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Le rubis de Jeanne la Folle
  • Текст добавлен: 17 сентября 2016, 22:52

Текст книги "Le rubis de Jeanne la Folle"


Автор книги: Жюльетта Бенцони



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– Je t’en prie, enlève-moi ça et assieds-toi ! Et puis dis-moi comment toi, tu vas ?

Adalbert ôta le plateau qu’il posa sur une petite table, tira l’un des fauteuils bleus et s’installa.

– J’ai la tête dure, Dieu soit loué, mais cette brute que je n’ai pas entendue venir a tapé comme un sourd et j’ai mis du temps à reprendre connaissance. En fait, c’est cet extraordinaire rabbin qui m’a ranimé. Sur le moment, j’ai cru en le voyant que je rêvais : il a l’air sorti tout droit du Moyen Âge.

– C’est bien possible ! Rien de ce qui se passe ici ne saurait plus m’étonner. Mais parle-moi d’Aloysius. Liwa m’a dit qu’il est mort, qu’un de ses serviteurs s’en était chargé ?

– Oui et ce n’est pas le moindre mystère : moi je n’ai rien vu parce qu’on me réconfortait dans cette maison, mais je sais qu’il a tiré sur le rabbin et l’a touché au bras. Quant à lui, les gens du quartier l’ont retrouvé au matin, couché devant rentrée du cimetière : il ne portait pas la moindre blessure apparente mais on aurait dit qu’un rouleau compresseur lui était passé dessus.

– J’imagine qu’on a prévenu le consul américain et qu’il en fait toute une histoire ?

De son geste habituel, Adalbert fourragea dans ses boucles blondes mais avec plus de retenue que d’habitude : son crâne devait être encore sensible.

– Eh bien, pas vraiment, soupira-t-il. D’abord, on s’est aperçu que Butterfield qui ne s’appelait pas Butterfield mais Sam Strong était en réalité un gangster recherché dans divers États des États-Unis. Et puis, quand le consul est arrivé dans le quartier, il s’est cru chez les fous. Tu n’imagines pas la terreur qui règne ici depuis la découverte de ne cadavre insolite. Les gens disent que c’est le Golem qui a fait justice parce que ce mécréant a osé tirer sur le grand rabbin… Eh bien, tu en fais une tête ? Ne me dis pas que tu y crois toi aussi ?

– Non… non bien sûr. Ce n’est qu’une légende.

– Mais ici les légendes ont la vie dure, surtout celle-là. Les gens croient que les restes de la créature de rabbi Loew reposent dans les combles de la vieille synagogue et qu’ils se sont reconstitués plusieurs fois au cours des siècles pour faire justice ou semer la crainte du Tout-Puissant…

– Je sais… On dit aussi que notre rabbin est le descendant du grand Loew … peut-être même saréincarnation, qu’il en possède les pouvoirs, qu’il a percé les secrets de la Kabbale…

Tout en parlant,  Aldo retrouvait l’étrange impression qu’un pan de mur s’était mis en mouvement à l’instant où il perdait conscience. Butterfield avait commis l’offense majeure, non seulement en tirant sur l’homme de Dieu mais en l’insultant, et dans l’enceinte même de son temple. Et puis Liwa n’avait-il pas dit tout à l’heure que son serviteur s’en était chargé ? Or le seul serviteur qu’Aldo connaissait était celui qui l’autre jour l’avait introduit auprès de Liwa : un petit homme ayant une tête de moins que l’Américain et tout à fait incapable de l’écraser sous son poids.

L’entrée d’un homme en blouse blanche, un stéthoscope autour du cou, interrompit la conversation. Adalbert se leva et se recula pour lui permettre d’approcher du lit en annonçant : – Voici le docteur Meisel. Le blessé sourit et tendit une main que le chirurgien prit dans les siennes qui étaient fortes et chaudes. Il ressemblait à Sigmund Freud, mais son sourire rayonnait de bonté.

– Comment vous remercier, docteur ? murmura Morosini. Vous avez accompli un miracle, si j’ai bien compris ?

– En vous tenant tranquille ! Tant que vous avez été au pouvoir de la fièvre, vous nous avez donné beaucoup de mal. Cela dit, il n’y a pas de miracle : vous possédez une solide constitution et vous pouvez en remercier Dieu. Voyons un peu où nous en sommes !

Dans un profond silence, il examina son patient sous toutes les coutures, refit le pansement posé sur sa poitrine et ses mains étaient d’une extraordinaire légèreté. Enfin, il déclara :

– Tout est pour le mieux. À présent, il vous faut surtout du repos pour assurer la cicatrisation, et puis reprendre des forces en vous nourrissant bien. Dans trois semaines, je vous rendrai à la liberté !

– Trois semaines ? Mais devrai-je vous encombrer tout ce temps ?

– Où prenez-vous que vous encombriez ?

– Mais… simplement cette chambre. Il est évident que c’est celle d’une jeune fille ?

– En effet. C’était celle de ma fille, Sarah, mais elle est morte…

La voix chaleureuse, fêlée un instant, retrouva aussitôt sa sérénité :

– Faites taire vos scrupules ! Sarah était une excellente infirmière et j’accueille parfois chez elle des gens qui préfèrent ne pas avoir affaire à l’hôpital public. Allons, je vous laisse. À demain ! .., Ne le fatiguez pas trop ! ajouta-t-il à l’adresse d’Adalbert.

– Je reste encore quelques minutes et je pars ! Quand il eut quitté la pièce, Vidal-Pellicorne reprit sa place. Morosini semblait perplexe :

– Qu’est-ce qui t’embête ? demanda Adalbert. Ces trois semaines ?

– Oui, bien sûr ! D’autre part, je dois en avoir besoin : jamais je ne me suis senti aussi faible…

– Ça s’arrangera. Tu veux que je prévienne chez toi ?

– Surtout pas, mais je voudrais que tu fasses quelque chose pour moi.

– Tout ce que tu voudras sauf de rentrer à Paris. Je ne te lâcherai qu’en pleine forme. Moi j’ai tout mon temps…

– Ce n’est pas une raison pour le perdre. Tu devrais bien prendre la voiture, aller chercher Wong et le conduire à Zurich. Il semble y tenir et puis, qui sait, il y trouvera peut-être des nouvelles ? Sinon du rubis au moins de Simon parce que pour le premier…

– Nous n’avons guère de chance de le retrouver, n’est-ce pas ? Depuis que tu es ici, je fouille Prague à la recherche du petit homme aux lunettes noires mais il a dû filer aussitôt. Pas la moindre trace ! La police aussi le cherche car j’ai, bien sûr, donné son signalement. L’attaque contre le grand rabbin fait du bruit en ville…

– Même si on arrive à mettre la main dessus, on n’aura pas le rubis pour autant : il doit être aux mains de Solmanski. Le petit bonhomme fait sûrement partie de la bande américaine ramenée par Sigismond. Cela dit, je ne désespère pas de l’attraper celui-là. N’oublie pas qu’il est mon beau-frère et puis, le rubis fera peut-être encore des siennes ?

Adalbert se leva et vint poser une main prudente sur l’épaule de son ami :

– J’ai eu très peur, dit-il avec une soudaine gravité. Si tu n’étais plus là il manquerait quelque chose à ma vie. Alors, prends soin de la tienne !

Ayant dit, il se détourna mais Aldo aurait juré qu’il y avait une larme au coin de son œil. D’ailleurs, il était inhabituel qu’Adalbert se mette à renifler avec autant d’énergie…


Troisième partie LE BANQUIER DE ZURICH

CHAPITRE 9 UN VISITEUR

À demi étendu contre le dossier du grand fauteuil ancien placé devant son bureau, Morosini contemplait avec un mélange de plaisir et d’amertume l’écrin ouvert sur le sous-main de cuir vert et or. Il y avait là deux merveilles, deux girandoles de diamants à peine teintés de rose composées chacune d’une longue larme, d’un bouton en forme d’étoile taillée dans une seule pierre et d’un délicat entrelacs de diamants plus petits, mais tous de cette même teinte rare. Sous l’éclat intense de la puissante lampe de joaillier, les diamants scintillaient d’éclairs tendres qui avaient dû composer, à celle qui les portait, la plus séduisante des parures. Aucune femme ne pouvait résister à leur magie et le roi Louis XV avait essuyé une longue bouderie de sa favorite, la comtesse du Barry, quand, sous son nez, il avait offert les bijoux à la dauphine Marie-Antoinette à l’occasion de son premier anniversaire en France.

Ces pièces ravissantes lui appartenaient. Il les avait achetées quelques mois avant sa rencontre avec le Boiteux à une vieille pairesse d’Angleterre habitée par le démon du jeu et qu’il avait rencontrée au casino de Monte-Carlo, où elle abandonnait peu à peu le contenu de sa cassette à bijoux. Et comme, pris d’une certaine pitié, il lui avait fait remarquer, avant d’acheter, qu’elle lésait gravement ses héritiers, elle lui avait répondu, avec superbe haussement d’épaules :

– Ces joyaux ne font pas partie des biens reçus de mon défunt époux. Ils m’appartiennent et viennent de ma mère. J’ajoute que je déteste les deux bécasses prétentieuses qui sont mes nièces alliance et je préfère de beaucoup qu’ils fassent bonheur d’une jolie femme…

– En ce cas, pourquoi ne pas les confier à Sotheby’s ? Les enchères monteraient sans doute très haut…

– Peut-être mais, dans une vente, on ne sait jamais sur qui l’on peut tomber : c’est le plus riche qui l’emporte. Avec vous, je suis tranquille parce que vous êtes un homme de goût. Vous saurez vendre avec discernement… Et puis je suis pressée.

Il offrit alors un prix honnête qui mit sa trésorerie à mal mais, contrairement à ce que pensait : Lady X., il n’avait jamais pu se résoudre à se séparer d’une pièce aussi ensorcelante. Elle avait même formé le début d’une collection où était venu la rejoindre par la suite, et entre autres, le bracelet d’émeraudes de Mumtaz Mahal acheté secrètement à la succession de son vieil ami lord Killrenan qui, lui non plus, ne voulait pas entendre parler de laisser aux griffes de ses héritiers ce qui avait été un témoignage d’amour

Quelques petits coups frappés discrètement arrachèrent Aldo à sa contemplation et, sans même refermer l’écrin, il alla ouvrir la porte qu’il fermait toujours à clé avant d’ouvrir l’énorme coffre médiéval qui valait tous les coffres-forts du monde. Cette précaution était prise à l’encontre d’Anielka qui ne jugeait jamais utile de frapper avant de pénétrer dans le bureau de son « mari ». Alors que ses plus proches collaborateurs ne manquaient jamais de s’annoncer.

C’était, cette fois, M. Buteau et son regard gris toujours un peu mélancolique se posa sur l’écrin resté ouvert. Il eut ce sourire timide qui lui donnait tant de charme, un charme que l’âge n’atténuait pas :

– Oh, je vous dérange ? Vous contempliez vos trésors ?

– Ne dites pas de sottises, Guy, vous ne me dérangez jamais et vous le savez. Quant à ce trésor-là, j’étais en train de me demander si je ne devrais pas m’en défaire ?

– Grands dieux ! En voilà une idée ? Je croyais que vous préfériez ces girandoles à tous vos autres bijoux ?

Aldo, après avoir donné à nouveau un tour de clé, revint vers son bureau et prit l’écrin dans ses longs doigts minces et nerveux :

– C’est vrai. Je l’avais acheté en pensant l’offrir un jour à celle qui deviendrait ma femme, la mère de mes enfants, la compagne des bons comme des mauvais jours ! Avouez que, dans les circonstances présentes, ceci n’a plus sa raison d’être…

– Sinon tout de même sa beauté et son histoire. La Dauphine a raffolé de cette parure qu’elle portait souvent même devenue reine… À moins que vous n’ayez de gros besoins d’argent ?

– Vous savez bien que non. Nos affaires marchent admirablement, et cela en dépit de mes nombreuses absences.

– … qui n’ont jamais d’autre but que la plus grande gloire de cette maison.

En effet, depuis qu’il était rentré à Venise sous l’aile d’Adalbert, près de trois mois plus tôt, Aldo s’était lancé dans le travail comme un forcené. Tandis que l’archéologue reprenait le chemin de Paris où le rappelait la proposition d’une tournée de conférences, il avait sillonné l’Italie, la Côte d’Azur et une partie de la Suisse dans l’espoir secret de retrouver une quelconque trace du rubis à travers les diverses manifestations et visites de clients où il se rendait. En fait, il cherchait surtout la trace de Sigismond Solmanski. Il ne doutait pas un seul instant qu’il fût le patron de la bande de gangsters américains dont il avait pu connaître les méfaits. De son côté, Adalbert en faisait autant dans les diverses villes d’Europe où il se rendait. Un moment, pourtant, Aldo crut qu’il n’aurait guère de peine à retrouver la fameuse piste.

Lorsqu’il était rentré chez lui au retour de

Prague, Anielka n’était pas là : elle dînait au Lido en compagnie de sa belle-sœur venue s’y reposer quelques jours. Un séjour qui n’avait pas l’air de plaire à Cecina qui, sans même laisser à son maître le temps d’aller prendre un bain, s’était lancée dans une philippique passionnée dans laquelle ni Zaccaria, son époux, ni même Guy Buteau ne réussirent à placer un mot. Ni d’ailleurs Aldo lui-même :

– Si ce n’est pas une honte ! Cette femme se comporte dans cette maison comme si elle était chez elle ! Qu’elle sorte, qu’elle aille voir des gens, ça m’est bien égal et ça la regarde mais qu’elle invite ses soi-disant amis, ça je ne le supporte pas ! Et depuis que sa belle-sœur est arrivée – oh, je n’ai rien contre elle, c’est une étrangère mais bien gentille et plutôt bécasse ! – depuis qu’elle est là, dis-je, la « princesse » a donné deux grandes réceptions en son honneur. Mais tu penses bien que quand elle est venue m’annoncer la première, je lui ai dit ce que je pensais et qu’il ne fallait pas compter sur moi pour régaler sa bande. Car elle a une bande maintenant, composée de quelques godelureaux qui reluquent autant ses bijoux que sa personne et de deux ou trois demi-folles… au nombre desquelles j’ai le regret de constater qu’il y a ta cousine Adriana. Celle-là me paraît avoir perdu tout sens commun : elle a les cheveux courts, elle montre ses jambes et le soir elle porte des espèces de chemises qui ne cachent pas grand-chose ! … Mais pour en revenir à la première soirée, mon refus de m’en occuper n’a pas ému la belle dame : elle a tout fait venir de chez Savoy, y compris des serveurs. Des extras ! Ici ! Tu te rends compte ? Un vrai scandale que j’en ai pleuré pendant trois nuits et que j’en ai voulu à Zaccaria parce que lui, il a refusé de quitter son poste et il a reçu tous ces gens-là…

– Il fallait bien surveiller un peu, hasarda la voix timide du majordome dont le masque napoléonien semblait s’affaisser dès qu’il s’agissait d’affronter les "grosses" colères de son épouse.

– Les anges et la Sainte Vierge s’en seraient bien chargés tout seuls ? Je leur avais demandé et ils m’ont toujours exaucée. Alors tu devrais…

Aldo se lança dans la bataille :

– Arrête un peu, Cecina ! Moi aussi, j’aimerais bien faire entendre ma voix et j’ai des questions importantes à poser. Mais d’abord, va me faire du café : on causera ensuite. Puis, se tournant vers son vieux maître d’hôtel : Tu as bien fait, Zaccaria. Je ne peux pas donner tort à Cecina : c’est son droit de refuser ses services en cuisine, mais la maison, c’est à toi qu’elle est confiée.

– On a fait ce qu’on a pu, moi et les petites – sous-entendu les femmes de chambre Livia et Prisca. Monsieur Buteau lui aussi m’a aidé. Il s’était installé dans votre bureau et en interdisait l’accès ainsi qu’aux magasins…

– Je vous en remercie tous les deux. Mais dis-moi : quand cette Américaine est-elle arrivée ?

– Il y a quinze jours. Son mari l’accompagnait…

Aldo bondit du siège où il se reposait des fatigues d’un voyage très pénible pour un convalescent :

– Il était là ? Sigismond Solmanski ? … Il a osé venir chez moi ?

– Manque pas de toupet, le personnage ! commença Adalbert sotto voce.

– Oh, il n’a pas habité le palais. La comtesse non plus d’ailleurs. Ils se sont d’abord installés au Bauer Grunwald et puis, quand il est parti, sa jeune femme est allée au Lido qu’elle trouve beaucoup plus gai…

– Et où est-il allé ?

Zaccaria écarta les mains dans un geste d’ignorance. Cecina revenait avec un plateau chargé et annonçait que les femmes de chambre étaient en train de préparer une chambre pour le « signor Adalberto ».

– Si tu veux parler à la Polonaise, elle est là, ajouta le génie familier des Morosini. Elle attend le retour de sa maîtresse pour l’aider à se… déshabiller ! Comme si c’était un grand travail d’enlever une espèce de chemise perlée sous laquelle on ne met autant dire rien !

– Non, c’est inutile ! dit Morosini qui savait quelle crainte il inspirait à cette femme dévouée à sa maîtresse jusqu’au-delà de la mort. Je n’obtiens jamais d’elle qu’un bafouillis incompréhensible.

Une idée lui venait dont il fit part à Vidal-Pellicorne : pourquoi n’irait-il pas saluer la belle-sœur de son épouse momentanée afin de lui exprimer ses regrets de n’avoir pu la recevoir lui-même ? Il connaissait suffisamment les Américaines pour savoir que celle-là serait sans doute sensible à sa démarche. Pendant ce temps. Adalbert réussirait peut-être à apprendre certains détails en bavardant avec Anielka ? …

Le lendemain, pilotant lui-même son motoscaffo, il arrivait vers onze heures et demie à l’estacade du Lido et gagnait à grandes enjambées l’hôtel des Bains.

S’il craignait que l’on fît des difficultés pour le recevoir, il fut rassuré. Il eut à peine le temps d’entamer une conversation avec le directeur qu’il connaissait de longue date qu’il vit accourir une toute jeune femme en piqué blanc, armée d’une raquette de tennis, ses cheveux blonds un peu fous retenus à grand-peine par un bandeau blanc. Parvenue devant Aldo qu’elle considérait avec de grands yeux bleus écarquillés, elle rougit, perdit contenance et faillit emmêler ses pieds chaussés de socquettes et de sandales blanches dans sa raquette tenue à bout de bras en amorçant une vague révérence :

– Je suis Ethel Solmans…ka, annonça-t-elle d’une voix qui hésitait encore sur les terminaisons polonaises et dont son visiteur déplora l’accent nasillard made in USA. Et vous… vous êtes le prince Morosini, me dit-on ?

Elle n’avait pas l’air d’en revenir et considérait avec une curiosité naïve mais nettement admirative la haute silhouette élégante et racée, l’étroit visage au profil arrogant casqué de cheveux bruns s’argentant délicatement aux tempes, les yeux bleu acier étincelants et le nonchalant sourire du nouveau venu qui s’inclina courtoisement devant elle :

– C’est bien moi, comtesse. Très heureux de vous offrir mes hommages.

– Le… le mari d’Anielka ?

– Oui, enfin on le dit ! fit Aldo qui ne tenait pas à développer son curieux statut conjugal avec cette petite créature qui ressemblait assez à un bibelot sans peut-être posséder beaucoup plus de cervelle. J’ai appris que vous aviez été reçue chez moi sans que je sois là pour vous accueillir. Je suis venu m’en excuser auprès de vous…

– Oh ! … oh vraiment, il ne fallait pas, balbutia-t-elle en devenant plus rouge encore… mais c’est gentil d’être venu jusqu’ici… On… on s’assoit et on boit quelque chose ?

– Ce serait avec plaisir mais je vois que vous vous disposiez à jouer et je ne voudrais pas vous priver de votre partie ?

– Oh, ça ? … C’est sans importance !

Puis, élevant à l’intention d’un groupe de jeunes gens en blanc qui l’attendaient un peu plus loin la capacité sonore de sa voix jusqu’à un registre impressionnant :

– Ne m’attendez pas ! Nous avons à parler, le prince et moi.

Elle avait fait sonner le titre en se rengorgeant, ce qui amusa Morosini, puis elle prit son bras et l’entraîna vers la terrasse où, d’entrée, elle commanda un whisky soda dès qu’elle fut installée dans l’un des confortables fauteuils de rotin.

Aldo l’accompagna dans ses choix puis lui débita un petit discours sur les exigences de l’hospitalité vénitienne et ses vifs regrets d’avoir été obligé d’y manquer, surtout envers une aussi charmante personne. Outre son whisky, Ethel buvait du petit lait et trouva toute naturelle la question finale :

– Comment se fait-il que votre mari vous laisse seule dans une ville aussi dangereuse que Venise ? Pour une jolie femme s’entend…

– Oh, avec Anielka je ne suis pas seule. Et puis, vous savez, il y a toujours beaucoup de monde autour de moi…

– Je viens de m’en apercevoir. D’ailleurs, votre époux va sans doute revenir vous chercher ces jours prochains ?

– Non. Il devait voir diverses personnes en Italie pour ses affaires…

– Ses affaires ? Que fait-il donc ?

Elle eut un sourire désarmant d’innocence.

– Je n’en sais rien du tout. Au moins pour les détails. Il s’occupe de banque, d’importation… Tout au moins je crois. Il refuse toujours de me mettre au courant : il dit que ces choses compliquées ne sont pas faites pour la cervelle d’une femme. Tout ce que je sais, c’est qu’il a dû se rendre à Rome, à Naples, à Florence, à Milan et à Turin d’où il quittera l’Italie. Il ne m’a pas encore dit où je dois le rejoindre…

« Pas de chance ! » pensa Morosini qui enchaîna aussitôt en demandant d’un air distrait :

– Et votre beau-père ? En avez-vous de bonnes nouvelles ?

La jeune femme s’empourpra et Aldo crut qu’il allait devoir réclamer au garçon des sels d’ammoniaque. Elle vida son verre d’un trait puis, l’air gêné :

– Est-ce que vous ne savez pas ce… ce qui lui est arrivé ? Je n’aime pas en parler. C’est une chose tellement affreuse !

– Oh, je vous supplie de m’excuser, fit Aldo d’un air contrit en prenant une main qui ne se refusa pas. Je ne sais vraiment où j’avais la tête. La prison, le suicide… et vous qui êtes allée avec votre mari rechercher le corps. Pour le conduire où ?

– À Varsovie, dans la chapelle familiale. Ce fut une belle cérémonie en dépit des circonstances…

Un groom porteur d’une lettre sur un petit plateau vint couper la conversation. Ethel la prit avec empressement et, après s’être excusée auprès de son visiteur, l’ouvrit d’un doigt nerveux et jeta l’enveloppe sur la table, ce qui permit à Morosini de voir qu’elle était timbrée de Rome. Après l’avoir lue, elle la glissa dans sa poche puis revint à son visiteur avec un petit rire :

– C’est de Sigismond ! Il m’engage à rester ici encore quelque temps…

– C’est une bonne nouvelle. Cela nous permettra de nous revoir. À moins que cela ne vous déplaise ? ajouta-t-il avec un sourire ravageur qui ne manqua pas son effet.

Ethel parut ravie de cette perspective mais laissa entendre, avec une curieuse franchise, qu’elle aimerait autant que sa belle-sœur ne soit pas tenue au courant de ces éventuelles rencontres. Ce qui amena tout naturellement Aldo à penser qu’elle ne portait pas Anielka dans son cœur… et aussi qu’il lui inspirait peut-être une certaine sympathie. Un détail qui pouvait se révéler d’une grande utilité mais dont il se promit néanmoins de ne pas abuser. Ce qu’il voulait, c’était retrouver Sigismond et rien d’autre…

Au retour, il trouva Anielka installée avec Adalbert dans la bibliothèque. Comme il n’avait pas encore vu sa femme rentrée fort tard dans la nuit, il lui baisa la main en s’informant de sa santé sans paraître s’apercevoir de sa mine sombre…

– J’aurai à vous parler tout à l’heure ! dit-elle sèchement. Mais déjeunons d’abord, nous avons assez attendu.

– Je peux attendre encore, sourit l’archéologue. Je ne suis pas si affamé…

– Moi si, fit Aldo. L’air de la mer me creuse toujours l’appétit et je viens de faire une promenade agréable. Il fait si beau ! …

Guy Buteau s’étant rendu à Padoue, les convives n’étaient que trois dans le salon des Laques mais seuls Aldo et Adalbert soutinrent la conversation. Toute impersonnelle, d’ailleurs. On parla art, musique, théâtre, sans qu’Anielka vînt une seule fois s’y mêler. Le visage fermé, elle roulait des boulettes en mie de pain sans prêter la moindre attention à ses compagnons. Ce qui permit à Adalbert, au moyen d’une mimique expressive, de faire comprendre à son ami qu’il ignorait tout de la mauvaise humeur de la jeune femme et qu’en tout état de cause, il n’en avait tiré aucune information.

Le café expédié, Adalbert s’éclipsa en annonçant un irrésistible désir de revoir les primitifs de l’Accademia tandis qu’Aldo suivait Anielka dans la bibliothèque où elle entra d’un pas conquérant. À peine la porte refermée, la jeune femme attaqua :

– On me dit que vous avez été blessé, gravement paraît-il ?

Aldo haussa les épaules et alluma une cigarette :

– Tous les métiers ont leurs risques. Adalbert a manqué plusieurs fois se faire piquer par un scorpion, moi j’ai essuyé la balle d’un truand qui venait d’attaquer un vieil homme. Mais, rassurez-vous, je vais très bien…

– C’est ce qui me contrarie : votre mort aurait été pour moi la meilleure des nouvelles !

– Eh bien, au moins vous êtes franche. Il n’y a pas si longtemps, vous prétendiez m’aimer. On dirait que le paysage a changé ?

– En effet, il a changé…

Elle s’approcha presque à le toucher, levant vers lui un visage crispé par la colère, des yeux qui flambaient comme des torches :

– Ne vous avais-je pas conseillé de ne pas introduire cette ridicule demande d’annulation ? Or, j’en ai reçu signification ces jours derniers.

– Et alors ? Vous deviez vous y attendre. Ne vous avais-je pas prévenue ? Il vous appartient maintenant de présenter votre position.

– Vous rendez-vous compte qu’il n’est bruit que de cela dans tout Venise ? Vous nous couvrez de ridicule !

– Je ne vois pas en quoi. J’ai été forcé de vous épouser, je cherche à me libérer, quoi de plus normal ? Mais si je comprends bien votre colère, c’est votre situation mondaine qui vous préoccupe ? Vous auriez dû y songer avant de me mettre au défi.

Tout en déplorant qu’une indiscrétion venue d’on ne sait où eût divulgué son projet, Aldo devinait sans peine comment la société vénitienne – la vraie, pas celle, cosmopolite et bruyante, qui fréquentait le Lido, le Harry’s bar et les divers lieux de plaisir – pouvait considérer la position d’une femme suspecte d’avoir empoisonné son premier mari et dont le second cherchait à se défaire.

– Ce que je ne comprends pas, c’est comment le bruit, comme vous dites, s’est répandu. Le Padre Gherardi qui a reçu ma demande et après lui le cardinal La Fontaine ne sont pas bavards et moi je n’ai rien dit…

– Cela se sait. Heureusement, j’ai d’excellents amis qui sont prêts à me soutenir, à m’aider… jusque dans votre famille ! Vous ne gagnerez pas, Aldo, sachez-le ! Je resterai princesse Morosini et c’est vous qui sombrerez dans le ridicule. Avez-vous oublié que je suis enceinte ?

– Ainsi ce serait vrai ? Je pensais que vous souhaitiez seulement exciter ma jalousie, voir quelle tête je ferais…

Elle éclata d’un rire si aigre qu’Aldo le jugea navrant. Cette jeune femme si ravissante que le premier mouvement d’un homme normal devait être de se jeter à ses pieds devenait presque laide quand se révélait sa vraie nature. Le visage était celui d’un ange mais pas l’âme…

– Je tiens à votre disposition un certificat médical, cracha-t-elle avec fureur. Je suis enceinte de deux grands mois. Alors, mon cher, vous n’êtes pas au bout de vos peines. Elle va être bien difficile à obtenir, votre annulation…

Aldo haussa des épaules dédaigneuses et tourna délibérément le dos :

– N’en soyez pas trop sûre : on peut être enceinte un jour et ne plus l’être le lendemain. De toute façon, retenez bien ceci : vous n’êtes pas destinée à vivre ici toute votre existence et cela pour une simple raison : la maison finira par vous rejeter. Vous ne serez jamais une Morosini !

Et il sortit pour se retrouver nez à nez avec Cecina qui devait écouter à la porte. Une Cecina pâle comme une morte mais dont les yeux noirs flambaient :

– Ce n’est pas vrai, ce qu’elle vient de dire ? murmura-t-elle. Cette garce n’est pas enceinte ?

– Il paraît que si. Tu as entendu : elle a vu un médecin…

– Mais… ce n’est pas toi ?

– Ni moi ni le Saint-Esprit ! Je soupçonne un Anglais qui se disait pourtant son ennemi. Tu n’as jamais vu venir ici un certain Sutton ? ajouta-t-il en entraînant la grosse femme loin d’une porte qui pouvait se rouvrir.

– Non, je ne crois pas. Mais des hommes, il en vient ici : tous des étrangers. Elle a beau étaler un deuil ostentatoire, ça ne l’empêche pas de faire la fête.

– Quoi qu’il en soit, je te demande, Cecina, de garder pour toi ce que tu viens d’entendre et de faire comme si tu ne l’avais jamais entendu. C’est promis ?

– Promis… mais si elle essaie de recommencer ici ce qu’elle a fait en Angleterre, alors elle me trouvera. Et ça j’en fais serment devant la Madone ! conclut Cecina en étendant sur le vide du grand escalier une main déterminée.

– Sois tranquille ! Je prendrai soin de moi…

À partir de ce jour, une fois Adalbert reparti pour Paris, une curieuse atmosphère s’installa au palais Morosini devenu une sorte de temple du silence. Anielka sortait beaucoup avec la coterie américaine qu’elle n’osait cependant plus ramener à la maison. Aldo s’absorbait dans ses affaires qu’il coupait de rapides voyages. Chose curieuse, il ne revit pas Ethel Solmanska : lorsque, deux jours après son entrevue avec elle, il vint la demander à l’hôtel des Bains, on lui apprit que la jeune femme était partie soudainement au reçu d’un télégramme. Elle n’avait laissé aucune adresse où faire suivre un courrier d’ailleurs à peu près inexistant. À la suite de cela, Aldo se rendit à Rome, pour suivre une vente aux enchères mais aussi pour essayer de relever la trace de Sigismond. Peine perdue ! En dépit des nombreuses relations qu’il possédait dans la Ville éternelle et d’une discrète enquête dans les grands hôtels, il fut impossible d’apprendre quoi que ce soit. Personne n’avait vu ou seulement entendu parler du comte Solmanski. Il fallait se résigner…

– Vous devriez ranger ça, dit Guy Buteau. Et surtout ne pas désespérer de l’avenir…

Morosini referma l’écrin de cuir blanc, le rangea dans le coffre et sourit à son vieil ami :

– Si vous le dites, Guy… Avouez tout de même que les choses vont mal. La procédure d’annulation n’a pas bougé d’un cheveu, Anielka, aux prises avec de trop évidentes nausées, ne quitte son lit que pour sa chaise-longue et vice versa ; aussi, lorsque d’aventure je rencontre Wanda, celle-ci me regarde avec un mélange de reproche, de crainte et même d’horreur comme si j’étais en train d’empoisonner sa maîtresse. Enfin, Simon Aronov a disparu et le rubis en a fait autant. Triste bilan !

– Sur ce dernier point, permettez-moi de vous donner un conseil : ne vous acharnez pas ! Jusqu’à présent vous avez eu beaucoup de chance dans cette affaire et, cette chance, il ne faut pas la forcer. Attendez simplement que quelque chose vienne à vous… et puis, si, malheureusement, vous ne deviez jamais revoir le Boiteux de Varsovie, mieux vaudrait tout abandonner et laisser l’Histoire poursuivre son chemin…

– Cela me paraît difficile, Guy ! Si vraiment le sort du peuple juif est attaché à ce pectoral, je ne me reconnais pas le droit d’abandonner et si j’apprenais la mort de Simon, j’essaierais de continuer. Je sais où se trouve le pectoral puisque je l’ai tenu dans mes mains. Le malheur c’est que je suis incapable de retrouver dans les caves et les souterrains du ghetto de Varsovie le chemin de sa cachette secrète… Cela dit, il me faut ajouter que ma détermination est aussi celle de Vidal-Pellicorne. Nous ne sommes prêts à baisser les bras ni l’un si l’autre et ce qui importe pour l’instant, c’est de récupérer ce damné rubis qui doit être entre les mains des Solmanski. Et ça, il est possible d’y arriver.


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