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Le rubis de Jeanne la Folle
  • Текст добавлен: 17 сентября 2016, 22:52

Текст книги "Le rubis de Jeanne la Folle"


Автор книги: Жюльетта Бенцони



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– Tu crois ?

– Mais bien sûr. Le fait qu’Ulrich fasse cavalier seul est une très bonne chose. Que pouvons-nous rêver de mieux que jouer une bande contre l’autre ?

– D’accord, mais Anielka dans tout ça ?

– Je parierais ma chemise contre un rond de carotte qu’elle n’est pas prisonnière et que le type t’a bluffé. Il s’est simplement servi de circonstances favorables et, si j’étais toi, je ne me tourmenterais pas outre mesure.

– Oh, mais je ne me tourmente pas « outre mesure » ! Je ne voudrais pas faire un faux pas dont elle serait victime. Cela dit, comment vois-tu la suite des événements ?

– Dans l’immédiat, je te propose de nous partager le travail : toi, tu pourrais avoir une entrevue avec la belle Dianora pour essayer de lui faire entendre raison. Pendant ce temps, je vais aller voir si Wong est toujours à Zurich et s’il sait où se trouve Simon en ce moment.

– Que lui veux-tu ?

– Savoir s’il possède une copie du rubis aussi fidèle que celles du saphir et du diamant. Ce serait le moment où jamais de nous l’envoyer.

– Sans doute, mais tu oublies que pour l’instant le rubis doit avoir été remis à un joaillier chargé de lui donner la monture somptueuse qui conviendra à sa nouvelle propriétaire ?

– Avant qu’il procède à l’enchâssement, cela va bien prendre quelques jours ? Il faudrait pouvoir opérer la substitution chez l’homme de l’art. Si nous obtenions la copie, nous n’aurions aucune peine, je pense, à obtenir de Kledermann ou de sa femme qu’on nous emmène admirer la merveille. Moi qui viens d’arriver, j’ai très envie de la contempler…

– Et tu te sens capable de faire l’échange sous le nez de trois ou quatre personnes ?

– Mon Dieu… oui. Quelque chose me dit qu’à ce moment-là je me sentirais inspiré, fit Adalbert en levant vers le plafond un regard chargé d’angélisme. Mais bien sûr j’aimerais mieux que dame Kledermann se montre raisonnable et accepte ton collier.

– Je veux bien essayer, cependant je doute fort de réussir. Si tu l’avais vue devant le rubis…

– Tâche au moins de savoir qui est son joaillier ! On ira faire un tour chez lui. En bonne logique ce devrait être Beyer, mais ils sont quelques-uns ici.

– C’est entendu. Demain, j’irai la voir à une heure où on peut supposer que Kledermann sera à sa banque. J’emporterai le collier et on verra bien. Pour ce soir, si tu veux, on dîne et je vais me coucher. Je te conseille d’ailleurs d’en faire autant. La route a dû te fatiguer ?

– Moi ? Je me sens frais comme un gardon. Je me demande si je ne vais pas, cette nuit même, faire une visite à Wong. On n’a pas beaucoup de temps et moins on en perdra, mieux ça vaudra…

Aldo n’eut pas à se demander longtemps quelle heure serait la plus propice à son entretien avec Dianora : sur le plateau de son petit déjeuner, une longue enveloppe d’épais papier s’épanouissait entre la corbeille à pain et le pot de miel. C’était une invitation en bonne et due forme à venir prendre le thé vers cinq heures à la villa Kledermann.

– Enfin quelque chose de positif ! commenta Vidal-Pellicorne revenu bredouille de son expédition nocturne. Je commençais à croire que le Dieu d’Israël nous en voulait !

– Tu n’as trouvé personne chez Wong ?

– Pas même un chat : des volets fermés, des portes bouclées et des tonnes de pluie par-dessus. Je vais y retourner cet après-midi pour essayer d’apprendre quelque chose chez les voisins. Un Chinois c’est assez peu courant chez les Helvètes. On doit s’intéresser à ses allées et venues.

– Il est peut-être parti rejoindre Aronov ?

– Si la maison est vide je le saurai. Hier soir, il se peut que Wong, s’il était là, ne m’ait pas entendu.

– Et tu n’as pas essayé d’entrer ? Les portes, d’habitude, ne te résistent pas longtemps ?

– Si Wong est parti, c’eût été du temps perdu. Et puis il vaut mieux faire un peu de repérage de jour avant de s’attaquer, de nuit, à un quelconque objectif.

– Suivant ce que tu apprendras, on pourrait y aller ensemble ce soir…

Il était exactement cinq heures quand un taxi déposa Morosini devant le perron qu’il connaissait déjà. La pluie étant aussi au rendez-vous, le cérémonial de l’autre soir se déroula jusqu’en haut de l’escalier où le maître d’hôtel, au lieu d’aller vers le cabinet de travail, obliqua à gauche et ouvrit une double porte : Madame attendait Son Excellence dans ses appartements privés.

Si l’appellation fronça légèrement le sourcil du visiteur, il fut vite rassuré : le salon d’un irréprochable Louis XVI où on l’introduisit ressemblait beaucoup plus à un musée qu’à un boudoir propice à toutes sortes de défaillances. Quant à la femme qui y pénétra cinq minutes après, elle était en parfait accord avec le côté somptueux mais un rien trop apprêté du décor : robe de crêpe gris nuage à manches longues dont le drapé s’achevait en écharpe nouée autour du cou et servant de présentoir à un triple sautoir de perles fines assorti à celles qui ornaient les oreilles. Jamais Dianora n’était apparue à Aldo vêtue de façon si austère, mais il se rappela que Zurich, protestante, devait obliger ses enfants catholiques, même milliardaires, à un comportement un rien solennel.

Dianora offrit à son visiteur une main royale, chargée de bagues précieuses, et un sourire moqueur :

– Que c’est aimable à vous, cher ami, d’avoir accepté mon invitation, si peu protocolaire qu’elle soit !

– Ne vous excusez pas. Je comptais, Madame, vous demander une entrevue. Il faut que je vous parle…

– Les grands esprits se rencontrent, dit-on. Le thé sera servi dans un instant et nous aurons tout le temps de causer.

On se contenta donc de dévider des lieux communs jusqu’à ce que le maître d’hôtel flanqué de deux caméristes eût disposé devant Dianora le plateau à thé en vermeil et porcelaines de Saxe, et, sur deux tables annexes, des assiettes de sandwichs, de pâtisseries, de petits fours et de chocolats, le tout en quantité suffisante pour une dizaine de personnes.

Tandis que Mme Kledermann procédait à une « cérémonie du thé » presque aussi compliquée qu’au Japon, Morosini ne pouvait s’empêcher d’admirer la grâce parfaite de cette femme dont il avait été amoureux fou dix ans plus tôt. Elle semblait avoir découvert le secret de l’éternelle jeunesse. Le visage, les mains, la masse soyeuse des cheveux pâles tout était lisse, frais et pur de tout défaut. Exactement comme autrefois ! Quant aux grands yeux frangés de longs cils, leur teinte d’aigue-marine conservait son éclat. Même si c’était pour lui une découverte récente, Aldo comprenait la passion du banquier pour ce chef-d’œuvre humain même si lui-même n’y était plus sensible : il préférait tellement les taches de rousseurs et le sourire frondeur de Lisa !

– Laissez-moi deviner le sujet dont vous désirez m’entretenir, dit Dianora en reposant la tasse où elle venait de boire. Je parie qu’il s’agit du rubis ?

– Ce n’est guère difficile à deviner. Il faut que nous en parlions très sérieusement. Cette histoire est beaucoup plus grave que vous ne l’imaginez.

– Quel ton sinistre ! Je vous ai connu plus gai, mon cher Aldo… ou bien devons-nous oublier que nous avons été amis ?

– Certains souvenirs ne s’effacent jamais et c’est justement au nom de cette amitié que je vous demande de renoncer à cette pierre.

– Trop tard ! fit-elle avec un petit rire amusé.

– Comment cela, trop tard ?

– Même si je le voulais – et il n’en est pas question ! – il me serait impossible de vous la rendre. Moritz est parti pour Paris hier matin. Seul Cartier lui paraît digne de composer le cadre qui convient à cette merveille…

– Il y a pourtant ici des artistes de valeur ?

– Sans doute, mais seule la perfection est digne de moi, vous le savez bien ?

– Je n’ai jamais dit le contraire et c’est pourquoi il me répugne que cette pierre sanglante au passé terrifiant devienne votre propriété. Vous allez jouer avec le Diable, Dianora !

– Ne dites pas de sottises ! Nous ne sommes plus au Moyen Âge.

– Très bien, soupira Morosini. J’espère seulement qu’il n’arrivera rien à Kledermann pendant son séjour…

– Oh, le séjour sera bref : il rentre cette nuit. Le bijou achevé sera rapporté à temps pour la fête par un émissaire secret. N’est-ce pas excitant ? … À ce propos je compte sur votre présence ?

– Il vous faudra inviter aussi mon ami Vidal-Pellicorne : il m’a rejoint hier.

– Vraiment ? Oh, je suis ravie. J’adore cet homme-là ! … Mais à présent, parlons un peu de vous. En fait, c’est uniquement pour cela que je vous ai appelé.

– De moi ? … Je n’en vois pas l’intérêt !

– Ne soyez donc pas modeste ! Cela ne vous va pas du tout et j’ai de grands reproches à vous faire. Ainsi, vous êtes marié ?

– S’il vous plaît, Dianora, j’aimerais autant que nous parlions d’autre chose. Ce n’est pas de bon gré que je me suis marié.

– Est-il donc possible de vous obliger à quelque chose ? Cette jeune bécasse qui avait pris dans ses filets ce pauvre Eric Ferrals opère de vrais miracles. Expliquez-moi ça, à moi qui croyais vous connaître ?

– Il n’y a rien à expliquer. Vous comprendrez quand vous saurez que j’ai introduit une action en annulation devant la cour de Rome.

Le visage moqueur de la jeune femme se fit soudain grave :

– J’en suis heureuse, Aldo. Cette femme est d’autant plus dangereuse qu’on lui donnerait le bon Dieu sans confession. J’avoue que, lorsque j’ai appris la nouvelle, j’ai eu peur pour vous. Moritz aussi d’ailleurs car il vous estime. Nous avons l’un comme l’autre la ferme conviction qu’elle a tué Ferrals… et il serait dommage de perdre un homme de votre valeur… Puis, passant brusquement au mode allègre : Et maintenant si vous me racontiez vos aventures avec Lisa, ma belle-fille ? J’ai appris avec stupeur, il n’y a pas si longtemps, qu’à votre retour de guerre on vous avait proposé de l’épouser ?

– En effet, murmura Aldo, mal à l’aise.

– Incroyable ! s’écria Dianora en riant. Dire que j’ai failli devenir votre belle-mère ! Quelle horreur ! Je ne crois pas que j’aurais aimé ça. À l’époque tout au moins…

– Pourquoi cette restriction ? Auriez-vous changé d’avis à présent ? fit Morosini un peu surpris.

– Oui. C’est dommage, au fond, que vous ayez refusé, même si c’est tout à votre honneur. Vous ne seriez pas actuellement aux prises avec une situation déplaisante. Et puis Lisa est un peu folle mais c’est une fille bien. Son aventure vénitienne, ce déguisement incroyable ! Tout cela m’a beaucoup amusée. J’en ai conçu pour elle une certaine estime. Elle aurait fait une parfaite princesse Morosini.

La surprise d’Aldo grandissait au fil des mots :

– Vous ? C’est vous Dianora qui me dites cela ? Je n’en crois pas mes oreilles ! N’êtes-vous donc plus à couteaux tirés ?

– Nous l’étions, mais bien des choses ont changé l’hiver dernier. Vous ne le savez sans doute pas mais Moritz a subi une sérieuse intervention chirurgicale. J’ai eu très peur… Au point… d’avoir compris à quel point je tenais à lui.

Depuis un instant, elle baissait les yeux et jouait nerveusement avec les perles de ses colliers. Et puis, soudain, elle les releva pour les planter droit dans ceux d’Aldo :

– Tandis que je tournais en rond dans ce salon de clinique en attendant le résultat de l’opération, je me suis juré, si elle réussissait, d’être désormais une épouse sans reproches. Une épouse tendre… et fidèle !

Morosini, se penchant, prit entre les siennes les mains de la jeune femme qui tremblaient un peu :

– Vous avez découvert que vous l’aimiez, dit-il avec beaucoup de douceur. Et si vous m’avez appelé cet après-midi c’est pour me le dire. Je me trompe ?

Elle lui offrit un sourire un peu tremblant. Une jeune fille avouant à son père un premier amour devait avoir le même, pensa Aldo un peu ému.

– Non, dit Dianora. C’est bien ça ! J’ai découvert, un peu tard peut-être, que j’avais un mari extraordinaire, alors…

– Si vous pensez à ce que nous avons été l’un pour l’autre jadis, oubliez-le sans hésiter ! … ou plutôt enterrez-le au plus profond de votre cœur. Personne n’ira l’y chercher. Surtout pas moi !

– Je ne doutais pas de votre discrétion. Vous êtes un grand seigneur, Aldo, mais il fallait tout de même que ces choses soient dites et qu’entre nous il n’y ait plus d’ombres…

Soudain, elle demanda :

– Puisque nous sommes à présent de vieux amis, me permettez-vous une question ?

– C’est votre privilège.

– Qui aimez-vous ? En admettant que vous aimiez quelqu’un ?

À son grand mécontentement, il se sentit rougir et tenta de s’en tirer avec une pirouette :

– En cet instant précis, c’est vous que j’aime, Dianora. Je viens de découvrir une femme inconnue qui me plaît beaucoup.

– Pas de fadaises ! … Encore que je veuille bien vous croire. Lisa, je crois, a fait elle aussi cette découverte…

Le nom, inattendu, augmenta sa rougeur. Dianora se mit à rire :

– Allons, je ne veux pas vous faire souffrir… mais sachez que vous venez de me répondre.

En quittant Dianora un moment plus tard, Aldo éprouvait un sentiment complexe fait de soulagement à la pensée qu’il n’affronterait plus les avances de son ancienne maîtresse, et surtout de douceur. En choisissant d’aimer son époux, elle lui devenait chère. D’autant que, s’il l’en croyait. Lisa, elle aussi, avait rendu les armes. À tout cela cependant s’ajoutait une angoisse à la pensée du désastre que le rubis maudit pouvait attirer sur une famille désormais unie. Comment faire pour l’éviter ?

– Pas facile ! reconnut Adalbert quand Aldo lui eut raconté son entrevue. Notre marge de manœuvre rétrécit de plus en plus. Wong est parti. Une voisine l’a vu quitter la villa il y a cinq jours avec une grosse valise. Je suis allé à la gare pour essayer de savoir quels trains partaient ce soir-là aux environs de huit heures. Il y en avait plusieurs, dont un en direction de Munich et de Prague. Mais je ne vois pas pourquoi il retournerait là-bas ?

– Il allait peut-être plus loin ? Si tu tires une ligne droite joignant Zurich, Munich et Prague et si tu la continues, tu arrives droit à Varsovie,

– Simon serait là-bas ?

Morosini écarta les deux mains dans un geste d’ignorance.

– Nous n’avons aucun moyen de le savoir et, de toute façon, nous n’avons pas le temps de chercher pour avoir la copie du rubis. En revanche, on pourrait peut-être faire surveiller par tes jumeaux les abords de la maison Cartier à Paris ?

Adalbert regarda son ami avec une curiosité amusée :

– Dis-moi un peu, toi qui es franc comme l’or, tu n’aurais pas dans l’idée d’intercepter l’émissaire chargé de rapporter le bijou ?

– Bien sûr que si ! Tout plutôt que permettre à ce maudit joyau de s’attaquer aux Kledermann ! Mais comme la monture sera somptueuse, on s’arrangera pour que la police la retrouve…

– Tu fais des progrès ! Et… ton copain le gangster ? Qu’est-ce que tu vas lui dire ? Parce que ça m’étonnerait qu’il tarde beaucoup à se manifester, celui-là ?

Il ne tarda pas, en effet. Le soir même, en remontant dans sa chambre pour se changer avant d’aller dîner, Aldo trouva un petit mot l’invitant à aller fumer un cigare ou une cigarette aux environs de onze heures près du kiosque de la Bürkli Platz toute proche de son hôtel.

Quand il y parvint, à l’heure dite, Ulrich était déjà là, assis sur un banc d’où l’on découvrait les eaux nocturnes du lac encadrées de milliers de lumières.

– Vous avez appris quelque chose ? demanda-t-il sans préambule.

– Oui, mais d’abord donnez-moi des nouvelles de ma femme !

– Elle va très bien, rassurez-vous ! Je n’ai aucun intérêt à la malmener tant que vous serez fair play.

– Et vous me la rendrez quand ?

– Dès que je serai en possession du rubis… ou d’une fortune en bijoux. Vous avez ma parole.

– Bien. Alors voilà les nouvelles : le rubis est parti pour Paris, chez le joaillier Cartier chargé de l’enchâsser au milieu de diamants, sans doute pour en faire un collier. C’est Kledermann lui-même qui l’a emporté… et je suppose qu’il ira le rechercher mais sa femme n’a pas pu me le dire puisqu’en principe il s’agit d’une surprise pour son anniversaire.

L’Américain réfléchit un instant en tirant furieusement sur un cigare gros comme un barreau de chaise.

– Bon ! soupira-t-il enfin. Mieux vaut attendre qu’il soit revenu ici. Maintenant écoutez-moi bien ! Le soir de la fête, je serai chez Kledermann – il leur faudra sûrement du personnel supplémentaire. Quand je le jugerai bon, je vous ferai signe et vous me conduirez à la chambre forte dont vous allez m’expliquer comment on y accède. Ensuite, vous retournerez surveiller les salons en observant, bien entendu, le banquier en priorité. S’il fait mine de sortir vous le retiendrez. Maintenant, je vous écoute !

Morosini dressa un tableau assez exact du cabinet du banquier et des accès à la chambre forte. Il n’éprouvait aucun scrupule à renseigner le bandit, car il lui réservait une surprise de dernière minute. Qu’il livra d’ailleurs à la fin de son exposé :

– Il faut que vous sachiez ceci : la petite clé qui ouvre le panneau de la chambre forte est pendue au cou de Kledermann et je ne vois pas comment vous pourriez vous la procurer.

La nouvelle ne fit aucun plaisir à Ulrich. Il mâchonna quelque chose entre ses dents mais, si Aldo pensait qu’il allait s’avouer vaincu, il se trompait. Au bout de quelques instants, le visage assombri de l’Américain s’éclaira :

– L’important, c’est de le savoir, conclut-il.

– Vous n’avez pas l’intention de le tuer ? fit Morosini sèchement. En ce cas, il ne faudrait pas compter sur mi !

– L’aimeriez-vous plus que votre femme ? Rassurez-vous, j’ai l’intention de résoudre ce nouveau problème à ma façon… et sans violence excessive. Je suis, sachez-le, un grand professionnel. À présent, écoutez ce que j’ai à vous dire.

Avec beaucoup de clarté, il détailla pour Aldo ce qu’il aurait à faire, ne se doutant pas que celui qu’il croyait tenir était bien décidé à tout tenter pour récupérer le rubis sans laisser pour autant le joyeux Ulrich disparaître dans la nature avec l’une des plus belles collections de bijoux au monde.

Quand ce fut fini, Morosini se contenta de nasiller dans le meilleur style de Chicago : – C’est OK pour moi !

Ce qui ne laissa pas de surprendre son interlocuteur, mais celui-ci ne fit aucun commentaire et l’on se sépara pour se retrouver au soir du 16 octobre.




CHAPITRE 11 L’ANNIVERSAIRE DE DIANORA

Fidèles au style de leurs façades, les salles de réception de la « villa » Kledermann empruntaient à l’Italie de la Renaissance leur décoration intérieure. Colonnes de marbre, plafonds à caissons enluminés et dorés, meubles sévères et tapis anciens offraient un cadre estimable à quelques très belles toiles – un Raphaël, deux Carpaccio, un Tintoret, un Titien et un Botticelli qui affirmaient la richesse de la maison plus encore que la somptuosité ambiante. Aldo en fit compliment à Kledermann lorsque, après un tour de salon, il revint vers lui :

– On dirait que vous ne collectionnez pas seulement les joyaux ?

– Oh, c’est une petite collection réunie surtout pour essayer de retenir plus souvent ma fille dans cette maison qu’elle n’aime pas.

– Votre femme l’aime, j’imagine ?

– C’est peu dire. Dianora l’adore. Elle dit qu’elle est à ses dimensions. Personnellement un chalet dans la montagne ferait aussi bien mon affaire pourvu que je puisse y installer ma chambre forte.

– J’espère, en tout cas, qu’elle est en bonne santé ? Est-ce qu’elle ne reçoit pas avec vous ?

– Pas ce soir. Vous le savez sans doute, vous qui la connaissez de longue date, elle aime à ménager ses effets. Aussi ne fera-t-elle son apparition que quand tous les invités du dîner seront arrivés.

La soirée se partageait en deux parties comme cela se pratiquait souvent en Europe : un dîner pour les personnalités importantes et les intimes – une soixantaine – et un bal qui en compterait dix fois plus.

Adalbert, de l’air le plus naturel du monde, posa la question qui brûlait la langue d’Aldo :

– J’ai l’impression que nous allons assister à une fête magnifique. Est-ce que nous y verrons Mlle Lisa ?

– Cela m’étonnerait. Ma sauvageonne déteste ces « grands machins mondains » comme elle dit, presque autant que ce cadre qu’elle juge trop pompeux. Elle a fait parvenir à ma femme une magnifique corbeille de fleurs avec un mot gentil mais je pense qu’elle s’en tiendra là.

– Et où est-elle en ce moment ? demanda Morosini qui s’enhardissait.

– Vous devriez poser la question au fleuriste de la Bahnhofstrasse. Moi je n’en sais rien… Monsieur l’Ambassadeur, Madame, c’est un grand honneur que vous recevoir ce soir, ajouta le banquier en accueillant un couple qui ne pouvait être qu’anglais.

Les deux amis, naturellement, s’étaient écartés aussitôt et entreprenaient un nouveau tour des salons pourvus, pour la circonstance, d’une débauche de roses et d’orchidées mises en valeur, comme les femmes présentes d’ailleurs, par l’éclairage d’où la froide électricité était bannie. D’énormes candélabres de parquet chargés de longues bougies étaient seuls admis à ce qui devait être le triomphe de Dianora. Une véritable armée de serviteurs en livrées à l’anglaise, sous les ordres de l’imposant maître d’hôtel, veillaient à l’accueil et au confort des invités où le gratin de la banque et de l’industrie suisse se mêlait à des diplomates étrangers et à des hommes de lettres. Aucun artiste, peintre ou comédien, n’émaillait cette foule à l’élégance diverse mais dont les femmes arboraient des bijoux parfois anciens, toujours d’importance. Peut-être les invités du bal seraient-ils moins empesés, mais pour l’instant on était entre gens solides et sérieux.

Dès son arrivée, Aldo n’avait eu aucune peine à repérer Ulrich : ainsi qu’il l’avait prédit, le gangster transformé en serviteur à l’allure irréprochable avait réussi à se faire embaucher parmi les extras et s’occupait du vestiaire proche du grand escalier où s’entassait déjà une fortune en fourrures. Il se contenta d’échanger avec lui un battement de paupières. Il était convenu que, pendant le bal, Morosini conduirait son étrange associé au cabinet de travail du banquier et lui donnerait les indications nécessaires.

Des valets circulaient avec des plateaux chargés de coupes de Champagne. Adalbert en prit deux au passage et en offrit une à son ami :

– Tu connais quelqu’un ? demanda-t-il.

– Absolument personne. Nous ne sommes pas à Paris, à Londres ou à Vienne et je n’ai pas le moindre cousinage, même lointain, à t’offrir. Tu te sens isolé ?

– L’anonymat a du bon. C’est assez reposant ! Tu crois que nous allons revoir le rubis, ce soir ?

– Je suppose. En tout cas, l’émissaire de notre ami a fait preuve d’une discrétion et d’une habileté exemplaires. Personne n’a rien vu, rien remarqué.

– Non. Théobald et Romuald se sont relayés aux abords de chez Cartier mais rien n’a attiré leur attention. Ton Ulrich avait raison : essayer d’intercepter le joyau à Paris relevait de l’impossible… Doux Jésus !

Toutes les conversations s’étaient arrêtées et la pieuse exclamation d’Adalbert résonna dans le silence soudain, résumant la stupeur admirative des invités : Dianora venait d’apparaître au seuil de ses salons.

Sa longue robe de velours noir pourvue d’une petite traîne était d’un dépouillement absolu et Aldo, le cœur serré, revit dans un éclair le portrait de sa mère, par Sargent, qui était l’un des plus beaux ornements de son palais à Venise. La robe de Dianora ce soir, comme celle de la défunte princesse Isabelle Morosini, laissait nus les bras, la gorge et les épaules dans un léger mouvement de drapé cachant la poitrine et rattrapé à la taille. Dianora, jadis, avait admiré ce portrait et elle s’en était souvenue en commandant sa toilette de ce soir. Quel plus merveilleux écrin que sa chair lumineuse pouvait-elle en effet offrir au fabuleux bijou scintillant sur sa gorge ? Car il était bien là, le rubis de Jeanne la Folle, éclatant de ses feux maléfiques au milieu d’une guirlande composée de magnifiques diamants et de deux autres rubis plus petits. Contrairement à l’habitude, les bras et les oreilles de la jeune femme étaient vierges de tout bijou. Rien non plus dans la soie argentée de sa magnifique chevelure coiffée en hauteur pour dégager le long cou. Seul rappel de la teinte fascinante du joyau, de petits souliers de satin pourpre pointaient au rythme de la marche sous la vague sombre de la robe. La beauté de Dianora, ce soir, coupait le souffle à tous ces gens qui la regardaient s’avancer, souriante, vite rejointe par son époux qui après lui avoir baisé la main la conduisait vers ses hôtes les plus importants…

– Aide-moi un peu ! chuchota Vidal-Pellicorne qui ne manquait pas de mémoire. Est-ce que ta mère porte le saphir sur le portrait qu’en a fait Sargent ?

– Non. Seulement une bague : une émeraude carrée. Toi aussi tu as remarqué que c’est la même robe ?

Le silence soudain éclata. Quelqu’un venait d’applaudir, et tout le monde fit chorus avec enthousiasme. Ce fut au milieu d’une véritable atmosphère de fête que l’on passa à table.

Le dîner servi dans du vieux saxe, du vermeil et de ravissants verres gravés d’or, fut ce qu’il devait être pour les deux étrangers en de telles circonstances : magnifique, succulent et ennuyeux. Le caviar, le gibier et les truffes s’y succédèrent, escortés de crus français étourdissants, mais c’était le voisinage qui manquait de charme. Aldo, pour sa part, avait hérité d’une grosse gourmande, gentille sans doute, mais dont la conversation tournait uniquement autour de la cuisine. Son autre voisine, maigre et sèche sous une cascade de diamants, ne mangeait rien et parlait moins encore. Aussi le Vénitien voyait-il défiler les plats avec un mélange de soulagement et d’appréhension. À mesure que l’on allait vers le dessert, l’heure approchait où il allait devoir jouer l’une des parties les plus difficiles de sa vie : guider un cambrioleur vers les trésors d’un ami en faisant en sorte qu’il n’emporte rien. Pas commode !

Adalbert, pour sa part, se trouvait mieux partagé : en face de lui, il avait découvert un professeur de l’Université de Vienne fort versé dans le monde antique et, depuis le début du repas tous deux, indifférents à leurs compagnes, se renvoyaient joyeusement Hittites, Égyptiens, Phéniciens, Mèdes, Perses et Sumériens avec une ardeur soigneusement entretenue par les sommeliers chargés de leurs verres… Ils étaient tellement pris par leur sujet qu’il fallut quelques « chut ! » énergiques pour que le bourgmestre de Zurich pût adresser à Mme Kledermann un charmant petit discours en l’honneur de son anniversaire qui valait à tous une fête si magnifique. Le banquier à son tour dit quelques mots aimables pour tous et tendres pour sa femme. Enfin, on se leva de table afin de gagner la grande salle de bal décorée de plantes vertes et d’une profusion de roses qui ouvrait de l’autre côté du grand escalier sur un jardin d’hiver et sur un salon disposé pour les joueurs. Un orchestre tzigane en dolmans rouges à brandebourgs noirs relayait le quatuor à cordes qui avait, invisible et présent, accompagné le repas. Les invités du bal commençaient à arriver, apportant avec eux la fraîcheur de l’air nocturne. Ulrich et ses camarades avaient fort à faire dans les vestiaires. L’aventure était prévue quand la fête serait lancée…

Peu avant minuit, Aldo pensa que le moment approchait et il aurait donné cher pour l’éviter. La plupart des invités étaient arrivés. Kledermann s’accordait le répit d’une partie de bridge avec trois autres messieurs fort graves. Quant à Dianora, libérée de ses devoirs d’hôtesse accueillante, elle venait d’accepter de danser avec Aldo.

C’était la première fois qu’il réussissait à approcher la jeune femme depuis le début de la soirée. À présent, il la tenait dans ses bras pour une valse anglaise et pouvait apprécier à leur juste valeur l’éclat de son teint, la finesse de sa peau, la douceur soyeuse des cheveux et la fulgurance triomphante du rubis étincelant au creux de sa gorge. Il ne pouvait éviter de lui en faire compliment.

– Cartier a fait une merveille, dit-il ; mais il aurait réussi quelque chose de tout aussi somptueux avec une autre pierre.

– Croyez-vous ? Un rubis de cette taille ne se trouve pas facilement, et moi je l’adore.

– Et moi je le déteste ! Dianora, Dianora ! Pourquoi ne voulez-vous pas croire qu’en portant ce maudit caillou vous êtes en danger ?

– Oh, je ne le porterai pas souvent. Un joyau de cette importance passe beaucoup plus de temps dans les coffres-forts que sur sa propriétaire. Dès la fin du bal, il rejoindra la chambre forte !

– Et vous n’y penserez plus. Vous aurez eu ce que vous vouliez : une pierre splendide, un moment de triomphe. Savez-vous que vous me faites peur, que je ne vais plus cesser de trembler pour vous ?

Elle lui offrit le plus éblouissant des sourires en se serrant un peu contre lui :

– Mais que c’est donc agréable à entendre ! Vous allez penser à moi sans cesse ? Et vous voudriez que je me sépare d’un bijou aussi magique ?

– Avez-vous oublié notre dernière conversation ? Vous aimez votre mari ?

– Oui, mais cela ne veut pas dire que je renonce pour autant à cajoler quelques jolis souvenirs. Je crois que je vous dois les plus beaux, ajouta-t-elle, redevenue sérieuse, mais Aldo ne la regardait plus.

Avec stupeur, il considérait le trio qui, le sourire aux lèvres, était en train de franchir le seuil de la salle. Un homme et deux femmes : Sigismond Solmanski, Ethel… et Anielka. Il s’arrêta de danser :

– Que viennent-ils faire ici, gronda-t-il entre ses dents.

Dianora, d’abord surprise de cet arrêt, avait suivi la direction de son regard :

– Eux ? Oh, j’avais oublié qu’ayant rencontré il y a deux ou trois jours le jeune Sigismond et sa petite épouse je les avais invités. Nous sommes de vieux amis, vous le savez, puisque j’étais avec lui quand nous nous sommes retrouvés à Varsovie. En revanche… j’ignorais que sa sœur était là et qu’il comptait l’emmener. Mais au fait, mon cher, vous ne saviez pas que votre femme était à Zurich ?

– Non, je ne le savais pas ! Dianora, vous devez être folle d’avoir invité ces gens. Ce n’est pas vous qu’ils viennent voir, c’est ce que vous avez au cou !

Avec inquiétude, Mme Kledermann considéra un instant le masque soudain tendu et si pâle de son danseur, tout en portant la main à son collier.

– Vous me faites peur, Aldo !


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