Текст книги "L'Anneau d'Atlantide"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
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– C’est vrai pourtant… et je n’y ai même pas pensé. L’enfant était à pied et il s’est contenté de le suivre.
– Alors on a deux hypothèses : soit un véhicule quelconque l’attendait à un endroit quelconque, soit le rendez-vous qu’on lui donnait était en ville ou à peu de distance… Savez-vous où se trouve la maison de la princesse Shakiar ?
– Dans l’île Éléphantine, mais elle ne lui appartient pas. C’est la propriété de sa famille, donc de son frère. C’est le berceau des Assouari qui se prétendent les descendants des princes de l’île dont on peut voir les tombeaux sur la rive gauche du Nil. Vous pensez qu’elle aurait pu l’y attendre ?
– C’est ce qui me paraît le plus logique. On peut supposer aussi qu’elle n’a pas menti, qu’elle n’avait pas écrit cette lettre…
– Ça, coupa Marie-Angéline, vous ne me le ferez pas croire. S’il a travaillé plusieurs mois avec cette fille, il serait étonnant qu’Adalbert ne connaisse pas son écriture ? Et puis même : pourquoi n’aurait-elle pas mis sa plume au service d’amis qui paraissent lui être chers ? Elle a trahi Adalbert une fois, alors pourquoi pas deux ? C’est le premier pas qui coûte et, pour ce que nous en savons, cet Ali Assouari donne l’impression d’être non seulement le chef de famille mais manifestement celui de la bande qui est cause de tous vos problèmes.
– Vous pensez qu’Adalbert pourrait être retenu dans cette demeure ? demanda Aldo.
– Ce serait d’autant plus logique que Shakiar s’est installée on pourrait dire « officiellement » au château de Fleuve pour y soutenir le moral de la belle Salima, ce qui a permis à celle-ci de se montrer offensée que l’on pût le supposer chez elle.
– Elle ressemble à quoi, la maison de l’île ?
– Oh, c’est un véritable petit palais pourvu de jardins magnifiques. En faire une visite impromptue ne doit pas être évident… au cas où vous y songeriez, prévint-il en captant au passage le regard échangé entre Aldo et Marie-Angéline, elle doit être plus que bien gardée.
– Si Adalbert était avec moi, nous tenterions l’aventure sans hésiter, mais sans lui je perds la moitié de mes moyens, soupira Aldo en faisant signe au serveur pour qu’il remplisse les verres. En outre, nous n’avons aucune assurance qu’il s’y trouve ! Nous nageons dans le brouillard.
– Espérons seulement qu’il soit toujours en vie ! soupira Mme de Sommières. Je n’aime pas une histoire d’enlèvement qui aboutit à une impasse. D’habitude, quand on prend quelqu’un en otage, c’est pour obtenir une rançon en contrepartie ? Là, personne n’a rien réclamé, que je sache ? À moins que M. Lassalle n’ait reçu un message et hésite à en parler au cas, par exemple, où on lui aurait enjoint de se taire ?
– Hélas, non ! Je n’ai rien reçu. D’ailleurs, en général un ravisseur exige le silence vis-à-vis de la police. Pas vis-à-vis de la famille… Quant à ladite police, si l’on considère ce qu’elle vaut, je ne vois pas bien qui pourrait la redouter. Cependant, j’ai l’intime conviction que nous pouvons garder espoir. Il se peut que nous ayons des nouvelles bientôt. Un ravisseur n’est pas toujours pressé. Tout dépend de ce qu’il veut obtenir…
Le dîner s’acheva dans une atmosphère de contrainte. À mesure que le temps passait, et contrairement aux assertions de M. Lassalle, le silence dont s’enveloppait la disparition d’Adalbert se faisait plus pesant. Même s’ils refusaient l’idée qu’il aurait pu lui arriver malheur. On se sépara peu après en se promettant de se tenir au courant de la moindre nouvelle. Tante Amélie s’étant déclarée un peu fatiguée, ces dames remontèrent chez elles tandis qu’Aldo allait boire un deuxième café au bar. Il y trouva le colonel Sargent, en compagnie de son whisky vespéral, qui lui fit signe de le rejoindre :
– Alors ? demanda-t-il. Quoi de neuf ?
Morosini leva un sourcil surpris :
– À quel sujet ?
– Votre ami l’archéologue, voyons ! Il a bien été enlevé ?
Pris au dépourvu, Aldo n’eut pas le réflexe de nier et le considéra avec stupeur :
– Mais comment le savez-vous ?
– Oh, c’est élémentaire ! Vous m’attendez une minute ?
Il fila vers le bar d’acajou et de bronze doré pour en revenir escorté d’un garçon long comme un jour sans pain, roux comme une carotte, qu’il présenta bien qu’Aldo l’eût déjà reconnu :
– Voici l’honorable Freddy Duckworth que nous avons rencontré, vous et moi, dans des circonstances plutôt tumultueuses. Si vous ne connaissez pas votre sauveur, Duckworth, vous pouvez saluer le prince Morosini.
– Tout à fait ravi ! émit le personnage en tendant une main large comme un battoir à linge. C’est gentil à vous de me présenter, colonel Sargent. Il y a des jours que j’hésite à le faire pour offrir mes estimés remerciements, mais je n’osais pas !
– Ce que nous avons fait, le colonel et moi, n’en mérite pas tant. C’était normal… mais pourquoi n’osiez-vous pas ? Je vous fais peur ?
– Non, mais vous n’étiez pas souvent dans la solitude. M. Pellicorne était toujours là et je n’avais pas l’envie de secouer les mains avec lui. On a sa self respect mais dans l’autre nuit je crois que je vois…
– Parlez anglais, mon vieux ! conseilla Sargent, ce sera plus clair et notre ami l’entend à la perfection !
– Merci ! Tard dans la soirée il y a trois jours, je me promenais par là (il désignait d’un geste vague la partie haute de la ville), quand j’ai vu votre ami courant derrière un jeune garçon vers une automobile qui attendait tous feux éteints dans un coin sombre. Il est monté. Aussitôt je l’ai entendu crier, puis la voiture a fait une manœuvre pour changer de direction et est partie vers le Nil, tandis que le garçon s’en retournait par où il était venu.
– Habillé comment, le gamin ?
– Une robe sombre, si mes souvenirs sont exacts et je ne sais quoi sur la tête ! Ça s’est passé très vite !
– Et la voiture est descendue vers le fleuve ?
– Oui ! Mais où est-elle allée, ça, je l’ignore !
– C’est déjà précieux comme renseignements… mais pourquoi n’avoir pas parlé plus tôt au colonel ?
L’air gêné, Duckworth renifla une fois ou deux, hésita puis finit par déclarer qu’il n’était pas mécontent que son ennemi eût quelques ennuis – les deux raclées qu’il en avait encaissées étaient encore fraîches dans sa mémoire – mais en constatant qu’Aldo était revenu seul à l’hôtel et qu’il ne paraissait pas cultiver la gaieté, il s’était interrogé et, comme ce n’était pas un garçon rancunier, il avait fini par s’en ouvrir à son compatriote.
– Moi, je ne vous remercierai jamais assez, en tout cas, dit Morosini. Quand je l’aurai retrouvé, mon ami Adalbert vous offrira ses excuses… même si le tour que vous lui avez joué était « pendable ».
Il avait exprimé le mot en français et Freddy buta dessus :
– Pendable ? Vous voulez dire que je mérite la potence ?
– Non, c’est une façon de parler. Cela signifie pas très fair-play. Et à ce propos, je voudrais vous poser une question, pourquoi faites-vous ça ?
– Ça, quoi ?
– Chiper les concessions de fouilles des autres ? Vous êtes égyptologue, que diable ! Vous ne pouvez pas les chercher tout seul ?
Freddy hocha la tête et prit une mine désolée :
– Non. J’ai fait les études mais je n’ai pas le flair ! Et puis je suis paresseux ! C’est extrêmement fatigant de creuser la terre, de remuer des tonnes de pierres et de se faufiler dans des trous à peine plus évasés que ceux d’un renard. En plus, j’ai mal au dos !
– Dans ce cas, pourquoi avoir choisi l’archéologie ? Vous n’aviez pas d’autre corde à votre arc ?
– Non. C’était le désir de mon oncle.
– Votre oncle ? Lord Ribblesdale ?
– Vous le connaissez ?
– Non ! En revanche, je connais trop bien votre tante Ava.
Une intense expression de soulagement se répandit sur les nombreuses taches de rousseur de l’Anglais.
– Alors, s’il en est ainsi, je n’ai pas besoin d’expliquer !
– Tout de même un peu. Ce n’est certainement pas pour lui faire plaisir que vous avez opté pour la pelle et la pioche ? C’est une enragée chercheuse de joyaux mais ceux de l’Égypte ne l’intéressent pas.
– On dirait que vous la connaissez à la perfection ? Alors vous allez comprendre : c’est seulement pour embêter sa fille qui…
Aldo éclata de rire :
– N’allez pas plus loin, je suis au courant ! Il suffit de connaître la fille en question, Alice Astor, qui se prend pour la réincarnation de Néfertari ou d’une de ses consœurs ! Vous devriez en parler à mon ami Adalbert quand on l’aura récupéré ! Vous aurez de quoi discuter ! En attendant, merci pour lui (13) !
– Oh, c’est rien… et si je peux encore aider ?
Décidément il débordait de bonne volonté, mais pour Aldo il ne fallait jamais abuser des bons sentiments. À présent, un nouveau problème se posait : comment explorer la demeure ancestrale des princes Assouari ? Surtout dans la plus totale discrétion !
Plongé en lui-même, il regardait fixement sa tasse à café vide, ayant complètement oublié le colonel Sargent. Mais celui-ci, après s’être éloigné un instant, revenait équipé de deux verres de whisky dont il posa l’un sous le nez d’Aldo qui le remercia machinalement :
– Un penny pour vos pensées ! fit-il, jovial. Vous me faites l’effet d’être parti bien loin, mon cher prince ?
– Pas à ce point ! Merci pour le verre ! ajouta-t-il en s’y attaquant aussitôt.
– Disons : moins loin que vous ne l’espériez ! Cette voiture qui s’en est allée vers le Nil ne fait pas votre affaire. Vous pensiez que les ravisseurs étaient envoyés par la belle demoiselle ? Ce qui aurait eu l’avantage d’offrir un aspect agréable à votre ami ? Mais peut-être possède-t-elle un logis sur une rive du fleuve ?
– Elle non, mais elle y a des amis… Encore que je me demande s’ils sont aussi fiables qu’elle le prétend ?
– Si vous faites allusion à la princesse Shakiar, c’est non sans hésiter ! Ce n’est pas qu’elle soit méchante, mais elle est trop en pâmoison devant son frère Ali Assouari pour ne pas se laisser mener par le bout du nez.
– D’où la connaissez-vous si bien ?
Le colonel eut un geste évasif :
– Oh, j’ai été un moment en poste au Caire auprès du gouverneur militaire ! Une belle femme malgré tout – et il faut lui accorder ça ! – qui donne de magnifiques réceptions !
Aldo ne retint pas un éclat de rire et Sargent s’étonna :
– Qu’ai-je dit de si drôle ?
– Je vous prie de me pardonner, mais je me demandais s’il existe un coin au monde où vous n’avez pas été en poste ? Je n’aurais jamais cru l’armée des Indes aussi itinérante.
Le colonel accepta la remarque avec bonne humeur :
– Elle non, mais moi oui ! Au cours d’une longue carrière, il faut avoir le goût des déménagements. On va où l’empire vous envoie… selon les compétences !
– D’où vos vastes connaissances linguistiques ?
– Ce serait plutôt mon péché mignon ! J’adore décrypter le langage des pays lointains ! Par exemple, j’ai appris le mandarin… bien que je n’aie jamais mis les pieds en Chine !
– Bravo ! Mais pour en revenir à la famille Assouari, que savez-vous sur elle ?
– Ali ? Un grand seigneur… dans le style médiéval. C’est-à-dire capable de tout et de n’importe quoi. Maintenant, si vous désirez savoir où se trouve sa maison dans l’île Éléphantine, je peux vous y conduire ? Demain ?
Il n’était pas facile de surprendre Morosini. Le vieux militaire y réussit cependant car il demanda :
– Vous pratiquez la transmission de pensée ou quoi ?
– Oh, que non, et je ne lis pas davantage dans les lignes de la main. Simplement – ma femme vous l’a dit ! – je m’ennuie. Alors je m’intéresse aux gens que je rencontre. Et il se trouve que vous êtes bougrement intéressants, vous et votre copain, mon cher prince !
Aldo aurait pu lui renvoyer le compliment. Aussi saisit-il sans hésiter la main qui se tendit vers lui.
– Demain, d’accord ! À condition – faute de cheval ! – de ne pas m’obliger à y aller à la nage !
Il croyait plaisanter mais l’autre, sérieux comme un pape, lâcha :
– Selon les circonstances, ce n’est peut-être pas à exclure à un moment ou à un autre.
Dire que la propriété était imposante eût été un euphémisme. En fait, c’était la plus belle de l’île : un petit palais rappelant un peu l’Alhambra de Grenade, niché dans la verdure en retrait de la pointe nord et à la hauteur de l’île Kitchener (14), desservie en outre par un bac privé rejoignant la Corniche. Arrivés avec celui-ci, les deux hommes purent en faire le tour délimité par des murets sans que quiconque s’y oppose mais en se convainquant qu’il était visiblement d’une extrême facilité de s’y introduire. Cependant, le faire sans l’aval du propriétaire devait relever de l’impossible, si l’on en jugeait au nombre de serviteurs vêtus de blanc et de rouge qu’on pouvait voir évoluer.
– Si Adalbert est là-dedans, il doit être mieux gardé que la Banque d’Angleterre ! soupira Morosini. Et je suppose que, la nuit, les domestiques y couchent un peu partout à la mode du pays ?
– Certains viennent d’une bourgade nubienne située à proximité, côté sud, mais il doit en rester un bon paquet à la maison. L’ex-beau-frère du roi a toujours tenu à affirmer sa puissance, apparente, parce que je ne suis pas certain que la fortune suive. Il aime jouer gros jeu et l’on parle, sous le manteau, de « culottes » retentissantes. Ce qui ne l’empêche pas de regarder le gouverneur comme quantité négligeable.
– Il se considère comme au-dessus des lois ?
– Absolument ! Je vous l’ai dit, c’est un forban et s’il tient votre ami, comme tout le laisse supposer, il ne le lâchera pas sans marchander.
– Comment se fait-il alors qu’aucune demande de rançon ne nous soit parvenue ?
– Si vous me permettez un terme de pêcheur, je dirai qu’il fatigue le poisson !
– Et c’est moi, le poisson ?
– Depuis l’affaire des perles, je pense que vous n’en doutez pas ? Ce que c’est que d’avoir une réputation internationale !
Aldo garda le silence avant de demander :
– Pourquoi m’avoir amené ici ?
– Pour que vous jugiez par vous-même de l’ampleur de la tâche. Si je m’étais contenté de décrire, vous ne m’auriez sans doute pas cru !
– Peut-être pas ! C’est possible… En fait je ne sais plus trop où j’en suis…
Il se demandait aussi comment l’aimable ex-colonel du 17e Gurkhas, dont il pensait qu’il était un touriste parmi les autres, pouvait être détenteur d’une telle quantité d’informations, mais il se garda bien de le formuler. Il est vrai que, selon son épouse, on ne pouvait s’étonner de rien venant du beau-frère de Gordon Warren !
– Ce qui est certain, reprit-il, c’est que je veux retrouver Vidal-Pellicorne, et en bon état. Que me conseillez-vous de faire ?
– Attendre !… Je sais, c’est irritant, en particulier quand on est loin de ses bases habituelles, mais il viendra forcément un jour où le ravisseur fera connaître ses exigences. À ce moment-là seulement il sera loisible d’agir !
– Seul contre un bandit qui, de par sa position, dispose sans doute de toutes les forces du pays ? fit Aldo avec amertume.
– Et moi, vous m’oubliez ? En outre, je peux vous dire ceci : Assouari dédaigne Mahmud Pacha, le gouverneur, mais celui-ci le déteste en proportions. Ce n’est certes pas une lumière, pourtant je crois sincèrement que si l’on faisait appel à lui – lui permettant de s’en débarrasser –, il pourrait trouver ça… très amusant ! Et il adore qu’on le divertisse, cet homme !
Le « Et moi vous m’oubliez ? » parti si spontanément avait frappé Aldo au passage :
– L’Angleterre est très puissante ici, n’est-ce pas ?
– On pourrait même dire toute-puissante, s’il ne s’agissait pas pour elle d’essayer de mettre de l’ordre dans un pays travaillé par des courants contraires dont certains, pour être larvés, n’en sont pas moins inquiétants.
– Et vous possédez un peu de cette puissance ?
Le teint recuit au soleil des Indes – et d’ailleurs ! – du colonel vira au rouge brique :
– Moi ? Je ne suis qu’un vieux soldat à la retraite qui a conservé le goût des voyages. Ainsi, ma femme et moi passons toujours au minimum un mois d’hiver ici. Clémentine raffole d’Assouan et je n’ai aucune raison de lui refuser ce plaisir. Alors, à la longue, on finit par connaître tout le monde, se faire des relations et Mahmud Pacha en fait partie.
« Ben voyons ! », pensa irrévérencieusement Morosini, intrigué de plus en plus par ce compagnon tombé du ciel qui semblait avoir réponse à tout et qui pour le moment était vraiment le bienvenu. Il l’entendit poursuivre :
– Que feriez-vous si vous vous trouviez sur l’un de vos terrains habituels au lieu d’avoir l’impression d’évoluer au milieu de nulle part ?
– Je m’arrangerais pour introduire un « sous-marin » dans le camp de l’ennemi, répondit-il, évoquant non sans nostalgie Théobald et Romuald, les si précieux jumeaux d’Adalbert. Rien de plus utile qu’un serviteur dûment instruit. Mais dans le coin, je ne vois personne à qui confier cette mission… À moins que…
– Vous pensez à quelqu’un ?
– À M. Lassalle évidemment ! Il est ici depuis longtemps, tout ce qui compte lui est familier…
– … et je vous arrête ! C’est un Européen comme nous et aucun d’entre nous ne peut être sûr à cent pour cent de ses domestiques. D’ailleurs, encore faudrait-il qu’on puisse en soudoyer un chez Assouari et il n’est pas homme à engager n’importe qui. En outre, dans le village nubien d’à côté, il a un réservoir inépuisable !
– C’est décourageant ! soupira Aldo. Je donnerais cher pour savoir ce qui se passe au juste entre les murs de cette maison. Mon instinct me souffle que Vidal-Pellicorne n’est pas loin ! Mais comment en avoir la certitude ? Cette inaction me tue !
– Ce que vous pouvez être lyriques, vous, les Latins ! Dites-vous bien qu’à tout problème il existe une solution. Il faut seulement la trouver. Et pour cela : réfléchir encore !
En rentrant à l’hôtel, Aldo laissa le colonel à la recherche de sa femme et rejoignit Marie-Angéline qui lisait sur la terrasse. Elle le reçut plutôt fraîchement.
– On a fait une bonne promenade ? s’informa-t-elle sans lever les yeux de son livre.
– On peut l’appeler ainsi !
– C’est un homme fort sympathique, le colonel !
– Très ! Où voulez-vous en venir ? Et d’abord, comment se fait-il que vous soyez seule ? Où est Tante Amélie ?
– Partie faire des courses avec lady Clémentine.
– Et vous ? Pas d’aquarelle, ce matin ?
Elle referma son livre en le claquant avant de braquer sur lui un regard furibond :
– Non ! Pas de dessin ni quelque occupation que ce soit ! Et vous, je n’arrive pas à comprendre comment vous pouvez avoir le cœur à jouer les touristes alors que notre Adalbert…
Un sanglot lui coupa la parole tandis que les larmes montaient à ses yeux. Elle était si visiblement malheureuse qu’Aldo oublia de se mettre en colère. Il lui enleva le livre des mains et les retint dans les siennes :
– Qu’êtes-vous allée imaginer ? Que j’allais faire un tour en bateau ou disputer une partie de golf avec Sargent ?
En guise de réponse, elle se contenta de hausser les épaules. Ce que voyant, il lui sourit :
– Pour vous mettre dans cet état, il faut que vous me connaissiez bien mal, Angelina ! C’est précisément de lui dont nous nous occupions. Le colonel pense comme moi que c’est Assouari qui a enlevé Adalbert et il a voulu me montrer sa résidence ancestrale dans l’île Éléphantine. Nous avons cherché ensemble un moyen de la « visiter ». Vainement : c’est bourré de domestiques.
Du moment que l’on parlait action, le chagrin s’envola. Plan-Crépin redevint Plan-Crépin :
– Peut-être en introduisant un domestique supplémentaire ? S’il y en a une telle multitude, il pourrait passer inaperçu ?
– Un à nous ? Dans ce patelin où l’on ne peut être sûr de rien ? Nous ne sommes pas en France et les jumeaux d’Adalbert sont loin…
– On peut toujours essayer !
Se levant, elle agita les bras à la manière d’un sémaphore en direction d’un groupe de gamins assis sur un muret ombragé par un tamaris en bas des jardins de l’hôtel. L’un d’eux s’en détacha en courant, parlementa un instant avec le voiturier en indiquant celle qu’il l’appelait et finalement la rejoignit :
– Tu as besoin de moi ? demanda-t-il dans un sabir où tentaient de cohabiter l’anglais et l’arabe. Nous allons là-bas ?
– Non, pas aujourd’hui. Aldo, je vous présente Hakim, mon jeune guide. C’est un garçon honnête et courageux. Hakim, nous voudrions savoir s’il y a une possibilité de s’introduire dans le palais du prince Assouari pour l’inspecter à fond.
– Qu’est-ce que tu veux savoir ?
– S’il n’y retiendrait pas prisonnier un ami… un ami très cher !
– Celui qui était à la maison des Palmes et qu’on a kidnappé ?
– Tu en sais, des choses ! constata Aldo, surpris.
– C’est une petite ville, ici. Il suffit de savoir écouter et d’ouvrir ses yeux. Je connais le garçon qui est allé chercher ton ami.
– Il t’a dit qui l’avait envoyé ?
– Non. Un Arabe dans une voiture noire lui a donné un message à porter en disant qu’il devait ramener quelqu’un. Le quelqu’un est venu. Il est monté dans la voiture et elle est partie en direction du fleuve. Il ne sait rien de plus… sinon que le bakchich a été généreux.
– Le tien le sera aussi si tu nous donnes un coup de main.
– Je voudrais bien, mais entrer chez le prince quand il est là, c’est difficile… très difficile parce que tout le monde a peur de lui… à moins qu’il ne manque un serviteur.
– Si on en enlevait un, suggéra Marie-Angéline, tu pourrais peut-être prendre sa place ?
– Non. Moi, je ne sais pas servir, se cabra Hakim, sa dignité offensée. Et puis je suis trop jeune. Ali Assouari n’engage que des gens auxquels il fait confiance. Ce que je peux faire, c’est dire comment est la maison à l’intérieur.
– Donc, tu y es déjà entré ?
– Quand le maître est absent et que c’est fermé ? Bien sûr. Ce n’est pas compliqué…
– Tout ce que je veux savoir, reprit Morosini, c’est s’il y a des endroits où l’on peut cacher quelqu’un ? Des caves, par exemple ?
– Oui… (Puis se tournant vers Marie-Angéline :) Toi qui dessines si joliment, tu pourrais faire un… plan ? C’est comme ça qu’on dit ?
– Absolument. Si tu m’expliques, ce sera facile… Évidemment cela ne nous fera pas entrer, mais ce serait toujours une assurance et on ne sait jamais ? Une occasion pourrait se présenter… On ira cet après-midi au temple ? Je connais dans un coin une dalle lisse qui peut servir de table…
L’arrivée de Mme de Sommières et de lady Clémentine dans une calèche encombrée de paquets mit fin à la conversation. Aldo offrit à Hakim une pièce d’argent à titre d’encouragement, ce qui le fit rougir de bonheur avant de s’en retourner en courant, non sans lui avoir déclaré, en guise de remerciement sans doute :
– Tu as de la chance d’être son ami, dit-il en désignant Plan-Crépin : C’est une fille chouette…
– Parce que tu crois que je ne le sais pas ?
En allant au-devant des deux dames, Aldo aperçut M. Lassalle qui, une canne à la main, se dirigeait vers l’hôtel. Aussi, après avoir baisé la main de l’Anglaise, le rejoignit-il.
– J’avais l’intention de passer chez vous tantôt pour savoir si vous aviez des nouvelles, dit-il en lui serrant la main. Mais puisque vous voilà, voulez-vous déjeuner avec nous ?
– Non. C’est vous qui venez déjeuner avec moi. Entre hommes. Je ne veux pas « encombrer » ces dames plus qu’il ne convient…
– Est-ce que vous n’allez pas un peu trop loin sur le chemin de la repentance ? Le faux pas de Monte-Carlo est effacé depuis longtemps !
– Peut-être… encore que je n’en sois pas persuadé ! Quoi qu’il en soit, je me sens mal à l’aise en leur présence… D’ailleurs, le mieux serait d’aller dans l’un des restaurants de la Corniche et, pour en revenir à votre question initiale, je n’ai reçu aucun avis des ravisseurs, à moins que vous n’en ayez…
– Je vous l’aurais dit tout de suite !
– Donc il est préférable que nous soyons seuls tous les deux. Je me fais trop de bile pour être un compagnon de table agréable pour des dames…








