient de lever la punition et qui voit s’ouvrir devant lui les portes de la liberté, et se précipita chez Mme de Sommières :
– Alléluia, Tante Amélie ! Je peux rentrer chez moi !
Deux visages se levèrent en même temps vers lui : la marquise rédigeait en effet son courrier, assistée de Plan-Crépin :
– On t’a rendu ton passeport ?
– Oui. Je suis franchement navré de vous quitter mais ce voyage dont j’espérais tant se termine si mal que je n’ai guère envie de le poursuivre ! En outre, je ne sers strictement à rien ici. Alors demain, je pars pour Le Caire.
– Je ne peux pas te donner tort… commença la marquise, interrompue aussitôt par sa « secrétaire ».
– Et Adalbert ? Qu’est-ce que vous en faites ? Vous le laissez tomber ?
– Du calme, Plan-Crépin ! Il est assez grand pour savoir ce qu’il doit faire !
– Merci, Tante Amélie ! Quant à vous, ma chère enfant, je vous ferai remarquer que ce n’est pas moi qui ai lancé les tuiles en l’air ! Si Adalbert voulait que l’on se réconcilie, il en a eu largement le temps…
– Comme si vous ne le connaissiez pas ! Il doit être aussi malheureux que vous !
– Ça m’étonnerait énormément ! À l’heure qu’il est, il doit être en train de jouer les consolateurs auprès de sa dernière passion !
– Dont vous vous méfiez non sans raison ! Je suis certaine qu’il va avoir besoin de vous sous peu !
– J’aimerais savoir d’où vous sortez cette certitude ? Je sais comment cela se passe quand il a une femme dans la tête : le monde disparaît. Seule compte la bien-aimée. Alors je le laisse à ses amours… D’ailleurs, il n’est pas abandonné chez Henri Lassalle. Il le considère comme son second père…
– Peut-être. N’empêche que vous ne pouvez pas partir de la sorte ! J’ai la prémonition que nous allons tous le regretter… bientôt !
Des larmes coulaient sur ses joues et sa voix trahissait une telle angoisse qu’Aldo s’en émut :
– Il ne faut pas vous désoler, Angelina ! Si quelqu’un peut, un jour, recoller les morceaux entre lui et moi, c’est vous et Tante Amélie. Il vous aime beaucoup et dès le moment où j’aurai disparu de son champ de vision, il reviendra peut-être plus facilement à la raison… J’y pense… Je vais vous donner un cadeau pour lui… Attendez deux minutes.
Il courut à sa chambre, prit une enveloppe et y glissa l’Anneau, la ferma et revint la mettre dans les mains de Marie-Angéline :
– Voilà. Vous le lui porterez de ma part ! Il lui sera sûrement beaucoup plus utile qu’à moi.
– Tu es certain de ne pas te tromper ? s’inquiéta Mme de Sommières. Souviens-toi de ce que nous disions : il n’aura de cesse de l’offrir à la dame de ses pensées…
– Si ça peut le rendre heureux…
Cependant Plan-Crépin palpait l’enveloppe sans oser l’ouvrir :
– Qu’est-ce que c’est ?
– Un anneau… et la dernière cachotterie qu’on vous ait faite ! Justement parce que nous craignions que vous n’alliez la livrer tout droit à Adalbert !
– Mauvaise raison ! Si vous commenciez par m’en parler ? Je ne lui donnerai rien avant de savoir de quoi il retourne ! Étant donné que vous ne partez que demain, nous n’avons pas à nous presser !
Et elle alla s’installer dans un fauteuil, bras croisés, attendant la suite.
– Plan-Crépin ! reprocha Mme de Sommières. Vous trouvez qu’Aldo n’a pas suffisamment d’ennuis ? Pourquoi compliquer les choses ?
– Nous devrions me connaître mieux ! Je suis vexée qu’après tant d’aventures courues ensemble on ait jugé bon de me cacher quelque chose… de primordial peut-être ?
– Sans aucun doute ! rétorqua Aldo qui commençait à perdre patience. Alors vous m’écoutez ou vous me délivrez une mercuriale ? Si c’est ça, j’expédie l’Anneau à Henri Lassalle et…
– Non, non ! Surtout pas ! J’écoute !
En de courtes phrases il eut remis l’Anneau dans son contexte et, pour finir, décolla l’enveloppe afin de le lui montrer. Son mouvement de mauvaise humeur était déjà oublié et elle écarquillait des yeux de petite fille émerveillée :
– Une bague venue de si loin !… du fond des âges ! C’est inouï !
– Alors, vous allez la lui donner ou non ?
– Bien sûr… quoique je me demande si n’aviez pas un peu raison en pensant…
– On n’en sortira pas ! déplora Mme de Sommières. Donne-moi ça, Aldo, j’irai moi-même…
Elle n’acheva pas sa phrase. Le téléphone intérieur sonnait. Plan-Crépin se dépêcha de décrocher. Cela faisait partie de ses tâches, la marquise détestant l’idée que l’on pût la sonner comme une domestique. Les réponses furent concises :
– Oui !… Oui, il est là ! Entendu, je le préviens !
Elle reposa le combiné puis se tourna vers Aldo :
– M. Lassalle est en bas. Il désire vous parler !
– J’y vais ! Tenez, rangez ça ! ajouta-t-il en fourrant enveloppe et Anneau dans les mains de Marie-Angéline. J’en profiterai pour faire retenir mes places de retour à Venise le plus vite possible…
Il descendit l’escalier en courant et gagna le bar où le vieux chercheur l’attendait, assis à une table d’encoignure devant un verre déjà à moitié vide. Bien qu’il fût tiré à quatre épingles comme d’habitude, Aldo fut frappé par les plis soucieux marquant son visage. Aussi, avant même de lui serrer la main, demanda-t-il ce qui l’amenait.
– Oh, une vétille : Adalbert a disparu !
– Comment, disparu ? s’étonna Aldo en se glissant auprès de son visiteur sur la banquette de velours rouge.
– Comment, je n’en sais rien ! Tout ce que je peux dire est que je ne l’ai pas vu depuis deux jours. Il est sorti avant-hier soir après avoir reçu un billet porté par un gamin en disant qu’il n’en aurait pas pour longtemps…
– Et vous ne vous inquiétez que maintenant ? Vous avez prévenu la police ?
– Évidemment, oui, mais plutôt par acquit de conscience. Vous connaissez ses capacités.
– Vous auriez pu me prévenir, moi.
– C’est ce que je fais… bien que, je vous l’avoue, j’y aie mûrement réfléchi. D’abord, Adalbert est très monté contre vous. Ensuite, ce n’est pas la première fois qu’il me joue ce tour. Voilà cinq ou six ans, alors qu’il séjournait chez moi, il est parti un soir en prétextant le même motif et n’est réapparu que trois jours après, dégoulinant de contrition mais si visiblement content que je n’ai pas eu le courage de lui faire des reproches. Il est vrai que le « quelqu’un » était une femme…
– Qui vous dit que l’histoire ne se renouvelle pas ?
– Il n’y en a qu’une qui l’intéresse en ce moment, et vous savez qui. Étant donné la chaleur de leurs relations, je serais fort étonné qu’il passe tout ce temps entre ses bras…
– La meilleure façon de le savoir n’est-elle pas d’aller vérifier ?
Le sang d’Henri Lassalle ne fit qu’un tour :
– Moi ? Que j’aille chez ce chameau de princesse Shakiar où elle habite ? Je ne vois d’ailleurs pas ce qu’Adalbert fabriquerait là-bas.
– Vous savez pertinemment qu’elle n’y est plus, puisqu’elle s’est installée au château du Fleuve le jour des funérailles ?
M. Lassalle éclusa son verre et fit une grimace aussi affreuse que s’il avait avalé de l’huile de ricin. Qu’Aldo traduisit aussitôt :
– … Mais vous n’avez aucune envie d’y aller voir ! C’est pousser la misogynie un peu loin ! Non ?
– Cette fois, vous ne pouvez nier que vous êtes responsable !
– Bon ! Écoutez, nous n’allons pas ergoter plus longtemps. Je me charge de cette corvée. Si Adalbert y est, je le saurai tout de suite !
– Même s’il est retenu captif ?
– Pour quelle raison ? Ces derniers temps, la belle Salima montrait une propension marquée à l’écarter de sa route. C’est décidé, j’y vais ! Rassurez-vous, conclut-il plus doucement, je passerai vous voir en rentrant.
Il remonta quatre à quatre chez Mme de Sommières où, c’était à prévoir, sa nouvelle arracha un cri d’angoisse à Marie-Angéline. Ce qui fit sursauter la vieille dame :
– Qu’est-ce qui vous prend de hurler de la sorte, Plan-Crépin ? Il n’est pas mort, que je sache !
– Vous n’en savez rien ! riposta l’interpellée en oubliant sous le coup de l’émotion son pluriel de majesté. Je suis sûre que cette femme est dangereuse !
– Moi aussi, mais j’en ai vu d’autres, répondit Aldo. Aussi y vais-je sans tarder ! Si je ne revenais pas – sait-on jamais ? – allez prévenir M. Lassalle… Quel que soit le souvenir que vous gardez de lui !
Il était sur le point de sortir quand elle le rappela d’une voix timide :
– Vous partez toujours demain ?
En dépit de son inquiétude, il ne put retenir un sourire :
– Vous ne perdez jamais le nord, n’est-ce pas, Mademoiselle du Plan-Crépin ? Je vous laisse répondre vous-même à cette question idiote !
8
Ce qu’avait vu Freddy Duckworth
Quand son taxi s’arrêta devant l’ancienne demeure d’Ibrahim Bey et qu’il le pria de l’attendre, le bonhomme fit la grimace. Depuis le drame dont il avait été le cadre, le vieux castel n’avait plus bonne réputation. Pour le convaincre, Aldo ne lui paya que la moitié de ce qu’il lui devait, en promettant course double s’il le retrouvait en sortant.
– Et si ti ne ressors pas ?
– Alors tu iras où tu m’as pris, tu demanderas M. Lassalle…
– Ji connais !
– Parfait. En ce cas, tu lui diras où tu m’as déposé et il te donnera au moins ce que je t’ai promis…
On s’en tint là.
Cette fois, la porte médiévale était fermée et Aldo dut actionner la chaîne de la cloche à plusieurs reprises avant de faire apparaître, dans l’entrebâillement, la tête enturbannée d’un serviteur noir auquel il tendit une carte de visite en demandant si Mlle Hayoun voulait bien le recevoir. L’homme s’inclina et disparut, le laissant retrouver la jarre d’oranger qui lui avait donné asile le jour du massacre.
Il n’y resta pas longtemps. Deux minutes tout au plus avant que la princesse Shakiar ne fasse une de ces entrées théâtrales qu’elle semblait affectionner dans une longue tunique noire sur laquelle glissait une avalanche de sautoirs d’or dénués de pierres précieuses comme les bracelets qui cliquetaient à ses poignets. L’entretien commença mal :
– Que voulez-vous ? questionna-t-elle d’emblée sans s’encombrer de formules de politesse.
Lui retournant un sourire moqueur, il esquissa un salut :
– Je croyais avoir demandé Mlle Hayoun ? Vous ne lui ressemblez guère !
– Elle ne reçoit pas. Quant à moi, je suis ici pour veiller sur elle durant le deuil cruel qu’elle subit. Et elle ne veut voir personne. Qu’attendez-vous d’elle ?
De toute évidence, Aldo avait devant lui une espèce de dragon peu disposé à lâcher pied. Cependant il hésita à répondre, se souvenant du ton amer d’Ibrahim Bey faisant allusion à cette femme qui avait su attirer à elle l’unique membre de sa famille. Il ne pourrait être que très mécontent de la voir évoluer dans son domaine comme chez elle. C’est en pensant à lui qu’il choisit d’atermoyer :
– Qu’elle réponde à une question.
– Laquelle ?
– Inutile, Madame ! Cela ne concerne qu’elle seule.
– Mais je puis transmettre et revenir…
– Non, Madame. Veuillez m’excuser !
Il esquissait un salut avant de tourner les talons. Elle le retint :
– En revanche et puisque vous voici, vous pouvez peut-être me dire comment il se fait que vous soyez encore à Assouan après l’attitude scandaleuse que vous avez eue envers moi ?
– Vous tenez vraiment à ce que nous y revenions ? soupira-t-il. Il me semble pourtant qu’il n’y a plus rien à dire ? Vous m’avez pris pour un imbécile en me faisant venir chez vous dans l’intention de me vendre… ou de me confier les perles de Saladin, un trésor national qui m’aurait mené droit en prison si le premier douanier venu avait ouvert mes bagages.
– Ridicule ! Ces pauvres gens sont nuls en la matière !
– Seulement, ce n’est pas le cas des douaniers anglais qui les… assistent et ceux-ci ne m’auraient pas raté !
– Mais enfin, je vous jure que ces perles sont à moi ! Vous permettrez que je fasse ce que je veux de ce qui m’appartient ? Et j’ai besoin d’argent !
Aldo la regarda avec stupeur : au bord des larmes, elle paraissait sincère.
– Vous ne vouliez cependant pas que le roi ait vent de l’histoire ?
– Naturellement ! Quel homme accepterait que l’on vende un présent fait par amour… même s’il l’a regretté par la suite !
– Bon. Admettons ! Alors expliquez-moi le pourquoi de la présence des perles fausses dans mes bagages ?
– Vous m’aviez offensée ! Il était normal de vous le faire payer ! N’oubliez pas que j’étais reine d’Égypte !
Mais c’est qu’elle avait l’air d’y croire avec sa mine boudeuse ? Aldo abandonna la partie. On n’en sortirait jamais !
– N’en parlons plus, si vous le voulez bien ! J’ai refusé de conclure cette « affaire » et vous avez tenté de me faire passer pour un voleur. Je vous offre mes excuses et j’aimerais entendre les vôtres, mais je vous en tiens quitte ! Disons que nous sommes à égalité et finissons-en, princesse ! ajouta-t-il en saluant de nouveau, et cette fois elle le laissa partir.
Il allait atteindre la porte quand il entendit :
– Quelle question vouliez-vous me poser ?
Il se retourna. Shakiar avait disparu et c’était Salima qui se tenait à sa place. Immobile dans sa robe blanche, elle le fixait de ses yeux clairs. Il sentit alors une bizarre angoisse lui serrer la poitrine en mesurant, mieux qu’il ne l’avait fait jusque-là, l’incroyable beauté de cette fille. Qu’elle eût asservi Adalbert n’était guère surprenant et il remercia mentalement le Ciel de lui avoir donné Lisa qui le mettait à l’abri de ce genre d’enchantement, même si elle n’avait pas empêché un autre visage de prendre une petite place dans son cœur. Mais Adalbert ? Qu’avait-il pour le protéger du sortilège ? Aldo comprenait que l’arracher à elle serait une rude bataille. En admettant qu’une victoire soit possible…
Il revint lentement vers la jeune fille sans qu’elle fît un pas pour le rejoindre. Ce n’est que quand il fut devant elle qu’elle proposa d’aller s’asseoir au jardin que l’on venait de réhabiliter, et elle le précéda dans les étroites allées retracées autour des carrés de plantes odorantes. Au milieu, deux bancs de pierre surveillaient une fontaine muette pour le moment. Salima s’assit sur l’un d’eux en indiquant à son visiteur d’en faire autant. Alors seulement, elle répéta :
– Quelle question vouliez-vous me poser ?
– Elle est brève : où est Adalbert ?
Les beaux sourcils se relevèrent sous l’effet d’une surprise qui ne paraissait pas feinte :
– Suis-je censée le savoir ?
– Je ne vois personne d’autre pour me répondre. Il y a deux jours – deux soirs plus exactement ! – un gamin est venu lui porter une lettre émanant d’une dame sans prononcer de nom, mais au reçu de ce billet il s’est montré soudain si joyeux que le message ne pouvait émaner que de vous. Il a aussitôt décidé de suivre le garçon, se contentant de dire à l’ami qui l’héberge de ne pas se tourmenter s’il rentrait un peu tard…
– M. Lassalle, si je ne me trompe ?
– Vous le connaissez ?
– Comme le Tout-Assouan. Mais je vous ai interrompu, veuillez m’en excuser et continuer.
– Il ne me reste pas grand-chose à dire : il n’est pas rentré du tout.
– Ah !… Et vous pensez que la lettre venait de moi ?
– Pour qu’il soit aussi heureux ? Sans aucun doute ! Je ne sais si vous en avez conscience, Mademoiselle Hayoun, mais vous avez pris pour lui une importance disproportionnée en égard aux relations habituelles entre maître et élève. (Et sans lui laisser le temps de répondre, il précisa :) D’ailleurs, je crois que vous n’en ignorez rien, sinon comment expliquer le message verbal que vous m’avez confié au Caire : Dites-lui que je ne l’ai pas trahi !… Vous saviez déjà que vous aviez le pouvoir de lui faire du mal !
– Du mal ? Le mot est un peu exagéré ! J’étais devenue son assistante, son élève, et je vous assure que c’est un merveilleux professeur… et un très grand archéologue.
– Ça, je le sais !
L’ébauche d’un sourire joua un instant sur les lèvres de la jeune fille :
– Alors vous avez peut-être une idée de… l’émulation féroce qui oppose ces messieurs, surtout quand ils appartiennent à des nationalités différentes ?
– En effet. Si je n’ai pas assisté au premier round de son combat contre Freddy Duckworth, j’ai eu le privilège d’arbitrer en quelque sorte le second dans le bar du Winter Palace à Louqsor. Nous nous sommes mis à deux pour empêcher Adalbert de l’étrangler. La seule différence était qu’il ne s’agissait plus d’une concession mais d’une jeune fille que l’honorable Freddy était accusé d’avoir détournée de ses devoirs et enlevée !
– C’est stupide ! Vous avez vu à quoi il ressemble ?
– Alors pourquoi avoir choisi son camp lorsqu’il a spolié Adalbert ?
– Parce que, dès l’instant où il s’agissait de la tombe de Sebeknefrou, cela primait les autres considérations. Il fallait que j’y entre… quel que soit celui qui m’ouvrait la porte. Dans les documents de mon grand-père, j’avais découvert qu’il devait s’y trouver un très vieux papyrus capable d’apporter quelque lumière sur la plus ancienne légende de l’Égypte…
– Et, bien entendu, vous n’en avait jamais touché mot à Adalbert ? fît Morosini, méprisant. On dirait que vous n’avez pas perdu de temps pour intégrer la confrérie de ceux dont vous venez de parler ?
– Non, je voulais le document pour mon grand-père, pour lui montrer qu’une fille pouvait être digne de participer à ses travaux.
– Et vous avez été punie par où vous avez péché : la tombe avait été violée auparavant.
Salima détourna la tête sans répondre. D’où Aldo conclut qu’il avait visé juste et qu’elle ne tenait pas à s’étendre sur sa déconvenue… Pourtant elle n’avait pas terminé et, rendant mépris pour mépris, elle commenta :
– Votre jugement m’indiffère. Entre le grand Ibrahim Bey et M. Vidal-Pellicorne – quelle que soit l’admiration que je lui porte ! – il n’y a qu’un seul choix possible. Mais pour en revenir à votre question, et en admettant que je sois l’auteur du billet, me direz-vous pour quelle raison il serait encore ici ? Installer un infidèle dans la maison d’Ibrahim Bey serait offenser sa mémoire ! Et plus qu’inconvenant !
– Aussi ne l’ai-je pas pensé ! J’espérais qu’en vous quittant vous auriez pu lui confier où vous aviez l’intention de vous rendre et qu’il aurait voulu vous y précéder !
– Un rendez-vous ? Galant de préférence ? Monsieur, vous m’offensez et vous voudrez bien vous en tenir à ce que je viens de vous dire : je n’ai pas écrit à Adalbert et il n’est pas venu me voir ! Autre chose encore ? ajouta-t-elle, franchement acerbe, en se levant… ce qui obligea Aldo à en faire autant.
– Non. Il me reste à vous remercier de m’avoir reçu, à vous offrir mes condoléances et à vous souhaiter tout le bonheur du monde… dans vos recherches, se hâta-t-il de préciser en voyant se durcir davantage le visage de Salima.
Elle ne le raccompagna pas, se contentant de le suivre des yeux tandis qu’il retraversait le jardin et gagnait la porte. Mais lui avait peine à réfréner sa colère, tant il était persuadé que cette fille s’était moquée de lui et qu’elle lui avait menti. Son seul moment de franchise était, selon lui, celui où elle avait expliqué ce qui s’était passé près de la tombe de Sebeknefrou. Elle n’avait omis que de révéler si elle avait trouvé son papyrus et il s’était prudemment gardé de le lui demander, sachant qu’il n’aurait obtenu au mieux qu’une demi-réponse. En revanche, il emportait une certitude concernant les « recherches » d’Ibrahim Bey. Lui aussi s’était livré au jeu du mensonge : il s’intéressait bel et bien à la Reine Inconnue, même s’il ne le montrait pas. En tout cas, il savait susciter les dévouements : c’était pour lui que Salima désirait fouiller la tombe de Sebeknefrou, pour lui encore qu’El-Kouari s’était fait tuer. Il n’avait même pas à se fatiguer à donner un ordre, ou à exprimer un désir, on se précipitait pour le satisfaire. Du grand art !… qui était loin de le satisfaire, lui !
Il fulminait encore en retournant chez Henri Lassalle qui devait attendre avec impatience le résultat de sa démarche :
– Alors ?
– Rien ! Ou si peu. Shakiar vit avec Salima et, en dehors de ce que celle-ci a consenti à me dévoiler de sa conduite sur le chantier de fouilles de Louqsor, elle ne m’a rien appris. Ah si, j’oubliais : ce n’est pas elle qui a écrit à Adalbert pour l’inviter à la rejoindre.
– Vous l’avez crue ?
– Le moyen de faire autrement ? Pourtant, on ne m’ôtera pas de l’esprit que le billet venait d’elle. Adalbert qui faisait une tête impossible s’est illuminé, m’avez-vous dit ?
– Littéralement. Il était heureux comme un gosse après le passage du Père Noël. Ce qui nous amène à penser que le pauvre garçon a été enlevé, mais par qui ?
– Par elle, il y a gros à parier… ou par les sbires de sa chère Shakiar dont Ibrahim Bey se méfiait. Ou plutôt d’Ali Assouari, le frère, qui pourrait bien être le grand patron de cette entreprise de crimes parce qu’il est d’une intelligence largement supérieure.
– Ne me dites pas qu’elle est idiote ?
– J’en viens à me le demander sérieusement… ou alors c’est la plus remarquable comédienne du siècle ! Pour en revenir à Adalbert, pourrais-je dire à mot à votre Farid ?
– Tous les mots que vous voudrez ! Je suppose que vous voulez lui demander des renseignements sur les circonstances de son départ ? À quoi ressemblait le gamin, par exemple ?
– Vous avez tout compris !
– Alors je vais vous répondre parce que ce que j’ai fait en premier, c’est l’interroger.
– Et le résultat ?
Henri Lassalle haussa les épaules :
– Vous avez vu le nombre de mioches qui traînent en ville, sur la Corniche ou ailleurs, à la recherche de quelques pièces ? Celui-là pouvait avoir une douzaine d’années, une galabieh presque propre et une calotte bleue sur la tête. Si j’ajoute qu’il était beau, cela ne vous apprendra rien de plus, presque tous les gosses sont beaux par ici… Au fait, voulez-vous déjeuner avec moi ?
– Ce serait avec plaisir mais on m’attend à l’hôtel.
– Votre… tante, sans doute ? Adalbert est enthousiaste à son sujet !
– Ma grand-tante, la marquise de Sommières. Elle est octogénaire mais elle a l’esprit tranchant comme une lame de rasoir. D’ailleurs, pourquoi ne viendriez-vous pas dîner avec nous au Cataract ? Je sais que vous n’aimez guère les femmes, cependant vous pourriez faire une exception pour elle et pour Marie-Angéline du Plan-Crépin, sa cousine et lectrice.
– Peste ! Quel nom ! fit Lassalle en riant.
– Elle est encore plus pittoresque. Et elle ne laisse personne ignorer que ses ancêtres ont « fait » les croisades. Venez, puisqu’à nous quatre nous formons toute la famille d’Adalbert. On se sentira plus forts en se serrant les coudes ! conclut-il tandis que son sourire s’effaçait.
– C’est entendu, je viendrai !
– Qu’est-ce que tu t’imaginais ! s’écria Mme de Sommières. Qu’elle allait te dire : « Mais comment donc, cher Monsieur ! Bien sûr que j’ai fait kidnapper Adalbert ! Il est même dans ma cave ! Vous serait-il agréable que nous allions lui faire un brin de causette ? » Il y a des moments où ta naïveté me confond !
– Et qu’est-ce que je pouvais faire d’autre ? Adalbert reçoit un billet porté par un gamin, le lit avec une joie plus qu’évidente et suit le petit messager en prévenant qu’il rentrerait peut-être tard !
– Et alors ?
– Il n’y a dans ce pays-ci qu’un seul être qui ait le pouvoir de le faire rayonner en recevant sa prose et c’est Mlle Hayoun. Par conséquent moi, à moitié idiot comme chacun sait, je file droit chez ladite Mlle Hayoun lui demander si elle peut au moins m’apprendre quelque chose. Or, non seulement elle ne l’a pas vu, mais elle assure ne l’avoir pas convié. Dans ces conditions, pouvez-vous me dire où il est ?
– Calme-toi. J’ai tort, je le sais et j’ai horreur de ça, mais te voir aussi inquiet me met hors de moi ! Crois-tu vraiment que l’on puisse accorder à cette fille l’ombre d’un crédit ?
– Qu’il y ait du vrai par exemple quand elle donne la raison pour laquelle elle est restée avec Duckworth, je n’en doute pas…
– D’autant plus qu’elle s’est bien gardée de vous dire si elle avait trouvé ou pas son papyrus, ni ce qu’il contenait, flûta Plan-Crépin qui s’était contentée d’écouter jusque-là. Maintenant, qu’elle soit ou non l’auteur du message, le diable seul doit le savoir. Adalbert l’a cru et c’est ça le drame ! Il faudrait pouvoir visiter à fond cette vieille baraque et ça n’a pas l’air facile. Une porte médiévale et une unique fenêtre, étroite par-dessus le marché, ce n’est pas beaucoup. En passant par les terrasses peut-être ?
– Vous avez vu la hauteur des murs, Angelina ? Je reconnais que vous grimpez comme un écureuil et je ne pense pas être devenu trop rouillé, mais il nous faudrait d’abord un grappin et une corde solide et…
– Si vous cessiez de dérailler tous les deux et considériez l’endroit où nous sommes ? Passe pour la corde, mais où voulez-vous dénicher un grappin ? Dans les boutiques de souvenirs ? En outre, une fois là-haut, vous vous trouverez peut-être dans une maison bourrée de gens qui ne vous faciliteront pas la tâche ? Ce genre d’aventure nécessite d’assurer ses arrières et ici c’est le bout du monde. On n’a aucune aide à attendre des autorités locales… Et malheureusement ni l’un ni l’autre vous ne possédez les talents d’Adalbert pour ouvrir les portes les mieux fermées.
– On pourrait peut-être utiliser le colonel Sargent ? suggéra Aldo. Il brûle de se lancer sur les traces de son beau-frère et le fait qu’il soit anglais doit être pris en considération. Et n’oublions pas M. Lassalle qui connaît à peu près tout le monde. Au fait, cela ne vous ennuie pas que je l’aie invité à dîner ?
– Il est bien temps de le demander ! soupira la marquise. On pourra peut-être en tirer des renseignements… et ça nous fera toujours passer un moment ! D’autant qu’on peut espérer qu’il ne se souviendra pas de nous.
– Nous aurions tort de nous bercer d’illusions, reprit Marie-Angéline. Nous sommes inoubliable, mais ce sera peut-être amusant de voir sa tête ?
– Elle a raison, Tante Amélie : vous êtes sublime, fit Aldo, sincère, en contemplant la longue robe de chantilly gris perle habillant avec élégance une silhouette restée mince en dépit de l’âge sur laquelle scintillaient un collier « de chien », des bracelets et des girandoles en diamants. Je me demande même s’il est très prudent de transporter des bijoux de cette qualité aux confins du désert.
– Pour un expert, tu me surprends, mon garçon ! Ou alors ta vue baisse. C’est du toc bien sûr ! Les originaux dorment en sécurité à Paris.
– Je préfère ! Bon, il est temps de descendre !
– Encore une minute ! le retint Marie-Angéline. Étant donné que, la première émotion passée, Adalbert va être le centre de la conversation, je voudrais qu’on évite de mentionner l’idée qui m’est venue : la seule piste dont nous disposions pour retrouver notre ami, c’est ce gamin qui a porté la lettre. C’est par lui qu’il faut commencer.
– Je ne vois pas pourquoi nous le tairions à Henri Lassalle ? On en a déjà parlé.
– Et qu’est-ce qu’il en pense ?
– Que ce sera à peu près aussi facile que chercher un grain de sable dans le désert !
– Ben voyons !
Il fut impossible d’obtenir qu’elle s’explique davantage. D’ailleurs on n’en avait plus le temps. L’entrée du salon où l’on se réunissait quand on avait des invités était devant eux. Henri Lassalle aussi, sanglé dans un impeccable smoking du même blanc que ses cheveux. Voyant venir Morosini escortant deux dames dont il tenait la plus âgée par le bras, il s’inclina et ce fut à cet instant qu’il les reconnut car il rougit :
– Là ! chuchota Plan-Crépin. Je savais bien que « nous étions inoubliable ». Il nous a reçue en pleine figure !
Pourtant, le vieux monsieur fit montre d’un fair-play élégant en allant au-devant d’elles :
– Je crains, mon cher Aldo, que vous n’ayez joué à votre tante un bien mauvais tour en m’invitant à dîner avec elle. Ce n’est pas la première fois que nous nous rencontrons et j’ai peur d’avoir laissé un souvenir désagréable ! Mais comment imaginer que Mme la marquise de Sommières tant vantée par Adalbert puisse être mon adversaire victorieuse de Monte-Carlo ? Vous me voyez confus, Madame.
– Ne le soyez pas plus longtemps. Les casinos ont ce curieux privilège de mettre les joueurs sur les nerfs et de les faire réagir de façon tout à fait inhabituelle. Ce même phénomène se produit, paraît-il, quand on conduit une automobile… Cela dit, Monsieur, oublions tout cela ! Nous sommes réunis au nom de ce cher Adalbert. Aussi soyez le bienvenu ! conclut-elle en souriant et en lui tendant une main sur laquelle il s’inclina.
– Quel bel échange de discours ! souffla l’incorrigible Marie-Angéline. On se croirait à une réception de l’Académie française !… Ouf !
Aldo venait de lui décocher dans les côtes un coup de coude sournois qui passa inaperçu car, la paix se trouvant ainsi signée, on se rendit à la salle à manger où le maître d’hôtel les guida vers une table ronde fleurie d’œillets roses. La lecture du menu, les commandes et le bref entretien d’Aldo avec le sommelier occupèrent les premières minutes, après quoi on entra sans attendre dans le vif d’un sujet trop présent à l’esprit des convives pour laisser place aux banalités rituelles dans la bonne société.
– Mon neveu a dû vous raconter sa visite à cette demoiselle Hayoun. Qu’en pensez-vous, Monsieur Lassalle ? entama la marquise. Ne l’ayant jamais vue, je ne peux me faire une opinion.
– Elle est extrêmement belle : imaginez Néfertiti avec les yeux d’une princesse nordique : des lacs bleutés si clairs qu’ils en semblent transparents. En réalité ils sont insondables, mais je ne sais si mon jugement peut être valable. Je l’ai vue pour la première fois le jour des funérailles d’Ibrahim Bey. Le billet qu’a reçu Adalbert ne pouvait venir que d’elle. Je le connais depuis l’enfance et si vous aviez vu son visage en le lisant ! Il est parti sur-le-champ !
– J’ai oublié de vous demander un détail.
– Quoi donc ?
– Le mystérieux gamin est-il venu avec un véhicule ou bien Adalbert vous a-t-il emprunté une voiture ? Le vieux château est assez éloigné…








