Текст книги "L'Anneau d'Atlantide"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
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– Non. Elle a fini par s’endormir, répondit Marie-Angéline en refermant précautionneusement la porte avant de considérer le nouvel avatar d’Aldo : Ce n’était pas une soirée costumée, tout de même ? J’adore les babouches jaunes !
Il se contenta de lever les yeux au ciel. Un instant plus tard, dans le petit salon dont le colonel avait soigneusement refermé la fenêtre après s’être assuré qu’il n’y avait personne sur le balcon, Aldo racontait comment il avait fait la connaissance de Karim El-Kholti et ce qui s’en était suivi, mais en laissant traîner le récit afin de ménager l’effet que la découverte d’Adalbert ne manquerait pas de produire. Plan-Crépin s’en aperçut :
– Pour être poétique, c’est poétique, mais vous ne pourriez pas aller plus vite ? Ce n’est pas l’ Odyssée que vous nous récitez là ! Vous êtes plus bref d’habitude…
Il remporta, bien sûr, le succès escompté quand il évoqua le pyjama, et un plus vif encore quand il livra l’identité du ravisseur, mais cette fois personne ne rit, et surtout pas Marie-Angéline, atteinte dans son orgueil national en face de ce couple anglais :
– Un Français ! murmura-t-elle, assombrie. Mais pourquoi ?
– C’est ce que je m’apprête à lui demander en allant récupérer les bagages d’Adalbert. Sa fuite aura tôt fait d’être découverte et j’entends coincer ce félon par surprise.
– Je sentais que cet homme n’était pas clair ! fit la vieille fille avec rancune. Nous savons maintenant qu’il est capable de tout et vous n’irez pas seul. Je viens avec vous.
– Certainement pas ! Je ne veux aucune publicité et, si Adalbert ne peut pas passer sa vie en pyjama, il n’en doit pas moins rester caché pour le Tout-Assouan ! En particulier pour les gens de l’île Éléphantine, parce que je jurerais que Lassalle n’est pas impliqué dans le meurtre d’Ibrahim Bey !
– Voulez-vous me dire ce qui l’empêchera de lancer ses gens à vos trousses et de vous retenir captif… ou pis ?
– Je ne crois pas qu’il le ferait… Et, en admettant qu’il aille jusqu’à cette extrémité, pensez-vous vraiment que votre présence serait dissuasive ?… N’oubliez pas qu’il est misogyne ? Non, Marie-Angéline, vous ne viendrez pas !
Sargent toussota pour s’éclaircir la voix :
– En revanche, je peux vous suivre discrètement et surveiller la maison pour voir si vous en ressortez ou non ? dit-il. Cela me gêne de vous faire cette proposition devant Mademoiselle parce que je suis anglais… Mais je vous fais le serment qu’aucun de mes ancêtres n’était à Rouen quand on a brûlé Jeanne d’Arc ni à Sainte-Hélène quand on y a relégué Napoléon !
– Je n’en doute pas une minute, répondit Aldo en riant. On marche comme ça !
Quelques heures plus tard et le soleil revenu, Aldo demanda un taxi et se fit conduire à la maison des Palmes. Le colonel embarqua avec lui mais, à mi-chemin, descendit en déclarant qu’il voulait se dégourdir les jambes. Une fois arrivé, il fallut palabrer avec Achour et son chasse-mouches pour obtenir que la voiture puisse gagner les arrières de la demeure. Là, le chauffeur fut prié d’attendre. Farid vint au-devant du visiteur devant lequel il s’inclina avant de le précéder jusqu’au cabinet de travail où, assis à son bureau, le maître écrivait une lettre qu’il abandonna en voyant Aldo franchir son seuil.
– Ah ! Cher ami ! Voilà une visite impromptue dont j’augure beaucoup ! Vous avez des nouvelles ? s’écria-t-il en débarrassant un fauteuil d’une dizaine de bouquins, afin de permettre à Aldo de s’asseoir, puis il frappa dans ses mains pour appeler le café… qui apparut à peine commandé.
– J’apporte en effet des nouvelles, mais il se peut que vous en ayez déjà eu vent ?
– De quoi ? Mon Dieu ?
– J’ai retrouvé Adalbert. Il n’était pas très loin, d’ailleurs : dans une dahabieh ancrée au milieu du Nil.
– Pas possible !… Et il va bien ?
La surprise, évidemment, était totale, soulignée par les deux plaques rouges qui marquèrent aussitôt les joues du vieux monsieur. Qu’elle soit bonne était une autre affaire, si l’on en jugeait au léger tremblement des mains sur la cafetière.
– Au mieux, si l’on tient compte des inconvénients d’une claustration de quelques jours ! Mais je pensais sincèrement que vous étiez au courant… si je peux me permettre cet affreux jeu de mots ?
– Moi ? Comment le pourrais-je ?
– Simplement parce que c’est vous qui l’y avez mis au frais… si j’ose dire !
Lassalle qui buvait son café s’étrangla, toussa, devint encore plus rouge, faillit renverser ce qui restait dans la tasse et se leva en bousculant son siège :
– Sortez ! Je ne me laisserai pas insulter dans ma propre maison par un étranger que j’ai eu le tort d’accueillir en ami !
Morosini ne broncha pas et finit de boire tranquillement :
– On dit qu’il n’y a que la vérité qui fâche et vous devriez le savoir. Afin de vous ôter le moindre doute, j’ajouterai que c’est moi qui l’ai trouvé et que c’est lui qui me l’a dit !
– Sornettes ! Comment aurait-il pu le savoir ?
– Il est doté de bonnes oreilles et il a entendu votre Farid bavarder avec vos chiens de garde. Je n’irais pas jusqu’à prétendre que ça lui a fait plaisir, mais comme on a pris quelque soin de lui, il ne vous en veut pas autrement. Seulement, il serait heureux de retrouver ses vêtements. J’ai eu l’impression que la couleur du pyjama dont on l’a affublé ne lui plaisait pas. Alors, si vous aviez la bonté de les faire porter à l’hôtel, il vous en serait reconnaissant…
Ironique mais paisible, la voix d’Aldo semblait agir comme un calmant sur son interlocuteur. Après avoir cherché dans le premier tiroir du bureau un revolver qu’il considéra d’abord d’un œil dubitatif, Lassalle laissa retomber sa main avec un soupir de découragement. D’où Aldo conclut sans peine qu’il avait devant lui un novice dans l’art difficile du crime. Et comme le vieil homme restait immobile, l’œil toujours fixé sur le fond du tiroir, il demanda avec douceur :
– Pourquoi avez-vous fait cela ? Je parierais mon palais contre une cabane de bambous que c’est la toute première fois que vous vous exercez au métier de gangster. C’est sans doute la raison pour laquelle je n’ai pas encore reçu d’ultimatum édictant les conditions de remise en liberté d’Adalbert. Alors pourquoi ?
Sans regarder Morosini, Lassalle se rassit devant sa table sur laquelle il posa les coudes et frotta son visage de ses mains :
– Je voulais l’Anneau !
– L’Anneau ?… Qu’est-ce qui a bien pu vous faire croire que nous le possédions ?
– Ne me prenez pas pour un imbécile ! L’histoire que vous m’avez racontée – avec talent d’ailleurs – sur la mort d’El-Kouari était passionnante mais vous en avez escamoté un passage. Les mots qu’il a prononcés en mourant étaient la conclusion logique du fait qu’il vous l’avait confié. Les assassins ne pouvaient l’avoir remis à celui qui le convoitait, sinon je me demande pourquoi on aurait pris la peine de vous assommer et de mettre vos chambres au pillage le soir de la fête du gouverneur ? Ensuite Ibrahim Bey a été assassiné et sa maison saccagée presque immédiatement après votre visite. On ne se donne pas tant de mal pour obtenir ce que l’on a déjà.
– C’est bien raisonné et, en admettant que vous soyez dans le vrai, je ne vois pas à quoi il pourrait vous servir, aussi longtemps que vous ne saurez pas où se situe la tombe ?
– Qui vous dit que je n’en aie pas une idée ?
– Rien. Si ce n’est peut-être qu’ayant Adalbert sous la main il serait plus logique de l’embaucher ? Ce n’est pas moi qui vous apprendrai sa valeur ni l’affection qu’il vous porte…
– Il ne doit en rester que des lambeaux aujourd’hui ? fit le vieil homme avec un demi-sourire amer. Et j’espérais qu’il ne saurait pas. Mais pourquoi aussi ne m’a-t-il pas fait confiance ? lâcha-t-il avec une sorte de rage. Nous aurions alors travaillé ensemble… Ou peut-être n’est-il pas trop tard ?
Le ton avait baissé et une lueur d’espoir apparaissait dans le regard qu’il glissait vers Morosini.
– Je lui fais des excuses, on oublie tout, vous me le ramenez et on se met à l’ouvrage ?
Décidément, il régnait une joyeuse inconscience dans cette curieuse confrérie des explorateurs de nécropoles ! Celui-là, en tout cas, en possédait une sacrée dose. Quoi qu’il en soit, il était temps de calmer cette poussée d’enthousiasme :
– Vous allez un peu vite ! Un : je n’ai pas mandat pour parler en son nom et j’ignore s’il est prêt à vous pardonner ! Deux : Adalbert doit rester caché. Vous oubliez les gens qui ont tué Ibrahim Bey et fouillé votre maison. Trois : il n’a pas l’Anneau en sa possession… et moi non plus ! ajouta-t-il plein de l’agréable sensation de ne pas entièrement tordre le cou à la vérité puisque c’était Plan-Crépin la détentrice.
En dépit des fautes avouées et du côté burlesque du plan échafaudé, il ne parvenait pas à rendre au vieux Lassalle la confiance que, sur la parole d’Adalbert, il lui avait si spontanément accordée. Il y avait, enfin, le flair de fin limier de Marie-Angéline qui, elle, s’était méfiée dudit Lassalle dès la première rencontre.
Mais celui-ci revenait à la charge.
– Vous avez peut-être raison ! Dites-moi au moins où il s’est réfugié ? Je vais préparer ses bagages et les lui apporterai ?
– … ce qui ne manquerait pas de le faire repérer sans tarder, et par des gens qui ne font pas de quartier. Aussi vais-je me contenter de prendre le strict nécessaire et le lui faire parvenir discrètement. Je n’ai nulle envie que votre enlèvement « pour rire » recommence en plus brutal… Et soyez tranquille, je vous tiendrai au courant !
– Merci ! Et vous comptez prolonger votre séjour longtemps ?
La naïveté de la question lui donna envie de rire. Un de plus à brûler d’envie de lui voir tourner les talons !
– Rien ne presse ! Je respire une atmosphère de suspense ! Je suis aux aguets ! Le sens de l’intuition, si vous voulez, et nous le possédons, Adalbert et moi. Aussi ne prendrons-nous jamais la fuite la veille d’une bataille. Nous faisons équipe depuis trop d’années, lui et moi, pour que ce soit seulement imaginable. On n’y peut rien ! C’est ainsi !… À présent, je vais aller préparer une valise…
– Une minute, s’il vous plaît ! Auriez-vous une idée de l’endroit où peut se trouver l’Anneau ?
Fidèle à son vieux principe de répondre à une question par une autre, Aldo haussa les épaules :
– Et vous-même ? Qui soupçonnez-vous de la mort d’El-Kouari ?
– D’après ce que vous en avez dit, des sbires à la solde du prince Assouari, puisqu’il a eu l’audace de se rendre en personne chez vous pour vous interroger. Mais s’il avait eu l’Anneau, Ibrahim Bey serait toujours vivant…
– Possible mais pas sûr ! Il y a un fait que vous ignorez sans doute : peu de temps avant le vol chez Howard Carter, un autre a eu lieu, encore plus audacieux, puisqu’il a eu pour cadre le British Museum où l’on a dérobé une croix ansée… en orichalque. Le seul objet du musée provenant de l’Atlantide… Or, cet objet ne serait rien d’autre que la clef – ou l’une des clefs car il se pourrait qu’il en existe plusieurs – permettant d’accéder à la tombe de la Reine Inconnue. Les deux objets sont complémentaires pour pénétrer et vaincre une malédiction considérablement plus redoutable que celle protégeant la sépulture du jeune Tout-Ank-Amon…
– Comment le savez-vous ?
– Parce que l’homme chargé de l’affaire est le meilleur « nez » de Scotland Yard : le Superintendant Gordon Warren… qui est de nos amis à Adalbert et à moi !
La mise en garde était claire mais, emporté par sa passion pour la Reine Inconnue, Lassalle n’y prit pas garde :
– Assouari en serait le détenteur ?
– Si je le savais, Warren serait déjà ici ! Croyez-moi, il ne passe pas inaperçu ! Maintenant, je vous laisse tirer les conséquences.
– Qu’en concluez-vous, vous-même ?
– Moi ? Rien ! Je me contente de veiller au grain ! Vous devriez suivre mon exemple !
Et, allumant, cette fois, un large sourire, Aldo s’en alla remplir une valise dans la chambre d’Adalbert. Une surprise l’y attendait : en rassemblant nécessaire de toilette, pendulette de voyage et autres menus accessoires, il tomba sur un porte-cartes en crocodile dans lequel, au milieu des cartes de visite de son ami, il découvrit une photo de Salima en tenue de travail, la tête auréolée de son chapeau de paille et appuyée sur une bêche. Elle souriait et ce sourire, plein de confiance, était bien l’un des plus beaux qu’il lui ait été donné de voir.
Il la remit au milieu des petits vélins gravés en y ajoutant un soupir. Pauvre Adalbert !
10
L’attaque
Adalbert n’était pas chez Karim depuis quarante-huit heures qu’il regrettait sa prison flottante. Non que son hôte fût désagréable. Bien au contraire ! Il ne savait que faire pour rendre son séjour aussi plaisant que possible, s’enquérant de ce qu’il aimait manger, boire, lire, entendre en fait de musique, fumer, et lui tenant compagnie de son mieux. Seulement, il était trop bavard ! Et surtout, en dehors des digressions sur les événements extérieurs, le temps qu’il faisait, les nouvelles des journaux, et de quelques échanges sur leurs préférences littéraires respectives, il ne parlait que de Salima !
Un sujet qui, normalement, eût dû le passionner, et c’eût été le cas si le jeune homme s’était contenté de raconter ce qu’il pouvait savoir d’elle au besoin depuis l’enfance, mais il s’en tenait à l’histoire de leur amour, ce qui maintenait Adalbert dans un état second oscillant entre l’envie de pleurer et celle de l’étrangler. Il était déjà assez pénible de vivre chez son rival – inconscient sans doute, mais d’autant plus prolixe ! –, alors entendre le récit minutieux de leurs rencontres et l’épanouissement quasi instantané de leur romance !…
Adalbert savait à présent que Karim, jeune avocat au barreau du Caire suffisamment fortuné pour ne pas courir après le client et s’offrir toutes les vacances souhaitables, et la petite-fille d’Ibrahim Bey s’étaient rencontrés à l’une des fameuses soirées de la princesse Shakiar et que le double coup de foudre avait été immédiat. Ils avaient dansé ensemble, parlé ensemble auprès des fontaines lumineuses des jardins et promis de se revoir bientôt. Ce qu’ils n’avaient pas manqué de faire à plusieurs reprises. Salima, passionnée d’égyptologie, avait tenté d’initier son amoureux, mais comment attacher ses pensées à des reines mortes, eussent-elles été aussi belles que Néfertiti, Néfertari ou Cléopâtre, quand on avait devant soi la plus « éblouissante créature de la terre » ? Et que cette merveille lui disait qu’elle l’aimait ?
Karim convenait volontiers qu’il avait été contrarié en apprenant qu’elle avait décidé de suivre les travaux de Vidal-Pellicorne dans la Vallée des Rois :
– Elle parlait de vous avec tant d’admiration que j’avoue en avoir conçu de la jalousie. Vous aviez la chance de vivre auprès d’elle jour et nuit, à peine séparés par la minceur des toiles de vos tentes, travaillant côte à côte, partageant chaque heure du jour et même de la nuit…
– N’exagérons rien ! grogna l’archéologue qui ajouta brutalement : Nous n’avons jamais partagé le même lit !
– Cela, j’en ai toujours été persuadé. Salima est trop pure pour que la pensée d’abandonner sa virginité avant le mariage puisse l’effleurer. Elle s’est promise à moi, je lui fais confiance, et j’attends sagement mais avec une impatience grandissante que vienne le jour de toutes mes aspirations.
– Cela ne vous a pas consolé un peu quand elle m’a laissé tomber pour rester avec Freddy Duckworth ?
– Consolé ? Absolument pas ! Je le lui ai reproché au contraire comme un manque à la parole donnée…
C’est là que tout se gâtait, car de la défection dans la Vallée des Rois on arrivait tout droit à ce qui s’était passé dans l’île Éléphantine où la jeune fille venait de fouler aux pieds leur amour pour donner sa main à un homme, prince sans doute, riche probablement, mais qui n’en avait pas moins plus du double de son âge et que Karim, d’instinct, avait détesté. Il le savait dur, cruel, sans scrupules, et pourtant c’était vers lui que Salima, sa Salima, s’était tournée, elle qui cependant disait n’envisager la vie qu’auprès de lui. Et ça repartait !
Afin de faire diversion, Adalbert essaya de ramener le sujet sur l’épisode de l’intégration de Salima à l’équipe Duckworth :
– Quand je vous ai demandé pourquoi elle était restée avec cet imbécile, vous ne m’avez pas répondu. Qu’a-t-elle dit ?
– Que ce n’était pas vous – pardonnez-moi ! – qui l’intéressiez mais cette tombe parce qu’elle espérait y trouver un écrit d’une importance primordiale pour les travaux de son grand-père. Vous connaissez certainement la suite ?
– Je crois qu’elle n’a rien trouvé du tout.
– Si, un fragment. Les violeurs de tombes, ne s’attachant guère qu’aux bijoux, avaient agi avec une extrême brutalité et il ne restait plus que des fragments du précieux papyrus.
– Ah bon !
– Oh, elle se reprochait de vous avoir planté là, mais qu’était-ce auprès de ce qu’elle vient de m’infliger alors que j’aurais joué ma vie…
Et on se retrouvait au point de départ : le charme ensorcelant de la jeune fille. Le tout entrecoupé de crises de désespoir et de colère devant lesquelles le confident involontaire se sentait nettement dépassé.
Une fin de nuit et deux jours de ce régime, et Adalbert n’en pouvait plus, même si un bagagiste du Cataract lui avait apporté de quoi quitter enfin son pyjama et retrouver son eau de toilette préférée.
Au soir du troisième jour, il était fermement décidé à appeler Aldo au téléphone pour l’enjoindre de le sauver de cet enfer au plus vite. On allait se mettre à table quand le marteau de la porte retentit. Aussitôt après, Béchir, le serviteur, vint prévenir qu’une femme voilée qui refusait de dire son nom demandait à parler au maître d’urgence.
– Je lui ai dit que tu avais un invité mais elle insiste pour tu la reçoives… et seul. Elle t’attend dans le patio.
– Si vous voulez bien m’excuser, je vais voir ce qu’elle veut, dit le jeune homme en jetant sa serviette sur la table.
La salle à manger donnait, comme les autres pièces de la maison, sur l’agréable cour-jardin. En la quittant, Karim en avait fermé la porte mais Adalbert, poussé par une irrésistible curiosité qui n’était peut-être qu’un pressentiment, alla l’entrouvrir et éteignit la lumière afin qu’aucun rai lumineux ne filtrât. Il avait agi assez rapidement pour entendre l’exclamation de Karim :
– Toi, Salima… ? Mais que viens-tu faire ici à cette heure ?
– Je viens te chercher et je t’expliquerai plus tard. J’ai pu m’échapper de chez Assouari grâce à l’affection de Shakiar. Ali est parti pour Ouadi-Halfa d’où il ne reviendra que demain. Cela nous laisse la nuit devant nous. Il faut que nous partions tout de suite, c’est peut-être notre seule chance !
Même si Karim ne l’avait pas nommée, Adalbert aurait reconnu la jeune fille à sa voix. À présent, il pouvait la distinguer, dans la douce lumière des photophores éclairant le patio, debout contre le jeune homme dont elle entourait le cou de ses bras, svelte et gracieuse silhouette dans le voile noir qui la recouvrait entièrement. Elle venait d’achever sa supplication par un baiser et Karim l’enlaçait déjà. Leur étreinte fut passionnée mais brève. Karim libéra son visage le premier :
– Où veux-tu que nous nous rendions ?
– Peu importe ! Le Caire… Alexandrie… l’Europe… Je dois à tout prix lui échapper ! La seule idée de l’épouser me rend malade…
– Pourquoi avoir accepté ces fiançailles ridicules ?
– Parce que je ne voulais pas qu’il te tue ! Il m’en avait menacée si je refusais de devenir sa femme et il est puissant, tu sais ? J’ai eu si peur, et plus encore lorsque tu as commis la folie de venir à cette horrible fête et qu’il t’a fait jeter dans le Nil…
– Comment le sais-tu ?
– Shakiar me l’a dit. C’est alors que j’ai compris que, mariée ou pas, il ne te laisserait pas vivre parce qu’il ne tolérera jamais le moindre obstacle sur sa route. Il me veut mais aussi ce que je sais sur la Reine Inconnue. C’est lui qui possède la croix ansée volée en Angleterre, lui encore qui a fait tuer le pauvre El-Kouari… et sans doute aussi mon grand-père. Il est le diable, Karim, et je ne veux pas couler des jours désespérés auprès de lui à le regarder détruire mes rêves et piétiner mes idéaux. Car ne t’y trompe pas : s’il veut trouver la tombe de Celle dont on ne sait pas le nom, ce n’est pas pour ouvrir un sanctuaire accessible à quelques privilégiés capables d’en tirer l’enseignement des Grands Ancêtres, mais bien pour en piller les richesses à son seul profit. Sa soif d’or est inextinguible. Alors je t’en supplie, dépêchons-nous de nous enfuir ! Il n’y a pas une minute à perdre !
– Que veux-tu que nous fassions ?
– Fais préparer ton bagage, va chercher ta voiture. Nous passerons au château du Fleuve prendre ce dont j’ai besoin et ensuite…
– Ensuite…
Il l’embrassa de nouveau avec une ardeur qui bouleversa Adalbert et la déposa dans un fauteuil, puis donna ses ordres à Béchir et voulut rejoindre son hôte qui n’avait pas encore rallumé, mais il n’eut même pas le temps d’atteindre la porte : la maison parut exploser. Une dizaine de Nubiens vêtus de noir firent irruption au milieu des plantes qu’ils renversèrent. Et l’action se déroula à la vitesse de l’ouragan. Trois d’entre eux emportèrent la jeune femme, tandis que les autres brisaient la défense que Karim et son domestique tentaient d’opposer. Le métal des poignards étincela dans le clair-obscur et les deux hommes s’abattirent avec un cri qui parut n’en faire qu’un, puis la bande reflua comme une marée noire, emportant sa proie. Adalbert, pétrifié par la stupeur, n’avait pas eu le temps de quitter son poste d’observation pour prêter main forte. Qu’aurait-il pu faire d’ailleurs contre cette bande d’énergumènes, sinon écoper lui aussi d’un coup de couteau ? En revanche, c’était à lui de jouer à présent, et sans tarder.
Se penchant sur les deux corps étendus parmi les débris d’argile, de fleurs et de terre, il vit que, si les blessés étaient gravement atteints, ils respiraient encore. Le téléphone et son annuaire étaient à l’entrée du patio. Il chercha d’abord l’hôpital pour demander médecin et ambulance d’urgence, hésita à appeler la police avec laquelle il ne doutait pas qu’il faudrait palabrer avant qu’elle ne se remue et préféra appeler Aldo. En trois mots il lui expliqua la situation, ajoutant :
– Demande donc à ton cher colonel british s’il veut bien tenter d’arracher le gros Keitoun à ses pistaches ! Il fera sûrement ça plus facilement que moi…
– Vu ! répondit sobrement Morosini. J’arrive !
Dix minutes ne s’étaient pas écoulées qu’Aldo se matérialisait, alors que le corps médical ne s’était pas encore manifesté. Il trouva Adalbert presque aussi pâle que les victimes, à genoux auprès de Karim. Il lui tenait la main après avoir tenté de le ranimer, véritable statue de la rage impuissante :
– Voilà plus d’une demi-heure que j’ai alerté l’hôpital et je l’attends toujours. Quel pays, bon Dieu ! Et toi, la police ?
– Elle ne va pas tarder, Sargent s’en est chargé…
Aldo regarda autour de lui, repéra une table supportant des bouteilles et des verres, choisit un whisky et en versa une dose solide qu’il apporta :
– Bois ! Tu en as visiblement le plus grand besoin. Et puis viens t’asseoir ! Je vais t’aider parce que j’ai l’impression que tu n’y arriveras jamais tout seul.
C’était vrai. En dépit d’une longue habitude à affronter les coups durs, Vidal-Pellicorne tremblait comme une feuille… Il était à peine installé dans un fauteuil que la cloche de l’ambulance se faisait entendre. Cette fois, des hommes en blanc envahirent la cour intérieure, menés par un petit homme aux cheveux gris, barbu comme une chèvre, qui après s’être annoncé en tant que Dr Maimonide ne s’attarda pas en salamalecs et entreprit d’examiner les blessés.
– Vous y avez mis le temps, dites donc ! reprocha Adalbert. Ça va faire trois quarts d’heure que je vous attends et l’hôpital n’est pas au diable !
Sans l’honorer d’un regard, le médecin haussa les épaules :
– Quand vous avez le nez dans un abdomen ouvert pour en extirper une balle, c’est un peu délicat de lui tourner le dos !… Quant à ces deux-là, il faut les emmener… et vite !
On installait Karim et son serviteur sur des civières quand Abdul Aziz Keitoun, toujours armé de son chasse-mouches, effectua l’entrée majestueuse dont sa vaste personne était coutumière. Il commença par stopper les brancards en déclarant qu’il fallait laisser son personnel examiner les « cadavres ». Le petit toubib aboya aussitôt comme un fox-terrier en colère :
– Si je ne les emporte pas tout de suite, ils seront en effet des cadavres sous peu ! Pour l’instant, ils m’appartiennent ! Allez, vous autres !
Trop las sans doute pour discuter, Keitoun se laissa tomber dans un canapé de rotin qui gémit sous le poids et fit, de sa main grasse, le geste de débarrasser les lieux :
– Maintenant, dit-il en s’adressant à Aldo et Adalbert, j’attends vos dépositions ? Si j’ai bien compris, c’est vous qui les avez tués ? ajouta-t-il en pointant un doigt vers l’archéologue.
– Moi ? Mais j’étais l’invité de M. El-Kholti quand le drame s’est produit. Pourquoi voulez-vous que je les tue, lui et son serviteur ? Surtout en saccageant sa maison…
– L’invité ? C’est vite dit. Aux dernières nouvelles, vous n’aviez pas disparu ? On vous aurait kidnappé ?
– En effet ! Et ce jeune homme a été de ceux…
– On se tait quand je parle ! C’est clair pour moi : ce pauvre jeune homme vous avait enlevé et pour vous libérer vous les avez attaqués, lui et son domestique, afin de pouvoir vous évader ! La cause est entendue ! Vous serez jugé… et probablement pendu…
– Mais c’est de la folie ! Écoutez-moi au moins !
– Je ne crois pas que ce soit très intéressant, émit Keitoun en bâillant largement…
– Vous consentirez peut-être à m’écouter, intervint Aldo. Vous êtes dans l’erreur la plus complète. Ce carnage est l’œuvre d’une bande, dans l’intention d’enlever Mlle Hayoun qui venait d’arriver. Ils étaient approximativement une dizaine et vous pouvez voir les traces. Quant à mon ami ici présent, il a appelé l’hôpital puis, ne pouvant obtenir la police, il m’a téléphoné pour que je vous alerte par le truchement d’un ami anglais que vous connaissez : le colonel Sargent et…
– Où avez-vous pris que je le connais ? C’est un touriste anglais qui vient souvent à Assouan : rien d’autre. Et votre histoire montre surtout que vous avez une imagination débordante…
– Mais je vous répète que Mlle Hayoun a été enlevée et que…
– Comme c’est vraisemblable ! Cette jeune fille est fiancée au prince Assouari, alors voulez-vous m’expliquer le but de sa visite ? Pour moi, j’en sais assez ! Qu’on les embarque !
Il bâillait à s’en décrocher la mâchoire, visiblement pressé de retrouver son lit.
– Vous ne me croyez pas ? s’écria Aldo, indigné. Vous croirez peut-être l’ambassadeur de France que je vais alerter…
– Et qui n’y pourra rien ! Un crime est un crime et celui qui l’a commis doit payer. C’est comme ça chez nous !
– Chez nous aussi ! Mais à condition de trouver le coupable. Le véritable ou les véritables, en l’occurrence. Chez nous, une enquête est une affaire sérieuse où l’on ne se contente pas de tomber sur le premier pékin venu en lui mettant tout sur le dos !
Keitoun extirpa sa vaste masse du canapé et agita son chasse-mouches sous le nez d’Aldo :
– Je sais ce que je fais et je connais mon métier, figurez-vous ! Alors ne vous fatiguez pas, on vous boucle vous aussi et nous verrons qui aura le dernier mot ! Demain il fera jour !
– Et si vous m’écoutiez, moi ?
Toujours élégant dans son smoking blanc, le colonel Sargent venait de se glisser entre eux. Keitoun lui consentit un sourire condescendant :
– Votre présence est malvenue, colonel ! Vous m’avez prévenu, c’est entendu, mais votre rôle s’arrête là. À moins, ajouta-t-il finement, qu’on ne vous ait encore volé votre cheval !
L’Anglais haussa les épaules, tira un porte-cartes de sa poche intérieure, l’ouvrit et le lui présenta :
– Et si vous jetiez un coup d’œil à ça ? Ou préféreriez-vous que j’aille faire un tour chez le gouverneur ? Mahmud Pacha déteste les complications et plus encore ceux qui les lui valent. Il a la fâcheuse habitude de leur en tenir rigueur et, tôt ou tard, de saler la note.
L’œil rond du gros homme vira à l’ovale tandis qu’Adalbert se tordait le cou aussi discrètement que possible en louchant vers un document assez magique pour ramener Keitoun à une plus juste compréhension de la situation. Il crut apercevoir les armes d’Angleterre et s’en tint prudemment à ses suppositions. Cependant, le policier tiquait. Son discours initial s’en trouva quelque peu modifié, même si son visage n’était pas plus amène. Il laissa tomber :
– Bon ! Il se fait tard et demain la journée sera longue. (Et s’adressant à Aldo et Adalbert :) Messieurs, je vous attendrai donc à dix heures pour une déposition complète. Inutile de vous déranger de nouveau, colonel, car…
– Cela ne me dérange pas le moins du monde et j’avoue que j’aimerais assister à l’entrevue : on ne s’ennuie jamais avec vous !
– Comme vous voudrez. Cette maison va être fouillée de fond en comble et gardée. Si vous avez des affaires à récupérer puisque vous prétendez être l’invité de la victime, allez les chercher ! Un planton vous accompagnera ! On se dépêche ! Je ne veux pas passer la nuit ici !
– Je vais t’aider, annonça Aldo. Cela ira plus vite.
Escortés d’une reproduction en plus mince de Keitoun, ils gagnèrent la chambre d’Adalbert mais, quand ils voulurent parler, leur chien de garde s’interposa par un déluge de mots dont Adalbert traduisit l’essentiel :
– Il dit qu’on aura tout le temps de causer après et qu’on doit faire fissa !
– Jamais vu des flics aussi pressés d’aller se coucher ! À ce sujet je peux te rassurer : ta chambre t’attend au Cataract !
Quelques minutes plus tard, ils roulaient dans la voiture qui avait amené Sargent que, naturellement, on remercia en essayant de ne pas montrer la curiosité qui les dévorait l’un et l’autre touchant les pouvoirs singuliers qu’il semblait détenir. Il s’en expliqua d’ailleurs de lui-même avec bonne humeur :
– Ne me prenez surtout pas pour un émule de Lawrence d’Arabie ou un séide de mon auguste beau-frère ! Simplement, quand un vieux soldat comme moi a beaucoup roulé sa bosse – c’est l’expression qui convient, n’est-ce pas ? – à travers le Commonwealth, beaucoup vu, beaucoup entendu et, le plus important, beaucoup retenu, le Foreign Office utilise ses compétences et aussi ses habitudes en lui confiant de petites missions de… je dirai, de surveillance. Rien de plus ! Dans des pays peu stables comme l’Égypte, cela peut présenter quelque utilité ! acheva-t-il sur le mode désinvolte.








