412 000 произведений, 108 200 авторов.

Электронная библиотека книг » Жюльетта Бенцони » L'Anneau d'Atlantide » Текст книги (страница 19)
L'Anneau d'Atlantide
  • Текст добавлен: 26 сентября 2016, 13:57

Текст книги "L'Anneau d'Atlantide"


Автор книги: Жюльетта Бенцони



сообщить о нарушении

Текущая страница: 19 (всего у книги 21 страниц)

– Pourquoi pas les deux ? En tout cas, ils présentent un avantage : ils fascinent Keitoun qui, du coup, oublie de nous surveiller…

– Je ne m’y fierais pas trop, si j’étais toi…

La recommandation était superflue ! Il y avait beau temps que l’homme aux pistaches n’amusait plus Aldo.

En attendant, le soir du second jour, les trois dames, laissant les clients « survivants » du Cataract subir le tintamarre du dîner à la salle à manger – parfois peut-être s’en distraire ? –, choisirent de se faire servir chez Mme de Sommières sur l’agréable terrasse qui prolongeait sa chambre et dominait le Nil et les îles. Pour les laisser entre elles, Aldo s’en alla dîner dans un petit restaurant de la Corniche, tranquille et bien tenu, où la cuisine locale était excellente. Il eut la surprise d’y rencontrer une bonne dizaine de clients du Cataract avec lesquels il échangea quelques sourires complices. Apparemment il n’était pas le seul à souhaiter manger en paix…

En rentrant, il aurait aimé aller au bar boire un verre mais l’écho nasillard des maudites voix yankees s’y faisait entendre et il se contenta de s’asseoir dans le jardin en fumant un cigare et en regardant les étoiles. Dire qu’il redoutait ce qui pourrait se passer le lendemain était un euphémisme. Il savait Assouari capable de tout et aussi qu’il pouvait absolument tout se permettre dans ce coin de Haute-Égypte où ce qui disposait d’un peu de pouvoir lui était inféodé. Quelle défense pourrait-on lui opposer ? Rien ou si peu… Et il y avait ce côté, absurde et d’un âge révolu, dont il parait ses exigences : si Adalbert ne lui apportait pas l’Anneau, il éliminerait celle qu’il considérait comme sa propriété et pour laquelle il n’avait pas hésité à faire abattre l’homme qu’elle avait osé aimer. Pourquoi aussi ce mystère, gardé jusqu’à la dernière minute sans doute, sur le lieu où l’Anneau devrait lui être livré ? Outre son palais bourré de serviteurs quasi prosternés, il disposait d’une forteresse inexpugnable, à moins de lui opposer des armes de guerre lourdes, canon ou char d’assaut. Il était plus que probable qu’Adalbert devrait se présenter devant ladite forteresse. Et après ? Que se passerait-il après ? On lui dirait « merci » et « au revoir, Monsieur »… ? C’était difficile à croire. Pourquoi d’ailleurs Adalbert, puisque le prétendu frère du pauvre El-Kaouari savait parfaitement que c’était à lui, Morosini, que l’Anneau avait été confié ? Cette histoire n’avait aucun sens… sauf si Assouari avait décidé, une fois l’Anneau entre ses mains, d’abattre purement et simplement l’homme qui avait été le professeur de Salima ? Et dans ce cas, comment faire pour protéger Adalbert ? Au frisson glacé qui lui courut le long de l’échine, Aldo eut soudain le pressentiment qu’il était dans le vrai et que… C’était à se taper la tête contre les murs !

Il finit par retourner à l’hôtel quand les protagonistes du film se furent décidés à aller se coucher, suivit leur exemple sans parvenir à trouver le sommeil. Quand l’aube réapparut, il avait cependant fixé sa conduite : que le prince-forban le veuille ou non, il ne laisserait pas son ami se faire massacrer tout seul. Il irait avec lui… et armé sans que ce soit visible. Auparavant, il confierait à Tante Amélie une lettre en double exemplaire destinée à l’ambassadeur de France et au Consul général racontant l’histoire dans son intégralité. Il y laisserait peut-être sa peau mais Assouari, tout prince d’Éléphantine qu’il se voulût, ne s’en tirerait pas sans dommages !

Il se mit à l’ouvrage aussitôt, ce qui lui demanda un certain temps, se doucha, se rasa, s’habilla, avala du thé, des toast, puis alla frapper chez Tante Amélie qu’il trouva en train de prendre son petit déjeuner en compagnie de Marie-Angéline.

Il avait promis à Lassalle de passer la journée chez lui afin d’être sur place quand arriverait l’ultimatum. Le moment était donc venu de récupérer l’Anneau.

Son entrée suspendit la tasse de thé que Mme de Sommières s’apprêtait à porter à ses lèvres :

– Seigneur ! Tu as une mine épouvantable ! Tu n’as pas dormi de la nuit, au moins ?

Il embrassa la vieille dame, sourit à Plan-Crépin :

– J’avais autre chose à faire ! Tante Amélie, voici deux lettres que je vous confie. Il vous suffit d’un coup d’œil pour voir à qui elles sont destinées. Vous les acheminerez au cas où, ce soir, il m’arriverait… des problèmes. Car, vous le comprendrez, je n’ai pas l’intention d’abandonner Adalbert seul face à ce dingue. Quant à vous, Marie-Angéline, je vais vous prier d’avoir la gentillesse de me rendre l’Anneau.

Mme de Sommières parcourut les adresses, leva un sourcil puis, avec un calme parfait :

– Deux lettres seulement ? Il me semble, à moi, qu’il devrait y en avoir trois ?

– Pourquoi trois ?

– Si j’ai bien compris, tu comptes te faire tuer glorieusement ce soir aux côtés de ton « plus que frère », comme dit Lisa ? Il conviendrait donc d’écrire quelques mots à ta femme afin de lui exposer la situation et de lui dire adieu. Je suis sûre qu’elle apprécierait !

Le ton était froid mais les yeux verts étincelaient de colère sous ce qui était sans doute des larmes retenues. Frappé de plein fouet, Aldo se laissa tomber sur une chaise et passa ses mains sur son visage… C’était pourtant vrai que, hanté par ce qui menaçait Adalbert, il n’avait pas songé un seul instant à sa famille ! Ce n’était cependant pas faute de l’aimer… !

– Je me demande si je ne suis pas en train de devenir fou ? murmura-t-il. J’aurais dû donner l’Anneau à ce salopard quand il est venu jusque chez moi le rechercher, mais…

– … mais tu as pensé qu’il ferait sûrement le bonheur de ton ami Adalbert et comme justement on t’invitait à venir en Égypte, c’était l’occasion rêvée ! Si notre archéologue faisait une découverte sensationnelle, ce serait le bonheur absolu pour lui… et aussi pour toi. Au fond, malgré ton titre d’expert international et ta réussite, tu n’as jamais cessé d’être un petit garçon à la recherche perpétuelle d’un trésor ?

– Qui songerait à vous donner tort ? Ni lui ni moi en tout cas… Lorsque je suis sorti de chez Massaria, ce fameux soir, je regrettais le temps du Pectoral, la fièvre de l’aventure, même si nous risquions à chaque pas de nous rompre le cou ! Je me sentais… platement boutiquier !

– Eh bien, te voilà content ? Tu es servi selon tes désirs ?

– Pas vraiment ! Le jeu est faussé par le fait que nous avons déserté l’Histoire pour une légende enfoncée dans la nuit des temps…

– … et que tu as perdu tes repères ! D’ailleurs le jeu n’est pas faussé, comme tu dis. Ce qui te gêne, c’est que tu n’en es pas le maître. Tu as pris ton petit déjeuner ?

– Oui… enfin je crois. Pourquoi ?

– Parce qu’un café te remettrait les idées en place, conclut Mme de Sommières en sonnant le garçon d’étage. Et Plan-Crépin, qu’est-ce qu’elle fabrique avec son Anneau ?

Quand Marie-Angéline revint, Aldo reposait sa tasse. Elle lui tendit le sachet de daim en disant :

– À bien y réfléchir, je ne crois pas qu’Adalbert soit en danger de mort et ce serait peut-être imprudent de l’accompagner.

– D’où sortez-vous cela, Plan-Crépin ?

– C’est à force d’y penser. Normalement, Assouari aurait pu exiger que ce soit Aldo qui le lui porte. Rien que pour le plaisir de l’humilier puisque, si j’ai bien compris, quand il est allé à Venise, il n’a pas été accueilli en grande pompe au palais Morosini. Vous n’avez pas dû le traiter avec beaucoup de déférence ?

– Pourquoi l’aurais-je fait ? Le bonhomme me déplaisait… mais, s’il a choisi Adalbert, c’est pour une autre raison. Voulez-vous me dire en quoi le sort de la belle Salima pourrait me préoccuper, en dehors du fait qu’elle est un être vivant et qu’un homme digne de ce nom doit porter secours à qui en a besoin ? Pour Adalbert, c’est différent : il est amoureux d’elle !

– Et ferait n’importe quoi pour lui éviter la moindre égratignure, nous sommes d’accord, mais vous pouvez être certain qu’il ne va pas tirer sur Adalbert dès la remise de l’Anneau. Ce n’est pas sa vie qui sera en danger. À court terme, du moins. C’est sa liberté. On va tranquillement le faire prisonnier. Et ce n’est pas de l’amoureux dont il veut s’emparer, c’est de l’égyptologue !

– Vous croyez ?

– Bien sûr, je crois ! Assouari aurait réussi à obtenir un plan indiquant l’emplacement du tombeau, seulement ce plan, il ne sait pas le traduire ! À l’heure actuelle, rares sont les Égyptiens capables de déchiffrer les hiéroglyphes en dehors des spécialistes. Je serais surprise qu’Assouari, tout prince d’Éléphantine qu’il se veuille, ait appris cette discipline à l’école ?

– Votre argument ne tient pas, Angelina. Il a Salima, sa fiancée de bon ou de mauvais gré, en son pouvoir. Elle est archéologue…

– Débutante ! Ne l’oubliez pas ! Adalbert, lui, est un professionnel. Peut-être le meilleur. Les inscriptions que peut comporter le fameux plan doivent être rédigées en caractères d’une époque plus reculée encore que les hiéroglyphes. Pour les décrypter, il faut non seulement posséder à fond cette écriture hermétique, mais pouvoir établir les comparaisons permettant de transcrire ce qui peut l’être. Voilà ! assena-t-elle en guise de conclusion. Maintenant vous pouvez aller donner l’Anneau à Adalbert !

Machinalement, Aldo prit le petit sac en échangeant avec Tante Amélie un regard surpris. Ce fut celle-ci qui réagit :

– Bravo, Plan-Crépin ! Je ne sais pas si ce sont vos tête-à-tête avec cet étrange bijou qui vous ont inspirée mais je vous tire mon chapeau !

– Et moi, ma révérence ! soupira Aldo en empochant le sachet. Ne m’attendez pas pour déjeuner : je vais rester chez Lassalle jusqu’à l’ultimatum dont on ne sait quand il arrivera… En espérant que nous pourrons prendre… quelques dispositions pour venir en aide à Adalbert…

– Si on le fait venir au vieux château, comme tout le laisse supposer, je ne vois pas ce que tu pourrais faire ? Sois prudent, je t’en conjure !

Ému par l’angoisse qu’il sentait vibrer dans la voix de la vieille dame, Aldo la prit dans ses bras :

– Allons, Tante Amélie ! Vous, toujours si brave ? Ce n’est pas le moment de flancher ! Il faut prier ! J’appellerai dès que nous aurons des nouvelles, si cela peut vous rassurer !

– Et moi ? protesta Plan-Crépin. Je fais quoi ?

Elle avait sa tête des mauvais jours. Aldo lui posa une main sur l’épaule et un baiser rapide sur le front :

– Vous, vous restez près du téléphone et vous veillez sur notre marquise. Ce n’est déjà pas si facile !

– Surtout si vous ajoutez lady Clémentine qui se voit déjà veuve ! Étant donné les… activités annexes de son colonel de mari, elle devrait être mieux entraînée à ces éclipses inexplicables qui s’expliquent parfaitement quand le héros reparaît !

Ce fut une journée éprouvante parce qu’elle parut interminable aux trois hommes réunis dans le cabinet de travail d’Henri Lassalle. Sauf peut-être pour ce dernier : enfin, il pouvait contempler l’Anneau ! Le tenir dans ses mains interminablement, le faire briller dans un rayon de soleil ! Il en montrait une joie enfantine qui tapait légèrement sur les nerfs des deux autres…

Et la nuit vint. Rapide comme toujours après un merveilleux coucher de soleil déployant un éblouissant kaléidoscope de pourpre, d’or et d’améthyste auquel personne ne prêta attention. Enfin, le téléphone sonna.

– Lassalle ! annonça celui-ci d’une voix ferme due sans doute au fait qu’il tenait encore l’Anneau.

Il écouta sans rien dire pendant quelques instants puis raccrocha :

– Voilà ! dit-il à Adalbert. Tu dois être à minuit, seul et sans armes, au ponton du Cataract. Un bateau t’y attendra…

– C’est tout ? fit Aldo.

– Ça ne vous suffit pas ?

– C’est surtout inattendu ! Nous pensions au château d’Ibrahim Bey. On dirait qu’Assouari a choisi de rentrer chez lui ?

– Mon cher ami, dites-vous bien qu’il est tout sauf naïf. Ce choix ne signifie ni l’un ni l’autre. Ce n’est pas la place qui manque sur le Nil et dans ses îles.

– Alors il faut essayer de le surveiller en prenant les devants. En dehors de votre dahabieh, vous avez certainement un bateau ?

– J’en ai même plusieurs. Vous voulez…

– Que Farid me conduise à l’un d’eux. Une barque de préférence, facile à manœuvrer en solitaire. J’irai y attendre qu’ils emmènent Adalbert…

– Tu tiens vraiment à te faire bousiller ? protesta celui-ci. Si Plan-Crépin a raison et si Assouari veut me capturer, le mieux est de le laisser faire. Cela voudra dire au moins que je ne serai pas en danger immédiat…

– En outre, je vous vois mal manœuvrer une barque sur le Nil en pleine nuit…

– Je ne refuse pas d’aide ! coupa Aldo sèchement. Ce que je refuse, c’est de te perdre de vue !

– Pas pour longtemps peut-être ? avança Adalbert sur le mode apaisant. Une fois dans la place, je pourrai réussir à faire un signe… ou à m’évader ?

– Non, mais je rêve ? répliqua Aldo, suffoqué. Tu veux que je te laisse enlever par ce cannibale ?

– Pourquoi non ? À ne te rien cacher, j’avoue que j’aimerais jeter un coup d’œil sur ce plan qu’il prétend détenir et puis…

– Et puis, ragea Aldo, tu te damnerais pour être auprès d’elle, n’est-ce pas ? Dieu Tout-Puissant ! Qu’est-ce que je fais ici, moi, à me crever le tempérament pour essayer de sauver un abruti qui ne demande qu’à sauter dans le gouffre ouvert sous ses pieds ? Tout ça parce que…

L’entrée de Farid escorté de Plan-Crépin l’interrompit. Elle alla droit à lui sans même se soucier de saluer le maître de maison :

– On vient d’apporter ça pour vous, dit-elle en lui tendant une enveloppe de carte de visite portant son nom. Un gamin, précisa-t-elle prévenant l’inévitable question.

– C’est inouï l’activité que déploient les gamins dans cette ville ! remarqua Aldo en ouvrant l’enveloppe.

– Ils en sont un peu l’âme, commenta gravement Lassalle. Comme les vieillards en sont la mémoire. Il en est ainsi dans tous les pays d’Orient parce que les enfants doivent trop souvent se battre pour survivre. Alors ils se servent de leurs yeux, de leurs oreilles et d’une intelligence qui se développe précocement. Parfois dans le mauvais sens, hélas ! Mais ce n’est pas la majorité.

Il prit le bristol que lui tendait Aldo et lut :

– « Temple de Khnoum »… Vous connaissez cette écriture ?

– Elle ne m’est pas entièrement inconnue, mais ce n’est qu’une impression. Quelle heure est-il ?

– Dix heures. Vous pensez que c’est là que l’on va conduire Adalbert ? Ça n’a aucun sens ?

– Rien n’a de sens dans cette histoire.

– C’est peut-être un piège ?

– Mon instinct me dit que non. Et puis je n’ai pas le choix. Merci d’être venue m’apporter ce mot, Marie-Angéline. À présent, dépêchez-vous de rentrer !

Elle ne bougea pas d’un pouce :

– Jamais de la vie ! Je suis fermement décidée à vous suivre où que vous alliez. D’ailleurs, dans l’obscurité, je dois être presque invisible.

Elle portait, en effet sur une robe bleu foncé la vaste écharpe dont elle enveloppait sa tête, son cou et ses épaules. Comme Aldo la considérait d’un œil critique, elle ajouta :

– Vous savez parfaitement que je peux vous être utile ! Surtout si M. Lassalle a l’amabilité de me prêter une arme. Moi, je connais le temple de Khnoum comme ma poche, ce qui n’est pas votre cas. Enfin je suis meilleure rameuse que vous ! Non, Adalbert, ne vous en mêlez pas ! Le rendez-vous est pour quelle heure ?

– Minuit ! répondit Henri Lassalle en allant ouvrir une vitrine abritant une panoplie d’armes de tous calibres et leurs munitions. Servez-vous, offrit-il. Je vais dire à Farid de vous mener à une barque et de rester avec vous.

– Ne serait-il pas préférable qu’il escorte Adalbert ?

– C’est moi qui le conduirai jusqu’au Cataract. Il ira seul ensuite. En revanche, votre costume, mon cher Aldo…

– J’ai ce qu’il me faut ! répondit celui-ci en ramassant un paquet qu’il avait apporté avec lui.

Il contenait la galabieh marron, l’étroit turban et les babouches jaunes que lui avait donnés le pauvre El-Kholti. Il ne garda que ses chaussures de daim marron dans lesquelles il évoluerait avec plus d’aisance que dans des babouches. En particulier sur les rochers et les ruines de l’île…

Il était un peu plus de onze heures quand la barque accosta Éléphantine au bas d’un chemin se faufilant entre les rochers gris aux formes rebondies évoquant des silhouettes de pachydermes. Approximativement en face de l’endroit de la corniche où mouillait habituellement l’esquif, c’était un coin obscur et beaucoup moins exposé aux regards que le débarcadère du temple où un assez large escalier aboutissait directement à l’esplanade… Farid noua une amarre à un pieu planté dans le fleuve, sans serrer de façon à pouvoir démarrer rapidement en cas de problème, puis resta assis à sa place tandis que les deux autres sautaient à terre. Ainsi en étaient-ils convenus entre eux. De même, le serviteur imiterait à trois reprises le cri du grand-duc en cas de besoin.

Une fois à terre, Marie-Angéline prit la main d’Aldo pour le guider à travers la dense végétation où s’enfonçait le sentier. Ils possédaient individuellement des lampes de poche mais ils ne comptaient pas s’en servir. La nuit sans lune où couraient des nuages était suffisamment claire pour eux, l’un comme l’autre possédant des yeux de chat.

Au sortir d’un bois de sycomores, ils atteignirent les ruines du temple par le côté.

– Faites attention où vous mettez les pieds ! chuchota Plan-Crépin en s’engageant dans un dédale de murs écroulés, de colonnes tronquées, de chapiteaux éparpillés sur le sol et de statues plus ou moins rongées par le temps.

Finalement, on s’arrêta derrière un sarcophage à tête de bélier dont il ne restait plus que la moitié. Un pan de mur protégeait leurs arrières et l’endroit, judicieusement choisi, permettait de voir l’esplanade depuis le haut des marches menant au Nil jusqu’au naos, l’endroit sacré où demeuraient les vestiges de la statue en granit du dieu…

– Je crois que c’est le lieu idéal pour observer ce qui va se passer, reprit la vieille fille.

– S’il se passe quelque chose ! souffla Aldo. Je ne comprends toujours pas pourquoi Assouari aurait choisi ces ruines ?

– À y réfléchir, ce n’est pas tellement surprenant. L’île est son domaine et il est probable que le village nubien situé entre ici et le palais est peuplé uniquement de gens à sa dévotion, sinon à sa botte. Le temple d’un dieu doit convenir à son orgueil…

– Acceptons-en l’augure ! Attendons minuit…

On n’en était plus éloigné, pourtant rien ne bougeait. Le silence solennel qui régnait au milieu de ces vestiges hautains contrastait avec l’écho de la fête que les cinéastes américains organisaient ce soir à l’hôtel en l’honneur d’une star célèbre qui, moyennant sans doute un confortable paquet de dollars, avait daigné accepter un rôle – court mais déterminant ! – dans le film auquel il conférerait ce qu’on pourrait appeler des lettres de noblesse. Le jazz s’en donnait à cœur joie, soutenu de rires bruyants, de cris même, et l’on pouvait imaginer les autres clients – britanniques ou non ! – réfugiés dans leurs chambres avec du coton dans les oreilles…

Enfin dans ce qui avait été le naos quelque chose bougea. Des ombres noires en émergèrent et s’avancèrent devant les restes de Khnoum et, soudain, deux torches s’enflammèrent simultanément, révélant d’immenses Nubiens en turbans et galabiehs noirs. Il y en avait une vingtaine, à peu près tous semblables :

– Pas besoin d’aller chercher plus loin les assassins d’El-Kholti, souffla Aldo. Je crois que les voilà !

– Ceux d’Ibrahim Bey aussi, je suppose. Ils sont nombreux, hélas !

– Chut… ! Voici leur patron !

Ali Assouari vint prendre place sur le devant entre les deux porteurs de torches. Sous le haut tarbouch rouge à gland de soie, son visage paraissait aussi sombre que son vêtement, l’espèce de redingote descendant jusqu’aux genoux, à col officier, que portaient les notables égyptiens en cérémonie. Autour du cou un ruban pourpre soutenait un étrange bijou : une croix ansée qui pouvait mesurer quinze ou seize centimètres, faite d’un métal qui brillait comme de l’or.

– La croix volée au British Museum ! commenta Aldo. Il l’arbore comme un trophée !

– J’apprécie moins ce qu’il tient dans sa main droite !

Contre le pli du pantalon, la flamme d’une torche venait d’allumer l’éclair sinistre d’une lame d’acier. Assouari arrivait au rendez-vous qu’il avait fixé avec un sabre nu. Aldo sortit son revolver, débloqua la sûreté et inséra une balle dans le canon.

– On dirait que vos prédictions sont en défaut, constata-t-il amèrement. S’il ose lever son coupe-chou sur Adal, je ne le louperai pas !

Sans répondre, Marie-Angéline tira un pistolet de sa ceinture et l’arma.

Cependant, appuyé sur son sabre, Assouari s’était avancé d’un pas et se mettait en position d’attente… Quelques minutes s’écoulèrent.

– C’est Adalbert ! émit en sourdine Aldo dont la gorge se serra.

L’archéologue venait effectivement d’apparaître en haut des marches, suivi d’un Nubien braquant un fusil sur lui. Ce dont il ne semblait pas se soucier outre mesure. Aldo ne put s’empêcher d’admirer son allure.

Portant avec élégance un smoking impeccable, il fumait une cigarette aussi tranquillement que s’il participait à une réunion mondaine mais s’en débarrassa quand, en prenant pied sur l’esplanade, il découvrit son comité d’accueil. On put même le voir sourire :

– Il est magnifique ! exhala Marie-Angéline avec une ferveur qui accéléra les battements de son cœur et mouilla ses yeux.

– Il n’y a pas que vous à avoir eu des ancêtres aux croisades : lui aussi !

Cependant, Adalbert s’était mis en marche et progressait d’un pas tranquille vers son ennemi. À mesure qu’il approchait, son sourire s’accentuait mais nuancé de mépris. À quelques mètres il s’arrêta, et on put même l’entendre rire :

– Impressionnant ! plaisanta-t-il. On se croirait au théâtre du Châtelet (17). Mais ce déploiement était-il si nécessaire pour une simple transaction ?

– Ce n’en est pas une. Vous avez l’Anneau ?

– Sans lui, je ne vois pas ce que je viendrais faire ici !

– Montrez-le-moi !

– Non !

– Non ?

– Auparavant, je veux voir Mlle Hayoun !

– C’est impossible !

– Dans ce cas…

Adalbert avait pâli mais, insoucieux en apparence du mortel danger qu’il laissait derrière lui, il tourna les talons pour retourner au bateau. La voix moqueuse de l’Égyptien le rattrapa aussitôt :

– En revanche, je peux vous montrer la princesse Assouari ?

Lentement, Adalbert fit demi-tour :

– Vous l’avez épousée ? En dépit du fait…

– Que nous sommes du même sang ? C’est une tradition égyptienne vieille de plusieurs millénaires. Vous devriez le savoir, vous qui êtes égyptologue ? À présent j’attends vos vœux de bonheur ! Donnez-moi l’Anneau !

– Pas question ! Quel que soit le nom dont vous l’affublez, je veux la voir avant !

– Rien ne m’oblige à vous satisfaire ! répondit l’autre avec arrogance. Vous êtes seul, sans défense, mes hommes sont nombreux…

– … et je n’ai pas d’armes alors que vous avez jugé bon de vous munir de la lardoire parfaitement ridicule que je vois au bout de votre bras. Vous avez l’intention de me faire sauter la tête ?

– À vous, non, parce que j’ai besoin de vous. À elle, oui ! Je vous ai dit que je la tuerais si vous ne me remettiez pas l’Anneau. Qu’elle soit ma femme ou non ne change rien à ma détermination… puisque j’ai obtenu d’elle ce que je voulais…

– Ah ! Le fameux plan que vous prétendez détenir ?

– Non, son corps ! Je l’ai possédé tout mon soûl la nuit dernière ! Un délice… mais à présent je peux la tuer sans une hésitation ! L’Anneau !

D’un geste vif, Adalbert porta la main à sa bouche :

– Avancez d’un seul pas et je l’avale ! Mon élocution s’en trouvera sensiblement changée, mais Démosthène mettait bien des cailloux dans sa bouche pour améliorer la sienne !

– Cela m’obligerait à vous faire ouvrir le ventre et me retarderait ! Or j’ai besoin de vous… en bon état de fonctionnement. Le moment est venu de vous mettre les points sur les i : je ne vous laisserai pas repartir, vous allez être mon hôte le temps qu’il faudra pour que vous déchiffriez ce plan qui doit être plus vieux que Mathusalem.

– Tripes à l’air ou pas, je n’accepterai jamais !

Les yeux noirs brillèrent d’un éclat quasi dément sous l’arc touffu des sourcils :

– Oh, si… afin de lui éviter un univers de souffrance ! Vous torturer, vous, serait inutile mais je crois que vous n’apprécierez pas de l’entendre crier sous le scalpel ou le fer rouge ? Ce sabre n’est là que pour vous faire comprendre que vous n’avez aucune chance de m’échapper… À moins que vous ne préfériez que je la décapite ici même et devant vous ? Qu’on l’amène, ordonna-t-il.

– Vous êtes un fier misérable ! cracha Adalbert avec dégoût.

Derrière leur sarcophage, Aldo et sa compagne suivaient le déroulement de la scène, envahis par une colère grandissante :

– On va supporter ce spectacle encore longtemps ? souffla Plan-Crépin.

– Je ne crois pas, non… ! Attendons encore un peu, mais à mon signal je tirerai sur Assouari et vous sur l’échalas qui est à sa droite et qui doit être le chef des Nubiens. Espérons seulement…

Il s’interrompit, levant machinalement la tête pour suivre la trajectoire d’un avion qui passait juste au-dessus des ruines, ayant déjà amorcé sa descente :

– Où va-t-il à cette heure-ci ?

– Il y a un petit aérodrome à l’est de la ville, à trois ou quatre kilomètres, répondit machinalement Plan-Crépin. Je me demande ce qu’il vient faire ?

– Ne rêvez pas d’une aide quelconque ! Le temps que ses occupants arrivent jusqu’ici, il sera trop tard ! Regardez plutôt qui est là-bas, en haut des marches !

L’énorme silhouette de Keitoun venait de s’inscrire dans le paysage, interdisant toute possibilité de fuite à Adalbert en admettant qu’il en ait éprouvé l’envie. Après un bref regard vers le ciel, les acteurs du drame qui se jouait dans les ruines allaient pouvoir reprendre leur dialogue tendu. Les Nubiens exécutaient l’ordre d’Assouari. Deux d’entre eux amenaient Salima qu’ils jetèrent sans ménagement aux pieds du maître. Dans ce qu’on pourrait appeler une tunique blanche qui la révélait et sur laquelle croulaient ses cheveux noirs, elle avait l’apparence d’un fantôme tant elle était pâle et défaite, ses mains étaient liées d’une corde.

– Bon Dieu ! rugit Adalbert. Que lui avez-vous fait ?

L’autre n’eut pas le loisir de répondre. Vivement relevée d’une torsion des reins, Salima s’était mise à courir. Elle criait :

– Fuyez, Adalbert… ! Allez-vous-en !

Elle ne venait pas vers lui pourtant mais dirigeait sa course en direction des énormes rochers surplombant le Nil. En dépit de ce qu’elle avait pu subir, elle avait la légèreté, la rapidité d’une gazelle. Tellement que les hommes la regardaient, fascinés. On entendit Assouari hurler :

– Rattrapez-la, bande d’idiots ! Remuez-vous !

Les Nubiens s’élancèrent, mais elle était pieds nus, eux encombrés de leurs babouches. L’avance de Salima s’accentua. Elle sortit des ruines, atteignit le plus élevé des rochers. On l’entendit appeler « Karim », puis la mince forme blanche disparut. Les eaux du fleuve-roi venaient de l’engloutir comme elles avaient, jadis, emporté son père…

– Tas d’empotés ! s’époumona Assouari. Je vous ferai écorcher vifs…

Le coup de feu lui coupa la parole. Atteint au cœur, il vacilla un instant sur ses jambes avant de s’écrouler dans le sable. Tous les autres parurent se pétrifier. Dans leur coin, Aldo et Marie-Angéline se regardèrent. Aucun d’eux n’avait tiré…

– Par tous les saints du paradis ! s’exclama Plan-Crépin en se signant précipitamment, regardez ça !

Sortant de derrière un tas de pierres assez proche de leur sarcophage, une grande femme entièrement vêtue de noir mais portant de magnifiques bijoux d’or et de rubis s’avançait dans la lumière incertaine des torches, tenant toujours à la main le pistolet dont elle venait de se servir de façon si magistrale. La plupart des hommes s’enfuirent. Seuls demeurèrent les porteurs de torches, peut-être à cause de ces flammes dont ils devaient penser qu’elles les protégeraient des maléfices de l’apparition…

– La princesse Shakiar ! murmura Aldo. Elle vient de venger sa fille !

L’ex-souveraine se tenait à présent, droite au point d’en être rigide, près du corps de ce frère qu’elle avait sans doute trop aimé. Elle resta à le contempler sans qu’il fût possible de lire sur son visage la moindre trace d’émotion. Puis elle appela :

– Vous êtes là, prince Morosini ?

À son tour, Aldo entra dans la lumière des torches :

– Me voici à vos ordres… Votre Majesté ! répondit-il en s’inclinant avec un respect qu’il n’aurait jamais pensé éprouver un jour pour elle.

Elle eut un pâle sourire pour ces deux mots qui lui rendaient le trône :

– On tient aux traditions, dans votre famille !

– Je viens de voir une souveraine exerçant sa justice et non la princesse Shakiar abattant un criminel dangereux ! fit-il, sincère.

– Tout le monde ne pensera peut-être pas comme vous…

Elle se tournait vers l’escalier où s’inscrivait si peu de temps auparavant la lourde silhouette de Keitoun… il n’y avait plus que celle d’Adalbert. On l’entendit rire :

– Je voulais lui dire deux mots mais il a préféré battre en retraite.

Un bruit de moteur souligna la fuite du gros homme tandis qu’Adalbert revenait les rejoindre. À son tour, il s’inclina devant l’ex-souveraine :

– Je vous dois plus que la vie, Madame. Il ne m’aurait pas laissé sortir vivant de la captivité qu’il me destinait. C’est vous, je pense, qui avez prévenu Morosini du lieu du rendez-vous ?

– Vous avez raison, c’est moi. J’avais fait en sorte que l’on me croie repartie au Caire et j’ai vécu cachée ces derniers jours mais il y avait auprès d’Ali un serviteur qui m’était resté fidèle. Il m’a prévenue, et vous connaissez la suite… Vous étiez l’ultime planche de salut pour Salima. Simplement, elle l’a repoussée. Elle aimait trop ce jeune Karim pour souhaiter lui survivre… surtout après ce que ce monstre lui a fait subir ! soupira-t-elle en lançant un regard de dégoût vers le cadavre.

– Qu’allez-vous faire, à présent ? demanda Aldo.

– On va le porter au palais. Dans la nuit de demain, il recevra sa sépulture parmi les tombeaux des princes d’Éléphantine ! C’est là qu’est sa place.

– Vous ne craignez pas que Keitoun ne s’en prenne à vous ? Il a tout vu, fit Adalbert.


    Ваша оценка произведения:

Популярные книги за неделю