Текст книги "Les Émeraudes du prophète"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
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« Les événements dramatiques pourraient s’arrêter là mais Kypros, en sortant de Massada, emportait avec elle deux pierres sacrées qui ne l’étaient pas pour elle : deux émeraudes extraordinaires, jumelles, et dans les transparences desquelles se voyaient un petit soleil et un croissant de lune. Elle les offrit à la reine juive qui la traitait en amie et Bérénice savait ce qu’étaient ces pierres : les « sorts sacrés » du Temple de Jérusalem, l’Ourim et le Toummim. Pour les préserver des curieux, elle les fit monter en pendants d’oreilles et les porta mais, quand Titus devenu empereur dut renoncer à son amour et la renvoya à sa demande, Bérénice toujours accompagnée de Kypros rentra en Judée. Elle y fut assassinée et Kypros, épouvantée, craignant cette fois la malédiction attachée aux émeraudes, jura à Bérénice expirante de les rapporter là où elle les avait prises. Ce qu’elle fit. Par la suite elle se maria et, au jour de sa mort, légua à sa fille aînée le souvenir des « sorts sacrés » mais sans en révéler l’emplacement afin que ses descendants n’eussent pas l’idée d’aller les chercher s’attirant ainsi leur malédiction.
– Vous pensez donc qu’ils y sont toujours ?
– Certainement pas ! Mais laissez-moi finir mon histoire… La confiance entre Alexandra et moi – l’affection aussi ! – semblait s’affirmer à mesure que passait le temps. Un jour, je lui montrai un objet que j’avais trouvé chez un antiquaire de Damas : c’était une plaquette d’ivoire représentant Bérénice coiffée d’une tiare et portant aux oreilles ce qui ne pouvait être que les émeraudes jumelles. La vue de cet objet fit, sur Alexandra, une impression profonde. Elle me supplia durant des jours et des jours de le lui donner mais je ne pouvais m’y résoudre parce que j’étais attaché à ce petit portrait. Je finis par lui dire qu’elle l’aurait à ma mort puisque j’avais l’intention de lui léguer tout ce que je possédais en Palestine. Elle refusa de me croire, m’accusa de chercher une diversion « Vous ne m’avez même pas adoptée comme vous le disiez. Je ne suis rien pour vous, au fond, qu’une fille recueillie par charité. » C’est alors que je commis la faute gravissime : je lui racontai l’histoire de la source bleue et des deux jeunes gens qui s’y aimèrent. Je croyais qu’elle serait heureuse de savoir la vérité sur ses origines et aussi qu’elle était bien ma fille. Par malheur il n’en fut rien. Elle entra dans une colère furieuse, me reprochant – entre autres crimes communs selon elle à tous les Anglais – d’avoir abusé de la confiance de sa mère, de l’avoir subornée puis abandonnée à la honte et à la misère. Elle me dit aussi qu’elle ne m’avait jamais aimé… et même qu’elle me haïssait et courut s’enfermer dans sa chambre dont rien ni personne ne put la faire sortir. Jusqu’à ce qu’un matin je la trouve vide : Alexandra s’était enfuie. Tout ce que je pus savoir est qu’on avait vu sortir une femme dans le costume de ce pays. Elle laissait un mot d’adieu cruel où elle disait que je ne la reverrais jamais et que si je la cherchais, elle se tuerait. Le billet était signé Kypros et je sus qu’Alexandra avait disparu pour toujours pour retourner à la vie sauvage. Elle avait ouvert mon coffre dont elle connaissait le chiffre pour y prendre de l’argent et la plaquette d’ivoire que je lui refusais… Et vous venez m’apprendre sa mort. Quelle tristesse !
Clark détourna la tête, et les deux autres gardèrent le silence. Puis, après un toussotement destiné à rétablir le contact, Morosini dit avec beaucoup de douceur :
– Ceci est sans commune mesure avec un chagrin véritable mais vous serez peut-être heureux de le retrouver ?
Il venait de tirer de sa poche et de déballer des papiers qui enveloppaient la plaquette d’ivoire qu’il offrit à plat sur sa main.
– Elle l’avait donc encore ?
– C’est elle qui nous l’a remise… pour vous !
Ce n’était même pas un mensonge. L’intention de Kypros mourante était sans doute de restituer la plaquette à son père dont elle venait de reconnaître l’existence… Sir Percy la caressa du bout des doigts avec une sorte de tendresse :
– C’est étrange, murmura-t-il. Vous me dites qu’elle venait de découvrir le trésor d’Hérode ou tout au moins une partie alors qu’elle ne le cherchait pas. Or ce qu’elle voulait, c’étaient les fabuleuses émeraudes. Pauvre folle ! Elle croyait de toutes ses forces aux légendes contées par sa mère et ne m’aurait pas écouté si je lui avais dit qu’il n’y avait aucune chance de retrouver les « sorts sacrés » à Massada. Elle m’aurait répondu que je voulais seulement l’empêcher de s’en occuper…
Tandis qu’il portait à ses lèvres le verre posé près de lui, Aldo et Adalbert échangèrent un bref regard. Ce fut le second qui parla de cette voix paisible, au ton d’innocence, qui en avait attrapé plus d’un :
– Une terrible aventure ! Avez-vous une idée de l’endroit où votre fille pouvait vivre entre ses séjours à Massada puisque, selon Khaled, elle n’y venait guère que deux fois l’an ?
Le vieillard haussa les épaules avec colère :
– Comment pouvez-vous imaginer que, l’apprenant, je ne serais pas allé vers elle pour tenter de la ramener ? Quant à ses visites à la vieille forteresse, je suppose qu’elles devaient obéir à je ne sais quelle position du soleil, les solstices peut-être… et aussi de la lune. Les anciens Nabatéens nomades suivaient les astres. De leurs connaissances réelles il a subsisté des extraits plus ou moins transformés par les siècles. À travers ce que racontait sa mère, elle a dû faire une sorte d’amalgame appliqué à ces deux pierres dont la légende dit qu’elles venaient de Dieu lui-même… Vous pensez bien, ajouta-t-il avec un petit rire, que si j’avais pu croire à la moindre chance de les trouver à Massada, je ne m’en serais pas privé… D’autant que j’ai travaillé sur le site pendant longtemps.
La voix et le visage d’Adalbert devinrent un poème de candeur naïve pour poser la question qui lui brûlait les lèvres :
– Mais… d’où vous vient la certitude que ces… enfin ces objets n’y sont pas ? La suivante de Bérénice n’avait-elle pas juré de les rapporter ?
Cette fois, sir Percy se mit à rire :
– Allons, mon cher, ne me dites pas qu’un archéologue de votre valeur gobe toutes les légendes qui traînent ?
– Toutes non, mais celle-là pourquoi pas, étant donné que je n’ai jamais entendu parler de ces pierres ni de leur histoire ?
– C’est vrai, vous êtes surtout égyptologue. Néanmoins vous vous êtes pris d’intérêt pour les Esséniens puisque vous m’avez demandé des conseils ?
– Parce que j’ai eu l’occasion de les rencontrer sur mon chemin avant que le baron de Rothschild ne nous invite, mes amis Morosini et moi, à une croisière en Orient et que, du coup j’ai voulu en apprendre un peu plus. Je suis comme ça, ajouta-t-il avec un bon sourire. J’attrape tout ce qui passe à portée de ma curiosité. Et votre histoire est belle…
– Et comme je le connais bien, relaya Morosini qui commençait à trouver le temps long, je devine qu’il est en train de tomber amoureux de ces émeraudes magiques. Moi aussi d’ailleurs, puisque les joyaux sont ma spécialité et j’avoue ne pas comprendre comment vous pouvez être sûr que la légende nabatéenne se trompait ? Comment pouvez-vous être certain qu’il n’y a plus rien à Massada puisque la femme avait juré de les rapporter ?
– Oh, j’ai pour cela la meilleure des raisons… Vous qui êtes Français, monsieur Vidal-Pellicorne, connaissez-vous les écrits d’un voyageur bourguignon du XVe siècle qui se nommait Bertrandon de La Broquière ?
– L’envoyé du duc de Bourgogne, Philippe le Bon ? Celui qu’il avait chargé de reconnaître une route terrestre entre la Terre sainte et la Bourgogne ? Philippe, en effet, avait fait vœu solennel au cours du fameux banquet du Faisan de partir en croisade et, en bon prince terrien, se méfiait des voies maritimes. Il n’a d’ailleurs emprunté ni l’une ni les autres…
– Inutile de nous régaler d’une conférence, coupa Morosini amusé. Je connais La Broquière encore mieux que toi. Guy Buteau, quand il était mon précepteur, m’en a parlé à mainte et mainte fois en bon Bourguignon qu’il est. Il m’a raconté ses voyages mais j’avoue n’avoir jamais rien lu…
– C’est un livre plutôt rare, dit sir Percy, mais il se trouve que je le possède. Voulez-vous me ramener à l’intérieur ? La nuit tombe et il nous faut de la lumière…
On le ramena près de sa bibliothèque où il prit un livre dont la reliure basanée, usée au point de montrer ses nerfs dorsaux disait assez le grand âge. Il s’ouvrit de lui-même à une page souvent lue. Son propriétaire le tendit à Adalbert.
– Lisez, s’il vous plaît ?… Ceci relate les évènements de l’an 1432… à Damas.
– « … plusieurs marchands français, vénitiens, génois, florentins et catalans entre lesquels il y avait un Français nommé Jacques Cœur qui, depuis, a eu grande autorité en France et a été argentier du Roi… »
– La page de droite, grogna l’Anglais.
– « … Damas, navrée et brûlée il y a trente ans par un fils de Satan nommé Timour le boiteux {1}, nous est apparue pourtant belle et prospère. Nous avons vu le naïb ou gouverneur marcher fièrement par rues et places sur un destrier blanc avec grande magnificence et suite nombreuse. Fils du calife d’Égypte, on le dit grand prince mais peu avenant. Il nous est apparu tout vêtu d’or avec de belles armes et de riches parures. La plus admirable est deux grands smaragdins semblables en tous points et dedans sont la lune et le soleil qu’il porte au cou attachés à une chaîne d’or. On dit que ce prince les garde toujours avec lui en talisman parce que venant du grand Saladin… »
– Saladin ? s’exclama Morosini. Comment, diable, ces maudites pierres sont-elles arrivées chez lui ?
– Peu importe, dit son hôte en récupérant le livre d’un geste rapide. L’important est qu’elles se trouvaient à Damas au cou d’un prince mamelouk en 1432. Les chercher à Massada était donc de la pure folie…
– Kypros avait-elle lu ce livre ?
– Non, je n’en ai fait l’achat qu’après sa fuite…
– En ce cas pourquoi l’avoir laissée chercher en vain ? Je suis certain que vous auriez pu savoir où elle était et la prévenir.
Le ton d’Aldo était franchement accusateur mais sir Percy ne s’en émut pas.
– Mon cher prince, si vous viviez depuis longtemps comme moi dans ce pays, vous auriez appris à vivre selon un certain fatalisme. Dans la vie qu’elle s’était choisie, Alexandra était aussi insaisissable que le sable dans les doigts et le vent du désert. Son destin l’attendait à Massada : elle y aurait succombé un jour ou l’autre…
– Pouvons-nous espérer au moins que vous vous chargerez de la punition des bouchers qui l’ont mise à mort ? Je ne vous cache pas que nous aimerions être là…
– Je l’imagine sans peine mais il vaut mieux ne pas transformer cela en expédition internationale. C’est moi le père, c’est à moi de punir. Contentez-vous de faire récupérer la voiture que l’état-major vous a prêtée.
– Oh, c’est déjà fait ! assura Adalbert qui avait encore sur le cœur une explication orageuse avec le jeune Mac Intyre affolé à l’idée de ce fleuron de la couronne britannique aux mains des infidèles et de ce qu’en diraient ses chefs. Il ne s’était calmé qu’en apprenant la remise à sir Percy de vestiges archéologiques importants.
La douceur du soir tombant sur la ville dans une belle lumière verte adoucie de mauve était telle qu’en sortant de la maison du mont des Oliviers, les deux hommes déclinèrent la proposition de voiture de leur hôte pour rentrer à pied. Pendant un long moment ils cheminèrent en silence jusqu’à ce qu’Adalbert se mette à penser tout haut :
– Par curiosité pure, j’aimerais bien savoir comment Saladin s’était procuré les émeraudes…
– C’est à cela que je songe depuis que nous sommes partis mais j’ai peut-être une idée. Elle suppose que la suivante de Bérénice n’ait pas tenu son serment et qu’elle soit tout simplement retournée chez les siens en leur rapportant, pour rentrer en grâce, ce butin assez exceptionnel…
– Mmmm… moui ! Pourquoi pas ? Mais après ?
– Les Nabatéens, pour ce que j’en ai appris depuis peu, ont dû se plier à la loi de Rome et renoncer à leurs caravanes et, sous Trajan, à leur indépendance pour devenir pasteurs et agriculteurs dans leur pays entre mer Morte et mer Rouge. Après Rome, ils ont subi Byzance et, après Byzance les Croisades. Or je connais bien ces grandes expéditions chrétiennes qui drainaient vers la Terre sainte la chevalerie d’Occident. Mes ancêtres maternels en ont pris leur part – mes ancêtres paternels aussi mais pas au même moment. Or parmi les forteresses construites par les Croisés à travers le pays, la plus puissante était peut-être le Krak de Moab érigé non loin du sud de la mer Morte pour contrôler l’ancienne route des caravanes nabatéennes reliant Petra à Damas. Le maître du Krak, appelé aussi Kerak, était Renaud de Châtillon, figure achevée du seigneur forban n’obéissant à personne sinon à sa propre volonté…
– Oh, je connais ! Moi aussi, j’ai appris l’histoire et pas seulement celle de l’Antiquité. Et tu crois quoi ?
– Je ne crois pas, je rêve, j’imagine… J’imagine que les « sorts sacrés » se cachaient encore chez les Nabatéens devenus taillables, corvéables et pillables à merci. De même qu’il dépouillait à fond tous les voyageurs, toutes les caravanes passant sur « son » chemin, Renaud a dû les écorcher jusqu’à l’os surtout si le moindre bruit de légende lui était venu aux oreilles qu’il avait fort grandes.
– Tu penses qu’il a pu les offrir à l’une de ses femmes ou concubines qu’il gardait dans son nid d’aigle !
– Sûrement pas ! Ne craignant ni Dieu ni diable mais superstitieux comme bien des gens de son temps, il a dû vouloir garder pour lui-même ce qu’il considérait peut-être comme un talisman alors que sa vraie protection, c’était le jeune homme exceptionnel qui régnait alors à Jérusalem : Baudoin IV, le roi lépreux devant qui reculait Saladin, pas à cause de la maladie mais de son génie et de sa vaillance. Par deux fois, Baudoin délivra le Krak de Moab des assauts de l’émir kurde… et puis le terrible mal qui l’avait réduit à l’état de mort-vivant a achevé son œuvre et plus personne n’est venu au secours du vieux bandit. Saladin a fini par le capturer après la désastreuse bataille de Tibériade où est mort l’un de mes aïeux. Exaspéré par son insolence, il voulut lui trancher la tête, ne trancha que l’épaule et l’abandonna ensuite au cimeterre d’un exécuteur plus expérimenté. Il se peut que ce jour-là, Saladin soit entré en possession des « sorts sacrés d’Israël »…
– Bravo ! applaudit Adalbert. Tu racontes comme un ange et on t’écouterait jusqu’au bout de la nuit mais c’est du roman…
– Peut-être vérifiable. Il doit y avoir, au château de Roquelaure, en France, une relation de cette bataille par Gérard, le blessé, qui a pu revenir ensuite au pays…
– Ce sera amusant à vérifier mais cela ne nous apprend rien sur la suite des événements. Nous sommes arrivés à Damas, en 1432, on sait que le fils du calife portait les pierres au cou, un point c’est tout. Quidde la suite ?
– Il faut y réfléchir, aller peut-être à Damas, fouiller des archives, chercher…
– avaler des tonnes de poussière après les tonnes de sable du désert ! L’atmosphère rêvée, quoi !… Ça me donne soif ! Allons boire un vieux whisky au bar, ajouta-t-il comme ils franchissaient le seuil brillamment éclairé du King David.
Et, soudain, il s’arrêta :
– C’est bizarre, fit-il, mais depuis que nous sommes sortis de chez sir Percy, je traîne l’impression d’y avoir aperçu quelque chose de déjà vu sans pouvoir dire ce que c’est…
– Rien de bien étonnant ! Tu as dû lire plusieurs de ses communications scientifiques avec des dessins ou des photographies de ses trouvailles…
– Je n’ai pas lu grand-chose de lui.
– Viens déjà boire un verre, s’impatienta Morosini en le prenant par le bras. Rien de tel qu’un bar agréable pour vous remettre les idées en place !
À leur surprise ils y trouvèrent Mme de Sommières dont ce n’était pas l’endroit de prédilection. Assise sous les pieds du Goliath peint à fresque sur le mur et déjà en robe de dîner – chantilly mauve et sautoirs de perles ! – elle était en tête à tête avec une bouteille de champagne dont elle buvait une coupe d’un air fort mélancolique.
– Que faites-vous là, Tante Amélie ? s’inquiéta Morosini.
– Je tue le temps… et je m’énerve. Heureuse que vous soyez rentrés ! Je croyais que vous dîniez chez ce vieux fouilleur à qui vous avez rendu visite ?
– Nous n’étions pas invités. Où est Marie-Angéline ?
– C’est là toute la question, émit la marquise en empoignant elle-même la bouteille pour se resservir, ce qu’Adalbert lui évita galamment. Je l’attends depuis près de trois heures. D’ordinaire elle est toujours rentrée de ses expéditions picturales pour m’aider à m’habiller. Ce soir, personne ! Je me suis débrouillée moi-même et puis, lasse de faire l’ourse en cage dans ma chambre, je suis descendue ici…
– Il est près de neuf heures, dit Aldo en consultant son poignet. Savez-vous de quel côté elle comptait aller dessiner ?
La vieille dame haussa furieusement les épaules faisant cliqueter ses perles :
– Vous en savez autant que moi là-dessus ! Plan-Crépin s’est incarnée dans le mystère et promène partout une mine de conspirateur qui m’amuserait si elle ne commençait à m’agacer. Elle m’a seulement dit, en partant tout à l’heure, qu’elle était sur une piste…
– Bizarre ! remarqua Vidal-Pellicorne. Elle ne nous en a rien dit hier soir au dîner. Le rapport qu’elle nous a fait à notre retour de Massada était plutôt négatif : elle n’a rien vu d’intéressant et surtout pas le jeune Ézéchiel qui semble avoir disparu de la surface de la terre. Même chose pour les dessins qu’elle nous a montrés. Il y a du talent là-dedans mais pas le moindre indice, même autour de la maison de Goldberg qu’elle a reproduite sous tous les angles possibles…
L’entrée en scène du lieutenant Mac Intyre qui venait comme chaque soir, seul ou avec des camarades, boire quelques verres au King David vint faire diversion. Paré d’un nouveau coup de soleil qui lui pelait le nez, l’officier avait l’air tellement content qu’il aborda Morosini en français :
– Splendide ! déclara-t-il. Je suis venant de Ein Guedi où j’ai recouvrir le car de…
– Parlez anglais, mon vieux, conseilla Aldo. Vous y gagnerez en précision. Vous êtes allé récupérer la voiture de l’armée ? Sans difficultés ?
– Pas de difficultés du tout ! La pauvre vieille chose qui veillait dessus – Khaled, je crois ? – n’a pas encore compris pourquoi vous avez préféré partir à pied sans même lui dire au revoir alors qu’il était… comment a-t-il dit ? Ah oui : plongé dans l’affliction.
– L’affliction ? Et de quoi, grands dieux ?
– Du départ de ses trois fils… la prune de ses yeux qui l’ont abandonné la nuit où vous êtes partis vous-même, emportant avec eux leurs dromadaires et le peu d’argent qu’il avait ! Si vous le voyiez, c’est une pitié !
Pauvre vieille chose ? Une pitié ? Ni Aldo ni Adalbert ne voyaient Khaled dans ce rôle-là. Il fallait posséder une solide dose de naïveté pour y croire. Ou alors c’était un grand artiste…
Penchant plutôt vers cette hypothèse, Morosini renonça à poursuivre un débat voué d’avance à la stérilité : pour Mac Intyre la cause était entendue.
– Je suis désolé pour lui et ravi que tout se termine bien pour vous.
– Ravi ? Vous n’avez pas l’air, fit le lieutenant qui n’était pas tout à fait aveugle. Vous avez un souci ?
– Nous ne savons pas encore : il est neuf heures passées et Mlle du Plan-Crépin n’est pas encore rentrée…
– Ce n’est pas si tard ? Elle est peut-être chez des amis…
– Elle n’en a pas ici, coupa la marquise. C’est une solitaire qui passe son temps à chercher les coins pittoresques. Dieu sait où elle a pu aller dessiner aujourd’hui ! En tout cas, elle devrait être là…
De rouge Mac Intyre devint vert.
– Vous pensez que peut-être… comme la chère princesse ? Dans ce cas il faut la chercher tout de suite ! Je propose que l’on aille chacun dans une direction et je vais demander l’aide de mes camarades, décréta le lieutenant mué comme par enchantement en général d’armée. Il faut fouiller la vieille ville… et Mea Shearim bien entendu.
– Insuffisant ! dit Adalbert. Il faut fouiller tout Jérusalem… Dieu sait où elle peut être passée ?
On la chercha toute la nuit avec l’aide de deux camarades de Douglas Mac Intyre sans trouver le moindre indice ni la moindre trace. Pourtant quand, dans une aube parée d’écharpes de brume nacrées, Aldo recru de fatigue regagna l’hôtel en compagnie d’Adalbert qui venait de le rejoindre, ils se figèrent devant le tableau qui s’offrait à eux : Marie-Angéline était couchée en chien de fusil sur la première marche d’accès, son matériel de peintre coiffé de son casque colonial posé soigneusement à côté d’elle.
– Ça, par exemple ! fit Adalbert. Mais qu’est-ce qu’elle fait là ?
– Tu le vois bien, elle dort !
Aldo voulut la réveiller, l’appela doucement puis la secoua sans obtenir d’autre résultat que de voir « Plan-Crépin » se tourner de l’autre côté aussi aisément que dans son lit en émettant un grognement… C’est à ce moment que l’odeur frappa les narines des deux hommes…
– Mais… elle est ivre ?
– Parfait diagnostic ! Noyée dans le whisky et saoule comme une grive ! Reste à savoir où elle a pu attraper ça ?
– On posera la question plus tard. Pour l’instant, il faut la remonter dans sa chambre avant que tout l’hôtel soit au courant. Charge-toi du matériel, moi je l’emporte.
Dans le meilleur style des pompiers opérant un sauvetage, Morosini hissa la dormeuse sur son dos, s’introduisit avec elle dans l’ascenseur, gagna le deuxième étage et atterrit finalement dans la chambre dont la porte n’était pas fermée pour l’excellente raison de Mme de Sommières s’y était installée pour attendre…
– Ne criez pas, Tante Amélie, prévint Aldo, elle est seulement ivre morte…
– Je n’ai pas l’habitude de crier pour un oui ou pour un non. Ce que j’aimerais savoir, c’est dans quel bistrot elle a pu se mettre dans cet état…
– Pas beaucoup de bistrots ici, fit Adalbert qui arrivait. Ça a dû se passer chez un particulier… Et, en plus, elle n’aime pas le scotch !
– Ça m’étonnerait qu’elle l’aime davantage après cette nuit, dit Aldo qui examinait le visage et reniflait les vêtements. On l’a forcée à boire : elle a une meurtrissure au coin des lèvres et il en est tombé sur ses habits. Descends aux cuisines où les feux doivent être déjà allumés pour avoir un pot de café très fort ! Pendant ce temps on va la déshabiller et la coucher, Tante Amélie et moi…
– Tante Amélie toute seule ! protesta la vieille dame. Je veux bien ton aide pour les vêtements du dessus mais le linge, c’est mon affaire. Cette pauvre fille mourrait de honte si elle apprenait que tu l’as vue dans le plus simple appareil ! Elle serait capable de faire le tour des églises pieds nus, vêtue d’un sac et avec des cendres sur la tête…
– Vous connaissez bien mal les femmes ! Tout dépend de ce qui se cache sous leurs vêtements ! Non, ne criez pas, je tourne le dos !
Un moment plus tard, vêtue d’une attendrissante robe de chambre en pilou rose serrée au cou et aux poignets par de petits rubans assortis, Marie-Angéline alternait les rasades de café qu’elle vomissait d’ailleurs presque aussitôt et les séances de marche forcée à travers la chambre étayée de chaque côté par Aldo et Adalbert. Non sans protester avec un degré ascendant dans l’énergie à mesure que le traitement opérait.
Quand, enfin, elle repoussa ses soutiens pour aller atterrir dans un fauteuil, on jugea que le plus dur était fait. Adalbert descendit rejoindre leurs compagnons de recherches pour leur annoncer la bonne nouvelle – sans donner de détails ! – les inviter à dîner pour le soir même et commander pour les habitants du second étage un solide breakfast…
En remontant il trouva Marie-Angéline toujours assise sur son fauteuil, raide comme un piquet, les yeux fermés et pleurant toutes les larmes de son corps en un désespoir bruyant qui, visiblement, agaçait la marquise et que Morosini s’efforçait d’apaiser dans le style énergique :
– Rien ne sert de vous désespérer, Angélina ! Il vous est arrivé une aventure pénible mais vous n’êtes pas déshonorée pour autant !
– Oh si, je le suis !… Oh si, je le suis !… Moi… une Plan-Crépin dont… les ancêtres étaient… aux Croisades…
– Ah bon ? Eux aussi ? fit Mme de Sommières. Décidément il y avait un monde fou à l’époque ! Je croyais que vous descendiez, comme Colbert, d’un marchand de drap de Reims ?
– Et lui, il descendait de qui ? D’un… écuyer du… comte de Champagne dont les… enfants ont… dérogé ! Ils ont travaillé !
Le tout ponctué de reniflements qui eussent amusé Morosini si la pauvre fille ne lui avait fait pitié…
– Il n’y a aucune raison d’en douter, dit-il doucement. Allons, Angélina, calmez-vous ! Vous allez manger quelque chose et ensuite vous nous raconterez ce qui vous est arrivé. Et d’abord, où étiez-vous ? On vous a cherchée toute la nuit !
Elle prit son mouchoir, se moucha vigoureusement et essuya ses yeux :
– Au… au Sanhédrin !
Mme de Sommières se mit à rire :
– On aura tout vu dans cette ville si les Juif en ont fait un cabaret ?
– Je sais bien que vous êtes une mécréante mais respectez au moins les religions ! grogna Aldo. Allez-y, Angélina !
– Laisse-la d’abord manger, conseilla Adalbert, voilà le petit déjeuner !
En effet, deux Soudanais en gants blancs véhiculaient une table à roulettes toute servie sur laquelle la rescapée se jeta avec un cri sauvage.
– Dieu, que j’ai faim !
Elle avala coup sur coup des œufs au bacon, du jambon et trois toasts à la marmelade d’orange, le tout arrosé de thé brûlant.
– Vous avez un estomac en fer, Plan-Crépin, remarqua la marquise qui achevait tout juste de grignoter une tartine…
– Si elle n’a avalé depuis hier à midi que de l’alcool et le café de ce matin, elle doit mourir d’inanition… dit Adalbert, qui lui-même faisait honneur au breakfast.
Enfin rassasiée et apaisée, Marie-Angéline – chose inouïe ! – accepta même la cigarette que lui offrait Aldo et raconta son aventure. En fait, ce qu’elle appelait le Sanhédrin, l’antique conseil des juges devant lesquels avait comparu Jésus, n’était que les catacombes creusées dans le roc où étaient leurs tombeaux. Attirée par la beauté de l’endroit et surtout la magnifique façade d’inspiration hellénistique ornée de feuilles d’acanthes, de fruits et de grenades sculptés à même le roc, elle avait fait plusieurs aquarelles et allait se décider, non sans regrets, à chercher un autre sujet quand, de son abri de buissons et d’acacias, elle vit soudain apparaître cet Ézéchiel qu’elle cherchait depuis tant de jours sans l’avoir jamais rencontré. Son cœur en avait manqué un battement tandis que son sang ne faisait qu’un tour. Le voyant pénétrer dans les catacombes après un coup d’œil circonspect sur ses arrières, elle s’était lancée sur ses pas sans plus réfléchir.
– N’ayant pas de lampe électrique, je me suis trouvée bientôt tâtonnant dans l’obscurité. Je n’entendais aucun bruit et j’allais renoncer quand j’ai aperçu, dans les profondeurs des galeries, une lumière qui pouvait être la flamme d’une bougie. J’ai marché vers elle en prenant mille précautions pour ne pas tomber sur le sol inégal et c’est quand j’ai pu distinguer les contours d’une salle où, en effet, une bougie était posée sur une sorte de sarcophage que j’ai été assommée… Après je n’ai que des souvenirs vagues. Lorsque j’ai repris conscience, j’étais toujours à la même place et un homme masqué me faisait boire quelque chose de fort, sans doute pour me ranimer, et j’ai reconnu le goût du whisky…
– Parce que vous en aviez déjà bu ? ironisa Mme de Sommières. Ce jus de punaises ! Et dire que je croyais avoir formé votre goût !
– Pour savoir choisir, il faut essayer de tout !… Du whisky donc et sur l’instant cela m’a fait du bien mais les hommes en noir – ils étaient deux – ont insisté pour que j’en boive encore. La tête commençait à me tourner et j’ai voulu refuser. Alors on m’a fait boire de force jusqu’à ce que je reperde conscience. Et je ne sais rien de ce qui s’est passé ensuite…
– Ces gens vous ont rapportée ici avec tout votre matériel, dit Aldo. Ils vous ont déposée sur les marches de l’hôtel…
– Mon Dieu ! Des tas de gens ont pu me voir dans cet état !
– Sûrement pas. Le jour naissait à peine et même dans le hall il n’y avait personne…
– Ah ! Tant mieux ! Mais quelle honte, mon Dieu, quelle honte ! Je suis déshonorée…
– Ne faites donc pas tant d’histoires pour une malheureuse cuite ! bougonna la marquise. Quant au déshonneur… ça m’étonnerait beaucoup ! Il n’y avait pas la moindre trace de désordre dans vos vêtements !
– Il n’aurait plus manqué que cela !… Mais il se peut que l’on m’ait volée. Voulez-vous me passer mon sac, s’il vous plaît ? demanda-t-elle à Vidal-Pellicorne qui était le plus proche de l’objet.
Elle ne procéda pas à l’inventaire : en ouvrant la grande poche de cuir, la première chose qui lui sauta aux yeux fut une enveloppe blanche qu’elle n’y avait jamais vue. C’était une lettre adressée au prince Morosini, dont la suscription fit bondir le cœur de celui-ci.
– C’est l’écriture de Lisa !… Mon Dieu !
D’un doigt nerveux il décachetait l’épaisse enveloppe, en tirait une feuille pliée en quatre ne contenant que quelques mots :
« Si tu m’aimes, écrivait la jeune femme, ne me cherche pas, ne me fais rechercher par personne. Trouve ce que l’on t’a demandé, je suis sûre que tu en es capable. De toute façon je ne suis plus à Jérusalem et je suis bien traitée. Pour toi, pour nous, il faut que je prenne soin de moi. Je t’aime. Lisa… »
– Voilà la réponse à la question que nous nous posions tous, dit Aldo en tendant la lettre à Mme de Sommières – Adalbert, lui, avait lu par-dessus son épaule – Marie-Angéline a été enlevée pour servir de facteur, un point c’est tout !
– Comme c’est flatteur ! fit l’intéressée visiblement vexée.
– Ces Orientaux sont toujours excessifs ! commenta Mme de Sommières. Dans nos châteaux, il est d’usage d’offrir un verre de vin au facteur. Pas de l’imbiber au point qu’il ne tienne plus debout. Que faisons-nous à présent ? On reste ici ?
– Pour quoi faire ? soupira Vidal-Pellicorne. Nous avons la certitude que ce que nous cherchons n’est plus dans le pays depuis longtemps et, si Angélina le permet, j’emploierai le langage des truands pour dire qu’elle est « grillée ». Le mieux serait, je crois, que vous alliez rejoindre, mesdames, le yacht du baron Louis et que vous rentriez en France…








