Текст книги "Le rubis de Jeanne la Folle"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
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– Vous ne voulez pas dire que je vais devoir…
– Violer une sépulture ? Si. Et moi qui ai des morts un si grand respect, je t’y engage. U faut le faire, ne serait-ce que pour la paix de l’âme de ce malheureux fou et pour le rachat de celle de la Sévillane. Et puis, surtout, le pectoral doit être reconstitué. Il y va de l’avenir d’Israël.
– C’est effrayant ! murmura Morosini. J’ai juré à Simon Aronov de ne reculer devant rien mais cette fois…
– Tu as peur à ce point ? gronda le rabbin. De quoi ? Les archéologues modernes n’hésitent pas, eux, à s’introduire au nom de la science dans les tombes de personnages morts, il y a des centaines et des centaines d’années.
– Je sais. L’un de mes amis exerce cette profession. Sans états d’âme d’ailleurs.
– Et pourtant, ce qu’ils font est infiniment plus grave. Ils arrachent les corps des défunts pour les exposer à la curiosité publique dans toute leur misère. Toi, tu devras seulement reprendre la pierre sans troubler autrement le sommeil de Giulio, et ce sommeil ensuite n’en sera que plus paisible. Mais tu ne pourras pas faire cela tout seul. Je ne sais ce que tu vas trouver là-bas : une dalle de pierre, un sarcophage… Est-ce que quelqu’un peut t’aider ?
– Je comptais sur cet ami égyptologue, mais il n’a pas l’air de se manifester.
– Attends encore un peu ! S’il ne vient pas, je te donnerai un billet pour le rabbin de Krumau. Il te trouvera quelqu’un…
– Au fait, où est-ce, Krumau ?
– À plus de quarante lieues au sud de Prague, sur la haute vallée de la Moldau. Le château qui appartient au prince Schwarzenberg, a été longtemps une forteresse à laquelle on a ajouté des constructions plus aimables. La chapelle est dans la partie ancienne. Je ne peux rien te dire de plus. À présent, je vais te reconduire jusqu’à l’entrée des jardins mais… ne pars pas sans m’avoir revu ! Je vais essayer de t’aider de mon mieux.
Lorsqu’il eut rejoint sa voiture, Aldo resta un long moment assis au volant, sans bouger. Il se sentait étourdi, assommé par ces heures vécues hors du temps. Il avait besoin d’immobilité, de silence surtout et, à cette heure de la nuit, il était absolu, profond, hors du temps lui aussi…
Ensuite, il alluma une cigarette et la savoura avec autant de volupté que s’il n’avait pas fumé depuis des jours. Il s’en trouva apaisé et pensa qu’il était peut-être temps de rentrer. L’automobile glissa le long des pentes du Hradschin et ramena son maître vers le monde plus prosaïque des vivants.
Il était plus de trois heures du matin quand il regagna l’Europa plongé dans une demi-obscurité Le bar était fermé, ce qui lui fit grand plaisir : il craignait un peu de voir surgir sa hantise américaine affublée d’un sourire stéréotypé et un verre de bière à la main. Tout était calme, paisible. Le portier de nuit le salua, lui remit sa clé et, en même temps, lui tendit un billet plié en deux qu’il venait de prendre dans le casier :
– Il y a un message pour Votre Excellence…
Morosini déplia le papier et faillit crier de joie : « Je suis au 204, ton voisin immédiat, mais pour l’amour de Dieu laisse-moi dormir ! Tu me raconteras tes fredaines demain », écrivait Vidal-Pellicorne.
Pour un peu Morosini serait tombé à genoux pour remercier le Seigneur. C’était un tel soulagement de savoir qu’Adalbert serait avec lui pour affronter l’épreuve qui l’attendait ! Il se dirigea vers l’ascenseur d’un pas allègre. La vie lui semblait tout à coup beaucoup plus belle…
Morosini ouvrait tout juste les yeux quand Adalbert fit son entrée dans sa chambre, précédé d’une table roulante chargée d’un copieux petit déjeuner pour deux. Les effusions étant rares entre eux, l’archéologue considéra d’abord son ami, assis dans son lit, puis les vêtements de soirée abandonnés un peu au hasard d’un œil critique ;
– C’est bien ce que je pensais. Tu ne t’es pas ennuyé.
– Pas un instant ! Don Giovannid’abord, au Théâtre des États, puis une impressionnante audience impériale suivie d’une conversation à cœur ouvert avec un homme dont je ne suis pas certain qu’il n’ait pas trois ou quatre siècles d’existence. Et toi, d’où sors-tu ? ajouta Aldo en se mettant à la recherche de ses pantoufles.
– De Zurich où Théobald m’a transmis ton message. J’y suis allé au secours de Romuald que les policiers suisses ont ramassé un matin sur le bord du lac et en assez triste état…
Occupé à enfiler sa robe de chambre, Aldo se figea :
– Que s’est-il passé ?
– Oh, le coup classique ! Cela m’étonne même qu’un vieux renard comme Romuald s’y soit laissé prendre. Il a voulu filer l’ »oncle Boleslas » et il s’est retrouvé en compagnie de quatre ou cinq truands qui l’ont passé à tabac et laissé pour mort dans les roseaux. Heureusement qu’il est solide et que les Suisses savent soigner les gens ! Il a un assez mauvais coup à la tête et plusieurs fractures mais il s’en sortira. Je l’ai fait rapatrier à Paris vers la clinique de mon ami le professeur Dieulafoy, sous la surveillance de deux infirmiers costauds. En tout cas, je peux te dire une chose, c’est que l’oncle Boleslas et Solmanski père ne sont qu’une seule et même personne…
– On s’en doutait un peu. Et il est toujours à Zurich… mon charmant beau-père ?
– On n’en sait rien. Romuald l’a suivi jusqu’à une villa sur le lac mais depuis, impossible de savoir ce qu’il est devenu. À tout hasard, j’ai expédié une longue épître à notre cher ami, le superintendant Warren. Quand on est alliés il faut tout partager, même les migraines !
– Ta lettre va lui en avoir donné une fameuse. Déjà attablé, Adalbert, qui s’était commandé un vrai repas où le breakfast anglais rejoignait les délices viennoises, attaquait un plat d’œufs au bacon après s’être servi une grande tasse de café :
– Viens manger, dit-il, ça va être froid. En même temps, tu me raconteras ta soirée en détail. J’ai l’impression qu’elle a dû être pittoresque ?
– Tu n’imagines pas à quel point ! En tout cas, ton arrivée est providentielle : quand je suis rentré, je n’étais pas loin de croire que j’étais en train de devenir fou.
L’œil bleu d’Adalbert pétilla sous la mèche blonde et frisée qui s’obstinait à tomber dessus :
– J’ai toujours pensé que tu avais des dispositions…
– On verra comment tu seras quand j’en aurai fini avec mon récit. Pour te donner une idée, je sais où est le rubis…
– Ce n’est pas vrai ?
– Oh, que si ! Mais pour le récupérer il va falloir nous transformer en pillards de sépulture : nous avons un tombeau à violer.
Adalbert s’étrangla dans son café :
– Qu’est-ce que tu viens de dire ?
– La vérité, mon vieux et elle ne devrait pas te faire cet effet : un égyptologue est habitué à ce genre d’exercice…
– Tu en as de bonnes, toi ! Quand il s’agit d’une tombe vieille de deux ou trois mille ans et d’une remontant à…
– Trois cents ans environ.
– Ce n’est pas la même chose !
– La différence m’échappe. Un mort est un mort et une momie n’est pas plus agréable à contempler qu’un squelette. Tu ne devrais pas faire la fine bouche…
Vidal-Pellicorne se versa une autre tasse de café et entreprit de beurrer une tartine avant de l’oindre de confiture.
– Bon ! Tu as une histoire à raconter, raconte ! Qu’est-ce que cette histoire d’audience impériale ? Tu as encore vu un fantôme ?
– On peut l’appeler ainsi…
– Ça devient une manie, grogna Adalbert. Tu devrais faire attention…
– J’aurais voulu t’y voir Écoute plutôt, et surtout n’ouvre plus la bouche que pour manger.
À mesure que se déroulait le récit d’Aldo, l’appétit de son ami allait curieusement décroissant et quand il se termina, Adalbert avait repoussé son assiette et, la mine grave, fumait nerveusement.
– Tu crois toujours que j’ai des visions ? demanda Morosini avec douceur.
– Non ! … Non, mais c’est effarant ! Interroger l’ombre de Rodolphe II à minuit et dans son propre palais ! Qui est-ce, ce Jehuda Liwa ? Un mage, un magicien… le maître du Golem revenu à la vie ?
– Tu en sais autant que moi, mais Louis de Rothschild ne doit pas être loin de penser quelque chose d’approchant…
– Quand partons-nous ?
– Le plus tôt possible, répondit Aldo, pensant soudain à sa cantatrice hongroise dont il ne doutait pas un instant qu’elle aurait vite fait de le retrouver. Pourquoi pas aujourd’hui même ?
Il n’avait pas achevé sa phrase qu’on frappait à la porte. Un groom parut, portant une lettre sur un plateau :
– On vient d’apporter ceci pour monsieur le prince, dit-il.
Saisi d’un affreux pressentiment, Aldo prit la lettre, donna un pourboire au gamin et retourna l’enveloppe dans tous les sens. Il croyait bien reconnaître cette écriture extravagante et, malheureusement, il ne se trompait pas : en quelques phrases dégoulinantes d’autosatisfaction qui se voulaient charmeuses, la belle Ida suggérait qu’ils se retrouvent « pour parler du délicieux autrefois » au restaurant Novacek, dans les jardins de Petrin à Mala Strana, le quartier qui s’étendait au pied du Hradschin.
Il montra le billet qui répandait une violente odeur de santal à Adalbert :
– Qu’est-ce que je fais ? Je n’ai aucune envie de la revoir. C’est le hasard qui m’a amené au théâtre hier soir, et parce que j’avais trois heures à tuer…
– Est-ce qu’elle chante encore ce soir ?
– Oui, je crois. Il me semble avoir vu qu’il y avait trois représentations exceptionnelles…
– Alors, le mieux c’est que tu y ailles. Tu diras n’importe quoi, je te fais confiance, et comme de toute façon nous partirons après déjeuner si tu en es d’accord, elle ne pourra pas te courir après… Ce qu’elle ferait si tu ne te montrais pas au restaurant. Moi, je déjeunerai ici en t’attendant.
C’était la sagesse. Laissant Adalbert s’occuper des préparatifs du départ – ils avaient l’intention de garder leurs chambres pendant leur absence puisqu’il leur faudrait revenir à la vieille synagogue – et veiller à ce que la voiture soit prête pour le début de l’après-midi, Morosini fit appeler une calèche et se rendit à son rendez-vous. Sans trop d’enthousiasme bien sûr.
L’endroit était bien choisi pour une opération charme. Le jardin ombragé et fleuri où s’alignaient les tables offrait une vue ravissante sur la rivière et sur la ville. Quant au rossignol hongrois, il apparut dans une robe de mousseline fleurie de glycines et arborant un sourire éclatant sous une capeline couverte des mêmes fleurs : le tout beaucoup plus adapté à une garden-party dans n’importe quelle ambassade qu’à un déjeuner champêtre… et au solide plat de choucroute dont la belle fit choix, précédé de saucisses au raifort – « j’en raffole, mon cher ! » – et arrosé de bière. Curieux tout de même comme l’ambiance, même vestimentaire, dans laquelle on déguste un plat l’exalte ou l’amoindrit ! Aldo aurait été plus sensible à une mangeuse de choucroute en « dirndl » autrichien, les bras nus dans de courtes manches ballon en lingerie blanche, qu’à une prima donna qui tenait à ce qu’on la remarque. Comme il y avait peu de monde, elle y réussissait fort bien, d’autant qu’elle parlait assez fort, ne laissant ignorer à personne le titre princier de son compagnon :
– Tu ne pourrais pas parler un peu plus bas, finit-il par dire, excédé par la longue énumération des villes dans lesquelles Ida avait connu d’immenses triomphes. Il est inutile de prendre tout le monde à témoin de ce que nous disons…
– Pardonne-moi ! Je me rends compte que c’est une mauvaise habitude mais c’est à cause de ma voix. Elle a besoin d’être exercée sans cesse…
C’était la première fois que Morosini, habitué de la Fenice, entendait dire que l’entretien d’un soprano coloratura exigeait d’incessantes clameurs mais, après tout, chacun sa méthode :
– Ah bon ! Et quel est ton programme à présent ?
– Encore deux jours ici et puis je dois chanter dans plusieurs villes d’eaux célèbres : Karlsbad d’abord, bien entendu, puis Marienbad, Aix-les-Bains, Lausanne… je ne sais plus au juste. Mais, j’y pense, ajouta-t-elle en allongeant sur la nappe une main manucurée, pourquoi ne viendrais-tu pas avec moi ? Ce serait charmant et puisque tu es venu jusqu’ici pour m’entendre…
– Je t’arrête tout de suite : je ne suis pas venu ici pour t’entendre mais pour affaires et j’ai eu l’agréable surprise de voir que tu jouais Don Giovanni.Naturellement, je n’ai pas résisté…
– C’est gentil, mais j’espère qu’au moins nous n’allons pas nous quitter jusqu’à mon départ ?
Aldo prit la main qui s’offrait et y posa un baiser rapide :
– Malheureusement si ! Je quitte Prague cet après-midi en compagnie d’un ami avec qui je travaille. C’est désolant, ajouta-t-il hypocritement…
– Oh ! C’est navrant ! Mais, de quel côté vas-tu ? Si c’est vers Karlsbad…
Aldo bénit la célèbre station thermale de se trouver à l’ouest de Prague.
– Eh non ! Je vais au sud, vers l’Autriche. Sinon, tu penses bien que j’aurais été heureux de t’entendre à nouveau…
Il s’attendait à des gémissements, mais Ida semblait décidée aujourd’hui à tout prendre avec une certaine philosophie :
– Ne sois pas triste, carissimo mio ! J’ai une surprise pour toi : à l’automne j’ai un engagement pour Venise. Je dois chanter Desdémoneà la Fenice…
Morosini maîtrisa parfaitement le juron qui lui montait aux lèvres et trouva instantanément la parade :
– Quelle chance ! Nous irons t’applaudir avec beaucoup de plaisir… ma femme et moi.
Le sourire s’effaça et fit place à une vive déception.
– Tu es marié ? Mais depuis quand ?
– Novembre dernier. Que veux-tu, il faut bien en venir à se ranger… C’est drôle, ajouta-t-il, ma femme te ressemble un peu…
C’était d’ailleurs cette légère ressemblance qui l’avait attiré vers la chanteuse hongroise mais, en ce temps-là, il aimait Anielka et tout ce qui pouvait la lui rappeler lui était cher. À présent, il en allait différemment : plus aucune femme ne pouvait l’émouvoir… à moins de ressembler à Lisa ; mais Lisa était unique et toute similitude même vague lui eût fait l’effet d’un blasphème.
Ce qu’il venait de dire ne consolait pas Ida. L’œil perdu dans le lointain, elle tournait sa petite cuillère dans sa tasse de café. Aldo en profita pour s’intéresser à leur entourage. Il vit soudain se lever quelqu’un qu’il avait déjà vu et n’eut aucune peine à identifier : c’était l’homme qui causait hier soir dans le bar avec Aloysius Butterfield et qui l’avait délivré des importunités de l’Américain. Il avait dû déjeuner à une table voisine et à présent il partait, un journal plié à la main, en rechaussant ses lunettes noires. Aldo n’eut pas le temps de s’y intéresser davantage : la mélancolique songerie d’Ida s’achevait et elle revenait à lui :
– J’espère, dit-elle, que tu viendras bavarder avec moi, durant mon séjour à Venise ? Vois-tu, je crois aux coïncidences, au destin, et ce n’est pas sans raison que nous avons été remis en présence… Qu’en penses-tu ?
– Mais… je pense comme toi, sourit Aldo trop heureux de s’en tirer à si bon compte.
De toute évidence, Ida ne perdait pas espoir : une épouse légitime a-t-elle jamais empêché un homme d’avoir de belles amies ? Les rêves de la cantatrice venaient de prendre une direction différente et, comprenant qu’une bouderie quelconque ne la servirait en rien, elle fut charmante jusqu’à ce que l’on quitte Novacek, ses jardins et sa choucroute.
« Elle est plus intelligente que je ne le croyais », pensa Morosini et, de son côté, il fit preuve de plus d’amabilité que dans les débuts. Tous deux refranchirent la Moldau sur l’admirable pont Charles et la calèche déposa Ida de Nagy au théâtre où quelques raccords devaient être effectués. La chanteuse tendit à son ancien amant une main apparemment sans rancune :
– On se revoit à l’automne ?
– Ce sera un plaisir, répondit-il en s’inclinant avec galanterie sur les doigts offerts. Conduisez-moi à l’hôtel Europa, ajouta-t-il quand les mousselines mauves de la jeune femme eurent disparu sous le péristyle du théâtre.
L’après-midi même Morosini et Vidal-Pellicorne quittaient Prague, l’un au volant, l’autre étalant sur ses genoux une carte routière. Environ cent soixante kilomètres séparaient Krumau de la capitale mais il existait plusieurs routes possibles, les plus importantes passant par Pisek ou par Tabor. Adalbert choisit la seconde qui lui parut la plus facile, toutes aboutissant d’ailleurs à Budweis pour n’en plus former qu’une seule filant sur la frontière autrichienne et sur Linz.
Vers la fin de l’après-midi, ils arrivaient à destination après un voyage sans histoire. Quand ils découvrirent leur objectif après le dernier virage d’une route secondaire tracée à travers l’épaisse forêt bohémienne, ils eurent, en même temps, la même exclamation : « Aie ! », tandis qu’Aldo se garait sur le bord de la route.
– Si c’était un rendez-vous de chasse autrefois, ça a bien grandi, remarqua Vidal-Pellicorne.
– Versailles aussi était un rendez-vous de chasse sous Louis XIII, et tu as vu ce que Louis XIV en a fait ? Le rabbin m’a bien prévenu qu’il s agissait d’un château important !
– Possible, mais à ce point-là ! Arriverons-nous seulement à entrer là-dedans sans y avoir mis le siège pendant plusieurs mois ?
Il est vrai que Krumau était un formidable château et qu’il n’avait rien de rassurant. Posé sur un éperon rocheux au-dessus de la haute vallée de la Moldau et d’une petite ville qu’il avait l’air de couver, le plus important domaine bohémien des princes Schwarzenberg se composait d’un assemblage de bâtiments appartenant à des époques diverses mais ressemblant assez à des casernes sous leurs grands toits pentus, le tout dominé par une haute tour qui avait l’air de sortir d’un film fantastique. Sur ses quatre étages se succédaient les étroites fenêtres géminées du Moyen Âge, une galerie circulaire à minces colonnettes évoquant la Renaissance et couverte d’un toit, puis une curieuse construction sommée de deux clochetons et d’un petit belvédère ajouré, coiffé d’un bulbe de cuivre qui avait dû être doré. Le tout allant en se rétrécissant pour aboutir à une allure générale de bain de sucre décoré et faussement jovial. Cette tour de guet dont il ne devait pas être facile de déloger les occupants prenait racine aux environs du sommet du clocher voisin, ce qui donnait une idée de sa hauteur. L’ensemble offrait une image altière, pleine de noblesse et d’orgueil, mais fort peu rassurante.
– Qu’est-ce qu’on fait ? soupira Morosini.
– On trouve d’abord une auberge et on s’installe. Le portier de l’Europa m’a fourni quelques renseignements utiles…
– Est-ce qu’il t’a donné aussi l’adresse d’un bon quincaillier ? Parce que ce n’est pas avec un canif ni même un couteau suisse qu’on viendra à bout d’un tombeau…
– Sois tranquille. C’est prévu. Dans mon métier on ne s’embarque jamais sans une petite trousse de secours. Quant au gros matériel, pelle ou pioche, on le trouvera facilement ici. Je ne me voyais pas embarquer ça sous l’œil surpris du personnel de l’Europa.
Le regard de Morosini glissa, goguenard, vers son ami. Il savait depuis leur première rencontre qu’avec lui le métier d’archéologue ouvrait presque naturellement sur des tâches plus délicates ayant quelques affinités avec celles du cambrioleur mondain. Il pouvait être tranquille : celui-là ne s’embarquait jamais sans biscuits.
– N’oublie pas que nous allons opérer dans une propriété privée et qu’il faut éviter à tout prix les dégâts. Au moins visibles !
– Que crois-tu que j’aie emporté ? De la dynamite ?
– Cela ne m’étonnerait qu’à moitié…
– Et tu aurais raison, conclut Adalbert avec gravité. C’est très utile, la dynamite. À condition bien sûr de savoir la manier et d’en connaître le dosage.
Les airs angéliques d’Adalbert qui avait souvent la mine d’un chérubin farceur ne trompaient guère son ami. Il n’y aurait rien d’étonnant à ce qu’il eût emporté dans sa « trousse » un ou deux petits bâtons de la découverte du grand Nobel, mais il était préférable de ne pas s’étendre sur le sujet. Il se faisait tard – la crevaison d’un pneu avait retenu les voyageurs sur la route plus que de raison – et Aldo, à présent, avait hâte d’arriver :
– Bon, fit-il en remettant en marche sa voiture. Allons voir de plus près à quoi ressemble la ville. D’ici ça a l’air intéressant et puis surtout, il faut nous loger. Demain matin, si tu veux m’en croire et avant même de monter au château, je te propose de nous mettre à la recherche de la maison de Simon. Je préférerais emprunter pelle et pioche à ses gens plutôt qu’éveiller les curiosités locales sur ce que deux élégants touristes étrangers peuvent bien faire avec ce genre d’outils…
– Bonne idée !
– Elle s’appelle comment, ton auberge ?
– « Zum goldener Adler ». Les franges de la Bohême sont peuplées de gens qui parlent plus volontiers l’allemand que le tchèque. Et puis nous sommes sur les terres des Schwarzenberg que l’Histoire a faits princes bohémiens mais qui n’en sont pas moins originaires de Franconie. Sans compter que l’Autriche a trouvé chez eux nombre de ses plus grands serviteurs.
– Merci du cours magistral ! coupa Morosini goguenard, le Gotha, je connais. C’est tout juste si je n’ai pas appris à lire dedans.
Adalbert haussa des épaules dégoûtées :
– Ce que tu peux être snob quand tu t’y mets !
– Dans certains cas, ça peut servir…
Il n’en dit pas plus, saisi soudain par la beauté dans laquelle il pénétrait. Déjà, depuis Tabor, il admirait le paysage quasi sauvage de forêts profondes, de collines abruptes souvent couronnées de ruines vénérables, de rivières tumultueuses écumant dans des gorges profondes, mais Krumau enserrée dans les boucles de la Moldau « au rapide flot brun et doré » lui apparut comme une sorte de point d’orgue. La ville avec ses hauts toits rouge corail ou brun velours semblait sortie tout droit de l’imagerie du Moyen Âge. La tour arrogante qui la dominait, pointée comme un doigt vers le ciel, renforçait cette impression bien que les antiques murailles et autres ouvrages de défense eussent été détruits : à elle seule, elle suffisait à créer l’atmosphère.
L’auberge annoncée par Aldebert se situait près de l’église. Son maître après Dieu ressemblait beaucoup plus, avec son long nez pointu et ses petits yeux ronds, à un pivert qu’à l’oiseau impérial qui timbrait son enseigne. Il était brun comme une châtaigne et formait un contraste complet avec son épouse Greta. Celle-ci taillée comme un lansquenet avait l’air d’une walkyrie avec son port imposant et ses épaisses nattes blondes. Il lui manquait seulement le casque ailé, la lance et, bien sûr, le cheval dont elle eût sans doute été bien encombrée car de plus placide personne ne se pouvait rencontrer. Une soumission quasi bovine se lisait dans son regard bleu fixé à demeure sur son petit époux comme l’aiguille de la boussole sur le nord magnétique. Mais elle possédait de solides vertus domestiques et se révéla dès le premier soir une excellente cuisinière, ce dont ses hôtes lui furent reconnaissants. Par ses soins ceux-ci furent nantis de deux chambres comme on savait en construire jadis dans une belle maison dont le haut toit à quatre pentes avait dû recevoir son bouquet aux environs du XVI esiècle.
En cette fin de printemps, les voyageurs n’étaient pas nombreux et les nouveaux venus furent l’objet de soins d’autant plus attentifs que tous deux parlaient l’allemand. Le maître, Johann Sepler – un Autrichien qui avait épousé la fille de la maison – causait volontiers et, charmé par l’amabilité de ce prince italien, il tint après le repas à leur faire goutter une vieille prune se mariant à merveille à un café aussi bon qu’à Vienne. Comme rien ne délie la langue autant que la vieille prune, Sepler se trouva très vite en confiance.
En venant à Krumau, expliquèrent les voyageurs, ils souhaitaient obtenir la permission de visiter un château qui intéressait surtout Morosini, désireux de se documenter sur les trésors inconnus d’Europe Centrale en vue d’un livre – ça marchait toujours, ce prétexte ! – et ensuite rendre visite à un vieil ami dont la propriété se trouvait aux environs de la ville.
– Placé comme vous l’êtes, vous devez connaître la région et au-delà, dit Aldo, et vous pouvez sans doute nous indiquer où demeure le baron Palmer ?
Le visage de l’aubergiste prit un air consterné :
– Le baron Palmer ! Mon Dieu… ces messieurs ne savent pas, alors ?
– Savoir quoi ?
– Sa maison a brûlé il y a une quinzaine de jours et il a disparu dans l’incendie…
Morosini et Vidal-Pellicorne s’entre-regardèrent avec un début d’épouvante :
– Mort ? souffla le premier.
– Eh bien… il doit l’être mais on n’a pas retrouvé son corps. En fait, on n’a rien retrouvé du tout : le couple de serviteurs qui loge dans les communs avec le jardinier a seulement récupéré son serviteur chinois blessé et inconscient.
– Comment le feu a-t-il pris ? demanda Adalbert.
Johann Sepler haussa ses maigres épaules en signe d’ignorance :
– Tout ce que je peux vous dire c’est que, cette nuit-là, il y avait de l’orage. Le tonnerre grondait, grondait, et il y avait des éclairs mais c’est seulement peu avant l’aube que les nuages ont crevé. Il est tombé un vrai fleuve et ça a éteint l’incendie mais, de la maison, il ne restait plus grand-chose C’était… un de vos amis, le baron ?
– Oui, dit Aldo, un vieil ami… et qui nous était cher !
– Je suis bien désolé de vous porter une mauvaise nouvelle. Ici on ne voyait pas beaucoup Pane Palmer ‘, mais il était bien considéré : on le savait généreux. Encore un peu de prune ? Ça aide à faire passer les coups pénibles…
C’était offert de bon cœur. Les deux amis acceptèrent et, en effet, éprouvèrent un peu de réconfort qui les aida à surmonter le choc brutal qu’ils venaient d’éprouver. L’idée que le Boiteux eût cessé de respirer l’air des hommes leur était insupportable, à l’un comme à l’autre.
– Nous irons faire un tour de ce côté demain matin, soupira Morosini. Vous pourrez sans doute nous indiquer le chemin ? C’est la première fois que nous venons…
– Oh, c’est facile : vous sortez d’ici par le sud en remontant le cours de la rivière et à environ trois kilomètres vous verrez sur votre droite un chemin au milieu des arbres, fermé par une vieille grille entre deux piliers de pierre. Elle est un peu rouillée, cette grille, et même elle n’est jamais fermée. Vous n’aurez qu’à entrer et suivre le chemin. Quand vous serez devant les ruines noircies vous saurez que vous êtes arrivés… Mais au fait, n’avez-vous pas dit que vous vouliez aller au château d’ici ?
– On l’a dit, en effet, dit Adalbert avec un effort visible, mais j’avoue que ça nous était un peu sorti de l’esprit. Nous espérons que le prince voudra bien nous recevoir ?
– Son Altesse est à Prague ou à Vienne, mais pas à Krumau en tout cas.
– Vous en êtes sûr ?
– C’est bien facile à savoir. Il n’y a qu’à regarder la tour : si Son Altesse est là on hisse sa bannière… mais ne vous faites pas de souci : il y a toujours du monde là-haut. Par exemple le majordome, et surtout le Dr Erbach qui s’occupe de la bibliothèque : il vous donnera tous les renseignements que vous voudrez… Ah, je vais vous demander de m’excuser. On a besoin de moi.
Leur hôte disparu, Aldo et Adalbert remontèrent chez eux, trop soucieux de ce qu’ils venaient d’apprendre pour en parler. Tous deux éprouvaient le besoin d’y réfléchir dans le silence mais, cette nuit-là, ni l’un ni l’autre ne dormit beaucoup…
Quand ils se retrouvèrent le lendemain pour le petit déjeuner dans la salle commune, ils n’échangèrent que peu de paroles, et pas davantage durant le court trajet qui les mena sur le théâtre du drame. Car c’en était un en vérité : le manoir Renaissance – on pouvait déterminer l’époque grâce à quelques pierres d’angle et un fragment de mur portant des traces de ces « sgraffite[v]« si fort prisés au temps de l’empereur Maximilien – avait presque disparu. Le peu qui en restait n’était plus qu’un amas de décombres noircis autour duquel un cercle de grands hêtres semblait monter une garde funèbre. À quelque distance, les écuries et un bâtiment de communs contrastaient par la sérénité de leurs fenêtres ouvertes au soleil au-delà d’un jardin fleuri. Le joyeux froissement de la rivière ajoutait au charme de l’endroit et Morosini se souvint que cette demeure avait été celle d’une femme. Une femme qui avait aimé Simon Aronov et lui avait légué sa maison en ultime preuve d’amour…
Attiré sans doute par le bruit du moteur, un homme accourait vers les visiteurs aussi vite que le permettaient ses lourdes bottes à entonnoir resserrées par une courroie. Il portait une culotte de velours brun brodée sous un gilet croisé rouge et une courte veste à multiples boutons selon la mode des paysans bohémiens aisés, et ce costume soulignait une vigueur certaine à peine démentie par les cheveux et la longue moustache grise.
Les deux étrangers surent tout de suite qu’ils n’étaient pas les bienvenus. Dès qu’il fut à portée, l’homme aboya :
– Qu’est-ce que vous voulez ?
– Vous parler, dit Morosini calmement. Nous sommes des amis du baron Palmer et…
– Prouvez-le !
Comme c’était facile ! Aldo eut d’abord un geste d’impuissance, puis une idée lui vint :
– On nous a dit, à Krumau…
– Qui à Krumau ?
– Johann Sepler, l’aubergiste. Mais ne m’interrompez pas tout le temps sinon nous n’arriverons à rien. Sepler donc nous a dit que le serviteur asiatique du baron a échappé à l’incendie, qu’il est soigné chez vous. Allez lui dire que je voudrais lui parler. Je suis le prince Morosini et voici M. Vidal-Pellicorne…
Le gardien fronça un visage méfiant : les noms étrangers passaient plutôt mal. D’un même mouvement, les deux amis sortirent une carte de visite et la remirent à l’homme :
– Donnez-lui ça ! Vous verrez bien…
– C’est bon. Attendez ici !
Il regagna la maison dont il ressortit quelques instants plus tard, tenant le bras d’un personnage étayé de l’autre côté par une canne. Aldo n’eut aucune peine à reconnaître Wong, le chauffeur coréen de Simon Aronov qu’il avait vu, un soir dans les rues de Londres, au volant de la voiture du Boiteux. Le visage du serviteur portait d’évidentes traces de souffrance, mais il parut à ses visiteurs qu’une petite flamme brillait dans ses yeux noirs.
– Wong ! dit Aldo en s’avançant vers lui. J’aurais préféré vous retrouver dans d’autres circonstances… Comment allez-vous ?
– Mieux, Votre Excellence, merci ! Je suis heureux de revoir ces messieurs…







