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L'Anneau d'Atlantide
  • Текст добавлен: 26 сентября 2016, 13:57

Текст книги "L'Anneau d'Atlantide"


Автор книги: Жюльетта Бенцони



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Il eut l’impulsion de la rejoindre, de lui dire… mais non ! Sa tâche n’était pas achevée. Le moindre courant d’air pourrait bouleverser ce qu’il venait de reconstituer. Aussi, renonçant même à appeler pour qu’on lui serve du café, il alla s’assurer que la porte était bien fermée, tourna deux fois la clef, chercha de la colle et revint se mettre à l’ouvrage. Avec un soin quasi maniaque, il fixa par un point adhésif chaque fragment.

En dépit de la fraîcheur du matin, il était en nage quand ce fut fini. Il attendit que son travail fut sec, prit une autre feuille de papier semblable à celle qui servait de support, et l’en recouvrit. Puis il choisit parmi les livres qui l’environnaient un gros in-quarto traitant de la faune et de la flore du désert, y plaça le plan reconstitué, referma et alla remettre le livre où il l’avait pris, c’est-à-dire sous une pile d’autres plus petits. Le poids achèverait d’aplatir le papier et il serait mieux protégé que dans n’importe quel coffre.

Alors seulement il s’accorda le droit de respirer, rouvrit la porte, appela pour qu’on lui apporte du café qu’il but avec délectation. Jamais il ne l’avait trouvé si délicieux ! Incapable sur le moment de s’éloigner de son trésor, il s’étendit sur l’un des divans pour se détendre les nerfs. Il avait le plan, il avait la clef. Ne manquait plus que l’Anneau ! À tout prix, il devait se le procurer. Ce serait trop bête, après la découverte, de tomber sous le coup d’une malédiction dont il ne doutait pas !

Enfin, il s’endormit.


12

Le prince d’Éléphantine

La lettre s’étalait au milieu du plateau du petit déjeuner. Sa grande écriture carrée n’apprit rien à Aldo mais lui valut tout de même la préférence sur les nourritures terrestres. Le texte en était court et faillit lui couper l’appétit :

« Pas mal imaginée, la petite farce de l’autre soir, mais nous sommes entre gens sérieux traitant d’affaires sérieuses où les comédies de salon ne sont pas de mise. M. Lassalle vient d’en faire l’amère expérience. Vous recevrez d’autres nouvelles plus tard… »

Aldo avait trop l’habitude des coups durs et des mauvaises nouvelles pour se laisser abattre par celui-là. Il avait vraiment affaire à forte partie. Il fallait aller voir au plus vite ce qu’il se passait à la maison des Palmes. Comme il venait de se raser quand on lui avait apporté le plateau, il avala pêle-mêle jus d’orange, toasts à la confiture et deux tasses de café noir, acheva de s’habiller, fourra le message dans sa poche, dégringola l’escalier en priant pour que Plan-Crépin ne soit pas sur son chemin et, trouvant devant l’entrée de l’hôtel un taxi qui venait de déposer un client, s’engouffra dedans et se fit conduire à destination.

Il s’attendait au pire et fut presque soulagé – même si la demeure portait les traces d’une bagarre – en découvrant le vieux monsieur assis à son bureau, la tête entourée d’un pansement.

Cependant, la première parole qui lui monta aux lèvres fut :

– Où est Adalbert ?

Lassalle lui lança un regard noir :

– Vous pourriez commencer par vous inquiéter de ma santé ! Cela se fait entre gens bien élevés… Rassurez-vous, je ne vais pas trop mal ! Qu’est-ce qui vous amène ?

Aldo tira la lettre de sa poche :

– Ceci ! Pardonnez-moi si je me suis montré discourtois mais je pensais trouver ici un véritable carnage.

– Cela l’aurait été si je ne disposais pas de serviteurs fidèles et en bonne forme physique… Hier soir, peu avant minuit, les sbires d’Assouan me sont tombés dessus dans l’intention de me faire avouer où je cache Adalbert, mais Farid a pu rameuter les autres domestiques déjà couchés, tandis qu’Abdallah et moi faisions face de notre mieux. Et nous avons réussi à les faire déguerpir. Cette bande d’assassins ne s’attendait pas à cela et, pour une belle bagarre, ça a été une belle bagarre ! ajouta-t-il fièrement.

– Bravo ! fit Aldo, sincère. Et Adalbert dans tout cela ?

– Oh, il va bien. Je vous en parlerai tout à l’heure. Une tasse de café ?

– Volontiers ! J’en ai pris un avec mon breakfast mais il ne vaut pas le vôtre !

Un claquement de mains et Farid apparut. Aldo remarqua qu’il avait un œil d’une curieuse couleur, tirant sur le bleu violacé :

– Du café, s’il te plaît ! Et… fais-le porter par Abdallah, tiens !

– Si je vous ai compris, il ne fait aucun doute pour vous qu’Ali Assouari soit à la base de cette série de crimes ?

– Qui voulez-vous que ce soit, à part lui ? Il me semble que c’est signé. Mes envahisseurs de cette nuit sont ceux qui ont assassiné Karim El-Kholti et Béchir. C’est tout juste, d’ailleurs, si leur chef se donne la peine de dissimuler !

– Vous n’avez pas appelé la police ?

– Pas cette fois, non ! Si vous voulez mon sentiment, je jurerais que Keitoun est à la botte d’Assouari !

– Ce n’est pas un peu gros ? Le chef de la police obéissant à un simple particulier ?

– Il n’est pas un simple particulier. Il descend des princes d’Éléphantine et sa sœur était reine. Pour Keitoun – qui est du coin comme lui ! – cela compte, croyez-moi ! Il est le véritable seigneur de la ville. Largement plus qu’un gouverneur, né dans le Delta par-dessus le marché et qui souhaite surtout qu’on lui fiche la paix.

– Et l’Angleterre… ?

– … n’est représentée que par les officiers de la garnison militaire. En outre, Le Caire est loin ! Ah, voilà le café !

Aldo leva un sourcil surpris. Fallait-il faire si grand accueil à une prestation aussi banale ? Mais Lassalle semblait y trouver un plaisir particulier ce matin, et conseilla :

– Dépose ton plateau là, Abdallah et sers Monsieur le prince !

– Oh, il se débrouillera très bien tout seul !

Aldo sursauta. Levant les yeux, il considéra avec stupeur le « Nubien » à la peau châtaigne foncée et coiffé d’un turban qui arborait un sourire radieux en ouvrant le plus possible ses paupières tombantes sur des yeux d’un bleu de porcelaine.

– Adal… ?

– Abdallah, si Votre Seigneurie le permet ! Avoue que je suis plutôt réussi, non ? Farid est un artiste de génie !

La transformation était en effet époustouflante ! Même les cils et les sourcils avaient été teints d’un noir profond qui réussissait à assombrir les prunelles révélatrices. Une courte barbe allongeait le visage.

– Incontestablement, si M. Lassalle le congédiait, il aurait une belle carrière dans les studios de cinéma !

– Je préfère le garder. Il m’est trop précieux ! tiens, lis ça ! dit-il en tendant le billet reçu par Morosini.

Assis sur un angle du bureau, Adalbert vida sa tasse de café – il en avait apporté trois ! – et parcourut les quelques lignes. Toute trace de gaieté avait disparu de sa figure :

– Il n’a pas tardé à comprendre, l’animal ! C’est ce qui nous a valu la séance d’hier soir ! À quoi va-t-on avoir droit maintenant, à votre avis ? dit-il en regardant les deux autres. Au fait, Aldo, jusqu’où peut-on compter sur ton ami anglais ?

– Une aide totale, je crois. Il est parti ce matin pour Le Caire afin d’y rencontrer le Consul général et de lui raconter ce qui se passe ici.

– Espérons que…

La sonnerie du téléphone lui coupa la parole. Lassalle se pencha pour récupérer l’appareil sous son bureau. Tout en reconnaissant son utilité, il partageait en effet l’aversion de Mme de Sommières pour cet outil par trop anachronique dans son univers tourné intégralement vers la nuit des temps.

– Lassalle ! J’écoute.

Il n’en dit pas plus et on put le voir pâlir. Adalbert tendit le bras pour saisir l’écouteur mais il l’en empêcha d’un geste vif et raccrocha presque aussitôt. D’une même voix, les deux autres demandèrent :

– Que veut-il ?

– L’Anneau. Il prétend qu’il possède la clef et le plan. Nous avons quarante-huit heures pour réfléchir. Passé ce délai, Adalbert devra livrer l’Anneau au lieu et à l’heure qu’il indiquera. Seul et sans armes, bien entendu.

– Sinon ?

– Salima sera mise à mort devant lui.

Le silence qui suivit pesait le poids d’une dalle funéraire. Adalbert s’était laissé choir sur un siège et, d’une main machinale, repoussait son turban afin de pouvoir fourrager dans ses cheveux. Aldo se leva et vint poser une main sur son épaule avec une ferme douceur :

– Si on ne trouve pas le moyen de le neutraliser d’ici là, il faudra le satisfaire. Il n’y a pas d’autre solution…

Sans répondre et sans lever les yeux, Adalbert couvrit cette main d’une des siennes. On n’avait plus besoin de paroles… Cependant…

– Finalement, vous l’avez donc, cet Anneau ? ne put retenir Lassalle.

– Non ! gronda Aldo en lui jetant un regard furieux. Mais je sais où il est ! Vous êtes content ?

– Pas vraiment… ! Non !

Il avait crié si fort que la tête de Farid apparut dans l’entrebâillement de la porte. Il le renvoya d’un geste :

– Qu’est-ce qu’on fait en attendant ?

– Il faudrait essayer de savoir où la jeune fille est retenue prisonnière, répondit Aldo. D’où venait la communication ?

– De la ville ou des environs immédiats. Ce n’était pas l’interurbain. Vous pensiez à quoi ? À Khartoum ?

– Pourquoi pas ?

– Parce que là-bas, il y a un autre chef de la police et que notre homme doit rester dans le coin. Il doit être quelque part dans les alentours, mais où ? C’est plutôt vaste…

– Rien ne prouve d’ailleurs qu’il ait téléphoné de l’endroit où Salima est retenue. Il a pu appeler de chez un complice ? Ou encore de chez Keitoun ? commenta Adalbert avec amertume.

– De toute façon, on n’arrivera à rien si on reste ici à tourner en rond en se posant des questions auxquelles personne ne peut répondre. Merci pour le café, Monsieur Lassalle ! conclut Aldo en se dirigeant vers la porte.

– Où vas-tu ?

– Je rentre à l’hôtel. Ce soir, je téléphonerai au Caire. Il faut que j’avertisse Sargent. Et puis il me vient une idée…

Sans s’expliquer davantage, il repartit par où il était venu.

Après avoir reposé le combiné sur son support, Assouari resta un moment à le contempler, les bras croisés sur la poitrine, tentant de juguler la fureur qui l’avait envahi. Il ne regrettait aucune des paroles qu’il venait de prononcer : il tuerait sans une hésitation, sans la moindre pitié, celle qui n’avait cessé de lui opposer un dédain insultant, et un mutisme quasi absolu qui l’était plus encore.

Lorsqu’il avait reconstitué le papyrus, il s’était fait ouvrir la chambre où il la tenait captive en compagnie d’une vieille servante pour s’occuper d’elle. Une belle chambre, luxueusement meublée, où rien ne manquait de ce qui pouvait plaire à une femme. Il y avait veillé avant de l’y amener, surveillant lui-même les transformations, voulant un cadre digne de sa beauté en vue de l’instant où elle le laisserait la prendre dans ses bras…

Ce jour-là donc, il était venu à elle débordant de joie et d’espoir.

Comme d’habitude, elle était assise sur un pouf de velours bleu brodé d’or, vêtue des voiles noirs qu’elle refusait de quitter, inactive, immobile même, ses jolies mains abandonnées sur ses genoux et son regard fixé dans le vague. À son entrée, elle n’avait même pas tourné la tête. Il alla s’asseoir en face d’elle pour se trouver au moins dans son champ de vision. Alors elle ferma les yeux…

– Salima ! commença-t-il aussi doucement qu’il put. Cela ne peut pas continuer. Que tu le veuilles ou non, tu es ma fiancée ; tu seras ma femme…, la seule, et nous pourrons faire de grandes choses ensemble. C’est de cela surtout que je suis venu te parler… J’ai réussi à assembler les morceaux du papyrus que tu as trouvé dans la tombe de Sebeknefrou avec ceux de ton grand-père…

Les paupières se relevèrent et elle darda sur lui un regard glacial :

– Mon grand-père que tu as assassiné ! Et tu as le front de m’en parler ?

– Ce n’est pas moi ! Un ordre mal compris ou une vengeance privée peut-être. Je te jure que je ne le voulais pas ! Il faut me croire. J’ai essayé de savoir qui…

Pour seule réponse, elle haussa les épaules mais ses yeux clairs n’exprimèrent plus que le mépris. Il serra les poings et poursuivit :

– Il ne manque plus qu’un fragment… sans intérêt particulier, je pense. Quoi qu’il en soit, grâce à un détail, je vais connaître le lieu où repose la Reine Inconnue ! Et nous allons pouvoir la découvrir ensemble. Dès que tu seras devenue princesse Assouari…

– Je ne le deviendrai jamais !

– Il le faudra bien pourtant, pour que la cérémonie propitiatoire prenne toute sa valeur ?

– Quelle cérémonie ?

– Nous allons devoir transférer le corps d’Ibrahim Bey et les restes de ses pères. Nous le ferons avec le respect qui leur est dû. Et tu seras à mes côtés pour t’en assurer…

Brusquement Salima rougit sous la poussée d’une colère que, en dépit de son empire sur elle-même, il lui était difficile de surmonter :

– Tu veux commettre un tel sacrilège et tu prétends m’y associer ? Tu es fou, je crois…

– Non. Je suis logique. Le tombeau ne peut-être que dessous, creusé dans le rocher sans doute… Peut-être à une grande profondeur, mais il est bien là !

– Ce n’est pas ce que dit la légende : Celle dont on ne sait pas le nom a fait s’écrouler la montagne sur la crypte où elle s’était enfermée… Tu te trompes !

– Non. Tu oublies que plusieurs milliers d’années se sont écoulées. Il en faut moins pour changer la morphologie de la terre et je suis sûr…

– Et d’où tires-tu cette certitude ? fit-elle, méprisante. Tu n’es pas archéologue, à ma connaissance !

– Je sais mieux que ces gens à la science incertaine. Ils ne savent qu’exhumer nos ancêtres morts pour les exposer, dépouillés de leur enveloppe bénie, dans les vitrines de leurs musées. Et tu n’appelles pas cela un sacrilège ? Nous, les enfants de cette terre, devrions les chasser à coups de pierres ! Et c’est ce que je ferai quand j’aurai débarrassé l’Égypte de ces sauterelles humaines, de ce roi fantoche à la botte de l’Angleterre. En possession des secrets de l’antique Atlantide, j’aurai le pouvoir… et le droit car je suis le prince d’Éléphantine, et tu le sais !

Pour la seconde fois, elle lui dit qu’il était fou mais une lassitude se glissait dans sa voix et il le perçut :

– Crois-moi ! J’ai tout en main : le plan, la clef que j’ai fait reprendre au cœur de Londres. Et que voici ! prouva-t-il en la tirant d’une poche intérieure, et le maléfice ne m’atteindra pas parce que, bientôt à présent, j’aurai l’Anneau qui me rendra invincible !

– Tu ne sais pas où il est !

– Ici même, à Assouan ! J’en ai la certitude et c’est celui qui a ouvert la tombe de Sebeknefrou qui me l’apportera sur un plateau. À genoux, si je le veux ! Et toi, je te ferai reine !

Il s’était levé et marchait avec agitation à travers la pièce. Salima hocha la tête. Pour la troisième fois elle dit : « Tu es fou… », retomba dans son silence et son immobilité. Alors il prit feu, se pencha sur elle et la secoua en la saisissant aux épaules :

– Si tu t’obstines à te refuser, tu porteras le poids de ma vengeance. Ce n’est pas une cérémonie propitiatoire qui délogera Ibrahim Bey mais un paquet de bâtons de dynamite. Quant à toi, après avoir assouvi sur toi ce désir qui m’obsède, je te tuerai ! Ensuite je serai enfin libre !

– Tue-moi donc tout de suite ! Tu nous rendras service à tous les deux !

– Non. Je veux que tu savoures ta mort ! Et puis j’ai encore besoin de toi !

Depuis, il n’avait plus entendu le son de sa voix qu’à une seule occasion. C’était quand il lui avait mis le plan sous les yeux. Elle avait à peine regardé le document en disant qu’elle était incapable de lire les hiéroglyphes. Et lui qui n’y connaissait rien… ! Alors, il s’était mis à la haïr autant qu’il la désirait. Il avait vu clairement le chemin qu’il lui fallait prendre. Vouloir l’associer à son triomphe n’avait pas de sens. Comment n’avait-il pas compris qu’elle n’était qu’une sorcière et qu’elle lui avait jeté un sort ? Ce sort, il fallait qu’il s’en délivre ! Elle devait mourir mais avant il s’assouvirait longuement de son maléfice en la possédant. Puis il la traînerait au lieu du rendez-vous et, l’Anneau enfin en sa possession, il lui ferait sauter la tête afin que son sang abreuve cette terre dont elle repoussait la souveraineté.

Pour un homme de sa force, c’était facile. Il avait déjà exécuté ainsi plusieurs serviteurs infidèles et son joli cou était si mince !

Laissant Adalbert chez Lassalle où, selon lui, il serait mieux protégé qu’à l’hôtel contre les imprévisibles lubies de Keitoun, Aldo n’eut aucun mal à rejoindre Tante Amélie et Plan-Crépin. Celle-ci, l’ayant vu se précipiter dans un taxi, s’était établie sur la terrasse pour attendre son retour et être certaine qu’il ne lui échapperait pas. Mme de Sommières l’y avait rejointe. En quelques mots il les eut mises au courant puis ajouta :

– Puisque vous avez déjà rencontré la princesse Shakiar, je me demandais si vous ne pourriez pas y retourner, Tante Amélie ? Je sais qu’elle vous a assuré ignorer où Assouari retient Salima, mais elle pourrait peut-être faire un effort ? C’est sa fille, que diable ! Et elle est en danger de mort !

– Vous en êtes vraiment si sûr ? émit Marie-Angéline avec un rien d’acidité. Un homme amoureux ne sacrifie pas celle qu’il aime si aisément ! J’y verrais plutôt un excellent appât pour cet imb… pour Adalbert ?

– J’y ai pensé, figurez-vous ! lâcha Aldo à qui le mot ébauché n’avait pas échappé, même s’il n’avait pas été mené à son terme. Mais encore une fois, nous n’avons plus la latitude de négliger la moindre piste. Shakiar a pu avoir du nouveau depuis votre rencontre ?

– De toute façon, on ne risque rien d’essayer ! Mais je ne peux pas surgir chez elle sans crier gare. Je vais lui écrire un mot que Plan-Crépin se fera un plaisir de lui porter. D’ailleurs, la princesse avait suggéré qu’elle serve d’intermédiaire pour d’éventuelles communications.

– Il est certain qu’elle est moins spectaculaire que vous ! sourit Aldo.

Elle l’était même encore moins quand elle alla prendre le bac une demi-heure après. Les canotiers porteurs de marguerites, de cerises ou autres végétaux étaient remplacés par une banale écharpe sombre enveloppant la tête et les épaules. Elle passait ainsi inaperçue au milieu des passagers. Mais quand elle revint environ une heure plus tard, la déception était écrite en toutes lettres sur sa figure : elle n’avait trouvé que le majordome. Son Altesse était partie la veille pour Le Caire sans préciser la date de son retour.

– Et voilà ! conclut Aldo, acerbe. Décidément, ma première impression était la bonne : beaucoup de surface et le vide en dessous !

– Ne sois pas trop sévère ! plaida Tante Amélie. Je te jure qu’à l’issue de notre entrevue elle était réellement désespérée ! Elle est peut-être allée chercher un secours qu’elle ne peut trouver ici entre un gouverneur amorphe et un policier véreux… si ce n’est pourri ?

– Quarante-huit heures, Tante Amélie ! Quarante-huit heures seulement avant qu’Adalbert n’aille exposer sa vie pour une femme qui s’en soucie comme d’une guigne ! C’est à devenir cinglé, non ? !

– C’est une éventualité à considérer, si tu ne fais pas un effort pour te calmer ! Tu as besoin de toutes tes capacités, de ton intelligence, de ton sang-froid en vue de ce moment crucial. Car, bien sûr, tu seras à ses côtés.

Ce n’était pas une question. Il y répondit cependant :

– Jusqu’au bout, vous le savez parfaitement !

– Moi aussi, j’irai ! décida Plan-Crépin, ce qui détourna sur elle la colère naissante sous laquelle la marquise cachait son angoisse.

Elle savait à quel point son amitié pour Adalbert était chevillée au corps de son neveu. Assez puissante même pour lui faire oublier femme et enfants !

– Vous ferez ce qu’on vous dira ! Je salue volontiers vos multiples talents, encore faut-il les utiliser à bon escient ! C’est à Aldo et à Adalbert d’en juger ! Et puis, si je ne me trompe, il nous reste un atout : le colonel Sargent !

– Oh, je ne l’oublie pas ! J’attends seulement qu’il soit au Caire pour l’appeler au téléphone ! Je vais consulter l’horaire des trains pour voir à quelle heure arrive le sien…

Un peu plus tard, Aldo demanda la communication avant de passer à table, sachant qu’il ne l’obtiendrait pas immédiatement. Mais, quand enfin il entendit au bout du fil la voix du portier du Shepheard’s, ce fut pour apprendre que le colonel avait effectivement retenu une chambre mais qu’on l’attendait…

– Un train qui a du retard, c’est fréquent ! remarqua la marquise en guise de consolation.

Il y répondit par un sourire forcé.

Ce fut pis encore quand, le lendemain, il rencontra dans le hall lady Clémentine, visiblement soucieuse :

– Je suis inquiète, lui confia-t-elle. Non seulement mon époux ne m’a pas téléphoné hier soir comme il a coutume de le faire quand il est en voyage, mais je viens d’appeler le Shepheard’s et il n’y est pas. Les trains fonctionnent normalement, aucun retard n’est signalé, et cela lui ressemble si peu !

– Pourquoi ne pas vous adresser au consulat général puisque c’est là qu’il se rendait ?

– Vous avez raison, c’est ce que je vais faire. Un incident peut toujours se produire, n’est-ce pas ?

Il fallait à l’évidence la rassurer. C’était une charmante femme et Aldo fit son possible… Seulement, le soir venu, on ne savait toujours pas ce qu’était devenu le colonel… Et le temps s’écoulait. Le délai imparti pour la remise de l’Anneau se terminait le lendemain.

Aldo, qui ne tenait pas en place et avait toutes les peines du monde à se comporter en individu normal, se rendit chez Lassalle pour savoir si les instructions étaient arrivées.

Il y allait à pied pour se calmer les nerfs quand, chemin faisant, il fut rattrapé par le jeune Hakim, le gamin dont Plan-Crépin avait fait son compagnon habituel dans ses excursions au temple de Khnoum ou sur la rive gauche du Nil. Qui se mit à trotter à côté de lui :

– Ne t’arrête pas et faisons comme si je te demandais la charité ! dit-il.

– Quelle drôle d’idée !

– Non. Ici c’est tout naturel et je ne vais pas te gêner longtemps.

– Tu as quelque chose à me dire ?

– Oui. Toi et tes amis vous faites du souci pour la belle jeune dame ? Je sais où elle est ! Marche plus vite et fais comme si tu voulais te débarrasser de moi…

Aldo en effet s’était arrêté, mais il se remit en marche aussitôt :

– Comment le sais-tu ?

– Mon ami Yazid qui… s’occupe des abords du palais du gouverneur a vu, cette nuit-là, les hommes en noir emporter une femme qui criait et se débattait. Ils l’ont embarquée dans une voiture et ont démarré mais Yazid est courageux… curieux aussi et il s’est accroché à l’arrière de la bagnole. Au début y a pas eu de problème, mais après les cahots l’ont fait tomber. Heureusement, il avait compris qu’ils allaient à la maison d’Ibrahim Bey. Il a attendu. L’auto est repassée devant lui un instant plus tard mais celui qui conduisait était tout seul…

– Elle y est restée ?

– Où veux-tu qu’elle soit ? J’y suis allé voir le lendemain. Je te signale que c’est rudement bien défendu. Maintenant, il faut que tu te débarrasses de moi. Tu sais comment, j’espère ?

L’air excédé, Aldo s’arrêta et fouilla dans sa poche :

– Encore un mot ! Pourquoi n’as-tu rien dit à Mlle du Plan-Crépin ? Tu lui sers de guide assez souvent, il me semble ?

– C’est vrai… mais je crois qu’elle n’aime pas beaucoup la belle demoiselle… Oh, merci, sidi ! ajouta-t-il avec enthousiasme en empochant la pièce d’argent qu’Aldo venait de glisser dans sa main brune. La bénédiction soit sur toi et toute ta descendance !

Il repartit en dansant d’un pied sur l’autre et en faisant sauter la pièce, tandis qu’Aldo poursuivait son trajet. Le château du Fleuve ? L’idée lui était venue mais, s’il était normal que Salima soit dans la demeure de son grand-père, la présence d’Assouari dans la maison d’un homme qu’il avait probablement assassiné et alors qu’ils n’étaient pas mariés allait à l’encontre des lois de l’islam…

– L’islam ? s’écria Henri Lassalle quand, peu après, Morosini eut relaté sa rencontre. Je ne suis même pas certain qu’Assouari soit de ses fidèles. Il se veut l’héritier d’un tel paquet de traditions qu’on peut se demander comment il s’y retrouve. De toute façon, c’est un bandit.

– Il vous a fait savoir où doit avoir lieu l’échange ?

– Pas encore ! maugréa Adalbert. Et je te rappelle qu’il n’est pas vraiment question d’échange : si on lui donne l’Anneau, Salima aura la vie sauve mais il ne nous la remettra pas. C’est sa « fiancée », ajouta-t-il avec un dégoût débordant de rage.

– On pourrait peut-être essayer ? Donnant donnant… et s’il veut l’Anneau… qu’il la libère !

– Et quand veux-tu « essayer » ? Quand je serai en face de lui, sans armes, seul, l’Anneau à la main, et qu’il me regardera rappliquer avec son mauvais sourire ? Il faudra que je m’estime heureux s’il ne me tire pas dessus pour être définitivement délivré de ma personne !

– N’exagère pas ! coupa Lassalle. Tel qu’on le connaît, on peut être assurés que la transaction ne s’effectuera pas sans témoins et que, même au cœur de la nuit – ce qui sera sans doute le cas ! –, il tiendra à donner de la solennité à ce qu’il pourrait appeler ta reddition. Donc il aura ses gens autour de lui, sans compter « sa fiancée ». Or, tu lui porteras un objet sacré. S’il t’abat, il aura perdu la face parce qu’il aura agi en truand et pas en grand prince ! Tu n’as rien à craindre. Dans l’immédiat, tout au moins !

– Le malheur, c’est que notre marge de manœuvre se rétrécit à vue d’œil, soupira Morosini. L’échéance est demain… Autrement, sachant où elle est enfermée, on aurait pu tenter de s’y introduire…

Adalbert ne le laissa pas achever. Il écumait presque :

– N’importe quoi ! Tu as évalué l’importance du château ? Le krak des Chevaliers en plus petit ! Alors on fait comment ? On escalade les murs armés jusqu’aux dents ! – pourquoi pas, au point où nous en sommes ! – après avoir grimpé à l’aide de cordes et depuis le Nil la dégringolade de rochers sur lesquels le château est bâti ? Arrivés là-haut, on bousille tout ce qui bouge, on plante le drapeau français au sommet de la tour, on entonne La  Marseillaise et on enlève la princesse !

Sans s’émouvoir devant cette fureur où il reconnaissait la présence du désespoir, Aldo tira son étui à cigarettes, en prit une qu’il tapota sur la brillante surface d’or, puis, regardant Lassalle :

– Il est devenu idiot ou quoi ?

Il n’attendit pas de réponse, alluma le mince rouleau de tabac et le glissa entre les lèvres de son ami :

– Tu n’es pas Lancelot, je ne suis pas Perceval et on ne vit plus au Moyen Âge. Je pensais stupidement à notre vulgaire arme moderne : l’argent ! Si l’on s’en tient à l’Histoire, combien de sites inexpugnables sont tombés au cours des siècles parce que quelques pièces d’or étaient venues graisser subrepticement la patte d’un citadin assez costaud pour tirer les verrous soigneusement huilés ? Ce type se prend peut-être pour le dernier pharaon, mais il m’étonnerait fort qu’il n’ait que des adorateurs ! Malheureusement…

Adalbert s’assit, aspira deux ou trois bouffées puis ébaucha un sourire…

– Depuis qu’on est ici, je passe mon temps à t’offrir des excuses ! Mais il ne faudrait pas que ça devienne une habitude…

– Rien à craindre ! Je te fais confiance !

Henri Lassalle, lui, pensait déjà à autre chose :

– Mon cher Aldo, je ne veux pas vous chasser mais vous devriez peut-être retourner à l’hôtel demander si l’on a enfin des nouvelles de votre ami anglais. À ne vous rien cacher, je redoute moins pour Adalbert la balle ou le poignard que les menottes de Keitoun. Celui-là se tient tranquille pour l’instant – et c’est la meilleure preuve qu’il est manipulé par Assouari – mais il est probable qu’il mettra sa grosse patte sur lui dès que son patron aura obtenu satisfaction !

– Vous croyez ?

– Oh, j’en mettrais ma main au feu ! Évidemment, on finira par sortir Adalbert de ce pétrin, mais au bout de combien de temps et dans quel état ? De toute façon, sa carrière d’archéologue pourrait s’arrêter là !

– Vous avez raison, j’y vais !

À l’hôtel, cependant, lady Clémentine restait sans nouvelles et son inquiétude augmentait à mesure que les heures s’égrenaient. Même si son anxiété n’était pas évidente – éducation anglaise exige ! –, ses yeux qui parfois avaient peine à se fixer la trahissaient. Mme de Sommières et Plan-Crépin l’entouraient de leur mieux tout en respectant les règles d’une discrétion qu’elles savaient obligatoire et même si une véritable amitié se nouait de jour en jour, presque d’heure en heure, entre ces trois femmes. Pour les deux Françaises un vague sentiment de culpabilité s’y joignait : n’était-ce pas pour empêcher Keitoun de s’emparer d’Adalbert, et même obtenir que les autorités mettent un terme à ce simulacre de proconsulat délirant exercé par lui sur les gens d’Assouan, que Sargent avait pris la route de la capitale ?

Les trois femmes – et Morosini au moment des repas – formaient une manière d’îlot distant au milieu de l’espèce de maelström qui s’était emparé du vénérable hôtel, avec le débarquement d’une équipe de cinéastes hollywoodiens aussi bruyants que mal élevés. La romancière anglaise venait de plier bagage, terrifiée par le vacarme qu’ils entretenaient quasiment jour et nuit et contre lequel le directeur et Garrett luttaient comme ils pouvaient. Les envahisseurs étaient là pour quinze jours et entendaient en profiter pleinement. Au moins, la nuit ! Tant que brillait le soleil, ils rejoignaient dans le désert leurs équipes techniques répandues dans les hôtels de moindre catégorie de la ville. Mais le soir venu, les « têtes » du film – producteur, metteur en scène, jolies femmes au luxe tapageur, jeune premier à l’œil de velours, moins jeune à l’air important, etc. – prenaient possession des salons, bar, salle à manger en faisant un tel bruit qu’ils donnaient l’impression d’être au moins deux cents.

– J’espère que tu n’as pas de clients parmi ces gens ? demanda Tante Amélie à Aldo. Il ne nous manquerait plus que cela !

– Rassurez-vous ! Si j’ai des clients américains, ils sont exclusivement côte Est. De toute façon, ceux-ci n’appartiennent pas au gratin californien. Aucun nom connu ! Je suppose qu’il s’agit d’un richissime roi du Celluloïd ou des Corn Flakes qui veut voir sa maîtresse briller au firmament des stars et concocte un film d’« atmosphère » dans ce but…

– Ce doit être le gros type avec son casque colonial et ses chemises à fleurs qui parle si haut ? Mais il y a deux femmes avec lui. Alors, la blonde ou la brune ?


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