Текст книги "Le rubis de Jeanne la Folle"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
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Deuxième partie LE MAGICIEN DE PRAGUE
CHAPITRE 4 LES PAROISSIENNES DE SAINT-AUGUSTIN
Au milieu de la foule qui se pressait sur le quai n° 4 de la gare d’Austerlitz à Paris, en dépit de l’heure matinale, Morosini occupé à passer ses valises par la fenêtre à un bagagiste aperçut soudain, voguant au-dessus des têtes, une toison blonde et bouclée qui lui rappelait quelqu’un. Le doute ne subsista pas longtemps : sous la chevelure toujours un peu en désordre, il y avait bien les yeux bleus, le nez retroussé et le visage faussement angélique de son ami et complice Adalbert Vidal-Pellicorne.
Comme il ne l’avait pas prévenu de son arrivée, il pensa que l’archéologue-homme de lettres, et agent secret à ses heures, venait chercher quelque autre voyageur du Sud-Express mais, décidé à ne pas rater cette occasion de lui parler tout de suite, il se hâta de descendre et courut vers lui.
– Qu’est-ce que tu fais là ?
– Ben, je viens te chercher ! Content de te voir, vieux frère ! Tu as une mine superbe !
Et d’assener sur le dos du voyageur une claque à agenouiller un bœuf.
– Toi aussi ! Tu es sûrement l’égyptologue le mieux habillé de toute la profession, fit Morosini, sincère en admirant l’impeccable flanelle anglaise grise de son ami relevée d’une cravate d’un jaune éteint. Mais comment as-tu su mon arrivée ?
– Mme de Sommières m’a téléphoné la nouvelle hier soir.
– J’en suis content. Elle est donc bien à Paris. Sachant ses habitudes migratrices du printemps, j’ai télégraphié chez elle en pensant qu’il y aurait au moins Cyprien pour m’accueillir et me donner des nouvelles. Sinon, il y a toujours le Ritz… mais j’avoue que j’aime autant son hôtel de la rue Alfred-de-Vigny…
– Je comprends ça mais tu n’y vas pas. Tu viens chez moi et c’est pour ça que tu me trouves ici.
– Chez toi ? Pourquoi ? La maison de tante Amélie est en réfection, elle est envahie par des visiteurs, ou bien…
– Rien de tout ça ! La chère marquise serait ravie de te recevoir, tu le sais bien, mais elle pense que tu n’apprécierais peut-être pas beaucoup d’avoir ta femme comme voisine…
– Anielka est chez elle ?
– Tout de même pas ! Elle s’est installée il y a une semaine environ dans la maison d’à côté.
– Celle de son ancien mari ? Mais je croyais l’hôtel d’Eric Ferrals vendu ?
– Il a été vidé en grande partie, mais il appartient toujours à la succession. Et la succession c’est la veuve…
– Et le fils bâtard de son mari. Tu oublies John Sutton…
– Écoute, on a tout le temps pour parler de ça. Et on serait sûrement mieux chez moi que sur un quai de gare.
Un moment plus tard, la petite Amilcar rouge vif d’Adalbert chargée des bagages du Vénitien emportait les deux amis vers la rue Jouffroy. Laissant son chauffeur aux plaisirs et difficultés d’une conduite toujours dangereusement sportive, Aldo choisit de garder le silence durant le trajet. Le printemps parisien était délicieux cette année. Un vent léger et frais colportant les senteurs des marronniers en fleur courait le long de la Seine. Le voyageur s’y abandonna, sans pour autant cesser de réfléchir à la nouvelle énigme qui se posait : pourquoi Anielka s’était-elle rendu dans son ancienne demeure ? La princesse Morosini n’avait rien à y faire… Peut-être tante Amélie et surtout son fidèle bedeau, Marie-Angéline du Plan-Crépin à qui rien n’échappait, pourraient-elles lui en apprendre davantage ? Cette question impérative le décida à rompre le silence qu’il observait toujours quand Vidal-Pellicorne était au volant :
– J’aimerais bien parler un peu avec tante Amélie ! Avez-vous prévu un rendez-vous secret, à minuit, derrière un bosquet du parc Monceau ?
– Viendra dîner ce soir ! marmotta Adalbert, l’esprit et les yeux occupés.
L’apparition de deux agents à bicyclette débouchant de la rue Royale amena un soudain apaisement aux ronflements rageurs du moteur.
Adalbert leur offrit un sourire séraphique dont il envoya la fin à son compagnon :
– C’était bien, l’Espagne ? Qu’est-ce qui t’a conduit là-bas ? Doit y faire déjà diantrement chaud !
– La restitution au Trésor espagnol d’une pièce disparue depuis le siècle dernier. Cela m’a valu d’escorter la Reine jusqu’à Séville pour une fête chez les Medinaceli tandis que son royal époux allait faire quelques frasques à Biarritz… et par la même occasion j’ai trouvé la trace du rubis, la dernière pierre du pectoral…
La voiture fit une embardée traduisant l’émotion de son conducteur, mais celui-ci redressa aussitôt.
– Et tu ne l’as pas dit tout de suite ?
– Pour que tu nous envoies dans le décor ? Tu as vu à quelle allure tu conduisais ?
– J’admets que quand il fait beau je me laisse un peu aller…
– Quand il pleut aussi ! Et, à propos du rubis, ne te réjouis pas trop vite : je ne suis sûr de son parcours que jusqu’à la fin du XVI esiècle quand il a été acheté pour l’empereur Rodolphe II.
– Ne me dis pas qu’il va encore falloir se battre avec le trésor des Habsbourg ?
– Je ne crois pas. Le personnage que j’ai interrogé en Espagne jure qu’à la mort de l’Empereur celui-ci ne le possédait plus et que nul ne sait où il est passé. La première chose à faire est, je pense, d’en référer à Simon. Personne ne connaît mieux que lui les bijoux Habsbourg et, avec ce que j’ai pu apprendre, il trouvera peut-être une piste ? D’autant que cette sacrée pierre m’a l’air d’être encore glus malfaisante que les autres…
– Raconte !
– Pas maintenant. Regarde où tu vas, ça vaudra mieux !
Aldo garda un silence prudent jusqu’à ce que son ami serre les freins devant l’entrée de son domicile : un immeuble fin de siècle très cossu dans lequel il occupait un vaste premier étage sur entresol, merveilleusement entretenu par Théobald, son fidèle valet de chambre. En cas de besoin, celui-ci s’adjoignait son frère jumeau Romuald 1, avec lequel il composait une paire d’autant plus appréciable qu’elle n’avait peur de rien et savait pratiquement tout faire depuis la culture des radis jusqu’à la guerre d’embuscade en plein désert.
Théobald attendait « monsieur le prince » avec une satisfaction qu’exprimaient bien le somptueux petit déjeuner disposé à son intention dans la bibliothèque… et le bouquet de pivoines odorantes, placé sur un guéridon dans la chambre de l’invité.
Tout en faisant disparaître quantité de brioches chaudes, de croissants feuilletés à miracle et de toasts couverts de beurre au goût de noisette et de confiture d’abricot, accompagnés d’un café digne de Cecina, Aldo raconta ses aventures espagnoles et comment il en était venu, en échange de renseignements, à laisser un voleur jouir en paix de son larcin.
– L’amour justifie tout ! soupira Vidal-Pellicorne. Tu ne pouvais pas briser le cœur de ce pauvre homme.
– L’amour vrai, peut-être, mais l’est-il toujours autant que certains le prétendent, murmura Morosini en pensant à celle qui portait son nom grâce à un chantage concocté au nom de ce même amour. À propos, as-tu des nouvelles de Lisa Kledermann ?
Adalbert s’étrangla avec son croissant qu’il fit passer avec une demi-tasse de café. Ce qui excusa la belle teinte pourpre répandue sur son visage.
– Pourquoi Lisa à propos de l’amour ? articula-t-il enfin.
– Parce que je sais que tu as un faible pour elle. Et comme vous êtes d’excellents amis, qu’elle n’a aucune raison de te tourner le dos, à toi, je pensais que tu saurais peut-être quelque chose ?
– C’est toi qui l’as vue pour la dernière fois quand elle t’a apporté l’opale.
– Pas la moindre lettre, le plus petit coup de téléphone ?
– Rien. Elle doit avoir trop peur que je lui parle de toi et j’ignore où elle est. Pas à Vienne en tout cas : j’ai… reçu des nouvelles de Mme von Adlerstein : il semblerait que sa petite-fille ait choisi de se volatiliser une fois de plus dans la nature.
– Alors n’en parlons plus… et revenons à la cause de tout le mal : Anielka. Que fait-elle à Paris ?
– Pas grand-chose en apparence. Elle semble vivre plus ou moins cloîtrée dans l’hôtel Ferrals… mais je préfère laisser les dames de la rue Alfred-de-Vigny t’en parler.
Mme de Sommières ne partageait pas la belle humeur d’Adalbert. Elle aimait beaucoup Aldo dont la mère avait été sa nièce et sa filleule. La nouvelle de son mariage avec la veuve de son ex-voisin et ennemi, sir Eric Ferrals, l’avait consternée. Elle admettait qu’Aldo n’avait pas eu le choix, devant l’abominable marché qui lui était imposé mais, en dépit de la bénédiction nuptiale donnée au couple, elle se refusait à considérer la jeune femme comme sa nièce.
« Les tribunaux ecclésiastiques n’ont pas été inventés pour les chiens, écrivit-elle à son neveu quand elle sut la nouvelle, et j’espère que tu ne tarderas pas à en faire usage… »
Ce fut d’ailleurs la première question qu’elle posa à Morosini après l’avoir embrassé – quand elle arriva rue Jouffroy :
– As-tu introduit ta demande en annulation auprès de la cour de Rome ?
– Pas encore !
– Et pourquoi, s’il te plaît ? Tu as changé d’avis ?
– Pas le moins du monde mais, je vous l’avoue, je n’ai pas voulu accabler cette malheureuse – elle me fait un peu pitié ! – au moment où son père s’apprête à répondre de ses crimes devant la justice anglaise.
– Avec des idées pareilles tu n’en sortiras jamais. Et si on le pend, il faudra que tu la consoles ?
– J’espère qu’elle trouvera tout le réconfort nécessaire auprès de son frère. Je laisse passer le procès et j’envoie ma demande. Dès cet instant nous pourrons vivre chacun de notre côté.
– Alors dépêche-toi d’aller l’écrire et de l’envoyer. Il n’y aura pas de procès…
Le ton se faisait dramatique et Aldo, amusé, pensa que sa chère vieille tante, à certains moments, ressemblait plus que jamais à une Sarah Bernhardt âgée. Tout y était : la voix profonde et vibrante, le coussin de cheveux dont la blancheur montrait encore des mèches rousses ombrageant un regard vert qui gardait toute sa jeunesse. Même la robe « princesse » en moire violette pourvue d’une petite traîne complétait l’illusion. La marquise de Sommières restait fidèle à cette mode lancée nombre d’années plus tôt par la reine d’Angleterre Alexandra et qui convenait à sa haute taille demeurée mince. Elle portait toujours une collection de sautoirs d’or coupés de perles, d’émaux ou de menues pierres précieuses dont l’un retenait son face-à-main et dont les couleurs variaient selon celles de ses toilettes. Pour l’instant, assise très droite dans un fauteuil couvert de velours vert foncé, elle évoquait tout à la fois un tableau de La Gandara ou certain portrait d’impératrice chinoise admiré un jour dans le magasin de Gilles Vauxbrun, l’antiquaire de la place Vendôme et un ami cher.
Auprès de cette souveraine, sa lectrice – esclave et néanmoins parente – avait l’air d’un pastel en voie d’effacement tant elle semblait décolorée. C’était une vieille fille longue et maigre pourvue d’une chevelure frisée dans les jaunes pâles, de paupières tombantes sous lesquelles s’abritaient des yeux hésitant entre le gris et le jaune, mais singulièrement vifs par instants, et d’un long nez pointu que Marie-Angéline du Plan-Crépin s’entendait comme personne à fourrer dans les affaires des autres. En effet, délivrée par son physique de tout souci à propos de sa vie sentimentale, cette étonnante personne adorait se mêler sans bruit de ce qui ne la regardait pas et développait des qualités dignes du quai des Orfèvres. Dans ce rôle de détective, elle avait déjà rendu plus d’un service à Morosini qui savait l’apprécier. Ce fut vers elle que Mme de Sommières tendit une main royale :
– Plan-Crépin ! Le journal !
De nulle part mais sans doute d’une poche dissimulée dans ses amples jupes, Marie-Angéline sortit ce qu’on lui demandait : un numéro du Morning Postdatant de l’avant-veille que Mme de Sommières, sans même y jeter un coup d’œil, tendit à Morosini. Un énorme titre, « Mort dans sa prison ! », occupait trois colonnes.
Avec stupeur, Aldo lut que le comte Solmanski, dont le procès devait venir devant le tribunal d’Old Bailey la semaine suivante, s’était empoisonné avec une dose massive de véronal dont on avait retrouvé deux tubes vides auprès d’une lettre dans laquelle le « noble Polonais » déclarait préférer rendre compte à Dieu plutôt qu’aux hommes de ses actes passés, et recommandait à ses enfants le soin de son âme. Il demandait en grâce que l’on voulût bien remettre sa dépouille mortelle à son fils, Sigismond, qui la mènerait jusqu’en Pologne où le comte pourrait reposer dans la terre de ses ancêtres…
– Ses ancêtres ? s’exclama Aldo. Le vieux fourbe n’en a pas un seul là-bas ! Il était russe.
– Puisqu’il a réussi à s’approprier le nom et le titre, il a peut-être acquis le caveau de famille par la même occasion, fit Adalbert en présentant à Mme de Sommières la coupe de Champagne qui était sa boisson favorite et quotidienne lorsque venait le soir.
Aldo cependant consultait la date du journal :
– Ce numéro est d’avant-hier.
– Mais je l’ai acheté hier, indiqua Marie-Angéline. Il faut bien une journée pour qu’une publication anglaise arrive à Paris.
– Sans doute. Ce n’est pourtant pas ça qui m’intrigue. Quand m’as-tu dit que… qu’Anielka était arrivée ici ? demanda-t-il en se tournant vers son ami.
– Il y a cinq jours, je crois.
– Cinq jours en effet, approuva « Plan-Crépin ».
Et de préciser que son attention avait été attirée, vers le début de la semaine précédente, par une certaine animation survenue dans la maison voisine, inhabitée depuis la mort de sir Eric Ferrals à l’exception d’un concierge et de sa femme. Pas une grande agitation, bien sûr, mais des fenêtres que l’on ouvrait, des volets qu’on rabattait, les échos légers de gens en train de faire le ménage.
– Nous avons pensé, dit Mme de Sommières, que l’on préparait la demeure en vue de la visite d’un éventuel acquéreur mais, à son centre de renseignements préféré, Plan-Crépin a appris quelque chose…
Le centre en question n’était autre que la messe de six heures du matin à l’église Saint-Augustin où se retrouvaient les âmes les plus pieuses de la paroisse, parmi lesquelles nombre de demoiselles de compagnie, nourrices, cuisinières ou femmes de chambre d’un quartier riche et bourgeois. Marie-Angéline, à force d’assiduité, avait fini par s’y faire des relations et y puisait des informations dont plusieurs s’étaient révélées extrêmement utiles par le passé. Cette fois, le courant d’air venait d’une cousine de la gardienne de l’hôtel Ferrals qui était en service avenue Van-Dyck chez une vieille baronne, laquelle l’employait uniquement à nourrir ses nombreux chats et à jouer avec elle au trictrac…
Cette pieuse personne avait déversé dans le cœur compatissant de Marie-Angéline les doléances de sa parente qui, avec la réouverture d’un hôtel fermé depuis bientôt deux ans, voyait s’achever une agréable période de doux farniente. Le pire étant, bien sûr, qu’il n’était pas question de reprendre la nombreuse domesticité d’autrefois. Les ordres venus d’Angleterre sur papier à en-tête de Grosvenor Square portaient qu’il ne s’agissait pas d’un long séjour : lady Ferrals désirait seulement se plonger pendant quelques jours dans ses souvenirs du passé. Comme elle amènerait sa camériste, une femme de ménage suffirait, le reste du service étant assuré par la concierge elle-même et son époux qui pouvait faire office de chauffeur.
– C’est une histoire de fous ! soupira Morosini. Qu’est-ce que cette femme qui porte maintenant mon nom vient faire ici sous son ancienne identité ? J’ai appris qu’elle a quitté Venise au reçu d’une lettre arrivée de Londres…
– On a dû lui annoncer que le procès allait s’ouvrir et elle a voulu se rapprocher de son père, tenta d’expliquer Adalbert. C’est un peu délicat pour elle de retourner là-bas.
– Parce que le superintendant Warren et, naturellement, John Sutton sont persuadés qu’elle a tué Ferrals et à cause des menaces qu’elle a subies, prétendument, de la part du milieu polonais ? Selon moi, ça ne tient pas : on peut se cacher dans Londres dès l’instant où l’on en a les moyens et son frère – puisque apparemment il est revenu d’Amérique pour la circonstance – est tout à fait capable de la recevoir discrètement. D’autant qu’elle possède désormais un passeport italien et que je ne vois pas pourquoi les Polonais ou même Scotland
Yard s’occuperaient d’une quelconque princesse Morosini.
– Scotland Yard peut-être pas, mais Warren, si ! C’est un nom qui lui dit quelque chose : outre l’amitié qu’il te porte, il est venu chez toi arrêter ton beau-père après avoir retourné la moitié de l’Europe.
– J’ai bien envie d’aller faire un tour à Londres, bougonna Aldo. Ne fût-ce que pour bavarder un instant avec le Super ! Qu’est-ce que tu en penses ?
– Pas une mauvaise idée ! Il fait beau, la mer doit être superbe et ce serait au moins une agréable promenade…
– Si vous voulez mon avis, intervint la marquise, il vaudrait mieux que l’un de vous surveille ce qui se passe chez mes voisins. Je trouve tout ça tellement bizarre !
– Ce qu’il faudrait d’abord savoir, c’est comment « lady Ferrals » a ressenti le suicide de son père. Je suppose que Sigismond, son frère, a dû la prévenir sans attendre que la presse s’en charge ? Votre confidente aurait-elle quelques lumières là-dessus ? ajouta le prince en se tournant vers Mlle du Plan-Crépin.
Celle-ci prit la mine d’une chatte qui vient de trouver un pot de crème :
– Bien sûr. Je peux vous dire qu’hier cette dame a envoyé comme chaque matin sa Polonaise lui chercher des journaux anglais et qu’elle les a lus le plus tranquillement du monde et sans rien manifester. Bizarre, non ?
– Tout à fait ! Mais dites-moi, Marie-Angéline, votre concierge passe sa vie l’œil rivé aux trous de serrure, pour voir tout ça ?
– Il est certain qu’elle y passe un certain temps mais, surtout, elle est souvent hors de sa loge et dans la maison sous prétexte de surveiller la femme de ménage afin d’être sûre qu’elle fait bien son travail. Comme elle l’a choisie elle-même, on ne peut pas lui reprocher sa présence…
– Et elle a vu Lady Ferrals lire ce journal ?
– Lire, c’est beaucoup dire : elle y a jeté un coup d’œil puis l’a rejeté négligemment sur une table. Et comme c’est en première page, elle ne pouvait pas rater l’article…
Il y eut un silence. Les deux hommes réfléchissaient, Mme de Sommières buvait paisiblement sa deuxième coupe de Champagne et Marie-Angéline piaffait :
– Alors, que faisons-nous ? s’impatienta-t-elle.
– Pour l’instant on va dîner, répondit Adalbert.
En effet, Théobald, grave comme un archevêque, venait annoncer que « Monsieur » était servi. On passa à table.
Mais on n’était pas affamé au point d’abandonner au profit de la nourriture un sujet aussi passionnant. Tout en procédant avec diligence au décorticage d’un buisson d’écrevisses, la vieille dame suggéra tout à coup à son neveu :
– Si j’étais vous, messieurs, je me partagerais la tâche. Il serait bon qu’il y en ait un qui aille à
Londres sonder les reins et le cœur du Chief Superintendant Warren. Pendant ce temps l’autre pourrait, depuis ma maison, observer celle d’à côté et ce qui s’y passe. Si ma mémoire est fidèle, mon cher Aldo, il t’est déjà arrivé de mener, seul ou en compagnie de Plan-Crépin, quelques expéditions dont tu t’es toujours fort bien trouvé ? J’avoue que les faits et gestes de ta prétendue épouse m’intéressent….
– Je n’y vois aucun inconvénient, bien au contraire, mais dans ce cas pourquoi ne pas m avoir laissé venir chez vous directement ?
– En plein jour et toutes fenêtres ouvertes ? Tu es trop modeste mon garçon, tu devrais savoir que tes allées et venues passent difficilement inaperçues. Il y a toujours quelque part une femme pour te remarquer…
– N’exagérons rien !
– Je ne fais que constater. Et ne m’interromps pas sans arrêt. Je disais qu’en revanche, si tu venais t’installer chez nous en catimini, et de préférence en pleine nuit ?
– Quelle idée merveilleuse nous avons là ! s’exclama Marie-Angéline qui employait toujours la première personne du pluriel pour s’adresser à son employeuse et qui voyait poindre à l’horizon une aventure excitante propre à rompre la monotonie de l’existence.
– C’est vrai, approuva Aldo. C’est une bonne idée. Puis, se tournant vers son ami qui barbotait dans un rince-doigts : Ça te dit d’aller faire un tour chez Warren ?
– Non seulement ça me dit, mais cela fait au moins trois minutes que j’y suis décidé. Je pars demain. Et toi ?
– Pourquoi pas cette nuit ? Cyprien vous a amenée avec le coupé, tante Amélie ?
– Oui, et il doit nous reprendre vers onze heures. Plan-Crépin, allez donc téléphoner à la maison que l’on prépare le lit de monsieur Aldo.
Le dîner s’acheva et, quand le pas des grands « carrossiers » de la marquise annonça que la voiture était arrivée – fidèle à l’art de vivre de sa jeunesse, Mme de Sommières n’employait sa « voiture à pétrole » que lorsqu’il était impossible de faire autrement et ne concevait ses déplacements en ville qu’avec un attelage de haute qualité –, Aldo fila dans sa chambre afin d’échanger son smoking contre des vêtements plus pratiques pour s’accroupir sur le plancher d’un coupé. Il y prit une mallette avec ses objets de toilette, descendit l’escalier et, après s’être assuré qu’il n’y avait âme qui vive dans la rue, se glissa dans la voiture que Cyprien avait pris soin de ne pas arrêter sous un réverbère. Quelques minutes plus tard, les deux dames, escortées d’Adalbert, l’y rejoignaient et l’on regagna la rue Alfred-de-Vigny où le passager clandestin put débarquer tout à son aise dans la cour de l’hôtel de Sommières, une fois le portail refermé.
Ce ne fut pas pour aller se coucher : il était trop tôt. Aussi, après avoir installé tante Amélie dans le petit ascenseur qui lui éviterait le grand escalier, se rendit-il dans le jardin d’hiver qui faisait suite au grand salon afin d’y boire un verre en réfléchissant.
L’impression qu’il éprouvait était étrange. Deux ans plus tôt, aux environs de la même date, il se trouvait à la même place, brûlant d’envahir l’hôtel voisin pour en arracher la dame de ses pensées, la ravissante et fragile Anielka Solmanska qu’un père avide et autoritaire livrait au Minotaure du trafic d’armes, le riche et puissant Eric Ferrals, beaucoup plus âgé qu’elle. Aujourd’hui le décor était peut-être inchangé mais les personnages, eux, s’étaient singulièrement transformés. Eric Ferrals avait payé de sa vie un amour qui, sans être sénile, était un peu trop tardif. Quant à la femme si ardemment convoitée alors, il avait fallu un chantage ignoble pour la lui imposer, à lui Morosini, alors qu’il ne restait rien, mais vraiment rien, d’une de ces passions brutales et éphémères qui se consument d’elles-mêmes.
Ce soir, pourtant, elle était là de nouveau, derrière la double épaisseur des murs, faisant Dieu sait quoi, dormant peut-être, bien que ce fût peu probable : c’était plutôt un oiseau de nuit. À Venise, quand elle ne sortait pas – seule le plus souvent, Aldo ne tenant nullement à consacrer par sa présence une union dont il ne voulait pas –, la lumière restait allumée très tard dans sa chambre où elle bavardait avec Wanda, sa femme de chambre, en fumant, en jouant aux cartes et même en buvant du Champagne, ce qui entretenait chez Cecina une colère latente.
– Non seulement c’est une garce mais en plus elle boit ! ronchonnait la fidèle cuisinière. Une princesse Morosini ivrogne, on n’a encore jamais vu ça !
En fait, Anielka devait boire modérément car son comportement diurne ne se ressentait jamais de ses libations nocturnes.
À propos d’alcool, Aldo se servit un autre verre, mais il ne retourna pas s’asseoir. Saisi d’une soudaine envie de voir ce qui se passait dans l’hôtel voisin, il ouvrit doucement la porte-fenêtre, descendit les quelques marches, et marcha jusqu’au bout du jardin afin d’apercevoir la façade voisine. Comme il l’espérait, il y avait de la lumière à deux des fenêtres du rez-de-chaussée, celles dont il se souvenait qu’elles éclairaient un petit salon. La décision d’Aldo fut immédiate : il était venu pour voir, il allait voir ! Il rentra poser son verre, puis marcha sans bruit vers les buissons de rhododendrons, d’hortensias et de troènes qui traçaient, avec une courte grille contre le mur, la frontière entre les deux hôtels mitoyens.
Ce n’était pas la première fois qu’il franchissait cette muraille végétale. Il l’avait fait déjà le soir où Eric Ferrals fêtait ses fiançailles avec la belle Polonaise, et c’était même à cette occasion qu’il avait failli recevoir sur la tête Adalbert Vidal-Pellicorne, invité de la soirée mais occupé sur les balcons du premier étage à des activités n’ayant pas grand-chose à voir avec le comportement normal d’un homme du monde
Rien de tel à craindre, cette fois : Adalbert devait lire en train de se préparer à partir pour Londres.
La traversée des buissons effectuée sans bruit, Morosini s’approcha des fenêtres à pas de loup. Le spectacle qu’il découvrit avait quelque chose de paisible, presque de familier : Anielka, une cigarette aux doigts, était assise sur un canapé, les jambes repliées sous elle dans une attitude qui lui était coutumière. Elle parlait avec quelqu’un qu’Aldo ne vit pas tout de suite. Il pensa qu’il s’agissait de Wanda mais, pour mieux s’en assurer, glissa jusqu’à la fenêtre voisine et, là, retint de justesse une exclamation : assis dans un fauteuil et fumant lui aussi, il y avait un homme, et cet homme n’était autre que John Sutton, le fils bâtard, l’ennemi juré d’Anielka, l’homme qui prétendait détenir la preuve de sa culpabilité dans le meurtre de son mari. Que faisait-il là, installé comme chez lui, souriant même à cette jeune femme qu’il semblait considérer avec plaisir ? Il est vrai que, fidèle à son image, Anielka était bien jolie dans une robe de crêpe de Chine rose dragée brodée de petites perles brillantes, à peine plus longue qu’une chemise et qui n’évoquait en rien le deuil. De chemise, d’ailleurs, elle n’en portait pas : deux très minces bretelles retenaient la soie de sa robe sur des seins libres de toute entrave.
Les fenêtres étant fermées, il était impossible d’entendre ce que se disaient ces deux-là, d’autant qu’ils ne devaient pas parler très haut. Seul le rire d’Anielka parvint à franchir le vitrage. Soudain, la scène changea : Sutton jeta sa cigarette à demi consumée dans un cendrier, se leva, vint jusqu’au canapé et prit les deux mains de la jeune femme pour la faire lever puis l’enlaça avec une fougue qui en disait long sur le désir qu’il éprouvait.
Tandis qu’il enfouissait son visage contre le cou mince, elle s’abandonna à son étreinte mais quand il voulut faire glisser le fragile rempart de la robe, elle le repoussa, atténuant son geste d’un sourire et d’un léger baiser sur les lèvres puis, le prenant par la main, elle se dirigea avec lui vers la porte qu’elle ouvrit avant d’éteindre l’électricité. Un instant plus tard, la fenêtre du balcon central, au premier étage, s’éclairait : celle dont Aldo savait que c’était la chambre de lady Ferrals.
Morosini resta là, sans bouger, étonné lui-même de son absence de réaction. Cette femme était « sa » femme selon la loi ; elle était en train de coucher avec un autre homme et cela ne lui inspirait rien d’autre qu’une vague colère submergée par le dégoût. Normalement, il aurait dû fracasser les carreaux de la fenêtre, se jeter sur le couple pour le séparer et inscrire à coups de poings son ressentiment sur la figure de son rival. Seulement voilà : Sutton n’était pas son rival puisqu’il n’aimait plus, il n’était rien d’autre qu’un pauvre imbécile de plus pris, comme il l’avait été lui-même, au piège d’une sirène peu ordinaire qui jouait de son corps comme d’autres jouent de la guitare.
Pour l’instant, mieux valait ne pas se manifester et observer plus que jamais les manigances de ce beau monde.
Une idée soudaine traversa l’esprit d’Aldo tandis qu’il se frayait de nouveau un chemin au milieu les buissons fleuris : Adalbert partait dans quelques heures pour rencontrer Gordon Warren. Il fallait à tout prix qu’il sache que John Sutton était passé avec armes et bagages dans le camp ennemi. Cela pouvait éviter bien des ennuis et, qui sait, être de quelque utilité au superintendant…
Rentré sur les terres Sommières, il trouva Marie-Angéline assise sur les marches, ses bras encerclant ses genoux. Il aurait dû se douter qu’elle n’irait pas se coucher avant son retour.
– Vous avez trouvé quelque chose ?
– Oui… et quelque chose que je dois faire savoir à Vidal-Pellicorne. Le téléphone est toujours chez le concierge ?
– Eh oui ! Nous n’avons pas changé d’avis à ce sujet !
En effet, Mme de Sommières détestait jusqu’à l’idée qu’une vulgaire machine pût la sonner comme une simple domestique. Pour la commodité de la vie quotidienne, elle avait fini par l’accepter, mais seulement dans la loge des gardiens, et Aldo n’envisageait pas de rendre ceux-ci témoins de ses infortunes conjugales.
– Bon, alors j’y vais !
– Ce n’est pas prudent ! Nous avons pris tellement de précautions pour vous amener ici. Si l’on vous voit de la maison d’à côté ?
– Croyez-moi, il n’y a aucune chance, ricana-t-il. Donnez-moi une clé, je n’en ai pas pour longtemps.
Quelques secondes plus tard, il prenait sa course vers la rue Jouffroy, en regrettant que le parc soit fermé, ce qui eût raccourci le trajet mais pour un homme aussi bien entraîné que lui ce n’était pas une affaire.
C’en fut une, par exemple, que se faire ouvrir. Adalbert et son valet devaient dormir du sommeil du juste en attendant l’heure du train, et il fallut un bon moment avant que la voix ensommeillée de l’archéologue demande qui était là :
– C’est moi, Aldo ! Ouvre, s’il te plaît ! Il faut que je te parle…
La porte s’ouvrit :
– Qu’est-ce qui te prend ? Tu as vu l’heure ?
– Il n’y pas d’heure pour les choses importantes ! Je viens d’aller voir ce qui se passe chez Ferrals…
– Et alors ?
– J’y ai vu ma femme en robe du soir fort décolletée se pâmant dans les bras de son meilleur ennemi, John Sutton.
– Quoi ? … Viens par ici, je vais faire du café : je ne dormirai plus cette nuit.
Tandis qu’Aldo actionnait le moulin à café, Adalbert mit de l’eau à bouillir, sortit des tasses et du sucre.
– Tu peux aussi sortir ton calvados, grogna le premier, j’ai vraiment besoin d’un remontant…







