Текст книги "Le rubis de Jeanne la Folle"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
сообщить о нарушении
Текущая страница: 14 (всего у книги 22 страниц)
– Je pense comme toi, mais nous n’avons pas le choix. On s’arrangera pour effacer toute trace de notre passage. Cette petite doit rêver à cet inconnu abandonné dans sa tombe romantique : je ne veux pas abîmer son rêve. Quant au rubis – s’il est là, ce dont je finis par douter ! – Giulio reposera plus paisiblement lorsque nous l’en aurons débarrassé.
La nuit était noire, lourde, chaude. Le soir tombant n’avait apporté aucune fraîcheur. Tandis qu’Adalbert demeurait sur place, Aldo était retourné à l’auberge pour annoncer à maître Johann qu’un fermier avec qui ils avaient noué amitié leur offrait l’hospitalité ce soir-là :
– Nous rentrerons demain, ne vous tourmentez pas ! … Mais j’aimerais que vous me donniez deux bouteilles de votre excellent vin de Melnik pour les offrir à notre hôte.
La mine consternée de l’aubergiste qui craignait la concurrence s’était tout de suite rassérénée. Il avait également proposé un flacon d’eau-de-vie de prune – « C’est très apprécié ici ! » – qu’Aldo s’était bien gardé de refuser. Il emporta le tout puis, avant de rejoindre Vidal-Pellicorne, il passa chez un fruitier pour acheter des pêches et des abricots. Ainsi lestés, ils attendirent la tombée de la nuit en surveillant le ciel où de noirs nuages se déplaçaient lentement :
– Si tout ça nous tombe dessus, on sera trempés et notre tâche n’en sera pas facilitée ! soupira l’archéologue.
– Sur le conseil de notre hôte, j’ai emporté nos imperméables. Ils nous serviront au moins à dissimuler l’état dans lequel nous serons demain.
Pourtant, aucun roulement lointain, aucun éclair fugitif n’annonçait encore le déluge. Dès que la nuit fut totale, les deux hommes jetèrent d’un même geste leurs cigarettes, prirent leur matériel et se dirigèrent vers leur horrible tâche, mais ce fut seulement une fois arrivés à destination qu’ils allumèrent les lanternes sourdes dont la lumière leur était indispensable.
Contrairement à ce qu’ils craignaient, la dalle ne leur donna pas beaucoup de peine : elle était seulement posée sur le sol. Ensuite il fallait creuser. Ce qu’ils firent en se relayant, après s’être signés…
– On aura peut-être plus de mal avec le cercueil, murmura Aldo. Le bois de teck est imputrescible et plutôt lourd… Venise tout entière est construite dessus.
– Tout dépend de la profondeur. Mais heureusement les moines pressés de se débarrasser de leur sulfureux fardeau avaient bâclé leur travail. Ils s’étaient contentés de l’enfouir sommairement, comptant sur la qualité exceptionnelle du bois et sur la dalle de pierre pour que les bêtes des bois ne soient pas attirées. À un mètre du sol environ, la pioche d’Adalbert rencontra une résistance.
– Je crois qu’on l’a !
Travaillant avec acharnement mais prudence, ils dégagèrent la longue boîte noire, près de laquelle Adalbert descendit avec une lanterne : les armes impériales en métal terni apparurent sur le couvercle. Par chance, celui-ci n’était tenu fermé que par son poids et des crochets de fer rouillés qui n’offrirent pas une très grande résistance au ciseau et aux tenailles de l’archéologue.
– Il n’est peut-être pas utile de faire sauter ceux du bas, dit Adalbert. Descends à présent : on va soulever le couvercle et tu le tiendras ouvert pendant que je chercherai…
De leur vie, les deux hommes ne devaient plus oublier ce qu’ils découvrirent : ils s’attendaient à des ossements, ils virent le corps noirci, momifié d’un jeune homme dont l’extraordinaire beauté demeurait évidente. On avait dû l’envelopper d’un grand manteau de velours pourpre brodé d’or qui n’apparaissait plus que comme une sorte de voile rouge déchiré montrant par endroits des fragments plus épais sous des entrelacs d’un or à peine terni.
– Les alchimistes de Rodolphe II devaient avoir retrouvé certains secrets des Égyptiens, chu-nota Adalbert dont les longs doigts, habitués, fouillaient avec légèreté cet amas de tissus fantômes qui recouvrait le corps.
Et soudain, dans la lumière pauvre de la lanterne, un feu sanglant s’alluma : le rubis était là, pendu au cou par une chaîne d’or et qui semblait les regarder comme un œil rouge ouvert soudain au fond de la nuit…
Un instant les deux hommes gardèrent le silence. Puis Adalbert murmura, la voix enrouée :
– C’est toi l’envoyé… c’est à toi de l’enlever. Je vais tenir le couvercle.
Aldo avança une main hésitante qu’il sentait glacée. Avec des gestes doux et précautionneux, il chercha le fermoir de la chaîne, l’ouvrit mais, sans la retirer, fit glisser le pendentif dans sa main, le mit dans sa poche d’où il tira un paquet étroit et plat qu’il déballa : il y avait là une belle croix pectorale en or garnie d’améthystes qu’il mit à la place du rubis. Il l’avait achetée chez un antiquaire dans les beaux quartiers de Budweis.
– Je l’ai fait bénir, dit-il.
Ensuite il arrangea de son mieux les vestiges de tissus, traça sur le corps le signe de la bénédiction et aida Adalbert à reposer le pesant couvercle. Après quoi, d’une même voix et sans s’être concertés, ils murmurèrent un De profundis.Il ne restait plus qu’à refermer la tombe…
Quand la dalle ainsi que les fleurs de la jeune inconnue eurent repris leur place, il était difficile d’imaginer le travail de titans accompli par les deux hommes.
Vidés de leurs forces, ils se laissèrent tomber à terre afin de se remettre un peu et de permettre à leurs cœurs battant au rythme de la chamade de s’apaiser. Quelque part dans le lointain, un coq chanta :
– On y a passé la nuit ? s’étonna Adalbert… Comme si ces quelques mots eussent été un signal attendu par le ciel, un énorme coup de tonnerre suivi de l’aveuglante zébrure d’un éclair éclata au-dessus de leurs têtes en même temps que crevaient enfin les nuages. Des trombes d’eau s’abattirent sur la campagne.
En dépit de la protection des arbres, les deux amis furent trempés en un instant mais, loin de songer à fuir l’averse, ils laissèrent avec une sorte de plaisir sauvage l’eau du ciel ruisseler sur eux comme un nouveau baptême. Après tant de chaleur, tant d’efforts, c’était merveilleux…
– Le jour va venir, dit enfin Aldo. Il faudrait songer à rentrer.
Quand ils atteignirent la voiture, leurs pieds étaient boueux mais il ne restait plus trace sur leurs corps du terrible ouvrage qu’ils avaient accompli. Alors ils se déshabillèrent entièrement, étendirent leurs vêtements de leur mieux sur la banquette arrière, s’enveloppèrent dans leurs imperméables et s’endormirent aussitôt.
Le jour était levé depuis longtemps lorsqu’ils s’éveillèrent, et la pluie tombait toujours. Ils se trouvaient au centre d’un univers uniformément gris et dégoulinant mais ils se sentaient tout à fait dispos et l’esprit clair.
– Brr ! fit Adalbert en s’ébrouant. J’ai une faim de loup. Un petit déjeuner et surtout un bon café, voilà ce qu’il me faut.
Aldo ne répondit pas. Il avait tiré le rubis du mouchoir dont il l’avait enveloppé et le contemplait, posé sur sa main : c’était une pierre admirable, d’une magnifique couleur sang-de-pigeon et la plus belle sans doute, avec le saphir, des quatre pierres qu’il leur avait été donné de retrouver.
– Mission accomplie, Simon ! soupira-t-il. Reste à savoir quand et comment nous allons pouvoir te le remettre. Si même c’est encore possible…
À son tour, Vidal-Pellicorne prit le joyau qu’il fit jouer un instant au creux de sa main :
– En ce cas que devient le pectoral ? Si tu veux ma pensée profonde, je n’arrive pas à croire à la mort de Simon. Les circonstances sont trop bizarres pour qu’il n’en ait pas été le maître d’œuvre. Songe qu’il a allumé l’incendie et sans doute connaissait-il un moyen de s’échapper. Et puis il y a cette voiture dans laquelle Wong devait l’attendre et qui a disparu…
– J’ai peine à croire, s’il est toujours vivant, qu’il ne se soit pas soucié de son serviteur,
– C’est dans la logique des choses. Wong a désobéi en retournant vers la maison. Simon ne pouvait prendre le risque de revenir le chercher. Le maître du pectoral n’a pas le droit de jouer sa vie de façon inconsidérée. Quant à nous, il faudrait un moyen de faire parvenir ceci à sa vraie place. La pierre est superbe, mais que d’horreurs autour ! Songe que, depuis le XV esiècle, elle a passé plus de temps sur des cadavres que sur la chair vivante… Je n’ai pas envie de la contempler longtemps…
– De toute façon, je dois la porter au grand rabbin pour qu’il l’exorcise et, du même coup libère l’âme de la Susana. Lui saura nous dire ce qu’il faut faire. On rentre à Prague ce soir…
– Et Wong ?
– On va passer lui dire que l’un de nous deux reviendra le chercher. Ensuite on l’embarquera sur le Prague-Vienne et de là sur l’express pour Venise. Tu l’accompagneras et moi je rentrerai avec la voiture…
On remit les vêtements et on repartit mais, contrairement à ce que Morosini espérait, le Coréen déclina l’invitation à se rendre à Venise.
– Si le maître est encore de ce monde et s’il me cherche il n’aura jamais l’idée d’aller là-bas. Si vous voulez m’aider, messieurs, conduisez-moi à Zurich aussi vite que possible…
– À Zurich ? dit Adalbert.
– Le maître y possède une villa sur le lac, près de la clinique d’un de ses amis. C’est lui qui nous a permis de fuir et j’y serai bien soigné. Là j’attendrai… s’il y a quelque chose à attendre.
– Et si rien ne vient ?
– J’aurai l’honneur et le regret de vous appeler, Messieurs, pour qu’ensemble nous essayions de trouver une solution finale.
Morosini s’inclina :
– Comme il vous plaira, Wong ! Tenez-vous prêt ! D’ici deux ou trois jours, je reviendrai vous chercher. Nous irons prendre l’Arlberg-Express à Linz. Pour l’instant, nous avons une affaire à Prague…
– J’attendrai, Excellence. Avec obéissance. J’ai trop de regrets de n’avoir pas suivi les ordres de mon maître.
Lorsque Adalbert et lui pénétrèrent dans le hall de l’hôtel Europa, Aldo eut la désagréable surprise de trouver Aloysius C. Butterfield répandu dans l’un des fauteuils sous l’aile battante d’un journal déployé qu’il envoya promener dès qu’il reconnut les arrivants :
– Ah ! Ça fait plaisir de vous revoir ! barrit-il en arborant un sourire si large qu’il permit d’admirer dans toute sa splendeur l’œuvre d’un chirurgien-dentiste aimant particulièrement l’or. Je me demandais vraiment où vous étiez passé !
– Vous devrais-je compte de mes déplacements ? fit Morosini avec insolence.
– Non… Pardonnez-moi si je m’y prends mal : vous savez à quel point je tiens à conclure une affaire avec vous. Quand je me suis aperçu de votre départ, j’étais désolé et je songeais même à me rendre à Venise mais on m’a dit que voua deviez revenir. Alors, je vous ai attendu.
– J’en suis navré, Mr. Butterfield, mais je croyais avoir été clair : en dehors de ma collection particulière, je n’ai rien en ce moment qui puisse vous convenir. Cessez donc de perdre votre temps, ici et poursuivez votre voyage : l’Europe est pleine de joailliers susceptibles de vous offrir de belles choses…
L’Américain poussa un soupir qui fit saluer plus proche plante verte.
– Bon ! Mettons aussi que j’ai de la sympa pour vous ! Renonçons à cette affaire, mais au moins buvons un verre ensemble.
– Si vous voulez, concéda Aldo, mais plus tard ! J’ai le plus vif désir de prendre un bain et de me changer !
Il put enfin rejoindre Adalbert qui attendait sagement devant l’ascenseur.
– Mais enfin, qu’est-ce que tu as fait à ce type pour qu’il s’accroche à toi de cette façon ? …
– Je te l’ai déjà dit : il s’était mis en tête de m’acheter un bijou pour sa femme… et puis il paraît que je lui suis sympathique !
– Et tu trouves ça suffisant ? Je ne l’aime pas du tout, moi, ton Américain.
– Ce n’est pas « mon » Américain et je ne l’aime pas plus que toi. Cela dit, je lui ai tout de même promis de boire un verre avec lui avant le dîner. J’espère qu’après on en sera débarrassés.
– Oui, mais je me demande si on ne ferait pas mieux d’aller dîner ailleurs ? Au cas où il nous aimerait tellement qu’il tiendrait à partager ce repas avec nous ? …
Ce fut exactement ce qui se produisit mais, cette fois, Adalbert s’interposa comme il savait si bien le faire, usant d’un ton à la fois péremptoire et dédaigneux grâce auquel il devenait un tout autre homme. Il se leva, salua sèchement Butterfield, et pria Aldo de se souvenir qu’ils étaient invités ce soir-là chez l’un de ses confrères archéologues. Ce fut miraculeux et l’Américain n’insista pas.
Quelques minutes plus tard, les deux compères parcouraient en calèche le pont Charles en direction de l’île de Kampa où, sur la vieille place, ils trouvèrent refuge dans un restaurant à la fois archaïque et charmant discrètement indiqué par le portier de l’Europa : le Brochet d’argent.
– Je suppose, soupira Vidal-Pellicorne en se laissant aller sur le dossier du banc garni de coussins rouge et or, que tu aurais comme moi préféré aller te coucher après la nuit que nous avons passée.
– Non, j’avais l’intention de sortir après dîner. De cette façon ce sera plus simple : quand nous rentrerons, je demanderai au cocher de me déposer sur la place de la Vieille-Ville et tu m’attendras dans la voiture.
Adalbert fronça les sourcils :
– Ah oui ? Et qu’est-ce que tu feras pendant ce temps-là ?
Aldo tira de sa poche une lettre qu’il avait rédigée dans sa chambre avant de descendre :
– Un saut jusque chez le rabbin pour glisser ceci sous sa porte. Je lui demande de nous recevoir le plus tôt possible. J’ai hâte que cette damnée pierre soit exorcisée. Depuis que nous l’avons, je m’attends à chaque instant à une catastrophe.
– Je ne suis pas superstitieux mais j’avoue que, cette fois, je me sens mal à l’aise. Où est-elle ?
– Dans ma poche. Tu n’aurais pas voulu que je la laisse dans ma chambre ?
– Non, mais pourquoi pas dans le coffre l’hôtel ? C’est fait pour ça…
– J’aurais trop peur, je crois, que l’Europa flambe cette nuit.
En dépit de la gravité du sujet, Adalbert se mit à rire et avala d’un coup son verre de vin :
– Il est temps qu’on fasse quelque chose ! Tu me parais très atteint, mon vieux !
Adalbert cependant n’avait plus envie de rire quand, de retour à l’hôtel, il s’aperçut que sa chambre avait été fouillée. Oh, avec habileté, mais l’archéologue possédait un œil aigu et attentif auquel rien n’échappait même le plus petit détail. Naturellement, Aldo lui aussi avait été visité et, en dépit de leur fatigue, les deux hommes se livrèrent à un vrai déménagement destiné à leur assurer la nuit de sommeil dont ils avaient le plus grand besoin. Porte et fenêtres dûment barricadées – grâce à Dieu la nuit, douce et assez fraîche, n’offrait pas l’habituelle touffeur de l’été – ils gagnèrent enfin leurs lits sans oublier de glisser une arme sous leurs oreillers. Quant au rubis, Aldo le confia à l’une des vasques style Gallé qui composaient son lustre. Ainsi protégés, on dormit du sommeil du juste.
Le lendemain matin, Aldo trouva une lettre sur le plateau de son petit déjeuner. Un mot du portier expliquait qu’une jeune fille l’avait apportée dès sept heures du matin. Elle émanait de Jehuda Liwa :
« Cette nuit, à onze heures et à la synagogue Vieille-Nouvelle. La paix soit avec toi… »
La paix, Morosini la souhaitait depuis que le rubis fatal était en sa possession. Non qu’il éprouvât quelque remords d’avoir troublé l’éternel sommeil de Giulio : il était certain qu’au contraire le repos du jeune homme n’en serait que plus tranquille, mais le joyau, en lui-même, dégageait une atmosphère pénible chargée de toute l’horreur et de toute la misère que sa possession déchaînait. Et quand il fut sur le point de sortir, Aldo dut se forcer pour aller repêcher la gemme maléfique dans sa cachette de verre coloré. Mieux valait ne pas l’y laisser au cas où les femmes de chambre jugeraient utile de nettoyer le lustre à fond. Il se rasséréna cependant en songeant que, le soir, quand il la rapporterait, la pierre maudite aurait enfin perdu son pouvoir.
On utilisa la journée à faire donner à la voiture les soins nécessaires en vue d’une longue route et à flâner en ville, puis on décida de dîner à la Brasserie Mozart. Cela évitait à la fois de rentrer à l’hôtel pour y subir les questions indiscrètes de Butterfield, et de passer le rituel smoking un peu trop élégant et voyant quand il s’agissait d’excursionner dans le vieux quartier juif.
La nuit était belle, douce, et il y avait beaucoup de monde dans les rues et sur les places quand les deux hommes quittèrent la brasserie. Pendant le temps d’été, Prague vivait volontiers une fête perpétuelle et bon enfant. Éclairés par des lampes à acétylène qui semblaient refléter les étoiles du ciel, les petits marchands de concombre, en jus ou en lanières, de saucisses au raifort et de bière faisaient des affaires d’or sur un fond de musique où les vieux airs bohémiens relayaient le thème de Smetana évoquant la Moldau et plus connu que l’hymne national. Une diseuse de bonne aventure aux yeux de feu et aux longs cheveux noirs mal retenus par un foulard jaune essaya de prendre la main d’Aldo, mais il la lui retira doucement :
– Merci, mais je n’ai pas envie de connaître mon avenir, dit-il en français.
Cette langue ne devait pas lui être familière, car elle eut un geste désolé qui fit tinter ses bracelets d’argent et secoua la tête avec un soupir de regret.
– Tu as peut-être tort, remarqua Vidal-Pellicorne. C’était le moment où jamais d’en savoir un peu plus sur ce qui va nous arriver…
Quelques instants plus tard, l’entrée de la cité juive les avalait et ils clignèrent des yeux, saisis par l’obscurité. L’agréable odeur des saucisses grillées et de la menthe fraîche disparut, chassée par les relents d’une boucherie et d’une friperie qui se faisaient face. Deux lanternes d’un jaune sale essayaient d’éclairer la rue aux pavés disjoints. Puis les yeux des deux hommes s’habituèrent et distinguèrent bientôt le mur du vieux cimetière et les boules frissonnantes des arbres abritant l’incroyable accumulation de stèles qui faisait ressembler ce champ de mort à une mer grise et démontée. Et soudain, une senteur délicieuse vint caresser l’odorat des visiteurs nocturnes : celle des sureaux et des jasmins du cimetière. Quand ils l’atteignirent, la masse noire et pointue de l’antique synagogue leur apparut…
En approchant, ils virent qu’un filet de lumière jaune filtrait par la porte entrouverte.
– Entre seul ! chuchota Adalbert. Le rabbin ne me connaît pas.
– Et que feras-tu pendant ce temps ?
– Le guet. Ça peut toujours être utile. Ce quartier n’a rien de récréatif.
Pour affirmer sa détermination, il s’assit tranquillement sur les marches usées pour bourrer sa pipe. Aldo n’insista pas et poussa la porte au-dessus de laquelle, dans une ogive, un figuier s’épanouissait sur un ciel semé de grosses étoiles. Le vantail gémit sous sa main mais s’ouvrit sans peine.
Éclairé seulement par l’admirable chandelier à sept branches placé sur la table d’autel et par deux gros cierges au bas des marches qui le soutenaient, le vénérable sanctuaire laissait dans l’ombre ses voûtes gothiques et ses piliers, mais la sobriété de ce qu’il découvrait frappa Morosini. Seul le tympan du tabernacle présentait un beau motif de vigne que l’on retrouvait sur les rares chapiteaux peu éclairés.
Dans ce décor à la fois austère et mystérieux, la haute silhouette de Jehuda Liwa s’enlevait comme un haut-relief. Penché sur l’Indraraba, le Livre des secrets qu’il avait placé auprès des rouleaux de la Thora, il étudiait avec attention mais se redressa au bruit léger des pas du visiteur. Celui-ci observa que, sous son long manteau noir, il portait les habits blancs des défunts.
Impressionné, Morosini s’arrêta au milieu de la nef. La voix profonde du rabbin l’invita à s’avancer jusqu’au bas des marches, puis ajouta :
– Tu n’es pas ici dans une église. Ta tête doit être couverte. Prends la calotte placée à tes pieds et mets-la !
– Veuillez m’excuser. Je suis d’autant plus impardonnable que je le savais mais, ce soir, je sens un grand trouble.
– On l’éprouverait à moins si, comme ta lettre l’indique, tu as trouvé ce que tu cherchais. J’imagine que ce ne fut pas facile… Comment as-tu fait ? C’est un dur labeur d’ouvrir le caveau d’une chapelle princière.
– Le corps n’était plus dans la chapelle.
En quelques phrases, Aldo retraça le chemin suivi depuis son départ de Prague. Sans oublier de mentionner l’incendie du petit château et la disparition de Simon Aronov. Le grand rabbin sourit :
– Apaise tes craintes : le maître du pectoral n’est pas mort. Je peux même te confier qu’il est venu ici…
– Dans cette synagogue ?
– Non, dans notre quartier de Josefov où il a un ami. Je te rappelle que, pour notre bien commun, il vaut mieux que nous ne nous rencontrions pas. J’ajoute qu’il est inutile de le chercher : il n’a fait que toucher terre et il est reparti. Ne me demande pas où il est allé, je l’ignore. À présent, donne-moi la pierre maudite !
Aldo déplia le mouchoir blanc qui enveloppait le joyau et l’offrit sur sa paume où naquit aussitôt un rougeoiement de braise. Le rabbin étendit ses doigts osseux, prit le bijou qu’il considéra fixement. Puis il l’éleva comme s’il voulait en faire hommage à quelque divinité inconnue… Au même moment, une voix vulgaire claqua comme un coup de feu :
– Arrête tes mômeries, le vieux, et donne-moi ça ! brusquement retourné, Ald oconsidéra avec stupeur la forme burlesque d’Aloysius Butterfield surgie de l’obscurité comme un gnome maléfique. Le gros Colt qui oscillait entre lui et Jehuda n’avait rien de rassurant.
Le personnage jouissait impudemment de sa surprise :
– Tu ne t’attendais pas à celle-là, mon p’tit prince ? Faut jamais prendre Papa Butterfield pour un simple d’esprit et, si tu veux tout savoir, ça fait un moment qu’on s’intéresse à toi. Mais on n’est pas là pour se faire des politesses ! Tu me le donnes, ce caillou, toi ?
La voix de bronze tonna, répercutée par les profondeurs de l’édifice ;
– Viens le chercher si tu l’oses.
– Tu parles que j’vais venir le chercher ! Et toi, Morosini, bouge pas sinon je l’étends raide, ton copain.
Aldo qui se demandait où pouvait bien être passé Adalbert essaya de gagner du temps :
– Comment avez-vous fait pour entrer ? Personne ne vous en a empêché ?
– Tu veux parler du fumeur de pipe ? Il a pris bon coup derrière les oreilles et pour l’instant dort comme un bébé… si toutefois mon copain l’a pas jugé bon de l’achever…
– Quel copain ?
– Tu vas le reconnaître. Tu l’as vu à l’Europa et un peu avant à Venise : il a pris un café à côté de toi et de Rothschild au Florian… À son tour, en effet, le petit homme brun aux lunettes noires venait aborder le cercle de lumière et lui aussi était armé. Aldo se traita d’imbécile. Comment avait-il pu se contenter de penser qu’il l’avait déjà vu quelque part ? En vérité, il devait vieillir !
Butterfield gravissait les marches de pierre, mais son aplomb semblait vaciller à mesure qu’il approchait du grand rabbin, redressé de toute sa taille. On aurait même dit qu’il rapetissait. Le vieil homme, cependant, ne faisait pas un geste, ses sombres étaient pleins d’éclairs et sa terrible voix gronda une fois encore :
Tu vas être maudit jusqu’à la fin des temps si tu touches à cette pierre et tu ne connaîtras plus jamais le repos…
– En voilà assez ! Tais-toi ! croassa l’Américain avec un tremblement qui annonçait un début de panique mais le rubis était là, aux mains du rabbin, et la cupidité fut plus forte que la peur. Il arracha la pierre, recula, glissa en descendant à reculons et s’abattit sur les dalles. Le rubis lui échappa, roula à quelques pas. Aldo voulut se baisser pour le ramasser, mais l’homme aux lunettes glapit :
– On ne bouge pas ! Sans quitter du regard Morosini qu’il menaçait de son arme, il plia le genou, saisit le pendentif qu’il fourra dans sa poche.
– Amène-toi ! intima-t-il à son complice. Et filons d’ici.
Il disparut avec une soudaineté qui tenait du miracle. Sûr d’être capable de rattraper et de venir à bout sans peine de ce petit bonhomme, Aldo s’élança à sa suite. L’autre se retourna, tira. Atteint par la balle, Aldo chancela et s’écroula au moment même où un second coup de feu, tiré sans doute par Butterfield remis de sa chute, éclatait. Avant de s’évanouir, le blessé entendit gronder la voix du rabbin mais c’était comme un appel. Tout de suite après, il y eut un cri terrible un cri d’épouvante, et c’était l’Américain qui l’avait poussé. La dernière impression d’Aldo avant de plonger dans les ténèbres fut que le mur de la synagogue s’était soudain mis en marche…
Quand il remonta de ses profondeurs, ce qui l’entourait lui parut si bizarre qu’il se crut passé de l’autre côté du miroir. Il était bien couché dans quelque chose qui devait être un lit, comme il convient à un blessé ou à un malade, et ce lit se trouvait dans une pièce claire qui pouvait être une chambre d’hôpital. Pourtant, l’être humain qui se penchait sur lui ne ressemblait pas à une infirmière : c’était le rabbin Liwa avec sa barbe de fleuve, ses cheveux blancs et ses longs vêtements noirs. Il devait se trouver dans quelque purgatoire, car il ne se sentait pas bien. Il éprouvait une douleur dans la poitrine et une vague nausée. Alors, il referma les yeux, dans l’espoir de retrouver les bienfaisantes ténèbres où, privé de conscience, il l’était aussi de souffrance.
– Allons, réveille-toi ! ordonna avec douceur la voix inoubliable qui aurait pu être celle de l’Ange du Jugement. Tu es encore de ce monde et il est temps d’y reprendre ta place !
Le blessé tenta quelque chose qu’il espérait être un sourire et murmura :
– Je me croyais mort…
– Tu pourrais l’être si le tir avait été mieux ajusté mais – loué soit le Très-Haut ! – le projectile a manqué ton cœur et nous avons pu l’extraire…
– Et où suis-je ?
– Chez un ami, Ebenezer Meisel, qui est un homme riche et un excellent chirurgien. C’est lui qui a extrait la balle. Il est aussi mon voisin et nos maisons communiquent. Cela me permet de venir te voir quand je veux… Je reviendrai demain.
Morosini comprit que cet arrangement offrait l’avantage de ne pas introduire la police dans les affaires du quartier juif, il en fut content, mais à présent qu’il retrouvait sa lucidité, les questions se posaient en foule et il retint par sa manche le rabbin qui se détournait déjà pour s’en aller :
– Encore un moment, s’il vous plaît ? Auriez-vous des nouvelles de l’ami que j’avais laissé à la porte de la synagogue et que l’on a assommé avant de nous attaquer ?
– Il va bien, rassure-toi ! Il prétend que les bosses sur le crâne ne lui ont jamais fait peur. Tu le verras tout à l’heure…
– Et le rubis ? … Qu’est-il advenu du rubis ? Jehuda Liwa écarta ses longues mains en un geste fataliste :
– Disparu Une fois de plus ! … Le petit homme aux verres noirs s’est enfui en l’emportant. Ceux d’ici ont essayé de relever sa trace mais on dirait qu’il s’est dissous dans l’air. Personne ne l’a vu…
– C’est dramatique ! Tant de peine pour aboutir à ce que deux minables truands, stipendiés sans doute par Solmanski, viennent tirer les marrons du feu au moment où…
– Il n’y en a plus qu’un seul. L’Américain qui dans sa folie meurtrière, a tiré sur moi a été abattu. Un de mes serviteurs s’en est chargé.
– Mais comment…
Le rabbin posa sa main sur la tête d’Aldo :
– Tu parles trop ! … Reste tranquille ! Ton ami t’en dira davantage.
Et cette fois, il sortit. Resté seul, Aldo examina ce qui l’entourait. Il s’aperçut alors que ce qu’il avait pris en s’éveillant pour une chambre de clinique parce que le décor en était blanc ressemblait beaucoup plus au logis d’une jeune fille. Des nœuds de ruban azuré retenaient les grands rideaux de soie blanche et, en se redressant, ce qui le fit grimacer, il vit deux petits fauteuils du même bleu, un secrétaire de bois fruitier et, entre les fenêtres, une haute glace, un pouf et une tablette supportant des flacons. Curieusement, cette pièce n’avait pas l’air habitée. Tout était trop bien rangé, trop parfait, et l’on ne décelait pas la moindre présence : pas la moindre fleur dans les vases de cristal, un petit secrétaire trop bien fermé et, surtout, pas la moindre trace de parfum. Quant à la femme qui entra peu après le départ du rabbin, portant une écuelle fumante sur un plateau, elle ne ressemblait en rien à une jeune fille : la cinquantaine épaisse, le visage carré, les cheveux ramassés sous un bonnet aussi blanc que son tablier, elle évoquait aussi bien l’infirmière que la gardienne de prison.
Sans un mot, sans un sourire, elle arrangea les oreillers d’Aldo pour le redresser, déposa le plateau devant lui.
– Pardonnez-moi, je n’ai pas faim, dit-il, sincère et d’ailleurs peu tenté par l’espèce de bouillie au lait – cela ressemblait assez à du porridge anglais – qu’on lui proposait, accompagnée d’une tasse de thé.
Sans répondre, la femme fronça les sourcils qu’elle avait touffus et indiqua d’un doigt péremptoire que le blessé n’avait rien d’autre à faire que se restaurer. Et là-dessus, elle sortit.
Aldo qui aurait donné sa main gauche pour le bon café et les petits pains chauds de Cecina pensa que s’il voulait reprendre des forces – et il en manquait singulièrement ! – il lui fallait se nourrir, goûta d’une cuillère prudente, constata que c’était chaud, bien sucré, et que cela sentait la vanille. Et comme d’autre part il était incapable de se débarrasser lui-même du plateau, il entreprit d’ingurgiter son contenu et se sentit un peu mieux. Le thé, il est vrai, était un excellent darjeeling et, après tout, cela aurait pu être pire. Il achevait son repas quand la porte s’ouvrit, livrant passage à Adalbert qui eut un large sourire devant le spectacle offert :
– On dirait que ça va mieux ? Tu as le teint un peu boueux mais j’espère qu’avec le temps ça s’arrangera. En tout cas, c’est beaucoup mieux qu’hier après-midi !
– Hier après-midi ? Je suis là depuis combien de temps ?
– Ça va bientôt faire quarante-huit heures. Et les gens d’ici ne t’ont pas ménagé leurs soins…
– Je les remercierai mais, si j’ai bien compris, je suis toujours dans le ghetto ?
– On dit la ville juive ou Josefov, rectifia Adalbert d’un ton doctoral. Et tu peux en remercier Dieu : ce docteur Meisel a des doigts de fée : la balle a manqué ton cœur d’un demi-centimètre. Tu n’aurais pas été mieux opéré dans n’importe quel grand hôpital occidental…







