Текст книги "Les Émeraudes du prophète"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
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– Pas… pas vraiment mais je vous en parlerai tout à l’heure si on nous en laisse le temps. Que se passe-t-il à la maison ? Angelo a l’air affolé…
– Il n’y a pas de quoi mais en fait un problème inattendu se présente. Vous vous souvenez de Spiridion Mélas, l’ancien valet de votre cousine, la comtesse Orseolo ?
– Celui dont elle voulait faire le nouveau Caruso ? Très bien. Qu’est-ce qu’il a encore fait celui-là ?
– Oh, pas grand-chose, il réclame la succession. Il prétend posséder un testament.
– Il a vraiment tous les culots ! Après l’avoir plus qu’à moitié ruinée et couverte de ridicule en devenant son amant, il veut ce qu’il n’a pas encore réussi à lui arracher : le palais et ce qui reste ?
– Exactement. Que devons-nous faire ? J’ai vu maître Massaria bien entendu mais il dit que vous seul pouvez attaquer le testament…
– Je n’en ai guère envie, mon cher Guy. Vous savez ce qu’il en était de ma cousine Adriana et ce que j’avais à lui reprocher. Que ses dépouilles tombent dans les mains d’un aigrefin me paraît au fond assez normal…
– Sans doute et je m’attendais un peu à cette réaction mais, pour une fois, songez au qu’en-dira-t-on. Venise ne comprendrait pas que vous laissiez à ce moins-que-rien un palais historique et l’héritage, même réduit, d’une noble et grande famille. D’autant que pour tout le monde, la comtesse Adriana, comme Anielka et Cecina, est morte d’avoir ingéré des champignons vénéneux. Si vous laissez s’afficher pareil scandale vous y perdrez beaucoup parce que l’on ne comprendra pas !
Aldo ne réfléchit qu’un court moment. Certain grésillement dans la ligne laissait prévoir une prochaine coupure :
– Je vais écrire à Massaria sur-le-champ, lui dire de faire opposition et d’engager toute procédure qu’il jugera utile. Vous avez raison ! Libre à moi, si nous gagnons, de faire don de l’héritage à la ville de Venise ou à une institution charitable…
– Vous me faites plaisir… À présent, vite, donnez-moi des nouvelles de Lisa. Elle est malade ?
– Non mais nous avons un problème dont je ne peux pas vous parler au téléphone. Je vais vous écrire. D’ici, la poste doit mieux fonctionner que de Jérusalem…
Le téléphone devait penser la même chose car Guy Buteau n’eut même pas le temps de répondre : la ligne était coupée… Aldo ne jugea pas utile de rappeler : il se mit au petit bureau que comportait sa chambre et sur du papier à en-tête du Pera Palace écrivit à son notaire puis, après un moment de réflexion, composa une lettre pour Guy dans laquelle il se contentait de dire que l’affaire du Pectoral avait eu un prolongement inattendu et que, de ce fait, on avait jugé bon de prendre, contre lui, certaines garanties, mais le nom de Lisa ne figura nulle part. Il savait son vieil ami assez fin pour lire entre les lignes. Cela fait, il prit une douche, enfila un smoking pour le dîner et, glissant dans sa poche les missives qu’il venait d’écrire, descendit à la réception pour qu’on les lui poste. Il avait un peu de temps devant lui et pensait qu’un verre au bar ne serait pas désagréable en attendant les tourtereaux de l’archéologie.
En échange de son courrier, l’homme aux clefs d’or lui remit une lettre sans timbre ni aucune indication postale : seulement son nom.
– Qui a porté ceci ?
– Un commissionnaire, Excellence ! Il n’y a pas de réponse.
– C’est bien, je vous remercie.
Tout en se dirigeant vers le bar, Morosini décacheta la lettre et leva un sourcil surpris. Il n’en avait jamais reçue d’aussi brève : elle ne contenait que trois mots et un point d’exclamation mais combien explicites : « Allez-vous-en ! »
Songeur, il glissa le billet dans sa poche, se choisit un coin tranquille dans le somptueux café maure qui tenait lieu de bar, commanda une fine à l’eau, et prenant une cigarette dans son étui d’or il l’alluma d’une main machinale comme les premières bouffées qu’il en exhala. Chez lui la meilleure façon de réfléchir – le verre et la cigarette ! – toutefois avec le bain et quand il pouvait conjuguer les trois, c’était un moment de pur bonheur mais il n’était pas question de remonter pour retrouver ces agréables conditions. Pourtant, ce qu’il relisait en essayant de trouver, sur le papier ou l’enveloppe, le moindre indice de provenance méritait qu’on s’y arrête longuement. Encore qu’il n’arrive pas à comprendre d’où elle pouvait venir, la menace était claire même si elle n’était pas formulée : ou il partait, ou il lui arriverait quelque chose de désagréable. Et cela ne regardait que lui, la suscription de l’enveloppe portant son seul nom.
Naturellement, il n’envisagea pas une seconde d’obéir à l’étrange injonction. D’abord il avait horreur de recevoir des ordres et, en outre, il suffisait qu’il se sente gênant ou indésirable auprès de gens malintentionnés pour lui donner envie d’en savoir davantage.
Adalbert et Hilary faisant leur apparition à cet instant, il fourra précipitamment le message dans sa poche et les accueillit de son habituel sourire nonchalant :
– Alors ? Quelles nouvelles ?
Il n’était pas difficile de deviner, à leur mine, qu’elles n’étaient pas brillantes. Vidal-Pellicorne, d’ailleurs, haussa les épaules et soupira, en présentant l’un des fauteuils à sa compagne :
– C’est un peu ce que je pensais : les consuls n’ont aucune influence sur les décisions des ministères. Ils sont surtout là pour la paperasserie. L’Anglais n’a pas caché à notre amie que sa seule chance était à Ankara et avec son ambassadeur…
– Eh bien, ce n’est pas si grave ? La capitale administrative est à quatre cent cinquante kilomètres, à peine, et elle est reliée par le chemin de fer. Évidemment ce n’est pas l’Orient-Express mais c’est supportable…
Hilary leva sur Morosini un regard effrayé :
– Je sais cela mais Ankara n’est pas encore une vraie ville. Ce n’est paraît-il qu’une grosse bourgade où la police n’est pas parfaite. Si… si vous vouliez bien m’accompagner, je me sentirais plus tranquille.
Elle portait, ce soir-là, une robe en crêpe Georgette blanc pailletée de minuscules perles de verre du même bleu que ses yeux, ce qui la rendait particulièrement séduisante, mais Aldo était blindé contre ce genre de sortilège. Il y répondit par un sourire bon enfant :
– Vous avez peur d’un voyage de quelques heures, alors que vous venez de traverser l’Europe, et de quelques bureaucrates, vous qui avez fait choix d’une profession où il faut savoir affronter les hommes tout autant que les éléments ?… Vous n’êtes pas vraiment la reincarnation de lady Stanhope !
– Je l’avoue bien volontiers. D’ailleurs je ne suis pas archéologue au même sens que M. Vidal-Pellicorne. Ainsi je ne dirigerai jamais un chantier de fouilles : je suis seulement spécialiste des faïences et porcelaines.
– Évidemment, ça casse mais ça ne salit pas ! fit Morosini sarcastique…
– Ne soyez pas cruel ! Ce que je vous demande est peu de chose. Nous pourrions prendre le train de nuit – je me suis renseignée ! Demain matin, nous serions à pied d’œuvre et demain soir nous rentrons ? Est-ce trop demander ?
– À moi, oui. J’ai, ce soir, une visite importante à faire. Je devrais dire : nous avons, ajouta-t-il avec un coup d’œil à Adalbert dont la mine à cet instant précis était celle d’un épagneul malheureux, et qui se hâta d’ailleurs de prendre part au débat :
– Cette visite n’est pas si urgente ! Elle peut être remise d’un jour ou deux et j’avoue qu’avec les troubles sporadiques toujours susceptibles d’éclater en Anatolie, je serais plus tranquille si nous accompagnions Hilary !
Morosini releva un sourcil ironique :
– Pourquoi nous ? Tu devrais suffire à la tâche ? Vas-y si cela te chante !…
– Mais nous étions convenus…
– Disons que nous avions suggéré une idée, fit plus doucement Aldo qui n’aimait pas du tout qu’un obstacle se dresse entre eux et ne pouvait s’empêcher de déplorer que son meilleur ami ait choisi justement ce moment pour tomber amoureux. D’autre part s’il arrivait quelque chose à miss Dawson, tu serais très malheureux et moi j’aurais des remords. Partez tous les deux et oubliez-moi.
– Alors promets-moi d’attendre que je revienne pour aller là-bas !
Cette fois Aldo se mit à rire en constatant qu’Adal n’insistait pas pour qu’il les accompagne : ce voyage en tête à tête avec la dame de ses pensées devait le ravir…
– J’essaierai, bien que je sois assez grand pour me débrouiller tout seul !
– Je ne sais pas comment vous remercier, dit la jeune fille dont le regard inquiet s’était soudain éclairé.
– N’essayez pas ! Cela n’en vaut pas la peine. Va donc jusqu’à la réception retenir vos places pour cette nuit et ensuite nous dînerons…
Le repas fut rapide. Le train était à onze heures du soir et les deux voyageurs devraient se changer et préparer le léger bagage nécessaire à un court séjour encore que chez une jolie femme un « léger bagage » ne puisse se concevoir sans deux valises bien remplies. Le repas terminé, Morosini choisit de les laisser à leurs préparatifs et se retira chez lui après leur avoir souhaité d’obtenir ce qu’ils allaient chercher : la physionomie radieuse d’Adalbert, heureux comme s’il partait en voyage de noces, l’exaspérait et il ne voulait pas se laisser aller à de nouvelles incartades verbales. Quant à la lettre menaçante qu’il avait toujours sur lui, il décida de ne la lui montrer qu’à son retour. Il l’enferma dans la mallette en peau de porc qui contenait sa trousse de toilette.
Du haut de son balcon dominant l’entrée du palace il vit le couple s’embarquer dans la voiture de l’hôtel qui allait les descendre au bac traversant le Bosphore pour les mener à la gare de Scutari sur le continent asiatique.
Quand il l’eut vue disparaître, il resta là un long moment à contempler l’image magique de Stamboul et de la Corne d’Or scintillant, comme la robe d’Hilary, de milliers de petites lumières posées sur le bleu de la nuit. Puis vers onze heures et demi, jetant un manteau sur son smoking, se donnant l’allure d’un homme qui a l’intention d’aller passer un moment agréable dans une boîte de nuit, il descendit, demanda quelques adresses au portier mais en refusant qu’on lui retienne une table, prit une voiture et, à son tour, quitta le Pera Palace. La mise en demeure reçue tout à l’heure ne lui laissait pas beaucoup de temps : il fallait qu’il voie Salomé cette nuit même…
CHAPITRE VI
LA NUIT ENSORCELÉE
– Entre, je t’attendais…
– Je n’ai pas annoncé ma visite cependant ?
– Non, mais je savais que tu viendrais un soir ou l’autre. Et depuis ce matin quelque chose me disait que ce serait celui-ci… Viens t’asseoir près de moi !
Elle tendait vers lui un bras mince et rond, chargé de bracelets, une main fine, bosselée d’or et de rubis. Salomé, ce soir, était vêtue comme pour une fête, de longs voiles de mousseline jaunes et blancs brodés d’or entre les épaisseurs desquels brillaient des colliers et des agrafes précieux. Elle était à demi étendue au milieu des coussins, la tiare d’orfèvrerie qui la coiffait était plus somptueuse encore que la dernière fois et une longue natte tressée de perles d’or glissant sur une épaule semblait la continuer. Avec ses longs yeux noirs et ses lèvres rouges que faisait briller la flamme des lampes de bronzes posées à différents niveaux, la femme était d’une beauté saisissante et en prenant place près d’elle comme son geste l’y invitait, Aldo se sentit enveloppé d’un parfum complexe et capiteux comme il n’en avait jamais respiré. Le trouble qu’elle lui avait déjà inspiré le saisit de nouveau. Il voulut le dissiper en posant tout de suite des questions précises :
– L’autre nuit, tu m’as appris que j’allais être en danger. Peux-tu m’en dire davantage ?
– Peut-être, fit-elle en tapant dans ses mains pour faire apparaître le café rituel. Mais tu n’es pas venu que pour cela…
– Et pourquoi d’autre ? Je sais que les brumes de l’avenir se déchirent devant toi… et que tu dis des choses trop vraies.
– C’est ton amie de l’autre soir qui t’a dit cela ? Qu’est-elle au juste pour toi ?
– Rien qu’une amie mais tu devrais le savoir, toi qui vois tout. C’est elle, en effet qui m’a dit cela. Elle était, je crois, aussi satisfaite qu’effrayée…
– C’est une femme étrange qui s’est trompée de siècle. Elle vient de loin, comme moi… mais elle t’a conduit ici et, pour cela, je la bénis…
Morosini fronça le sourcil, repris par son ancienne méfiance :
– Je ne vois pas pourquoi, dit-il sèchement.
– Tu es celui que j’attendais… depuis longtemps.
Il eut un mouvement d’impatience : celle-là aussi, on la lui avait déjà servie. Pour réfréner un début d’irritation, il but une tasse d’un café qui lui parut plus parfumé que jamais :
– Écoute, soupira-t-il, j’ai besoin de ton savoir. Tu m’as dit que j’allais être en danger et je crois que je le suis parce que, ce soir, j’ai reçu ça ! Comme tu peux le voir, c’est court mais très explicite…
Elle ne jeta au papier qu’un coup d’œil dédaigneux :
– Et tu as peur ?
– Non mais je pense que ceci doit être pris au sérieux.
– Sans doute mais, de toute façon, tu dois repartir, alors je te conseille d’obéir…
Déçu et furieux, il se leva si brusquement qu’il manqua renverser la fragile table basse supportant le plateau :
– Si c’est tout ce que tu as à m’apprendre, je te laisse. Je perds mon temps ici…
– Crois-tu ?… Allons, calme-toi et ne déforme pas le sens de mes paroles. Tu partiras parce que ta vie n’est pas ici et ce que tu cherches non plus !
– Que sais-tu de ce que je cherche ?
– Tu cherches les pierres sacrées, celles qui donnent le pouvoir de pénétrer l’avenir et c’est pour ça que tu es en danger…
Cette fois Morosini n’avait plus envie de partir. Il sentait qu’il avait frappé à la bonne porte.
– Mais puisque tu dis qu’elles ne sont plus ici, je ne vois pas pourquoi l’on s’en prendrait à moi ?
– Tes ennemis sont de deux sortes : ceux qui ne veulent à aucun prix que les émeraudes qui ont joué un rôle tragique dans la dynastie la plus respectée reparaissent avec leur histoire et ceux qui veulent que tu les retrouves pour en tirer une fortune.
– Et toi, tu sais où elles se cachent ?
– Je sais où elles sont allées… il y a longtemps…
– Alors dis-moi au moins leur histoire !
– Pas maintenant.
– Quand, alors ? s’écria Morosini qui commençait à s’énerver. Tu sais que je dois partir et même tu me le conseilles, et tu me dis « pas maintenant » ? Alors je répète : quand ?
– Quand nous aurons fait l’amour… Alors, je te dirai tout.
Il la regarda avec une sorte d’horreur incrédule :
– L’amour ? Toi et moi ?
– Et qui d’autre vois-tu ici ? Je veux t’appartenir, ne fût-ce qu’une heure…
– C’est impossible !
– À mon tour de demander pourquoi. Ne suis-je pas assez belle ? fit-elle en étirant parmi les coussins un corps dont les formes se dessinaient sous les voiles.
– Tu es très belle mais puisque apparemment tu sais tout de moi, tu ne dois pas ignorer que, marié depuis peu, j’aime profondément ma femme et qu’on me l’a enlevée. Cela ne dispose guère à batifoler avec une autre…
Le mot, prononcé volontairement, dut la blesser car elle se rembrunit. Ses longs yeux noirs lancèrent un éclair :
– Un prince n’a pas le droit d’être vulgaire. Ce que je veux de toi c’est un accomplissement, celui qui a été écrit pour moi il y a bien longtemps et que toi seul peux me donner. Je ne te demande pas d’oublier ton épouse. Simplement de t’oublier toi-même pendant un moment, d’oublier ta volonté et de laisser parler ton instinct…
– N’y vois pas une offense à ta beauté mais je ne pourrai jamais !
– Je crois que si. Je vais t’aider… Bois encore un peu de café !
Il obéit machinalement tandis que, par trois fois, elle frappait dans ses mains. Une musique douce commença dans la pièce voisine et la servante reparut. Sans qu’un mot soit prononcé, elle vint ôter la tiare d’or ciselé qui coiffait sa maîtresse et qu’elle emporta. Salomé alors se dressa sur ses pieds nus où tintaient des anneaux et se mit à danser. Une danse lente, quasi hiératique, celle d’une prêtresse faisant offrande à son dieu. Par trois fois, elle s’agenouilla devant Aldo sans perdre le fil de la musique, se relevant chaque fois d’une souple torsion des reins, puis elle s’écarta en abandonnant un premier voile aux pieds de l’homme qui le ramassa, gagné par une étrange fascination et pour qui, soudain, le temps s’arrêta, emportant la réalité, à mesure que la danse déroulait ses figures voluptueuses dont le rythme s’accélérait peu à peu. Il n’était plus un Européen perdu aux confins de deux mondes mais un roi des temps anciens regardant s’animer et se dévoiler pour lui une admirable statue. L’une après l’autre s’envolaient les mousselines brodées révélant toujours plus nettement un corps dissimulé encore par une large ceinture orfévrée incrustée de perles, de corail et de pierres fines comme le large pectoral ciselé que les seins orgueilleux supportaient sans faiblir, les pendants d’oreilles et les nombreux bracelets habillant les bras minces et les chevilles. Aldo sentait la sueur couler le long de son dos cependant que son esprit s’embrumait curieusement et que son désir s’éveillait. Surpris il pensa un instant au goût particulier du café mais le spectacle était trop fascinant pour qu’il trouvât encore le courage de le faire cesser.
Enfin le dernier voile tomba tandis que la danse atteignait un paroxysme. Le pectoral glissa à terre et aussi la ceinture avant que Salomé vînt s’abattre nue et haletante aux pieds de Morosini dont elle enlaça les chevilles. Dans un dernier sursaut, il se leva pour fuir l’enchantement mais elle était à genoux à présent et, tout en l’enveloppant de caresses, elle remonta le long de son corps comme une branche de lierre et commença à le dévêtir. D’un geste instinctif il voulut la repousser et, pour ce faire, posa les mains sur elle. Et cessa de résister… Sa peau était douce et le parfum qu’elle exhalait agissait lui aussi comme un philtre. Un instant plus tard ils s’abattaient ensemble au milieu des coussins. Aldo oublia tout. Mais lorsqu’il la prit, il eut la plus forte des surprises : Salomé était vierge…
Elle sentit son sursaut et l’enlaça plus étroitement encore :
– Chut ! souffla-t-elle. Il fallait qu’il en soit ainsi…
Plus tard, il demanda :
– Pourquoi fallait-il qu’il en soit ainsi…
– Parce qu’il y a très longtemps, un homme est mort d’avoir refusé le don que je t’ai fait aujourd’hui…
– Mais c’est stupide ! Je ne suis pas le Baptiste et tu n’es pas fille d’Hérodiade…
– Peut-être l’avons-nous été ? Qui peut savoir ?… En tout cas, lorsque je t’ai vu, l’autre soir, j’ai su aussitôt que tu étais celui qui devait venir, celui pour qui je me gardais…
Il s’écarta d’elle aussitôt.
– Quelle folie ! Entendons-nous bien, Salomé ! Je t’ai aimée parce que tu l’as voulu, parce que tu as mis ce prix à ce que j’ai désespérément besoin d’apprendre… et aussi parce que tu es très belle et que je ne suis qu’un homme.
– Tu regrettes ?
Il haussa les épaules, se releva, drapant ses reins d’un des voiles abandonnés pour chercher une cigarette qu’il alluma.
– Je mentirais si je niais que tu m’as fait vivre un moment… inoubliable, mais sache-le bien, nous ne le renouvellerons jamais…
– Tu as peur que je m’accroche ? Non, sois sans crainte ! Tu partiras libre et je ne te demanderai plus rien. Au contraire, c’est à moi de remplir ma part… du marché !
Le mot était venu avec tant de tristesse qu’Aldo revint s’asseoir au bord du divan et prit l’une des mains de la jeune femme sur laquelle il posa un baiser rapide.
– Le mot est trop laid pour ce que tu m’as fait vivre. Accord lui conviendrait mieux, quand deux êtres composent ensemble une telle symphonie.
Elle le regarda au fond des yeux et sourit avec une sorte de tendresse :
– Merci.
Elle se levait à son tour pour étirer lentement son corps magnifique dans la chaleur du brasero offrant un si voluptueux spectacle que Morosini jugea plus prudent de fermer les yeux. Il ne voulait pas céder une nouvelle fois à la tentation… Quand il les rouvrit, elle avait revêtu une dalmatique de brocart jaune et allumé, elle aussi, une cigarette. L’odeur du « lattaquié » se mêlait à celle du tabac anglais.
– Veux-tu encore un peu de café ?
Il fit signe que non. Alors, au lieu de revenir près de lui, elle tira un pouf de cuir bleu brodé d’argent et s’assit en face de l’autre côté de la table à café.
– Je ne sais rien de ceux qui veulent que tu retrouves les pierres mais je vais te dire pourquoi, dans ce pays, on les considère comme la pire malédiction et pourquoi il est dangereux d’y faire seulement allusion : parce que ce sont des pierres juives…
– On m’a dit que Jéhovah lui-même les a données jadis au prophète Élie. Dieu n’a jamais été juif que je sache…
– Mais son fils l’était et si tu commences à m’interrompre nous n’en finirons jamais…
– Pardon.
– … Parce qu’elles ont causé la mort du sultan Murad et qu’en reparaissant elles feraient peut-être surgir une vérité cachée depuis des siècles, une vérité qui touche à l’origine de celui qu’ils considèrent comme leur plus grand prince avec Soliman le Magnifique : Mehmed II le Conquérant, celui qui a asservi Byzance, la capitale chrétienne pour la donner à jamais à l’Islam.
– Et cette origine était ?
– Juive.
Les yeux de Morosini s’arrondirent :
– Comment est-ce possible ?
– Par la mère, bien sûr. Celle que l’on appelait Huma khatoun, que son fils honora toujours et à qui il dédia même une mosquée, venait du ghetto de Rome. Elle s’appelait Stella, un nom qui reproduit le persan Esther, veut dire étoile et était usité uniquement dans les familles juives. Au cours d’un voyage vers Alexandrie avec sa mère et son frère, elle fut prise par l’un de nos reis et ramenée à Andrinople pour y être vendue comme esclave mais sa beauté la fit entrer au harem du Grand Seigneur. Murad s’éprit d’elle et en fit sa seconde épouse, la première étant une princesse serbe nommée Mara Brancovitch, fille de leur grand prince George… Un jour, Huma khatoun, pour lui donner le nom et le titre qu’elle portait, vit son époux se parer d’un collier fait d’une grosse perle et de deux émeraudes qu’elle reconnut avec horreur parce que, dans toutes les cités de la Diaspora, on déplorait la perte du Pectoral du Grand Prêtre et de ses compléments l’Ourim et le Toummim. Les voir au cou de son époux – un époux qu’elle n’aimait pas – lui apparut comme le pire sacrilège et elle osa lui demander, comme un caprice de coquetterie, de les lui offrir, mais il refusa en disant qu’elles venaient du grand Saladin et que, très certainement, elles portaient ses vertus guerrières dont une femme n’avait que faire. Elle insista en lui révélant ce que ces joyaux représentaient pour son peuple mais, alors, elle suscita sa colère : quand donc comprendrait-elle que le rang où il l’avait mise effaçait tout passé et que l’on devrait toujours ignorer, pour le bien et la grandeur de son fils, qu’il était aussi celui d’une esclave juive ? Quant aux émeraudes, elles avaient été des prises de guerre il y a bien longtemps et il fallait que l’on se souvienne seulement de Saladin dans leur histoire. Mehmed les porterait plus tard…
« Pour celle qui avait été Stella et qui s’efforçait encore de pratiquer secrètement sa religion, ces paroles étaient un blasphème. Elle décida donc de s’emparer des « sorts sacrés ». Ce ne serait pas facile et elle y risquerait sa vie mais il y avait peut-être un moyen : Murad était un bon souverain soucieux du sang de ses soldats, du bien-être de ses peuples et de ses devoirs religieux mais il aimait le vin et les plaisirs de la table. Stella réfléchissait donc quand, un soir, le Sultan rentra au palais dans une grande agitation : alors qu’il traversait le pont sur la Toundja, un derviche de l’ordre des Mevlevis (tourneurs) auquel il portait un grand respect lui prédit qu’il mourrait bientôt. La femme vit là un signe du destin et décida d’attendre. Quelques jours plus tard, à la suite d’un banquet copieux, Murad fit appeler son épouse favorite qu’il désirait honorer mais, au cours de la nuit, celle-ci cria au secours : Murad étouffait. Il mourut dans l’heure suivante et, en regagnant ses appartements, Huma khatoun, « l’oiseau du paradis », emportait les deux émeraudes qu’elle avait détachées de leur chaîne.
« Elle n’avait pas encore gagné : il lui était impossible de les garder près d’elle au harem, plus impossible encore de sortir du palais pour rejoindre la petite communauté juive d’Andrinople. Elle joua, alors, un coup risqué en allant raconter son histoire à la première épouse : elle ignorait quels sentiments une authentique princesse pouvait lui porter.
« Or, elle trouva une compréhension…
« Mara, la princesse serbe, était chrétienne et supportait mal d’avoir été livrée à l’Infidèle même avec le titre de sultane. Certes, elle n’avait pas connu l’humiliation de l’esclavage et son mariage était le résultat d’une combinaison politique. On ne sait rien de ses sentiments envers Murad mais, après la mort du fils qu’elle lui avait donné et qui aurait dû régner, elle s’était désintéressée de la vie de cour sauf en ce qui concernait la seconde épouse, cette femme qu’elle savait malheureuse, déchirée qu’elle était entre les racines qu’on étouffait en elle – Mehmed II fera courir plus tard le bruit que sa mère était une princesse française ! – et l’amour qu’elle portait à un fils élevé dans les strictes lois d’une religion qu’elle haïssait.
« Murad mort, Mara obtint du nouveau souverain, qui savait ce que sa mère lui devait, la permission de revoir son pays natal, son père et ses frères. Elle partit donc pour Semendria, la capitale de George Brancovitch, et ce fut elle qui emporta les émeraudes dans l’intention de les remettre à la communauté juive de son pays. L’idée de les conserver ne l’effleurait même pas : elle savait la charge de malédiction attachée à ces bijoux. En outre, elle savait que l’amitié laissée derrière elle était des plus précieuses étant donné l’amour que le nouveau maître portait à sa mère. Une alliance sans prix. Et elle était bien décidée à accomplir scrupuleusement ce qu’elle avait promis. Malheureusement…
– Allons bon ! Il y a un malheureusement ?
– Il y en a toujours quand il s’agit d’objets sacrés souillés de sang. L’escorte qui ramenait la princesse au foyer paternel fut attaquée par le pire des seigneurs pillards de ce pays et aussi de l’époque : le voïvode de Valachie, Vlad Drakul, un homme dont la réputation de cruauté faisait trembler les Turcs eux-mêmes. On l’avait surnommé Tepech – l’empaleur ! – parce qu’il prenait un vif plaisir à ce genre de supplice au point, dit-on, d’aimer à prendre ses repas au milieu d’un buisson fait de pauvres gens agonisant sur ses pieux effilés…
– Charmant personnage ! soupira Morosini avec une grimace de dégoût. Fit-il subir ce sort à la princesse ?
– Tout de même pas. C’eût été trop grave. Brancovitch était un grand prince et un homme puissant. Il se contenta de la faire dépouiller par des gens à lui qu’il fit semblant de faire rechercher et quand Mara atteignit Semendria, les émeraudes n’étaient plus dans ses coffres…
Morosini fit la grimace. S’il fallait à présent chercher ces sacrées pierres dans le dédale des pays balkaniques, les choses allaient encore se compliquer. Pourtant une autre question lui venait à l’esprit :
– Mais comment as-tu pu savoir tout cela ?
– Je descends de la suivante favorite d’Huma khatoun, qui lui servait de liaison avec la princesse Mara. Celle-ci, d’ailleurs, est venue finir ses jours à Constantinople, une fois la ville conquise par Mehmed qui lui vouait une réelle amitié. Une affaire d’amour ancien l’y aurait ramenée. Mon aïeule possédait elle aussi le don de voyance et les trois femmes se virent beaucoup. Huma se tourmentait pour les pierres sacrées tombées en de si mauvaises mains, pires encore que celles des Turcs. Elle n’eut de cesse de pousser son fils contre Vlad qui était son vassal depuis que Murad avait conquis la Valachie. Elle et Mara savaient que le démon – Dracul veut dire diable ! – avait fait monter les émeraudes en agrafes qu’il portait à son chapeau.
– Elle avait tort de se tourmenter à ce point : les pierres maudites ne causaient-elles pas la perte de celui qui les possédait et les portait ?
– Eh bien, pas cette fois. L’homme, je te l’ai dit, était le Diable incarné : la chance semblait s’attacher à lui. Jamais ses rapines n’avaient été si fructueuses, jamais ses appétits de pouvoir et de richesses si violents. Au point qu’il décida un beau jour de cesser de payer le tribut annuel de deux mille ducats qu’il devait au Sultan en tant que son vassal. Mehmed patienta cinq ans. Ensuite il rassembla une armée pour aller attaquer l’impudent personnage mais, en fait, le tribut impayé n’était qu’un prétexte. Deux raisons secrètes motivaient Mehmed : d’abord il voulait retrouver Radu, le jeune frère de Vlad, aussi beau que celui-ci était laid. Remis comme otage à la Sublime Porte au moment de la conquête de la Valachie par Murad II, le jeune garçon avait été élevé à Andrinople et Mehmed, depuis toujours, en était amoureux. Amour non payé de retour : Radu avait peur de Mehmed et, à la première occasion, il réussit à prendre la fuite, ce dont le nouveau sultan ne se consolait pas. En outre, il avait appris que l’Empaleur possédait un bijou volé à son père au moment de sa mort – il ignorait et ignora toujours par qui ! – et décida qu’il était temps, pour les émeraudes comme pour Radu, de réintégrer le Sérail. Tu devines avec quel effroi Huma khatoun considéra les préparatifs de son fils. Certes, elle déplorait que les pierres fussent perdues pour sa communauté mais elle éprouvait une véritable épouvante à l’idée de les voir reparaître sur la poitrine ou au turban de Mehmed.
« Pendant ce temps Vlad, s’attendant à être attaqué, avait demandé l’aide de son suzerain naturel le roi de Hongrie Mathias Corvin : quand arriverait le Sultan, il trouverait à qui parler…
« Or Mehmed n’était pas fou et, comme son père, il ménageait le sang de ses hommes. Sur le conseil de son grand vizir, Mahmoud pacha, il envoya une ambassade à Vlad, l’invitant à venir – avec son jeune frère ! – discuter de la situation. Pour toute réponse, Drakul, après avoir fait clouer le turban de cérémonie sur la tête du chef de la délégation, fit empaler tout le reste. Après quoi il lança son armée sur les positions turques de Valachie, pillant, incendiant, étripant tout ce qui bougeait. Rien ne pouvait plus retenir Mehmed qui s’avança en personne contre cet ennemi diabolique. Après plusieurs combats Vlad dut fuir en Hongrie où il fut emprisonné pour lui apprendre à faire la différence entre ses alliés et ses ennemis lorsqu’il s’agissait de sa distraction favorite : Vlad s’était oublié jusqu’à faire tâter du pal à quelques Hongrois. Pendant ce temps Mehmed, en pleine lune de miel avec Radu, intronisait le jeune homme en tant que voïvode de Valachie aux lieu et place de son frère sous la protection des troupes turques…








