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Le rubis de Jeanne la Folle
  • Текст добавлен: 17 сентября 2016, 22:52

Текст книги "Le rubis de Jeanne la Folle"


Автор книги: Жюльетта Бенцони



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CHAPITRE 6 UN AMÉRICAIN ENCOMBRANT

Morosini était tombé dessus le soir même de son arrivée à Prague. Assis sur un haut tabouret dans le bar élégant, orné de fresque superbes, de l’Europa, ses grands pieds chaussés de « tennis » blanches bien calés sur les barreaux d’acajou, il mangeait des saucisses au raifort – on peut en déguster à toute heure du jour et de la nuit à Prague mais au bar de l’Europa ce n’était pas recommandé ! – arrosées d’une grande chope de Pilsen-Urquell, la bière nationale.

U était impossible de ne pas le remarquer : sa carrure de lutteur enveloppée de flanelle blanche et ornée d’une cravate voyante, sa tignasse rousse et sa figure rouge d’être restée trop longtemps au soleil juraient avec les raffinements de ce palace récent, élevé à la gloire de l’Art nouveau local, et surtout avec la musique nostalgique déversée par un violon et un piano abrités sous des plantes vertes. En outre, il était seul en compagnie d’un barman tiré à quatre épingles dont la longue moustache noire à la hongroise dissimulait tant bien que mal le pli réprobateur d’une bouche dédaigneuse… Fatigué par la longue et surtout difficile route qui d’Innsbruck l’avait amené à pied d’œuvre par Salzbourg et Passau, Morosini souhaitait seulement boire quelque chose de frais et de réconfortant avant de gagner sa chambre. Il commanda un gin fizz et, bien qu’il fût encore en tenue de voyage, le barman le servit avec une extrême déférence. Son œil exercé ne se trompait pas sur la qualité de ce nouveau client. Il poussa la délicatesse jusqu’à mettre une large distance entre lui et le barbare.

Ce qui, d’ailleurs, ne découragea pas celui-ci, ravi d’avoir de la compagnie : il se contenta de véhiculer son assiette et sa chope dans le voisinage d’Aldo et déclara :

– Content de voir arriver quelqu’un qui n’a pas l’air d’un naturel du pays ! fit-il dans sa langue natale. Vous êtes quoi ? Anglais, Français, Autrichien…

– Italien ! grogna Morosini qui détestait qu’on lui saute dessus avec ce sans-gêne, surtout quand il était de mauvaise humeur.

– Tiens ? J’aurais pas cru… Moi, je suis américain…

Puis, sans transition, tendant une main large comme un battoir à linge que sa victime fut bien obligée de prendre :

– Je me présente : Aloysius C. Butterfield de Cleveland, Ohio !

– Aldo Morosini, Venise, fit l’autre machinalement en extrayant ses phalanges d’une poigne redoutable.

Mais s’il pensait en avoir fini avec cette modeste carte de visite, il se trompait lourdement. L’homme de Cleveland poussa une sorte de barrissement qui fit sursauter le barman et, frappant de son poing droit dans la paume de sa main gauche :

– Non ! Vous êtes « le » Morosini qui vend des bijoux anciens ?

– En effet, reconnut Aldo qui ne se croyait pas aussi célèbre, surtout dans le Middle West.

– Ça alors, c’est un morceau de chance comme disent les British ! C’est surtout une chance que je ne sois pas allé chez vous, puisque vous êtes ici !

– Vous vouliez venir chez moi ?

– J’y ai pensé sérieusement. Faut dire que je suis riche… très riche même, et que j’ai une femme qui raffole de ces petites choses qui coûtent si cher. Et, naturellement, je veux lui rapporter un souvenir.

– Dans ce cas, il serait plus simple de passer par Paris et d’aller visiter Cartier, Boucheron ou…

– Non. Ça, c’est des trucs tout neufs ! Ce que Coralie veut, c’est quelque chose avec une histoire.

– Mais je n’ai pas le monopole des joyaux historiques ! Ces grands joailliers en achètent et en vendent eux aussi…

L’Américain fit la grimace :

– De toute façon, c’est moins historique qu’en venant de chez vous. On m’a dit que vous êtes noble, duc ou…

– Prince mais le titre ne fait rien à la chose et, actuellement je n’ai rien d’extraordinaire à vendre…

– Ça, c’est vous qui le dites ! fit l’autre, têtu. Il faudrait voir… Un autre gin fizz ? proposa-t-il comme Aldo achevait de vider son verre.

– Non merci. Je vais même vous demander la permission de vous quitter. Je voudrais prendre possession de ma chambre, me doucher…

– On dîne ensemble ?

– Non, excusez-moi ! Je compte me faire servir là-haut. Ensuite je me coucherai : la route m’a fatigué…

Il descendit de son tabouret pour se diriger vers la sortie, mais on ne se débarrassait pas aussi facilement d’Aloysius C. Butterfield qui d’ailleurs barrait plus ou moins le chemin :

– OK, on se verra demain ! Vous êtes là pour quelque temps ?

– Je ne sais pas encore. Cela dépendra de mes affaires et de mes rendez-vous. Je vous souhaite le bonsoir, Mr. Butterfield !

Le ton était sans réplique. Il fallut bien se résoudre à livrer passage, Morosini gagna sa chambre au second étage avec la sensation d’être un navigateur secoué par la tempête qui atteint enfin un havre de paix. Ce Yankee bruyant, envahissant, était le dernier spécimen humain qu’il souhaitait rencontrer à Prague. Il détonnait par trop dans cette cité d’art, de rêves et de mystère où l’on se sentait à la croisée de mondes multiples. C’était un hiatus, une fausse note dans une sublime symphonie et Aldo détestait les fausses notes. Il allait falloir s’arranger pour le rencontrer le moins possible.

La vaste et luxueuse chambre lambrissée que l’on avait attribuée au voyageur ouvrait sur les tilleuls de l’immense place Venceslas, un long quadrilatère sur lequel régnait la statue équestre du grand roi de Bohême, flanquée des statues pédestres de ses quatre saints protecteurs. Morosini ouvrit sa fenêtre et s’avança sur le balcon pour respirer l’odeur exquise que les arbres en fleur exhalaient à la fin d’une journée estivale. Le paysage d’épaisses forêts et de campagne doucement vallonnée qui enveloppait la Ville dorée était à la fois magnifique et apaisant. À l’extrême droite, le Hradschin, la colline supportant le château royal, ses églises et ses palais surgissait de la profonde verdure de ses jardins à l’italienne et Morosini pensa qu’il allait aimer cette capitale, peut-être parce que, comme à Venise, le dépaysement y était total et le sortilège garanti. À condition, toutefois, d’oublier le brinquebalement métallique des tramways…

Après un moment, Aldo se souvint qu’en lui remettant sa clé le portier lui avait aussi donné une lettre qu’il avait fourrée dans sa poche sans même la regarder, tant il avait hâte de se désaltérer. La rencontre avec l’Américain la lui avait fait oublier. Pensant qu’elle émanait d’Adalbert, il se hâta de l’ouvrir et découvrit avec surprise la signature de Louis de Rothschild.

« J’ai regretté, écrivait le baron Louis, de ne pas vous en avoir dit davantage sur le personnage que je vous envoie rencontrer, mais c’était impossible à la terrasse d’un café. Il m’a été donné une fois, une seule fois, de l’approcher et je me suis trouvé écrasé sous le respect. Cet homme, on dit de lui qu’il est le Roi caché, le Flambeau et l’Unique parce qu’il n’appartient pas à cette terre. Il serait – et je vous livre là l’une des légendes secrètes d’Israël – la réincarnation de ce grand rabbin Loew que Rodolphe II reçut dans son château de Prague et qui une nuit façonna d’argile et de terre un être gigantesque auquel il donnait la vie en introduisant dans sa bouche un morceau de parchemin portant le nom secret de Dieu. Le Golem – c’est ainsi qu’on l’appelait – se déchaîna un soir, veille de sabbat, où son maître oublia de retirer le « chem », le fragment magique, et il détruisit tout sur son passage. Loew réussit à maîtriser sa créature qui, privée de son pouvoir, s’écroula en un tas d’argile et de terre. Mais, pour les gens de Prague, le Golem est toujours prêt à renaître et reparaît avec les temps de grandes catastrophes. Ses restes reposeraient dans le grenier de la synagogue Vieille-Nouvelle qui était celle de Loew… qui est celle de Liwa, le grand rabbin actuel dont le nom, d’ailleurs, est le même que celui de ce maître entre les maîtres d’autrefois.

« Peut-être me prendrez-vous pour un fou. Je ne le crois pas parce que, étant devenu l’ami de Simon, vous savez sur notre peuple beaucoup plus de choses que la majorité des hommes, mais il fallait que je vous apprenne tout cela afin que, découvrant à qui vous aurez à faire, vous sachiez aussi quels mots prononcer. Je souhaite que le Très Haut soit avec vous pour vous aider à mener à bien votre périlleuse mission… »

Songeur, Aldo relut la lettre puis passa dans sa salle de bains, où, après l’avoir réduite en cendres, il la fit disparaître dans le lavabo. Venant d’un homme aussi moderne que le baron Louis, c’était une missive étrange mais pas surprenante. Lui, Morosini, savait depuis longtemps la culture universelle et l’attachement profond des Rothschild à leurs traditions, à l’histoire et aux racines de leur peuple. Quant à lui-même, il avait trop lu sur Rodolphe II pour ignorer Loew, le plus grand de tous les rabbins, et sa créature fantastique le Golem, mais de là à croire que l’un ou l’autre pussent encore se manifester en plein XX esiècle, il y avait une grande marge.

Ayant ainsi réglé la question pour le moment, Aldo s’empara du téléphone pour demander d’abord qu’on lui monte la carte du restaurant et ensuite qu’on appelle, à Paris, le numéro de Vidal-Pellicorne. Comme l’attente risquait d’être longue – plusieurs heures certainement ! – cela lui laissait tout le temps de se laver et même de dîner.

Ce fut seulement à dix heures du soir qu’il obtint la communication avec Paris. Théobald lui répondit. Oui, le télégramme de monsieur le prince était bien arrivé, malheureusement Monsieur était déjà parti pour Zurich où Romuald semblait avoir des problèmes.

– Savez-vous au moins s’il est à l’hôtel où était descendue Mlle du Plan-Crépin ? À propos, est-elle revenue ?

– Oui, monsieur le prince… et en parfait état à ce que j’ai entendu dire. Quant à l’hôtel de Monsieur, je ne saurais rien affirmer, mais j’espère avoir prochainement un appel de Monsieur.

– Bien. Alors, quand vous l’aurez, dites-lui qu’il est de toute première importance qu’il me rejoigne ici au plus vite.

– Très bien, monsieur le prince. Je souhaite une bonne nuit à monsieur le prince !

– Je ferai de mon mieux, Théobald. Merci. Et j’espère que votre frère aura pu sortir de ses problèmes qui sont d’ailleurs les nôtres…

Tout en gagnant enfin un lit dont il avait le plus grand besoin, Aldo, certain désormais de voir arriver son ami dans un avenir proche, n’en éprouvait pas moins une vague inquiétude : pour qu’Adalbert ait été contraint de rejoindre Romuald à Zurich, il fallait qu’il se fût passé quelque chose, mais quoi ? Il se hâta de la chasser, sachant que les cogitations et hypothèses constituaient le meilleur barrage au sommeil. Et il avait vraiment besoin de dormir…

Il s’éveilla au chant des oiseaux qui entrait par ses fenêtres ouvertes. N’ayant jamais aimé paresser au lit, il se leva, prit une douche, se rasa, s’habilla de flanelle anglaise, d’une chemise de tussor léger, et alluma la première cigarette de la journée. En attendant d’autres nouvelles d’Adalbert, il avait décidé de consacrer ce premier jour à la visite d’une ville qu’il ne connaissait pas et qui cependant, par ce qu’il en avait vu à son arrivée, l’enchantait déjà. Il voulait aussi repérer l’adresse confiée par Louis de Rothschild…

Tenté par le beau temps, il hésita à commander une calèche, comme il l’avait fait à Varsovie, parce qu’il en gardait un très agréable souvenir mais il pensa soudain qu’il avait peu de chance de tomber à Prague sur un cocher parlant français, anglais ou italien. Et puis le domicile de l’homme qu’il devait rencontrer, Jehuda Liwa, se situait dans le vieux quartier juif et s’il souhaitait être discret, il serait plus facile de s’y rendre à pied. Il serait bien temps de prendre l’un de ces attelages quand il voudrait se faire hisser jusqu’au château royal pour y chercher l’ombre de Rodolphe II, l’empereur captif de ses rêves… Quant à sa propre voiture, elle ne bougerait pas du garage de l’hôtel.

Tranquillement, il descendit le grand escalier en bois de teck, gloire de l’hôtel où l’on avait accumulé les bois précieux, les ornements dorés, les vitraux, les balcons ouvragés et les peintures évanescentes de Mucha. S’approchant du portier, il lui demanda s’il pouvait lui procurer un plan de la vieille ville.

– Bien entendu, Excellence ! Je ne saurais trop vous recommander, si vous en avez le loisir, de la découvrir à pied…

– C’est une excellente idée, claironna dans le dos de Morosini une voix déjà trop familière. On pourrait faire ça ensemble ?

Accablé par ce coup du sort, Aldo se retourna, considérant avec une sorte d’horreur la flanelle « tennis » et la cravate bariolée d’Aloysius C. Butterfield, complétées ce matin par un chapeau de paille ceint d’un ruban rouge vif : une véritable enseigne ! D’où cet olibrius sortait-il à une heure si matinale ? Avait-il passé la nuit au bar ? S’était-il seulement couché ? L’aspect légèrement fripé de son costume pouvait laisser supposer qu’il ne s’était pas changé depuis la veille ou même qu’il avait dormi avec.

Morosini parvint cependant à armer son visage d’un sourire que ses amis auraient jugé aussi peu naturel que possible :

– Veuillez me pardonner, Mr. Butterfield, fit-il avec autant d’aménité qu’il en fut capable, mais je m’en voudrais de vous détourner de vos projets pour aujourd’hui…

– Oh, je n’ai pas de projets précis, fit Aloysius. Je suis arrivé avant-hier et j’ai tout mon temps. Vous comprenez, je suis venu ici à la demande de ma femme pour y retrouver les membres de sa famille qui existeraient encore. Ses parents qui étaient d’un village des environs ont émigré à Cleveland pour travailler dans les usines comme pas mal d’autres. C’était juste avant sa naissance. Alors, puisque je devais venir en Europe pour traiter quelques affaires, elle m’a demandé de faire des recherches…

– Et elle ne vous a pas accompagné ? C’est étonnant. Elle devrait avoir envie de connaître ce magnifique pays ?

Butterfield baissa le nez, prenant l’air de circonstance qu’il devait arborer dans les enterrements :

– Elle aurait bien voulu mais elle est malade. Il lui est impossible de se déplacer et je dois prendre des photographies pour elle, ajouta-t-il en désignant un appareil posé sur une table voisine.

– Croyez que je suis désolé, compatit Aldo, mais le bavard avait encore quelque chose à dire :

– Vous comprenez pourquoi je suis tellement désireux de lui offrir un bijou selon son cœur ? Alors il va falloir que vous réfléchissiez bien, que vous cherchiez ce qui pourrait lui plaire. Le prix n’a pas d’importance… On pourrait en parler chemin faisant ?

Réprimant un soupir exaspéré, Aldo se décida à lâcher :

– Je réfléchirai et nous en parlerons plus tard, si vous le voulez bien. Pour l’instant, je souhaite sortir seul. Ne m’en veuillez pas, mais lorsque je découvre une ville ou un site j’aime le faire en tête à tête avec moi-même. Je n’aime pas partager mes émotions. Je vous souhaite une bonne journée, Mr. Butterfield, fit-il courtoisement en acceptant le plan que le portier lui tendait avec un regard au ciel qui en disait long sur sa compassion. Et il sortit en priant le bon Dieu que l’autre ait compris et ne s’avise pas de lui courir après. Au bout d’un instant, rassuré, il dirigea ses pas vers la Moldau : le guide du savoir-vivre de tout visiteur arrivant à Prague le conduisait vers le pont Charles, sans doute l’un des plus beaux du monde.

Gardé par deux hautes portes gothiques effilées comme des glaives, le lien de pierre tendu au-dessus de la Moldau entre le Hradschin et la vieille ville formait un chemin triomphal porté par des arches médiévales enjambant le flot rapide et majestueux chanté par Smetana. Une trentaine de statues de saints et de saintes lui composaient une haie d’honneur. L’ensemble, érigé dans un décor exceptionnel et chargé d’histoire, était impressionnant en dépit de la foule que les beaux jours y ramenaient, bruyante, pittoresque, faite de badauds mais aussi de chanteurs, de peintres, de musiciens. Aldo s’y arrêta un moment, séduit par les vives couleurs et la mélodie poignante d’un violon tzigane, et c’est presque à regret qu’il franchit la haute ogive d’une porte pour aller vers la seconde merveille, la place de la Vieille-Ville, dominée par la haute tour Poudrière, les deux flèches de l’église Notre-Dame du Tyn, et dont chaque maison était une œuvre d’art. Diversement colorées, somptueuses dans leur décoration, les demeures qui l’entouraient composaient un ensemble architectural étonnant où se coudoyaient le gothique, le baroque et le renaissance, tout en donnant, grâce à leurs arcades blanches, une grande impression d’harmonie.

De nouveau Morosini évoqua Varsovie, le Rynek où il avait aimé flâner, mais ici c’était encore plus dépaysant : il y avait, en plein vent, des artisans travaillant le cuir, le bois, des montreurs de marionnettes, des cuisines ambulantes offrant du concombre en lanières ou en jus dont les Pragois étaient friands, et puis aussi les fameuses saucisses au raifort. En même temps, on s’attendait à chaque instant à voir surgir le cortège du bourgmestre en route vers le ravissant hôtel de ville, ou encore les gardes croates de l’Empereur traînant quelque condamné vers l’échafaud. Des pigeons blancs s’envolaient de la maison « à la licorne d’or », de celle « au mouton de pierre » ou de celle « à la cloche », des femmes passaient, un panier au bras, riant ou causant, des enfants jouaient à la toupie. Le temps d’autrefois semblait s’être figé pour revivre au rythme de la grande horloge astrologique et zodiacale de l’hôtel de ville avec son cadran d’azur et ses personnages animés : le Christ, ses apôtres, la mort…

Comme à Varsovie aussi, la place donnait accès à la cité juive et, renseigné par son plan, Aldo se dirigeait vers elle quand, en tournant sur ses talons pour contempler une façade rose ornée d’une admirable fenêtre renaissance, il aperçut une silhouette blanche, un chapeau à ruban rouge. Aucun doute ! C’était l’Américain armé de son appareil photo. Saisi d’un doute, Morosini se glissa derrière les toiles d’un éventaire pour observer l’importun : une voix secrète lui soufflait qu’Aloysius le suivait…

Et de fait, il le vit tourner la tête dans tous les sens, le cherchant sans doute. Pour s’en assurer, il reparut et alla se planter devant la statue du réformateur Jean Hus, brûlé à Constance au XV esiècle et qui se dressait, comme un reproche et une malédiction, à la pointe de son bûcher de bronze.

Il voulait savoir si l’autre allait l’aborder mais celui-ci n’en fit rien, passant au contraire de l’autre côté du monument. Aldo alors repartit mais, négligeant l’ancien ghetto, il s’enfonça à l’autre extrémité de la place dans les rues tortueuses et pittoresques dont se composait la vieille ville et là ralentit le pas. Il avisa une enseigne ornée d’une chope de bière débordante, des fenêtres basses dont les carreaux en cul-de-bouteille étaient sertis de plomb, entra dans la brasserie et alla s’asseoir à une table près d’une fenêtre. Un instant plus tard, il put voir passer son suiveur qui, l’ayant perdu de vue, le cherchait visiblement. Et ça il n’aimait pas du tout !

Tout en buvant un pot d’une excellente bière, fraîche à souhaits servie par une jolie fille en costume national qui l’était tout autant, il s’efforça de réfléchir au problème que posait ce bonhomme indiscret et tenace. Que voulait-il au juste ? En dépit de son bagout et du fait qu’il sût son nom et sa profession, Morosini n’arrivait pas à croire à cette grande envie de lui acheter un bijou historique. Ce n’était pas la première fois qu’il avait affaire à des Américains, parfois à la limite du supportable comme l’arrogante lady Ribblesdaleou certaines de ses pareilles, mais rien de comparable à ce natif de Cleveland, et ce n’était pas naturel.

Soudain, se souvenant de ce que lui avait dit Rothschild sur la configuration particulière de Prague, il rappela d’un signe la serveuse.

– Dites-moi, Fraulein, fit Aldo en jetant un coup d’œil dans la rue, on m’a dit qu’il y avait une autre sortie à cette maison. Est-ce vrai ?

– Bien sûr, Monsieur. Vous voulez que je vous montre ?

– Vous êtes aussi gentille que belle ! sourit Morosini en payant son écot. Je reviendrai vous voir…

Le chapeau à ruban rouge venait de rentrer dans son champ de vision. Butterfield revenait sur ses pas, dans l’intention évidente de visiter la brasserie, mais quand il en franchit la porte, Morosini entraîné par la fille était déjà au fond d’un couloir obscur menant, après un coude, dans une arrière-cour encombrée de tonneaux au-delà desquels une voûte cintrée laissait voir l’animation d’une autre rue. Aldo s’y précipita, s’arrêta pour se repérer, puis revint vers la place de la Vieille-Ville et gagna l’extrémité d’où partait la rue menant droit au ghetto, dont des pans de murailles gardaient la trace de l’ancienne clôture.

Il atteignit le quartier de Josefov et ses deux pièces maîtresses, le vieux cimetière juif et la synagogue Vieille-Nouvelle qui l’intéressait au premier chef puisque celui qu’il venait chercher, le rabbin Jehuda Liwa, en était le desservant et habitait une maison proche. Un long moment, il contempla le sanctuaire juif, le plus vieux de Prague puisqu’il remontait au XIII esiècle. C’était, isolé sur une petite place, un vénérable édifice composé d’une base large et basse sur laquelle se dressait une sorte de chapelle à double pignon coiffée d’un toit pentu si haut qu’il semblait enfoncer le bâtiment dans la terre. Aldo en fit le tour à deux reprises, ne sachant trop à quoi se résoudre.

Pour suivre les recommandations du baron Louis, il aurait dû attendre l’arrivée d’Adalbert, mais quelque chose lui soufflait qu’il ferait mieux de délivrer dès à présent son billet de recommandation. Il ne s’y résolvait pas cependant, retenu par une crainte sacrée. Alors il fit quelques pas dans les rues étroites et sombres du quartier.

Contrairement à celui de Varsovie, le ghetto de Prague ne présentait plus son ancienne architecture de ruelles sordides aux baraques entassées plus ou moins de guingois. En 1896, l’empereur François-Joseph l’avait fait démolir afin d’assainir ce domaine préféré des rats et de la vermine. Seuls avaient été épargnés les synagogues et le petit hôtel de ville où se traitaient les affaires internes de la cité juive. Pourtant, en moins de trente ans, le nouveau quartier avait réussi à retrouver son pittoresque d’antan grâce à ses maisons étroites, collées les unes aux autres, ses gros pavés disjoints, ses échoppes de fripiers, de savetiers, de brocanteurs et de marchands de nourriture, ses passages sous voûte, ses escaliers extérieurs où s’accrochait le linge à sécher. Des odeurs de choux, d’oignons cuits et de soupe aux navets, s’y mêlaient à des relents moins nobles même si, devant les lieux de prière,  l’encens qui prévalait.

Toujours aux prises avec ses incertitudes, Morosini allait franchir le mur du vieux cimetière qui ressemblait à une mer dont quelque génie aurait figé les vagues, tant ses pierres tombales grises semblaient s’étayer ou se bousculer entre des massifs de jasmin ou de sureau, quand il vit soudain un homme vêtu de noir, coiffé en cadenettes sous un chapeau rond, qui sortait de la synagogue et en refermait soigneusement la porte avec une énorme clé. Morosini s’approcha :

– Veuillez me pardonner de vous aborder ainsi, mais seriez-vous le rabbin Liwa ?

Sous le rebord de son chapeau noir, l’homme scruta ce visage étranger avant de répondre :

– Non. Je ne suis que son serviteur indigne. Que lui voulez-vous ?

Le ton hostile n’avait rien d’encourageant. Aldo cependant refusa de s’en apercevoir :

– J’ai une lettre à lui remettre.

– Donnez !

– À lui remettre en mains propres et puisque vous n’êtes pas le rabbin…

– De qui, cette lettre ?

C’était plus que n’en pouvait supporter Morosini.

– Je commence à croire que vous êtes en effet un « indigne » serviteur. Qui vous permet de prendre connaissance du courrier de votre maître ?

Entre ses tire-bouchons de cheveux noirs, l’homme devint très rouge :

– Que voulez-vous, alors ?

– Que vous me conduisiez vers lui… dans cette maison, fit le prince en désignant la bâtisse dont il savait déjà qu’elle était la bonne. Puis il ajouta : Et, bien entendu, que vous m’introduisiez si rabbi Liwa le veut bien.

– Venez !

À y regarder de plus près, la maison semblait beaucoup plus vieille que ses voisines. Ses murs avaient ce gris profond qu’apportent les siècles et ses fenêtres aux verres de couleur sertis de plomb s’effilaient en ogive, cependant qu’une étoile à cinq branches, usée par le temps, timbrait la porte basse que l’homme ouvrit avec une clé presque aussi grosse que celle de la synagogue. Morosini pensa que l’on avait épargné ce logis au moment des démolitions.

Derrière son guide, il gravit un escalier de pierre étroit tournant autour d’un pilier central, mais quand on arriva devant une porte peinte d’un rouge éteint et garnie de pentures de fer, l’homme pria le visiteur de lui donner enfin sa lettre et d’attendre là :

– Il n’y a que ses mains, à lui, derrière cette porte. Sur mon salut, personne d’autre n’y touchera…

Sans répondre, Aldo donna ce qu’on lui demandait et s’adossa à la vis de pierre pour patienter. Il n’attendit pas longtemps. Bientôt la porte se rouvrait et son guide, avec un respect tout nouveau, s’inclinait devant lui en l’invitant à entrer.

La salle que Morosini découvrit occupait tout l’étage, comme au Moyen Âge, mais la ressemblance ne s’arrêtait pas là. Bien qu’au-dehors il fît soleil, de hautes et épaisses bougies posées dans des chandeliers de fer à sept branches éclairaient une pièce qui, à cause de ses voûtes noires, de ses étroites ouvertures et des verres jaunes et rouges sertis de plomb, en avait grand besoin. Un homme était là, anachronique lui aussi et que l’on ne devait plus pouvoir oublier une fois qu’on l’avait vu : très grand – surtout pour un Juif ! –, très maigre, ses épaules osseuses laissaient couler jusqu’à terre les plis d’une longue robe noire. Longs aussi les cheveux blancs, brillants comme de l’argent, que coiffait une calotte de velours, mais le plus impressionnant était sans doute son visage barbu, ridé, et surtout son regard sombre, profondément enfoncé sous l’orbite impérieuse : il brillait d’un feu intense.

Le grand rabbin se tenait debout près d’une longue table supportant des grimoires et un vieil incunable à couverture de bois, l’Indraraba, le Livre des secrets. On disait de cet homme qu’il n’appartenait pas à ce monde, qu’il connaissait le langage des morts et savait interpréter les signes de Dieu. Non loin de lui, sur un lutrin de bronze, le double rouleau de la Thora reposait dans un écrin de cuir et de velours brodé d’or.

Morosini s’avança jusqu’au milieu de la salle et s’inclina avec autant de respect qu’il en eût montré à un roi, se redressa et ne bougea plus, conscient de l’examen que lui faisaient subir ces yeux étincelants.

Jehuda Liwa laissa retomber sur la table la carte du baron Louis et, de sa longue main pâle, indiqua un siège à son visiteur :

– Ainsi donc, tu es l’envoyé ? dit-il dans un italien si pur que Morosini en fut émerveillé. C’est toi qui as été choisi, de tout temps je pense, pour retrouver les quatre pierres du pectoral.

– Il semble, en effet, que j’aie été choisi.

– Où en es-tu de ta quête ?

– Trois pierres ont déjà fait retour à Simon Aronov. C’est la quatrième, le rubis, que je cherche ici et pour laquelle j’ai besoin d’aide. J’en aurais besoin aussi pour retrouver Simon dont je ne sais ce qu’il est devenu. Je ne vous cache pas que je suis très inquiet…

Un mince sourire détendit un peu les traits sévères du grand rabbin :

– Rassure-toi ! Si le maître du pectoral n’était plus de ce monde, j’en serais informé, mais il sait depuis longtemps, comme tu dois le savoir aussi, que sa vie ne tient qu’à un fil. Il faut prier Dieu pour que ce fil ne casse pas avant qu’il ait accompli sa tâche. C’est un homme d’une immense valeur…

– Sauriez-vous où il se trouve ? demanda Morosini presque timidement.

– Non et je n’essaierai pas de le savoir. Je pense qu’il se cache et que sa volonté doit être respectée. Revenons à ce rubis ! Qu’est-ce qui te fait croire qu’il est ici ?

– Rien, en vérité… ou alors tout ! Tout ce que j’ai pu apprendre jusqu’à ce jour.

– Raconte ! Dis-moi ce que tu sais… Morosini fit alors un récit aussi complet, aussi détaillé que possible de son aventure espagnole, sans rien omettre, pas même le fait qu’il avait permis à un voleur de conserver le fruit de son larcin.

– Peut-être me jugerez-vous très mal, mais… D’un geste rapide, Liwa balaya l’objection :

– Les affaires de police ne me regardent pas. Toi non plus d’ailleurs. À présent, laisse-moi réfléchir !

De longues minutes passèrent. Le grand rabbin s’était assis dans son haut fauteuil de bois noir et, le menton dans sa main, semblait perdu dans une rêverie. Il en sortit pour aller consulter un rouleau d’épais papier jauni qu’il prit dans une bibliothèque placée derrière lui et déroula à deux mains. Au bout d’un moment, il remit tout en place et revint à son visiteur :

– Ce soir, à minuit, dit-il, fais-toi conduire devant le château royal. À droite de la grille monumentale tu trouveras, dans un renfoncement des bâtiments, l’entrée des jardins. C’est là que je te rejoindrai…

– Le château royal ? Mais… n’est-il pas à présent la résidence du président Masaryk ?

– C’est justement pour éviter l’entrée principale et les sentinelles que je te donne rendez-vous là. De toute façon, le bâtiment où nous nous rendrons est fort à l’écart du siège de la République. C’est dans le passé que je t’emmènerai et nous n’aurons rien à craindre du présent… Va maintenant, et sois exact ! À minuit…

– J’y serai.

Morosini se retrouva dehors avec l’impression de remonter, justement, de cette plongée dans le passé qu’on lui annonçait pour la nuit suivante. L’animation de la rue le remit d’aplomb. Un marché s’y tenait et c’était, comme à Whitechapel, un étonnant mélange de fripiers, de marchands de légumes, de musiciens ambulants, de savetiers, de marchands de poulets et d’une infinité de petits métiers mais le beau soleil, les arbres en pleines feuilles et les sureaux en fleur du vieux cimetière mettaient une note joyeuse et une grâce que ne possédait pas le quartier juif anglais. Il erra pendant un moment au milieu de ce joyeux désordre, entra par habitude dans la boutique d’un brocanteur qui semblait un peu moins crasseuse que les autres – il lui était déjà arrivé de trouver des objets étonnants dans des échoppes de ce genre —marchanda pour obéir à la tradition un flacon en verre de Bohême d’un beau rouge profond déclaré du XVIII ealors qu’il était en fait du XIX emais qui méritait largement son prix. En bon Vénitien il aimait les verreries et admettait volontiers que l’on pût trouver, en France ou en Bohême, d’aussi belles choses qu’à Murano.


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