Текст книги "Le rubis de Jeanne la Folle"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
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– En ce cas je n’ai plus rien à dire. Je me contenterai de prier pour vous, mon cher enfant…
À cette appellation affectueuse qu’il n’avait pas employée depuis l’adolescence d’Aldo, celui-ci mesura l’inquiétude et la tendresse qu’il inspirait à son ancien précepteur. D’ailleurs, en pensant secrètement que la chance pouvait encore lui sourire, celui-ci ne se trompait pas.
Assez tard, ce soir-là, le téléphone sonna. Aldo et Guy s’attardaient dans la bibliothèque à fumer un cigare devant le premier feu de l’automne quand Zaccaria vint dire que l’on demandait Son Excellence de l’hôtel Danieli pour M. Kledermann. C’était le dernier nom auquel Morosini s’attendait et il ne bougea pas :
– Kledermann ? Que peut-il me vouloir ? fit-il nerveusement. M’annoncer le mariage de Lisa ?
Sa voix soudain tendue mais instable fit lever à M. Buteau des sourcils à la fois surpris et amusés.
– Il n’y aurait aucune raison pour cela, dit-il avec beaucoup de douceur. Oubliez-vous qu’il est un grand collectionneur et vous l’un des plus fameux antiquaires d’Europe ?
– Exact, marmotta Aldo un peu gêné d’avoir livré la crainte secrète qui l’habitait depuis le dernier Noël : apprendre que Lisa ne s’appelait plus Kledermann… Je le prends !
Un instant plus tard, la voix précise du banquier zurichois se faisait entendre :
– Veuillez m’excuser de vous déranger à une heure un peu tardive, mais je viens d’arriver à Venise et je ne compte pas y rester longtemps. Pouvez-vous me recevoir demain matin ? J’aimerais repartir dans l’après-midi…
– Un instant !
Aldo dégringola dans son bureau pour y consulter son livre de rendez-vous. C’était du moins l’excuse qu’il se donnait à lui-même pour laisser aux battements désordonnés de son cœur le temps de s’apaiser. En outre, il pouvait poursuivre la communication sur son poste personnel.
– Voulez-vous onze heures ? proposa-t-il.
– Ce sera parfait ! À onze heures donc. Je vous souhaite une bonne nuit…
Elle fut agitée, cette nuit. À la fois excité et légèrement inquiet, Aldo eut quelque peine à trouver le sommeil mais finit par découvrir qu’au fond il était plutôt content d’une visite qui apporterait peut-être un peu de vie dans une maison devenue singulièrement morne. Cecina elle-même ne chantait plus jamais et, de ce fait, les servantes impressionnées semblaient se déplacer sur des semelles de feutre ! Aussi à l’heure dite était-il fin prêt : vêtu d’un costume prince-de-galles gris foncé éclairé par une cravate dans les tons vieil or, il feignait de s’absorber dans l’examen d’un charmant collier ancien fait de corail et de perles fines quand Angelo Pisani ouvrit devant Moritz Kledermann la porte de son cabinet. Il se leva aussitôt pour l’accueillir :
– Heureux de vous revoir, mon cher prince ! fit celui-ci en serrant cordialement la main qu’on lui tendait. Vous êtes sans doute le seul homme capable de démêler pour moi un petit mystère et de m’aider en même temps à satisfaire mes désirs…
– Si c’est en mon pouvoir j’en serai ravi. Asseyez-vous, je vous en prie… Puis-je vous offrir un peu de café ?
Le banquier suisse dont l’allure était celle d’un clergyman américain habillé à Londres offrit à son hôte l’un de ses rares sourires.
– Vous me tentez. Je sais qu’il est chez vous particulièrement savoureux. Votre ex-secrétaire m’en a beaucoup parlé… Pour toute réponse, Morosini appela Angelo pour qu’il fasse servir le breuvage, puis se rassit et, d’un ton qui se voulait indifférent, demanda :
– Comment va-t-elle ?
– Bien, je suppose. Lisa est, vous le savez, un oiseau migrateur qui ne donne pas souvent de ses nouvelles, hormis à sa grand-mère auprès de qui elle se trouve certainement… À ce propos, étiez-vous satisfait de ses services ?
– Plus que satisfait ! Elle a été une collaboratrice irremplaçable…
Sous les lunettes d’écaille qui barraient son visage rasé aux traits fins, les yeux sombres de Kledermann, si semblables à ceux de sa fille, eurent un éclair, vite éteint :
– Je crois, dit-il, qu’elle se plaisait ici et je regrette d’avoir, par la force des choses, dévoilé son innocent stratagème… Mais ce n’est pas pour vous parler de Lisa que je suis venu à Venise. La raison en est la suivante : dans quinze jours ma femme fêtera son… nième anniversaire en même temps que celui de notre mariage. À cette occasion…
L’arrivée du café porté par Zaccaria vint aider Morosini à surmonter un léger malaise : après Lisa, entendre parler de Dianora, son ancienne maîtresse, était la dernière chose qu’il souhaitait ! Dûment servi par un Zaccaria dont les gestes onctueux cachaient une vive curiosité – lui aussi aimait bien « Mina » et l’arrivée subite de son père faisait événement – Moritz Kledermann reprit son propos interrompu :
– À cette occasion, je souhaite lui offrir un collier de rubis et de diamants. Je sais qu’elle désire de très beaux rubis depuis longtemps. Or le hasard – on peut lui donner ce nom – m’a mis en possession d’une pierre exceptionnelle, provenant sans doute des Indes si j’en juge par la couleur mais certainement très ancienne. Cependant, en dépit de mes connaissances en histoire des joyaux, et vous m’accorderez qu’elles sont honnêtes, je ne parviens pas à démêler d’où elle peut sortir. Le fait qu’il s’agisse d’un cabochon m’a fait supposer un moment que cela pouvait être une nouvelle épave du trésor des ducs de Bourgogne, mais…
– Vous l’avez apportée avec vous ? fit Aldo dont la gorge venait de se sécher et dont la voix s’enrouait.
Le banquier considéra son interlocuteur avec un mélange de surprise et de commisération :
– Mon cher prince, vous devriez savoir qu’on ne se promène pas avec une pièce de cette importance dans sa poche, surtout – permettez-moi de vous le dire ! – dans votre pays où les étrangers sont soumis à des contrôles des plus sévères.
– Pouvez-vous me décrire cette pierre ?
– Naturellement. Environ trente carats… oh, tenez, si j’ai mentionné il y a un instant le Téméraire, c’est parce que ce rubis a environ la même forme et la même grosseur que la Rose d’York, ce sacré diamant qui nous a donné tant de soucis, à l’un comme à l’autre…
Cette fois, le cœur d’Aldo manqua un battement : ce ne pouvait tout de même pas être ? … Ce serait trop beau et, à première vue, tout à fait impossible.
– Comment l’avez-vous eu ?
– De la façon la plus simple. Un homme, un Américain d’origine italienne, est venu me le proposer. Ce sont de ces choses qui arrivent lorsque votre passion collectionneuse est connue. Il l’avait eu lui-même dans une vente de château en Autriche.
– Un petit homme brun avec des lunettes noires ? coupa Morosini.
Kledermann ne songea pas à cacher sa surprise :
– Vous êtes sorcier ou bien connaissez-vous cet homme ?
– Je crois l’avoir déjà rencontré, fit Aldo qui ne tenait pas à donner le détail de ses dernières aventures. Votre rubis n’est-il pas monté en pendentif ?
– Non. Il a dû être monté sur quelque chose mais il a été desserti, fort soigneusement d’ailleurs. A quoi pensez-vous ?
– À une pierre qui faisait partie du trésor de l’empereur Rodolphe II et dont j’ai longtemps cherché la trace bien que j’ignore tout à fait son nom. Et… vous l’avez acheté ?
– Bien entendu, mais vous me permettrez de ne pas vous confier le prix. Je compte en faire la pièce maîtresse du cadeau que je réserve à ma femme et je serais heureux, bien entendu, si vous pouviez m’en dire un peu plus sur l’histoire de ce joyau.
– Je ne suis pas certain. Il faudrait pour cela que je le voie.
– Mais vous le verrez, mon cher ami, vous le verrez. Votre visite me ferait un immense plaisir, surtout si vous pouviez me trouver la seconde partie de ce que je suis venu chercher auprès de vous. En effet je vous ai parlé tout à l’heure d’un collier et j’ai pensé que vous auriez peut-être quelques autres rubis, moins importants mais anciens eux aussi, que l’on pourrait marier avec des diamants pour en faire une pièce unique et tout à fait digne de la beauté de mon épouse. Vous l’avez déjà rencontrée, je crois ?
– En effet, à quelques reprises lorsqu’elle était comtesse Vendramin… mais vous êtes certain qu’elle désire des rubis ? Lorsqu’elle était ici elle raffolait des perles, des diamants et des émeraudes qui convenaient à sa beauté nordique…
– Oh, elle les aime toujours, mais vous savez comme moi combien les femmes sont changeantes. La mienne ne rêve plus que rubis depuis qu’elle a contemplé ceux de la Begum Aga Khan. Elle assure que sur elle, cela ferait l’effet du sang sur la neige, ajouta Kledermann avec un petit rire amusé.
Du sang sur la neige ! Cette folle de Dianora et son fastueux mari n’imaginaient pas à quel point cette image d’un romantisme quelque peu usagé pouvait devenir vraie si la belle Danoise accrochait un jour à son cou de cygne le rubis de Jeanne la Folle et de Giulio le sadique…
– Quand partez-vous ? demanda-t-il brusquement.
– Ce soir, je vous l’ai dit. Je prends le train à cinq heures pour Innsbruck où je rejoins l’Arlberg-Express jusqu’à Zurich.
– Je pars avec vous !
Le ton était de ceux qui ne souffrent pas discussion. Devant la mine un peu offusquée de son visiteur, Aldo ajouta plus doucement :
– Si votre anniversaire est dans quinze jours, il faut à tout prix que je voie votre rubis. Quant à ceux que je peux vous offrir, il se trouve, en effet, que j’ai acheté récemment à Rome un collier qui devrait vous plaire.
Armé de plusieurs clés, il alla vers son antique coffre bardé de fer dont il ouvrit les serrures avant de déclencher discrètement le dispositif en acier moderne doublant à l’intérieur les premières défenses. Il en tira un large écrin qui, ouvert, révéla sur un lit de velours jauni un assemblage de perles, de diamants et surtout de très beaux rubis-balais montés sur des entrelacs d’or typiquement Renaissance. Kledermann eut une exclamation admirative que Morosini se hâta d’exploiter :
– C’est beau, n’est-ce pas ? Ce joyau a appartenu en premier lieu à Giulia Farnèse, la jeune maîtresse du pape Alexandre VI Borgia. C’est pour elle qu’il a été commandé. Ne pensez-vous pas qu’il devrait suffire à contenter Mme Kledermann ?
Le banquier prit entre ses mains le collier qui les recouvrit de splendeur. Il en caressa chaque pierre avec ces gestes d’amour, singulièrement délicats, que peut seule dispenser la vraie passion des joyaux :
– Une merveille ! soupira-t-il. Qu’il serait dommage de démonter. Combien en demandez-vous ?
– Rien. Je vous propose seulement de l’échanger contre votre cabochon…
– Vous ne l’avez jamais vu. Comment en estimeriez-vous la valeur ?
– Sans doute, mais il me semble que je le connais depuis toujours. Quoi qu’il en soit, j’emporte le collier : nous nous retrouverons dans le train…
– Au fond, j’en suis ravi et je vais téléphoner pour que l’on vous prépare une chambre…
– Surtout pas ! protesta Aldo dont les cheveux se dressaient sur la tête à la seule idée de vivre sous le même toit que l’incandescente Dianora. L’hôtel Baur-au-Lac fera tout à fait mon affaire. Je vais y retenir ma chambre. Pardonnez-moi, continua-t-il sur un ton plus amène, mais je suis une espèce d’ours et, en voyage, je tiens beaucoup à mon indépendance…
– C’est une chose que je peux comprendre. À ce soir !
Après son départ, Morosini appela Angelo Pisani pour l’envoyer chez Cook lui retenir trains et hôtel, à la suite de quoi le jeune homme devrait passer à la poste pour expédier un télégramme destiné à Vidal-Pellicorne qu’Aldo rédigea rapidement : « Crois avoir retrouvé objet perdu. Serai Zurich, hôtel Baur-au-Lac. Amitiés. »
Angelo disparu, Aldo resta un long moment assis dans son fauteuil de bureau, à faire jouer dans la lumière le beau collier de Giulia Farnèse. Une extraordinaire excitation montait en lui et l’empêchait de penser clairement. Une voix au fond de lui-même lui soufflait que le cabochon de Kledermann ne pouvait être que le rubis de
Jeanne la Folle, mais d’autre part il ne voyait pas pourquoi l’homme aux lunettes noires serait venu le vendre au banquier suisse au lieu de le remettre à ses patrons qui devaient l’attendre avec quelque impatience. Peut-être avait-il pensé que, son complice mort, il pouvait voler de ses propres ailes et tenter de se faire une fortune personnelle ? C’était la seule explication valable encore que, s’il voyait juste, le petit truand fît preuve d’une bien grande légèreté… Mais, après tout c’était son affaire, et celle d’Aldo était maintenant de convaincre Kledermann de lui céder le joyau, si toutefois c’était bien lui.
Perdu dans ses pensées, il n’entendit pas la porte s’ouvrir et c’est seulement quand Anielka se dressa devant lui qu’il s’aperçut de sa présence. Aussitôt, il se leva pour la saluer :
– Vous sentez-vous mieux, ce matin ?
Pour la première fois depuis trois semaines, elle était habillée, coiffée et nettement moins pâle.
– Il semblerait que j’en aie fini avec les nausées, dit-elle distraitement.
Toute son attention était retenue par le collier qu’Aldo venait de reposer et dont elle se saisit avec une expression de convoitise que son mari ne lui avait jamais vue. Un peu de rouge montait même à ses joues :
– Quelle merveille ! … Inutile de demander si vous comptez me l’offrir ? Je n’aurais jamais cru que vous puissiez être un époux aussi avare…
Doucement mais fermement, Aldo reprit le bijou qu’il remit dans son écrin :
– Un : je ne suis pas votre époux et, deux, ce collier est vendu.
– À Moritz Kledermann, je suppose ? Je viens de le voir sortir d’ici.
– Vous savez très bien que je refuse de m’entretenir d’affaires avec vous. Vous souhaitiez me parler ?
– Oui et non. Je voulais savoir pourquoi Kledermann est venu ici. Il était de mes amis, vous savez ?
– Il était surtout celui de ce pauvre Eric Ferrals.
Elle eut un geste signifiant qu’elle ne voyait pas la différence.
– Ainsi, c’est la belle Dianora qui portera ces pierres magnifiques ? La vie est vraiment injuste.
– Je ne vois pas en quoi pour ce qui vous concerne. Vous ne manquez pas de bijoux, il me semble ? Ferrals vous en a couverte. À présent, si vous le permettez, nous finirons cet entretien… oiseux. J’ai à faire mais puisque vous êtes là j’en profite pour prendre congé de vous : je ne déjeune pas à midi et je pars ce soir…
Brusquement, le ravissant visage, plutôt serein, s’enflamma sous une poussée de colère et elle saisit le poignet d’Aldo entre ses doigts devenus d’une incroyable dureté :
– Vous allez à Zurich, n’est-ce pas ?
– Je n’ai aucune raison de le cacher. Je vous l’ai dit : je suis en affaires avec Kledermann.
– Emmenez-moi ! Après tout ce ne serait que justice, et j’ai très envie d’aller en Suisse.
Il se dégagea sans trop de douceur :
– Vous pouvez y aller quand vous voulez. Mais pas avec moi !
– Pourquoi ?
Morosini poussa un soupir excédé :
– Ne recommencez pas tout le temps la même querelle ! Notre situation – fort désagréable j’en conviens – est ce que vous l’avez faite. Alors, vivez votre vie et laissez-moi la mienne ! Ah, Guy, vous arrivez à propos, ajouta-t-il à l’intention de son fondé de pouvoir qui entrait avec son habituelle discrétion.
Anielka tourna les talons et quitta la grande pièce sans ajouter un mot. Elle emportait un tel poids de rancune qu’Aldo eut soudain l’impression que l’air s’allégeait. Il passa le reste de la journée à régler les affaires courantes avec Guy, fit préparer sa valise par Zaccaria – une valise à double fond dont il se servait pour dissimuler les pièces précieuses qu’il lui arrivait de transporter – puis alla réconforter Cecina que la perspective de ce nouveau départ semblait consterner et qui traça un signe de croix sur son front avant de l’embrasser avec une sorte d’emportement :
– Prends bien garde à toi ! recommanda-t-elle. Depuis quelque temps, je suis inquiète dès que tu mets le nez dehors…
– Tu as tort et, pour cette fois, tu devrais être contente : c’est avec le père de… Mina que je vais voyager. Nous allons chez lui à Zurich mais, bien sûr, je résiderai à l’hôtel. Tu vois que tu n’as aucun souci à te faire.
– Si ce monsieur n était que le père de notre chère Mina, je ne me tourmenterais pas mais il est aussi l’époux de… de…
Elle n’arrivait pas à prononcer le nom de Dianora qu’elle détestait au temps où elle était la maîtresse d’Aldo. Celui-ci se mit à rire :
– Qu’est-ce que tu vas chercher ? Tu remontes à l’histoire ancienne. Dianora n’est pas idiote : elle tient beaucoup à l’époux richissime qu’elle s’est trouvé. Dors tranquille et soigne bien M. Buteau !
– Comme si c’était une recommandation à me faire ! grogna Cecina en haussant ses épaules dodues…
En arrivant à la gare, Aldo vit que l’on était en train d’installer quelques affiches du Théâtre de la Fenice, annonçant plusieurs représentations d’ Othelloavec le concours d’Ida de Nagy et se promit d’allonger autant que possible son séjour en Suisse. Le banquier zurichois ne se douterait jamais du service qu’il venait de lui rendre en l’emmenant avec lui ! Aussi fut-ce avec un sentiment de profonde satisfaction que Morosini le rejoignit… Il échapperait au moins à ça !
Le soir venu tandis que le train roulait vers Innsbruck et que le palais Morosini s’endormait, Cecina enveloppa sa tête d’une écharpe noire sous l’œil de son époux qui fumait une dernière cigarette en faisant une patience.
– Tu ne crois pas qu’il est un peu tard pour sortir ? Si l’on te demandait ?
– Tu répondrais que je suis allée prier !
– À San Polo ?
– À San Polo, justement ! C’est l’apôtre des païens et si quelqu’un peut amener au repentir la fille de rien que nous avons ici, c’est bien lui. En plus, il a quelque chose à voir dans la guérison des aveugles…
Zaccaria leva le nez de sur ses cartes et sourit à sa femme.
– Alors, offre-lui mes respectueux hommages…
CHAPITRE 10 LA COLLECTION KLEDERMANN
Lorsqu’une fois à Zurich il découvrit les demeures du banquier, Morosini comprit pourquoi Lisa aimait tant Venise et les résidences de sa grand-mère : il s’agissait de palais, sans doute, mais de palais à l’échelle humaine et dépourvus de gigantisme. La maison de banque était un véritable temple néo-Renaissance à colonnes corinthiennes et cariatides ; quant à l’habitation privée, c’était au bord du lac, dans ce que l’on appelait la Goldküste – la rive dorée – un immense palais « à l’italienne » ressemblant assez à la villa Serbelloni, sur le lac de Côme, en plus orné. C’était fastueux, plutôt écrasant, et il fallait le solide appétit de splendeur de l’ex-Dianora Vendramin pour s’y trouver à l’aise. C’eût été même un peu ridicule sans l’admirable parc animé de fontaines descendant jusqu’aux eaux cristallines du lac et sans le magnifique cadre de montagnes neigeuses. Quoi qu’il en soit, Morosini, tout prince qu’il était, pensa qu’il n’aimerait pas vivre là-dedans quand, le soir venu, il découvrit le monument. En attendant, le banquier l’avait déposé à son hôtel en lui conseillant de prendre quelque repos avant de le rejoindre pour dîner :
– Nous serons seuls, précisa-t-il. Ma femme est à Paris chez son couturier. Elle choisit la robe qu’elle portera pour son… trentième anniversaire.
Morosini se contenta de sourire tout en se livrant à un rapide calcul : lors de sa première rencontre avec la belle Dianora, le soir de Noël 1913, il avait lui-même trente ans et Dianora, veuve à vingt et un ans, en comptait vingt-quatre ce qui, tout bien compté et si les bases étaient réelles, amenait au chiffre trente-cinq en cette année 1924.
– Je croyais, dit-il en souriant, qu’une jolie femme n’avouait jamais son âge ?
– Oh, mon épouse n’est pas comme les autres. Et puis nous célébrerons en même temps notre septième anniversaire de mariage. D’où mon désir de donner à l’événement un éclat particulier.
En arrivant à son hôtel – un palace style xviii siècle pourvu de magnifiques jardins – Aldo eut la surprise de trouver un télégramme d’Adalbert : « Attends-moi, j’arrive. Serai Zurich le 23 au soir. » Autrement dit, l’archéologue serait là le lendemain. Sachant d’expérience que les choses n’étaient jamais simples quand un vestige du pectoral était en vue, il en fut content. D’autant qu’on parlait beaucoup de la plus importante des villes suisses depuis quelque temps. Outre qu’elle était la base financière de Simon Aronov, c’était là que le vieux Solmanski avait échappé à Romuald, là qu’il semblait posséder un port d’attache comme
Simon lui-même, là encore que Wong avait demandé qu’on le ramène… Et comme l’acquisition de Kledermann avait toutes les chances d’être le joyau trouvé dans la tombe de Giulio, on pouvait s’attendre à un proche avenir agité !
Vers huit heures, la Rolls étincelante du banquier conduite par un chauffeur d’une irréprochable tenue déposait Morosini devant le perron où un valet de pied le recueillit sous un vaste parapluie. Depuis la fin de l’après-midi, de véritables trombes d’eau se déversaient sur la région noyant le paysage. Ainsi escorté, l’invité rejoignit un maître d’hôtel d’une raideur toute britannique, ce qui ne l’empêchait pas d’être certainement natif des Cantons. Cela se voyait au gabarit exceptionnel et à la puissance du cou enfermé dans un col à coins cassés.
Ayant laissé son manteau aux mains d’un valet. Aldo suivit l’imposant personnage dans le vaste escalier de pierre après avoir appris que Monsieur attendait Monsieur le prince dans son cabinet de travail.
À l’entrée de Morosini, le banquier lisait un journal qu’il offrit aussitôt avec une mine soucieuse :
– Regardez ! Il s’agit de l’homme qui m’a vendu le rubis. Il est mort…
L’article enrichi d’une assez mauvaise photo annonçait que l’on avait retiré du lac le cadavre d’un Américain d’origine italienne, Giuseppe Saroni, plus ou moins recherché par la police de New York. L’homme avait été étranglé puis jeté à l’eau, mais, auparavant, on l’avait torturé. Suivait une description qui acheva de lever les derniers doutes d’Aldo, si tant est qu’il en conservât encore : c’était, au détail près, le portrait de l’homme aux lunettes noires.
– Vous êtes certain qu’il s’agit de lui ? demanda-t-il en rendant le quotidien.
– Tout à fait. C’est d’ailleurs le nom qu’il m’a donné.
– Comment avez-vous payé ? Par chèque ?
– Naturellement. Mais maintenant je suis un peu inquiet parce que je commence à me demander s’il ne s’agissait pas d’un bijou volé. En ce cas, si l’on retrouve mon chèque, je risque des ennuis…
– C’est possible. Quant au vol, n’en doutez pas ! Le rubis a été enlevé des mains du rabbin Liwa il y a trois mois dans la synagogue Vieille-Nouvelle à Prague. Le voleur s’est enfui après m’avoir logé une balle à un demi-centimètre du cœur. Le grand rabbin Jehuda Liwa a été blessé lui aussi mais sans gravité…
– C’est incroyable. Que faisiez-vous dans cette synagogue ?
– Au cours de sa longue histoire, le rubis a appartenu au peuple juif et il a été l’objet d’une malédiction. Le grand rabbin de Bohême devait lever l’anathème. Il n’en a pas eu le temps : ce misérable a tiré, s’est enfui, et on n’a pas pu le retrouver…
– Mais… dans ce cas, le rubis serait à vous ?
– Pas vraiment. Je le cherchais pour un client et je l’avais retrouvé dans un château près de la frontière autrichienne.
– Comment pouvez-vous être certain qu’il s’agit bien du même ? Après tout, ce n’est pas l’unique rubis cabochon…
– C’est simple ! Montrez-le-moi ! Je suppose que vous ferez suffisamment confiance à ma parole pour n’en pas douter ?
– Certes, certes… je vous le montrerai, mais d’abord allons souper ! Vous devez savoir par votre cuisinière qu’un soufflé n’attend pas. Vous me raconterez votre aventure à table.
Le maître d’hôtel venait d’annoncer que Monsieur était servi. Tout en descendant l’escalier avec son hôte qui parlait chasse, Aldo réfléchissait à la façon dont il présenterait l’histoire. Pas question d’évoquer si peu que ce soit le pectoral. Encore moins son aventure sévillane et les heures étranges vécues auprès de Jehuda Liwa. En fait, il allait falloir élaguer sérieusement, le banquier zurichois étant sans doute fermé à tout ce qui, de près ou de loin, touchait au fantastique, à l’ésotérisme et aux apparitions… Certes, en bon collectionneur de joyaux, il ne devait rien ignorer des traditions maléfiques attachées à certains d’entre eux, mais jusqu’à quel point était-il perméable à ce que le commun des mortels traitait de légendes ? C’est ce qu’il fallait découvrir.
Le soufflé était parfait et Kledermann qui devait porter un grand respect à son cuisinier n’ouvrit la bouche que pour le déguster tant qu’il y en eut dans son assiette mais, quand les valets eurent desservi, il vida d’un trait son verre empli d’un délicieux vin de Neuchâtel et ouvrit le feu.
– Si j’ai bien compris, vous me contestez la propriété du cabochon de rubis ?
– Pas en fait puisque vous l’avez acheté en toute bonne foi, mais moralement oui. Je ne vois à cette situation qu’une sortie possible : vous me dites ce que vous l’avez payé et je vous rembourse.
– Moi j’en vois une autre encore plus simple : c’est moi qui rembourse ce que vous l’avez payé en Bohême, en tenant compte bien sûr des peines que vous avez prises pour vous le procurer.
Morosini étouffa un soupir : il se doutait bien qu’il avait affaire à forte partie. La beauté de la pierre avait fait son œuvre et Kledermann était prêt à la payer deux ou trois fois s’il le fallait. Quand la passion d’un collectionneur est éveillée, il y a peu de moyens de lui faire lâcher prise.
– Comprenez donc que ce n’est pas une question d’argent ! Si mon client tient tellement au rubis, c’est pour faire cesser la malédiction qui s’y attache et qui frappe tous ses possesseurs.
Moritz Kledermann éclata de rire :
– Ne me dites pas qu’un homme du XX esiècle, sportif et éclairé, peut croire à ces fariboles ?
– Que j’y croie ou non est de peu d’importance, dit Aldo avec une grande douceur. Ce qui compte, c’est mon client qui est aussi un ami. Lui en est persuadé. D’ailleurs, après tout ce que j’ai pu découvrir du parcours du rubis depuis le XV esiècle, je lui donne volontiers raison…
– Eh bien, racontez-moi ça ! Vous savez à quel point je suis passionné par l’histoire des joyaux anciens.
– Celle-ci commence à Séville, peu de temps avant l’institution de l’Inquisition. Les Rois Catholiques règnent et le rubis appartient à un riche converso, Diego de Susan, mais il est considéré comme sacré par la communauté juive…
Dès les premières phrases, Aldo sentit qu’il venait d’éveiller la curiosité passionnée de son hôte. Lentement, en s’attachant à l’Histoire et en passant sous silence ses propres aventures, il remonta le temps : la pierre offerte à la reine Isabelle par la Susana parricide, Jeanne la Folle et sa passion insensée, le vol et la vente du bijou à l’ambassadeur de l’empereur Rodolphe II, le don fait par celui-ci à son bâtard préféré et, finalement, la récupération du rubis par lui-même et Vidal-Pellicorne « dans un château de Bohême dont le propriétaire connaissait de grands revers de fortune ». Du fantôme de la Susana, de l’amoureux de Tordesillas, de l’évocation de l’ombre impériale dans la nuit de Hradschin et de la violation de la tombe abandonnée, pas un mot bien sûr. Quant à ses relations avec le grand rabbin, Morosini révéla simplement que, sur le conseil de Louis de Rothschild, il était allé lui poser des questions comme il l’avait fait pour d’autres personnages. Mais il n’oublia pas d’insister sur les désastres jalonnant le parcours de la gemme sanglante.
– J’en ai moi-même été victime dans la synagogue et celui qui vous l’a vendue vient de le payer de sa vie.
– C’est un fait mais… votre client n’a pas peur, lui, de cette prétendue malédiction ?
– Il est juif et seul un Juif peut effacer l’anathème lancé par le rabbin de Séville…
Kledermann garda le silence un instant puis laissa un sourire malicieux détendre les traits un peu sévères de son visage. On en était au café et il offrit à son hôte un somptueux havane qu’il lui laissa le temps d’allumer et d’apprécier :
– Et vous l’avez cru ? dit-il enfin.
– Qui, mon ami ? Bien sûr, je le crois…
– Vous devriez pourtant savoir de quoi sont capables mes frères collectionneurs quand il s’agit d’une pièce aussi rare et aussi précieuse ? Pierre sacrée ! … symbole de la patrie perdue portant en soi toutes les misères et les souffrances d’un peuple opprimé ! … moi je veux bien, mais il ressort surtout de ce que vous venez de m’apprendre qu’il s’agit avant tout d’un joyau chargé d’Histoire. Vous vous rendez compte ? Isabelle la Catholique » Jeanne la Folle, Rodolphe II et son effroyable bâtard ? Je possède des pierres qui ne sont pas moitié aussi passionnantes…
– L’homme qui m’a demandé ce bijou n’usait d’aucun stratagème. Je le connais trop pour en douter : c’est pour lui une question de vie ou de mort.
– Hum ! … Il faut y réfléchir ! En attendant, je vais vous montrer la pierre en question et aussi ma collection. Venez !
Les deux hommes regagnèrent le grand cabinet-bibliothèque du premier étage dont, cette fois. Kledermann ferma la porte à clé.
– Vous craignez que l’un des membres de votre personnel n’entre ici sans frapper ? fit Morosini amusé par cette précaution qui lui semblait puérile.
– Pas du tout. Vous allez comprendre : cette pièce n’est jamais fermée à clé sauf lorsque je désire pénétrer dans ma chambre forte. En fait, c’est en tournant cette clé que l’on permet l’ouverture de la porte blindée. Vous allez voir…
Traversant son bureau, le banquier qui avait pris une petite clé pendue à son cou sous le plastron glacé de sa chemise alla l’introduire dans une moulure de la bibliothèque occupant le fond de la pièce : une épaisse porte doublée d’acier tourna lentement sur d’invisibles gonds, entraînant avec elle son habile décor de faux livres. Kledermann sourit :
– J’espère que vous appréciez votre chance. Il n’y a guère plus d’une demi-douzaine de personnes qui sont entrées ici. Suivez-moi !
La chambre forte avait dû être d’assez belles proportions mais l’espace y était réduit par les coffres dont les parois étaient revêtues :
– Chacun a une combinaison différente, poursuivit le banquier. Moi seul les connais. Je les transmettrai à ma fille quand l’heure en sera venue…
Rapidement, ses longs doigts manipulaient deux grosses mollettes placées sur le premier coffre suivant le code qui convenait : à droite, à gauche, encore et encore. Les chiffres cliquetaient mais, en peu de temps, l’épais vantail s’ouvrit, dévoilant une pile d’écrins.







