Текст книги "Le rubis de Jeanne la Folle"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
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– Il n’est pas venu ?
– Non. Et rien, pas un mot pour expliquer cette absence. J’ai attendu autant que je l’ai pu mais un important rendez-vous était arrêté… au large de Jaffa et j’ai dû prendre la mer. C’est au retour que j’ai pensé à venir vers vous pour essayer d’en savoir un peu plus. Malheureusement, vous n’avez pas l’air plus informé que moi.
– À quoi pensez-vous, en ce moment ? Croyez-vous qu’il soit… mort ?
L’étroit et sensible visage du baron Louis que le souci plissait s’éclaira d’une sorte de lumière intérieure :
– C’est l’hypothèse la plus plausible… et cependant je ne peux y croire. Je le connais bien, vous savez, et il m’est très cher. Il me semble que s’il avait cessé d’exister… je le sentirais.
– Dieu vous entende !
– D’ailleurs, n’est-il pas, depuis peu il est vrai, débarrassé de son pire ennemi ? Le comte Solmanski est mort pour ne pas affronter un procès criminel… C’est un soulagement, croyez-moi !
Morosini garda un instant le silence tandis que son regard effleurait tous ces gens rassemblés là, discutant avec animation autour des guéridons de marbre, flirtant, rêvant ou se laissant porter par la musique de l’orchestre. Tous goûtaient au soleil déclinant un moment de paix et d’insouciance tandis qu’entre son compagnon et lui-même s’amassaient des ombres inquiétantes. Il s’interrogeait sur ce qu’il convenait de faire. Devait-il révéler qu’il soupçonnait Solmanski d’être beaucoup plus vivant qu’on ne l’imaginait ?
Soudain, ses yeux se fixèrent : deux femmes étaient en train de s’installer à quelques tables de la leur que les longues feuilles vertes d’un palmier en pot leur dissimulaient en partie. L’une était vêtue de noir avec une toque de crêpe prolongée d’une écharpe glissant autour du cou, l’autre de gris et de rouge foncé. Elles semblaient s’entendre à merveille. Il perçut même un éclat de rire de l’une d’elles et une vague de dégoût lui emplit la bouche d’amertume parce que ces deux femmes, c’étaient Anielka et Adriana Orseolo. Il claqua des doigts pour appeler le garçon et commanda une fine à l’eau, après avoir demandé au baron s’il en désirait une. Celui-ci l’observait avec inquiétude :
– Non merci. Mais… vous ne vous sentez pas bien ?
Tirant son mouchoir, Aldo s’épongea le front d’une main qui tremblait un peu. Il avait l’impression de se trouver au centre d’une conspiration aux invisibles tentacules, mais un sursaut l’en tira et du même coup dicta sa décision :
– Ce n’est rien, soyez tranquille. Je crains, cependant, de devoir vous apprendre une nouvelle désagréable : je soupçonne Solmanski d’être encore de ce monde. Bien sûr je n’ai aucune certitude, mais…
– Vivant ? C’est impossible.
– À lui rien n’est impossible. N’oubliez pas qu’il dispose de la fortune de Ferrals, qu’il a aussi des hommes de main dont j’ignore le nombre mais surtout une famille : un fils que les scrupules n’ont jamais étouffé, une fille… peut-être la créature la plus dangereuse que j’aie jamais rencontrée.
– Vous la connaissez ?
– Je l’ai même épousée. Elle est à quelques pas de nous : cette jeune femme qui porte une toque de crêpe noir et qui bavarde avec une personne en gris. Celle-là est à la fois ma cousine… et la meurtrière de ma mère par amour pour Solmanski dont elle était la maîtresse.
Le sang-froid de Louis de Rothschild était quasi légendaire mais, en écoutant Morosini, ses yeux s’agrandirent comme s’il se trouvait en face de toute l’horreur du monde. Pensant qu’il le prenait peut-être pour un fou, Aldo eut un petit rire :
– J’ai toute ma raison, baron, soyez-en certain. C’est vrai que ce qui me tient lieu de famille semble une assez bonne copie de celle des Atrides…
– Comment pouvez-vous supporter pareille situation ?
– Mais je ne la supporte pas. Aussi ai-je déjà entrepris d’essayer d’en sortir… d’une façon ou d’une autre…
– Qu’envisagez-vous ? émit le baron Louis avec une note d’inquiétude.
– Rien qui soit contraire à la loi de Dieu ou même des hommes ! À moins que l’on ne m’y oblige, auquel cas je paierai le prix. Aujourd’hui, c’est le sort de Simon qui est important. Je comptais sur lui pour m’aider à retrouver la piste du rubis, la dernière pierre manquante. J’ai saisi un fil, en Espagne, mais ce fil s’est cassé…
– À quel endroit ? Où en êtes-vous ?
– À l’empereur Rodolphe II. Je sais que la pierre a été achetée pour lui. En sauriez-vous davantage ?
– Savez-vous qui l’a achetée pour l’Empereur ?
– Oui : le prince Khevenhüller, alors son ambassadeur à Madrid.
– Dans ce cas, il n’y a aucun doute : la pierre a bien été remise au souverain et il ne servirait à rien de compulser les archives d’Hochosterwitz, la forteresse que Georges Khevenhuller a bâtie en Carinthie à la fin du XVI esiècle.
– Je ne pensais pas que le nom de l’acheteur pût avoir de l’importance ?
– Oh si ! La passion collectionneuse de l’Empereur était bien connue. Il était facile de se servir de ses deniers… et de garder pour soi, mais pas un Khevenhuller. C’est donc dans le trésor qu’il faut chercher et ce n’est pas le plus simple. Tout n’est pas resté à Prague, tant s’en faut.
– Ça, je le sais. En outre, un spécialiste des objets ayant appartenu à Jeanne la Folle – dont le rubis ! – jure que l’Empereur ne le possédait plus à sa mort…
– La pierre a appartenu à la mère de Charles Quint ?
– C’est certain. Elle la porte même sur l’un de ses portraits.
– Comme c’est étrange ! En tout cas, je ne vois pas comment votre informateur peut être certain qu’il n’était pas dans le trésor. J’imagine mal un collectionneur aussi passionné que Rodolphe se défaisant d’une pièce d’une telle importance, surtout venant de sa propre famille ? En outre, c’était l’homme le plus secret, le plus imprévisible qui soit. Ce rubis a dû être l’un de ses plus chers trésors. Je le verrais assez bien le cachant quelque part. Avec d’autres pierres, peut-être ? Je crois savoir qu’il y en a d’autres qui n’ont jamais été retrouvées.
– Il aurait pu l’offrir à quelqu’un de cher ? Une femme ?
– La seule qu’il ait vraiment aimée ne se serait jamais parée d’un tel joyau !
– Que reste-il comme solution ? Démolir le château du Hradschin pierre par pierre pour découvrir une cachette… qui n’existe peut-être pas ?
– Tout de même pas, sourit le baron. Je crois, moi, qu’il faut étudier d’aussi près que possible la vie de Rodolphe…. Encore que nous ne puissions être certains que les Suédois, lorsqu’ils ont pris Prague en 1648, n’aient pas déniché cette hypothétique cachette.
– En ce cas, le rubis aurait été placé dans le trésor suédois, or la reine Christine, lorsqu’elle a abandonné le trône, a emporté les plus beaux bijoux et quelques autres babioles. Elle n’aurait eu garde d’oublier une telle merveille. Je connais le cheminement de son héritage, légué au cardinal Odescalchi, à Rome, et vendu ensuite, en 1721, au régent de France, Philippe d’Orléans. Mon ami Vidal-Pellicorne a déjà inventorié la succession du Régent. Une partie de ses joyaux a rejoint ceux de la Couronne. Je possède le catalogue complet de ceux-ci : le rubis n’y est pas. Quant à la famille d’Orléans actuelle, si elle le détenait, les collectionneurs le sauraient. Évidemment, il y a aussi l’hypothèse du vol, mais je n’y crois guère. On faisait bonne garde chez l’Empereur et un vol de cette importance aurait été durement puni. Non, cette sacrée pierre paraît s’être volatilisée entre les mains de Rodolphe II… et moi, il ne me reste plus qu’à me taper la tête contre les murs !
– Ce serait dommage, fit le baron avec un sourire indulgent. Mais pour en revenir à un vol éventuel, vous pensez bien que, depuis le temps, la pierre aurait fait surface à un moment ou à un autre, et je peux vous assurer que dans ma famille on l’aurait appris. Vous savez avec quelle passion nous traquons objets rares et pierres anciennes. Or jamais aucun de nous ne l’a vu s’inscrire à son horizon. Aussi, j’en viens à une idée toute simple : pourquoi le rubis ne serait-il pas toujours à Prague ?
– Simon l’aurait su. Or, j’ai entendu dire à Vienne qu’il possédait une propriété en Bohême…
– C’est vrai, mais c’est assez loin de Prague. Près de Krumau, si je me souviens bien. Elle a été léguée au « baron Palmer » par une femme dont je tairai le nom. La seule, me semble-t-il, qu’il ait jamais aimée. C’est pourquoi il aime à y résider parfois. Non, oublions Simon pour l’instant et tâchons de retrouver une piste ! Je peux me tromper mais je… oui, je pense que le rubis doit être encore quelque part en Bohême.
– Seriez-vous voyant ? sourit à son tour Morosini.
– Dieu m’en garde, mais pour qui connaît notre histoire et nos traditions, Prague est d’une grande importance. Vous savez sans doute qu’elle forme la plus haute pointe du triangle hermétique dont Lyon et Turin sont les autres angles. Toutes trois se ressemblent. Elles sont bourrées de passages secrets, de ruelles tortueuses, mais c’est Prague la ville magique.
– À cause de Rodolphe et de sa cour de mages, de sorciers, d’alchimistes et de faiseurs d’or ?
– Ça c’est la légende, elle l’était bien avant lui. Notre tradition dit qu’après le sac de Jérusalem, certains Juifs emportant avec eux quelques pierres du Temple incendié par Titus y ont arrêté leur errance. De ces moellons apportés de si loin ils ont construit une synagogue, la plus ancienne de toutes, celle qui s’appelle aujourd’hui Vieille Nouvelle. Vous la verrez si vous allez là-bas… et je crois que vous irez.
Le regard de Rothschild s’évadait. Sa voix se faisait lointaine, comme s’il contemplait une image vénérée.
– J’y songeais… fit doucement Morosini.
– Quelque chose me dit que vous ne le regretterez pas. Il m’arrive d’avoir des intuitions. Celle que j’éprouve est très forte, au point que j’aimerais pouvoir aller à Prague avec vous. Cela m’est malheureusement impossible pour le moment, mais je vais essayer de vous aider.
D’un porte-cartes en galuchat à coins d’or, il tira un bristol à son nom, écrivit quelques mots et enferma le tout dans une enveloppe qu’il colla avec soin. Ensuite, il arracha d’un calepin un feuillet sur lequel il inscrivit un nom, une adresse. C’est ce papier qu’il remit en premier à son compagnon.
– Pouvez-vous retenir ce nom et cette adresse ?
– J’ai une excellente mémoire, dit Aldo qui photographiait le bref texte, devinant qu’on ne le lui donnerait pas. J’ai vu et je n’oublierai pas !
Le baron alors craqua une allumette, fit brûler le mince papier dans une soucoupe et, quand il fut consumé, écrasa les cendres avec une petite cuillère afin qu’elles devinssent fines et impalpables. Après quoi, il souffla dessus et les regarda s’envoler comme de petites mouches noires. Alors seulement, il tendit l’enveloppe à Aldo :
– Vous lui remettrez ceci et j’ose espérer qu’il vous recevra.
– Ce n’est pas certain ?
– Rien n’est jamais certain avec lui. Même ma recommandation peut rester lettre morte. C’est un personnage étonnant… difficile, que le présent n’intéresse pas. Il jouit d’un profond respect. On dit qu’il possède d’étranges pouvoirs et même le secret de l’immortalité.
– Simon le connaît ?
– De réputation j’en suis certain, mais je ne crois pas qu’ils se soient rencontrés. Peut-être parce que Simon ne l’a pas voulu. Il sait trop les dangers et la violence qu’il traîne après lui pour oser risquer d’y mêler un être de cette hauteur…
– Et moi je vais oser ce… sacrilège ?
– Il n’y a plus d’autre moyen, soupira le baron Louis. Au point où nous en sommes, vous avez besoin de son aide… Un conseil, cependant : ne vous embarquez pas seul dans cette aventure ! Dans une ville comme Prague le danger peut venir de n’importe où, il faut pouvoir garder ses arrières.
– Entendu. Et pour Simon, que faisons-nous ?
– Je n’en ai aucune idée. En ce qui vous concerne, vous pouvez aller à Krumau, mais soyez prudent ! Il se peut que Simon ait choisi de s’enterrer volontairement et qu’une recherche l’indispose. De mon côté, je compte faire appel aux autres branches de la famille. Certains le connaissent, l’estiment et, sachez-le, notre service d’informations familial fonctionne aussi bien qu’au temps où notre ancêtre Mayer Amschel tirait, depuis sa boutique de changeur à Francfort, les cinq flèches dont nous avons fait nos armoiries… ses cinq fils lancés à tous les horizons de l’Europe…
– Nous reverrons-nous ?
Le baron ne répondit pas. L’homme qui était le plus proche d’eux venait de replier son journal et demandait son addition au garçon. Rothschild attendit que le serveur se fût éloigné pour répondre :
– Peut-être. Pas dans l’immédiat cependant. Je quitte Venise demain matin pour rejoindre Ancône où, je l’espère, on en aura fini avec mon avarie. Je vous donnerai des nouvelles. Si j’en ai…
À ce moment, l’expression toujours si paisible de son visage se teinta d’une sorte d’effroi :
– Oh, mon Dieu ! Je crois que vous allez avoir une visite. Voulez-vous me permettre de m’éclipser un peu vite ?
En effet, voguant sur la vaste terrasse encombrée comme un navire de haut bord au milieu des petits bateaux rassemblés dans un port, sa tête arrogante empanachée d’une précieuse forêt de plumes de paradis et traînant après elle des mousselines écarlates, la marquise Casati, intriguée sans doute par la longue conversation des deux hommes, se dirigeait avec décision vers leur table. Le baron Louis se leva, serra la main de Morosini, s’inclina devant la dame avec la grâce d’un maître de ballet du XVIII esiècle et, se faufilant entre les tables, disparut bientôt dans les lointains déjà bleutés du crépuscule. Aldo, cependant, se levait aussi, mais ce fut pour se courber sur la longue main constellée de rubis et de perles qui s’offrait à ses lèvres :
– Je ne me trompe pas, fit la marquise, c’est un Rothschild, ce gentilhomme ?
– Oui, le baron Louis. La branche viennoise…
– Je me disais aussi… Et c’est moi qui le fais fuir ?
– Il ne fuit pas, il repart. Son yacht est en panne à Ancône et il est juste venu faire un tour ici pour passer le temps. Je l’ai connu à Vienne et nous nous sommes rencontrés par hasard dans le hall du Danieli… Satisfaite ?
Les grands yeux noirs abondamment charbonnés de Luisa Casati considérèrent Morosini d’un air un peu contrit :
– Vous trouvez que je suis trop curieuse, n’est-ce pas ? Mais, cher Aldo, je suis surtout votre amie et je viens vous donner un bon avis : vous ne devriez pas laisser votre femme s’afficher ainsi…
S’il était une chose dont Morosini avait horreur, c’était que l’on s’occupe de sa vie privée quand lui-même n’en parlait pas. Il releva un sourcil insolent :
– Prendre un verre chez Florian au coucher du soleil, et avec une cousine, n’a rien de bien choquant, il me semble ?
– Ne montez pas sur vos grands chevaux ! D’abord, tout Venise sait que vous êtes brouillé à mort avec Adriana Orseolo, ce qui n’a rien d’étonnant après son escapade romaine…
– Chère Luisa, coupa Aldo, ne me dites pas que vous avez rejoint l’escadron revêche des douairières qui, oubliant les galipettes de leur jeunesse, fusillent de leurs face-à-main d’or celles qui s’offrent quelques intermèdes galants ?
– Bien sûr que non. J’aurais mauvaise grâce à lui reprocher son valet grec alors que moi-même je… oui, enfin, laissons cela ! Ce qui est plus gênant, pour nous autres vieux Vénitiens, ce sont ses relations actuelles, relations qu’elle semble partager avec votre épouse. Regardez !
Du pas pompeux d’un coq à la parade, bombant le torse sous le drap d’uniforme, les bottes noires étincelantes et le calot penché de façon à dissimuler une calvitie bien décidée à gagner la partie, le commendatore Ettore Fabiani, tentacule arrogant du Fascio étendu sur Venise, venait de rejoindre la table des deux femmes et, la lippe gourmande, l’œil allumé, s’inclinait sur la main d’Anielka avant de prendre place auprès d’Adriana avec laquelle il semblait entretenir les meilleures relations.
– On chuchote, souffla la Casati sur le mode orageux, qu’il ne manque pas une occasion de se trouver en compagnie de votre femme. Il en serait même… très amoureux !
– Qu’est-ce qui lui prend ? Il n’a plus peur de déplaire à son maître en courtisant la fille d’un homme traduit en justice pour ses crimes ? fit Morosini sarcastique.
– Le temps a coulé. Et puis Solmanski s’est suicidé, donc l’honneur est sauf, selon lui. Reste une fort jolie femme devant laquelle ce gros matou vicieux se pourlèche. Ce qui ne l’empêche pas d’entretenir d’excellentes relations avec la comtesse Orseolo. Je trouve d’ailleurs à cette chère Adriana une mine plus prospère depuis quelques jours…
En dépit de leur apparence venimeuse, les paroles de la Casati, Aldo en était persuadé, n’étaient inspirées que par un réel désir de l’aider.
– Si je vous connais bien, Luisa, vous devez garder dans votre manche un bon conseil à mon intention ?
Elle lui offrit un sourire qui, en dépit de son maquillage outrancier et de ses voiles tragiques, gardait l’espièglerie de l’enfance :
– Pourquoi pas ? … Sauvez les apparences, Aldo ! Pour le reste j’ai toujours une ou deux panthères à votre disposition. Si on les laisse à jeun, il ne fait pas bon s’en approcher… et un accident est si vite arrivé !
C’était tellement énorme qu’Aldo ne put s’empêcher de rire bien qu’il sût la Casati, grande éleveuse de fauves et même de serpents, toujours prête à obliger un ami dans l’embarras. Aldo se leva, prit sa main et la baisa :
– J’espère y arriver par des moyens moins drastiques… mais merci tout de même ! À présent, pardonnez-moi de vous raccompagner à votre table, je vais faire le ménage du jour-Ayant remis la marquise aux mains de son peintre préféré, Morosini opéra un demi-tour et piqua droit sur la table des deux femmes. Là, sans se donner seulement la peine de saluer, il saisit le poignet d’Anielka entre des doigts devenus soudain aussi durs que le fer :
– Saluez vos amis, ma chère, et venez ! Vous oubliez que nous donnons à dîner ce soir…
Le ton n’avait rien d’affectueux et la jeune femme réprima un gémissement. Cependant, elle se levait.
– Vous me faites mal, murmura-t-elle.
– Désolé, mais je suis pressé. Ne vous dérangez pas, commendatore, ajouta-t-il avec un sourire dédaigneux. Je m’en voudrais de troubler vos plaisirs…
Et avant que l’autre ait seulement eu le temps de soulever sa masse, il entraînait Anielka pour rejoindre la gondole qui l’attendait au quai des Esclavons. La jeune femme tenta de se dégager mais il la tenait et, sous peine de causer un esclandre, elle fut bien obligée de suivre :
– Vous êtes devenu fou ? lança-t-elle furieuse tandis qu’il la faisait embarquer.
– C’est une question que je pourrais vous poser : vous n’êtes pas un peu folle de vous afficher ainsi avec Fabiani, sans compter cette femme dont vous savez parfaitement que je l’ai chassée ? Vous tenez à ce que Venise tout entière vous méprise ?
Elle se pelotonna dans l’un des sièges recouverts velours et se mit à pleurer :
– Qu’est-ce que ça peut vous faire ? J’ai bien le droit de vivre à ma guise ?
– Non. Pas tant que vous porterez mon nom. Après…
Le geste qu’Aldo ébauchait traduisait bien son désintérêt total de cet « après », et cela ralluma la colère d’Anielka :
– Il n’y aura pas d’après ! Que cela vous plaise ou non, il vous faudra bien accepter mon enfant pour votre héritier et moi je resterai !
– Votre enfant ? … Brusquement, Aldo éclata de rire.
– J’espère pour vous qu’il ne ressemblera pas à Fabiani… Vous auriez bonne mine !
Indifférent à la colère de la jeune femme et même aux épaules rétrécies de Zian qui conduisait et qui, de toute évidence, aurait souhaité disparaître, Aldo riait encore lorsque l’on aborda les marches du palazzo Morosini, mais ce n’était plus le rire spontané, amusé, du début. Il y entrait de la colère et du désespoir. En pénétrant dans la maison, il tourna le dos à Anielka et se dirigea vers son bureau pour annoncer à Guy Buteau qu’il partait le lendemain matin et qu’une fois de plus, le fidèle ami aurait à veiller sur les affaires et les intérêts de la firme Morosini.
Tout en enfermant le nœud de corsage de la tsarine dans son énorme coffre médiéval qu’il avait fait perfectionner pour qu’il devienne le plus moderne et le plus inviolable des coffres-forts, Aldo donna ses dernières directives à son ami, mais sans éprouver l’excitation, la joie qui préludaient toujours à l’un de ses départs en expédition. Ce voyage-là serait plus dangereux que les autres. Cela tenait peut-être à l’aura sanglante, barbare et même hors nature qui émanait de ce rubis. Il ne s’en effrayait pas : la mort ne lui avait jamais fait peur, par inconscience d’abord lorsqu’il était très jeune, et maintenant parce que, depuis l’intrusion des Solmanski dans sa vie intime, il trouvait à celle-ci beaucoup moins de charme que par le passé. La sourde inquiétude qui le rongeait s’adressait aux rares êtres qu’il aimait : Guy, Cecina, Zaccaria et ses autres serviteurs. S’il ne revenait pas, il fallait qu’il les mette à l’abri des entreprises d’Anielka et des siens.
Buteau connaissait trop bien son ancien élève pour ne pas ressentir son état d’esprit :
– Inutile de demander si vous partez à la recherche de la dernière pierre, Aldo, mais j’ai l’impression que, cette fois, vous le faites sans joie. Je me trompe ?
– Non, pourtant le goût de la chasse est toujours aussi ardent en moi, la curiosité toujours aussi aiguë, mais ce que je laisse ici commence à me faire horreur. Une maladie mortelle, un ver ignoble ronge l’arbre fier et vivant qu’était cette demeure. Si je ne revenais pas…
– Ne dites pas une chose pareille ! protesta Guy d’une voix soudain altérée. Je vous l’interdis comme tous ici vous l’interdiraient. Vous « devez » revenir, sinon rien n’aurait plus de sens !
– Je ferai de mon mieux mais je vais, ce soir, rédiger un nouveau testament que je vous demanderai de porter dès l’aube chez maître Massaria après l’avoir signé avec Zaccaria. Si cette femme est enceinte…
– La princesse ?
– Ne l’appelez pas ainsi ! Pas devant moi… Si donc elle s’apprête à procréer, je ne veux pas qu’un être qui ne me sera rien devienne mon héritier… Si je disparaissais, ma demande en annulation ne servirait plus à rien.
– Vous ne disparaîtrez pas ! affirma Guy Buteau avec, au fond des yeux, une petite flamme qui réchauffa Morosini.
– Dieu vous entende !
Enfermé chez lui, Aldo passa une grande partie de la nuit à rédiger le document. Il y renouvelait les legs précédents et refusait tout droit à l’enfant que la « comtesse Solmanska » pourrait mettre au monde, détaillant par le menu ce qu’avaient été leurs relations dans les derniers temps, révélant ce qu’il avait surpris rue Alfred-de-Vigny – et qui pouvait être confirmé par Mme de Sommières et Adalbert Vidal-Pellicorne, ajoutant même qu’il soupçonnait les Solmanski d’avoir fait évader leur père au moyen d’un faux décès. Ensuite seulement il se sentit mieux, alla enfermer le testament dans son coffre et s’octroya les quelques heures de sommeil dont il aurait besoin dans la journée. Afin d’éviter d’être suivi, il avait décidé de partir non par un train dont la destination pouvait être révélatrice mais au moyen de la voiture achetée l’année précédente à Salzbourg et qui l’attendait dans un garage de Mestre 1. Cela lui permettait en outre de choisir l’heure de son départ.
Au matin, il fit signer le testament par Guy et Zaccaria, le fourra dans la serviette qu’il emportait toujours en voyage, procéda à de rapides adieux comme s’il s’agissait d’un des nombreux petits voyages qu’il accomplissait chaque année à travers l’Italie, et embarqua dans le motoscaffo conduit par Zian. On fit une première halte chez maître Massaria que l’on trouva en robe de chambre puis, revenu dans le bassin San Marco, le canot automobile mit les gaz et fonça vers la mer, laissant derrière lui un sillage de plumes blanches…
Il était parti depuis une heure environ quand Cecina noua un fichu sur sa tête où ne paraissaient plus les joyeux rubans colorés d’autrefois, prit un panier et se dirigea vers le marché du Rialto en passant par les rues. Arrivée au Campo San Polo, elle entra un moment dans l’église, alla faire une prière à la Madone, alluma un gros cierge, puis sortit par une porte latérale et s’enfonça dans une ruelle étroite sur laquelle donnaient les arrières de deux demeures patriciennes. Là, elle tira une clé de sa poche, ouvrit une porte basse, referma derrière elle, traversa d’un pas rapide un charmant jardin intérieur où chantait une fontaine et, après avoir frappé quelques petits coups rapides à une haute fenêtre aux verres sertis de plombs anciens, pénétra dans une grande pièce fraîche en disant :
– Il fallait que je vienne. Il y a du nouveau…
Pendant ce temps, au volant de sa petite Fiat, Morosini roulait vers les Alpes qu’il comptait passer au col du Brenner. Mais ce fut seulement quand, la frontière franchie, il atteignit Innsbruck, qu’il adressa à son ami Adalbert un bref télégramme :
« Serai à Prague, hôtel Europa. Confirme arrivée. Aldo. »
À moins qu’il ne se fût brisé un membre ou qu’il eût contracté une dangereuse maladie, il savait qu’Adalbert sauterait dans le premier train…







