Текст книги "Les Émeraudes du prophète"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
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CHAPITRE V
TOPKAPI SARAÏ
Le train suivant amena Vidal-Pellicorne mais pas seul. Le grand express transeuropéen n’officiant que trois fois la semaine et les dates concordant assez, Morosini s’était rendu à l’arrivée. Dans le moutonnement des chapeaux occidentaux et des turbans de portefaix, il repéra la haute silhouette et la casquette londonienne de son ami et agita un bras mais, quand il s’approcha, il vit qu’Adalbert était en compagnie d’une ravissante jeune personne : cheveux blonds bouclés sous une petite cloche de feutre beige, jolis yeux d’un bleu candide, visage rond marqué de fossettes et, sous le tailleur beige parfaitement coupé, un corps fin et nerveux terminé par de fort jolies jambes et des pieds, un peu grands peut-être, mais élégamment chaussés de lézard caramel assorti au sac et aux gants. Négligemment porté sur les épaules, un grand manteau de voyage en vigogne. L’œil expert d’Aldo la jaugea sans hésiter : une Anglaise, à coup sûr – ce teint de porcelaine fleurissait surtout aux alentours de Hyde Park – mais habillée à Paris et ne manquant pas de moyens. La suite confirma son analyse :
– Ah, le voilà ! s’écria l’archéologue rayonnant. Permettez, chère amie, que je vous présente le prince Morosini, mon ami dont je vous ai parlé. Aldo voici miss… ou plutôt l’Honorable Hilary Dawson, une collègue. Nous nous sommes rencontrés au wagon-restaurant le soir du départ.
– Une collègue, vraiment ? fit Aldo en s’inclinant sur la petite main gantée. C’est difficile à croire…
– Et pourquoi donc ? fit la nouvelle venue.
– Parce que je n’ai encore jamais vu d’archéologue qui vous ressemble. Dans la corporation on est plutôt barbu, moustachu, atrabilaire, au moins quadragénaire, avec la poussière des siècles sous les ongles…
– Eh bien, quel portrait ! fit-elle avec bonne humeur. Je suis ravie de ne pas m’y conformer et pourtant j’appartiens bien au British Muséum, je vous assure.
– Il faut me rendre à l’évidence.
Sous la courtoisie légère des paroles, Morosini cachait une vague inquiétude. Il n’aimait pas du tout la mine rayonnante arborée par son ami ni les regards un rien trop tendres dont il couvrait sa nouvelle connaissance. Tomber amoureux d’une échappée du British Muséum était, selon lui, la dernière chose à faire dans les circonstances présentes. Une seule espérance : que cette mignonne créature aille prendre logis chez une amie ou chez un parent quelconque. Mais non elle descendait comme tout le monde au Pera Palace et il fallut attendre qu’elle eût rejoint sa chambre avec ses bagages pour attaquer un Adalbert soudain rêveur qui regardait, avec la mine inspirée de Lamartine contemplant son lac, la fine silhouette s’élever au plafond dans la cage de l’ascenseur.
– N’est-elle pas adorable ? soupira-t-il d’un ton qui acheva d’exaspérer Morosini.
Saisissant son ami par le bras, il le remorqua jusqu’au bar, à peu près désert à cette heure.
– Je n’adorerai jamais une personne fraîche émoulue du British Muséum et je te défends bien de t’y laisser aller ! Tu n’es pas un peu fou de nous avoir ramené cette fille qui est bien capable de fourrer son joli nez dans nos affaires ?
– Qu’est-ce qui te prend ? Tu vois du mal partout à présent ? fit Adalbert atteint dans sa dignité et ses sentiments.
– Non, mais une archéologue anglaise est la dernière personne dont nous ayons besoin. Que vient-elle faire ici ? Elle te l’a dit ?
– Bien sûr ! Nous avons parlé boutique depuis le premier dîner à bord du train. Hilary prépare un ouvrage sur les porcelaines chinoises et a obtenu du gouvernement turc l’autorisation de visiter l’énorme collection rassemblée au Vieux Sérail provenant des services de table des sultans et de cadeaux reçus.
– Et en échange, noyé dans ses yeux bleus, tu lui as confié que nous y allions, nous, pour deux émeraudes…
– Arrête, tu veux ! Un : je ne suis pas noyé dans ses yeux bleus, je les trouve ravissants, un point c’est tout. Deux : je lui ai dit que nous nous intéressions, nous, au Trésor desdits sultans, ce qui est normal pour un expert tel que toi et que nous allions le visiter…
– Au fait, tu l’as obtenue, l’autorisation ?
– Bien entendu. Je ne serais pas venu sans elle… Et trois : j’aimerais bien que tu ne te mêles pas de ma vie privée. Je ne t’ai jamais fait de reproches, moi, quand tu délirais à propos de certaine Polonaise captivante…
– Laisse-la dormir en paix ! coupa sèchement Morosini.
– Je n’ai pas l’intention de troubler son repos mais je veux seulement te faire comprendre que je ne suis pas en bois et que j’ai droit, moi aussi, à quelques battements de cœur ?
– J’admets tout ce que tu veux, soupira Moro radouci, et même je te demande pardon… mais avoue que cette jolie fille tombe mal… ou trop bien, ajouta-t-il mentalement.
Il ne pouvait s’empêcher de rapprocher l’arrivée de cette miss Dawson, de la mise en garde de la voyante à laquelle, cependant, il avait refusé de s’arrêter : « Tu vas être en danger… » C’était peut-être idiot, mais il se promit tout de même d’accepter une invitation qu’il avait mise de côté depuis quatre jours que Luisa Casati était partie.
– Oh, ce n’est pas grave, reprit Adalbert avec son bon sourire habituel, et moi je ne pensais pas que sa présence pourrait te contrarier. C’est ta visite à Prague qui t’a rendu nerveux ? Tu as eu de mauvaises nouvelles ?
– Les pires. Jehuda Liwa est mort et nous ne pouvons plus compter sur cette piste-là !
– Ce ne sera peut-être pas si dramatique. Je suis persuadé que les pierres dorment tranquillement depuis des siècles dans le trésor ottoman…
– À moins que l’un des sultans, et pourquoi pas Murad II, ait jugé bon de se faire enterrer avec. Souviens-toi de notre aventure en Bohême ! Cette fois, il ne s’agirait plus d’une tombe abandonnée dans une forêt mais d’une mosquée à Brousse.
– Oh, pourquoi imaginer le pire ?
– Je ne sais pas. Peut-être parce que l’on m’a dit récemment que j’allais être en danger. Et toi avec moi sans doute.
– Qui a pu te dire ça ?… Une voyante ?
– Banco ! Tu as gagné.
Les yeux bleus d’Adalbert qui avait cru lancer une bonne plaisanterie s’arrondirent de stupeur :
– Tu fréquentes les tireuses de cartes, toi ?
– Bien sûr que non. Simplement, j’ai été amené à en rencontrer une… Prenons un autre verre, je vais te raconter ça !
Tout en dégustant un second Martini dry, Aldo relata sa rencontre avec la marquise Casati et comment il avait été amené à l’accompagner chez Salomé, ce qui s’y était passé et, pour finir, la phrase l’invitant à revenir quand il le voudrait…
– Et tu n’y es pas allé ? À ta place j’aurais couru le soir suivant. C’est diablement excitant, ton histoire !
– Trop !… Ne me prends pas pour un fat mais je lis assez bien dans les yeux des femmes et dans les yeux de celle-là, j’ai lu une sorte… d’invite. Et j’ai pensé que si elle parlait de danger, c’était pour piquer ma curiosité…
– C’est possible et, dans ces conditions, je te vois mal te rendant aux désirs d’une belle Juive alors que tu vis une angoisse perpétuelle pour Lisa. Cependant n’oublie pas ce que t’a dit la Casati « Elle dit des choses trop vraies ! » Ça vaudrait peut-être la peine d’y aller voir. J’irai avec toi si tu veux…
– Merci mon vieux mais je peux sortir sans ma nounou ! Et je saurai mieux résister à cette Salomé-là que le vieil Hérode, même si elle me fait le coup de la danse des sept voiles !… Bon, oublions ça pour le moment et revenons à Topkapi. As-tu l’autorisation que nous souhaitions ?
– L’ambassade n’a fait aucune difficulté. Nous irons demain au palais pour prendre langue. Rassure-toi, Hilary ne viendra pas avec nous : elle a rendez-vous après-demain…
C’était toujours autant de gagné !
Le lendemain, l’Ortakapi, la lourde porte ogivale flanquée de deux tours octogones à poivrières donnant accès à Topkapi Saraï – le palais de la Porte du Canon – s’entrouvrait pour Aldo Morosini et Adalbert Vidal-Pellicorne, vêtus comme il convient à des hommes d’affaires importants et élégants. Autrefois, seuls les sultans pouvaient franchir à cheval cette Porte du Milieu et sur ce point rien n’avait changé car la voiture qui les avait amenés resta dehors.
Tous deux retenaient leur souffle tant était grande l’impression de pénétrer dans le palais de la Belle au Bois Dormant. Depuis le dernier quart du siècle précédent, le Vieux Sérail, peut-être hanté par trop de fantômes douloureux, s’était vu abandonné par les sultans au profit de Dolmabahce, la nouvelle résidence construite au bord du Bosphore où d’ailleurs Mustafa Kemal Atatürk, le nouveau maître de la Turquie, travaillait lorsqu’il se trouvait à Constantinople {4}. Dès qu’il eut pénétré dans la cour du Divan faisant suite à la farouche porte où l’on enfermait jadis les condamnés à mort, Morosini en éprouva une réelle satisfaction. Ce palais endormi était celui des ombres et il eût détesté d’y croiser le va-et-vient affairé des fonctionnaires la plume à l’oreille et des dossiers sous le bras. Là, dans cette cour planté de cyprès et de platanes centenaires d’où l’on découvrait les élégantes dépendances du Sérail et une belle échappée sur la mer de Marmara, le rêve pouvait ouvrir ses ailes d’autant plus aisément que le gouvernement semblait tenir à l’entretien des jardins. Plus peut-être qu’à celui des salles d’audience ou d’habitation des sultans et de leur entourage masculin – il ne pouvait être question d’aborder seulement les bâtiments de l’ancien harem ! – où la poussière voilait les marbres blancs ou noirs, les bois dorés et même les revêtements muraux en exquises faïences anciennes.
L’homme qui les reçut à l’entrée de l’ancienne salle d’audience – un pavillon à péristyle supportant une toiture à large auvent – portait une « stambouline » noire, un col à coins cassés et un tarbouch qui ressemblait à un pâté de sable rouge placé sur sa tête par un gamin encore inexpérimenté. Un long gland de soie voltigeait autour à chacun des mouvements de tête du personnage. Une énorme moustache en croc et une paire de lorgnons scintillants ne laissaient voir du visage qu’un nez proéminent et, sous la moustache, deux dents de lapin au-dessus d’un menton inexistant. Tel qu’il était, Osman agha veillait sur les richesses intactes de ses anciens maîtres, avec l’aide, toutefois, de gardes armés jusqu’aux dents que l’on découvrit à mesure que l’on approcha de l’endroit où elles étaient entreposées. Ce qui ôta beaucoup au charme des bâtiments, à la grâce des jardins et aux admirables découvertes sur les lointains bleus de la mer.
– C’est dommage ! fit Morosini en désignant l’un de ces hommes à son ami. Ils gâtent un peu le paysage…
– Bah ! Autrefois il y avait les janissaires, guère plus affriolants mais évidemment plus pittoresques…
À la suite d’Osman agha, on pénétra dans une petite salle dont les principaux meubles étaient une table servant de bureau, une chaise, une collection de gros registres reliés en rouge éteint et une lourde et magnifique porte en bronze devant laquelle deux soldats vinrent prendre place, le fusil prêt à tirer…
– Vous avez l’autorisation de visiter le Trésor, dit le conservateur. Souffrez, cependant, que l’on vous soumette à une petite formalité.
Deux autres soldats entrés sur leurs talons se mirent en devoir de fouiller les étrangers sous l’œil bénin d’Osman agha.
– La diplomatie est une chose, expliqua-t-il avec onction. Les précautions n’en font pas partie. J’ajoute que vous serez à nouveau fouillés à la sortie… Avec toutes nos excuses, bien entendu !
– La confiance ne règne guère, grogna Morosini qui détestait être tripoté, surtout par des mains sales. J’aurais cru pourtant que la gracieuse permission de votre gouvernement…
– Certes, certes ! Mais les gens les plus éminents ont quelquefois du mal à résister à la tentation… Vous comprendrez mieux dans un instant.
Poussée par les gardes, la porte de bronze s’ouvrit lentement avec un grondement d’apocalypse et les visiteurs se trouvèrent au seuil de deux grandes salles qui ne recevaient la lumière que par les petites fenêtres ceinturant les coupoles formant le plafond, aussi hautes que celles d’une mosquée. L’éclairage nocturne était assuré par les lampes pendant des chaînes tombant du centre des coupoles mais ni Aldo ni Adalbert ne s’y intéressèrent tant ils étaient médusés par ce qu’ils découvraient.
– C’est la caverne d’Ali Baba, souffla l’un.
– On est en pleines Mille et Une Nuits, fit l’autre… Je commence à comprendre leur méfiance : il n’y a qu’à se servir !
Cela semblait incroyablement facile. Il n’y avait qu’à se baisser, plonger la main dans de grandes bassines à confiture en cuivre ou en bronze, remplies presque à ras bord, les unes d’améthystes, les autres de turquoises, de béryls roses, d’Alexandrites, de topazes et autres pierres de moindre importance alors que diamants, rubis, émeraudes, perles et saphirs s’incrustaient dans une foule d’objets usuels tels que vaisselle, services à café ou à thé, vases, aiguières, le tout dominé par quatre trônes d’époques différentes, plus somptueux l’un que l’autre. Des armes aussi, splendides, damasquinées et ornées de magnifiques pierreries. L’une, entre autres, un superbe poignard accroché sur un caftan de drap d’or – il y avait aussi des vêtements d’apparat – portant trois cabochons d’émeraudes si belles qu’elles firent battre le cœur d’Aldo mais il n’était pas là pour elles. Des joyaux aussi, mal rangés dans des vitrines, dont un fabuleux diamant rose taillé en cœur. Il y en avait trop et devant ce fantastique étalage de richesses, les deux hommes se sentaient un peu accablés. Comment s’y retrouver alors que les plus beaux bijoux étaient presque en vrac ?…
– C’est beau, n’est-ce pas, fit Osman agha visiblement très fier de l’effet produit sur ces « giaours » toujours tellement contents d’eux.
– Magnifique, dit Aldo sincère, mais j’espère que vous avez un relevé de tout ceci. Bien que cela paraisse impossible !
– Rien n’est impossible pour la jeune Turquie ! Tout est relevé jusqu’à la plus petite pierre et se trouve dans les registres qui sont à côté.
– Et vous savez où chaque pièce est… rangée ?
– Ça, c’est une autre histoire. On sait… en gros. Par exemple il y a là mille deux cent vingt-trois améthystes, fit-il en désignant la première bassine venue…
– Sauriez-vous nous dire, coupa Adalbert, où sont les bijoux ayant appartenu au sultan Murad II, père du Conquérant. Nous lui destinons un ouvrage et nous cherchons tous les détails possibles…
Le gardien écarta les bras dans un geste d’ignorance :
– Ils sont ici, avec les autres, et c’est normal puisque, après Murad, son fils très glorieux les a portés et ses successeurs après lui. Les plus anciens sont dans cette vitrine.
– Pourriez-vous l’ouvrir ? C’est difficile d’examiner en détail ce qu’il y a là. C’est… un peu en désordre.
– Mais l’impression de richesse n’en est que plus grande !
– Pourtant ces vitrines me choquent : les Anciens se contentaient de mettre leurs bijoux dans des coffres. Ceci ressemble trop à un étalage de marchand. Ce n’est pas digne !
Tirant une petite clef de sa poche, l’homme ouvrit la longue boîte de verre indiquée et Morosini, de ses doigts habiles et précis, prit les joyaux l’un après l’autre pour les étaler sur une autre mais il ne trouva rien qui ressemblât aux « sorts sacrés ». Rien, sinon une chaîne d’or supportant une énorme perle en poire, d’un orient admirable mais qui avait dû être accompagnée de deux autres gemmes car il y avait, de chaque côté, un anneau vide…
– Admirable ! fit-il sincère, mais ce collier est incomplet. Il est, je crois bien, celui-là même qu’un voyageur bourguignon vit au XVe siècle, et à Andrinople, sur la poitrine du sultan. La description qu’il en donna correspond tout à fait à cette perle mais il parle aussi de deux émeraudes…
Brusquement, Osman agha devint nerveux. Enlevant prestement la chaîne des mains de Morosini, il la rejeta comme une chose sans valeur sur le drap poussiéreux de la vitrine, y entassa les joyaux que le Vénitien avait soigneusement étalés et referma le couvercle.
– Qu’est-ce qui vous prend ? fit Adalbert qui le regardait faire avec la curiosité d’un entomologiste considérant un insecte rare. Vous n’aimez pas cette perle ? Elle est pourtant bien belle…
– Elle est belle, certes, mais je commence à croire qu’il s’agit d’une conspiration, s’écria-t-il soudain furieux. Qu’est-ce que tous ces gens qui en ont aux pierres maudites ? Sous un prétexte ou sous un autre d’ailleurs, mais je vais prévenir le ministre : plus personne pour visiter le Trésor !
– Nous sommes si nombreux que ça ? émit Morosini un rien surpris.
– Vous êtes beaucoup trop pour mon gré. Alors, messieurs, si vous voulez bien, nous allons nous quitter maintenant !
– Un instant ! Vous avez reçu beaucoup de visites à ce sujet ?
– Trop ! Vous êtes les troisième et quatrième !…
– Qui est venu ?
– Je rien sais rien. Un homme, une femme… et puis ça ne vous regarde pas !
– Encore ! fit Adalbert. Pourquoi appelez-vous ces émeraudes les pierres maudites ?
– Ça non plus ne vous regarde pas. De toute façon, elles ne sont plus dans le Trésor depuis belle lurette ! Serviteur, messieurs, serviteur !
Et, sur ce, il se pinça l’oreille droite en émettant un petit sifflement puis tapa trois fois sur une table.
Les gardes se mettant en mouvement dans l’intention évidente de les reconduire à la porte sans trop de douceur, les deux hommes s’esquivèrent avec le maximum de célérité et le minimum de politesse.
– Qu’est-ce que tu penses de ça ? fit Adalbert tandis que tous deux arpentaient un jardin. On dirait que nous ne sommes pas seuls à nous soucier des « sorts sacrés » rebaptisés pierres maudites. Ce type avait même l’air effrayé ?
– Oh, il l’était ! Tu as vu la pantomime à laquelle il s’est livré avant de nous mettre à la porte ?
– Quand il s’est tiré l’oreille en sifflant puis en tapant sur la table ? J’ai failli éclater de rire : il était irrésistible.
– Tu as aussi bien fait de te retenir : c’est censé conjurer le mauvais sort mais il faut toujours taper sur une surface en bois ! J’aimerais bien savoir ce que tout ça cache ?
Aldo haussa des épaules découragées.
– Je ne suis pas certain que cela m’intéresse. Je ne vois qu’une chose : le fil est encore cassé ! Où chercher maintenant ?
– On peut toujours se dire, pour se consoler, que s’il est cassé pour nous, il l’est aussi pour nos concurrents puisqu’il paraît que nous en avons ? J’admets que le coup est rude : j’étais persuadé que nous allions pouvoir contempler les « sorts sacrés » dès aujourd’hui…
– Moyennant quoi, il aurait fallu ensuite trouver comment les sortir d’ici sans se faire tirer dessus ou arrêter pour vol et fusiller. Les Turcs n’ont pas vraiment le sens de l’humour… Pourtant, à y réfléchir, je me demande…
Il s’était arrêté à l’ombre d’un cyprès et, pour se donner le temps de penser, allumait une cigarette, l’œil sur un gracieux kiosque coiffé d’une sorte de bulbe aplati.
– À quoi penses-tu ? demanda Adalbert avec impatience.
– Si nous pouvions apprendre pour quelle raison on appelle ici « pierres maudites » les sorts sacrés des Juifs, cela nous conduirait peut-être quelque part. Tu ne connaîtrais pas un historien ou un quelconque archéologue qui…
– Un archéologue n’est jamais quelconque !
– Si tu veux ! Qui, donc, connaîtrait à fond l’histoire des sultans ottomans ?
– Eh non !… toi en revanche, tu connais quelqu’un qui pourrait peut-être nous être utile.
– À qui penses-tu ?
– Ta voyante !
– Elle regarde vers l’avenir. Pas vers le passé !
– Le passé compte toujours pour ces femmes et la tienne est juive. Les Juifs cultivent la mémoire des siècles passés. En outre celle-ci t’a prévenu : tu vas être en danger…
– Je t’ai déjà dit ce que j’en pensais.
– Peut-être, Casanova ! Mais oublie un peu ton auguste personne. Le danger doit exister puisque d’autres que nous cherchent les émeraudes. Si elle a vraiment vu quelque chose, cela peut être intéressant…
– Et si elle n’a rien vu ? Si j’ai raison ?
– Eh bien, tu prendras ton air vertueux, tu lui diras que tu es un mari fidèle, tu lui tapoteras la joue et tu repartiras. C’est aussi simple que ça, mais je crois que ça vaut la peine d’être tenté…
– Tu as raison. Nous n’avons plus le choix. J’irai cette nuit…
– … et je t’attendrai dans la voiture pour observer les alentours.
– Auparavant on va d’abord essayer autre chose.
En quittant Topkapi Saraï, ils se rendirent au Grand Bazar où se retrouvaient toutes les corporations, singulièrement les orfèvres, les bijoutiers et les antiquaires. Morosini savait d’expérience qu’il est parfois possible – à condition de s’y connaître ! – de dénicher d’extraordinaires trouvailles et parfois de précieux renseignements. Au milieu de l’énorme marché couvert, si pittoresque avec ses voûtes ogivales Morosini, qui avait retrouvé dans son carnet d’adresses celle d’un joailler versé principalement dans les bijoux anciens, n’eut aucune peine à le situer : c’était sans doute la plus belle des boutiques mais la plus discrète et la moins fréquentée. La porte n’en restait pas ouverte en permanence, la vitrine fermée d’un rideau de velours noir n’exposait qu’une seule pièce : en l’occurrence une ceinture de femme ancienne dont les larges anneaux ciselés se bosselaient de turquoises, de perles et de péridots d’un ravissant vert clair. Un employé répondit au coup de sonnette puis, Morosini s’étant nommé, introduisit les nouveaux venus dans un cabinet de travail voûté où les accueillit un homme d’une cinquantaine d’années, replet et vêtu à peu près comme Osman agha à cette différence que sa stambouline noire était de beau drap et avait été taillée par un maître tailleur. Moustachu, bien entendu mais dans le style mongol, il répondait au nom d’Ibrahim Fahzi. Il reçut son confrère vénitien et son double avec cette exquise politesse des Orientaux lorsqu’ils savent éviter les excès poétiques. Sans perdre pour autant le sens des affaires :
– Je ne vous savais pas dans notre ville et c’est, je crois, la première fois que vous venez. Je n’ai pourtant connaissance d’aucune vente capable d’attirer nos amis d’Occident ?
– Pour l’excellente raison qu’il n’y en a pas. Le voyage que nous avons entrepris, mon ami Vidal-Pellicorne et moi, a pour double but l’étude mais aussi le plaisir de découvrir une cité chargée d’histoire et fascinante entre toutes…
En frappant dans ses mains, Fahzi fit apparaître le rituel plateau de café porté par un serviteur qui le déposa sur une table basse avant de s’éclipser.
– Ce n’est pas moi qui contesterai la beauté de notre vieille cité impériale et j’aime à l’entendre vanter, mais est-il indiscret de vous demander à quel sujet vous vous êtes attaché ?
– Les bijoux, bien entendu. On ne se refait pas quand une passion vous tient. En fait, nous écrivons un livre à quatre mains, mon ami et moi. Le thème en est : les joyaux disparus, ceux qui ont joué un rôle important dans l’histoire des peuples. Exemple : le fameux collier de la reine de France, Marie-Antoinette… Il a été dépecé par les voleurs mais nous en avons relevé des traces, l’émeraude que Ptolémée offrit au romain Lucullus sur laquelle était gravé son portrait, les « Trois Frères » les fameux rubis que le duc de Bourgogne, Charles le Téméraire, arborait à son chapeau…
– Intéressant ! Et vous pensez arriver à retrouver tout cela ? Il est vrai que, selon un bruit qui court sous le manteau, vous auriez pu mettre la main sur le fameux Pectoral du Grand Prêtre de Jérusalem…
– On dit beaucoup de choses, fit Morosini assez désagréablement surpris que le secret eût transpiré et qui ne tenait pas à s’étendre sur la question. Et vous n’ignorez pas que chez tous ceux de notre profession sommeille un collectionneur doublé d’un détective. Rien de plus amusant que de suivre une piste, ajouta-t-il d’un ton léger destiné à abuser le Turc sur le sérieux de ses recherches…
– Jusqu’ici ? Notre histoire ne comporte aucun de ces bijoux… je dirai à grands fracas, dont les aventures ont fait le tour du monde et auxquels s’attache souvent la superstition…
Morosini haussa les épaules.
– Les fameux maléfices ? Vous n’y croyez pas et vous avez raison car c’est uniquement la cupidité des hommes qui les ont créés. Pourtant nous avons eu vent de pierres antiques, disparues du trésor des Sultans et que l’on appellerait ici : « les pierres maudites »…
Le visage plein du joaillier se figea comme un bloc de saindoux.
– D’où tenez-vous cela ?
– Oh, c’est sans importance ! fit Aldo avec un geste insouciant. Un ami turc rencontré à Paris.
– Et… cet ami ne vous en a pas dit plus ?
– Ma foi non… si ce n’est qu’on ne les aurait pas vues depuis le XVe siècle. Un voyageur français les aurait admirées sur le sultan…
Ibrahim Fahzi éclata d’un rire qu’Adalbert, observateur silencieux, jugea un peu forcé :
– Ah, la vieille légende de la mort du père de Mehmed II empoisonné à cause de deux émeraudes ? Un conte pour les enfants ! Ridicule. Ne vous y attachez surtout pas ! Cela n’apporterait rien à votre ouvrage sinon une nuance d’incrédibilité…
– Une légende ? fit Morosini doucement. J’ai toujours pensé qu’à la source d’une légende gisait souvent une vérité ?…
– Pas cette fois ! Et je ne serais même pas capable de vous la raconter convenablement… Que pensez-vous de la ceinture que j’ai exposée en vitrine ?
Aldo comprit que le sujet était clos et dit tout le bien qu’il pensait de la parure en question. On finit par se séparer bons amis, du moins en apparence…
– C’est bizarre tout de même, cette conspiration du silence ! Osman agha entre en transes quand on lui parle des émeraudes et Ibrahim Fahzi rit jaune en parlant d’une légende sans importance. Ça veut dire quoi, à ton avis ?
– Qu’on toucherait peut-être à un secret d’État ?
– Vieux de combien de siècles ? Et alors que l’empire ottoman n’est plus qu’un souvenir ?
– Mustafa Kemal Atatürk, le maître du nouveau régime, tient à ces souvenirs. Il s’en est pris à une monarchie tyrannique, pas à l’Histoire d’un pays dont il est fier. Tout ce qui appartient à un passé glorieux lui appartient. D’autant que son pouvoir, bâti sur sa personnalité exceptionnelle, est peut-être plus grand encore.
En rentrant à l’hôtel, ils trouvèrent l’Honorable Hilary Dawson en proie à un vif mécontentement né d’une sévère déception : l’autorisation qui lui avait été accordée de visiter les porcelaines du Vieux Sérail lui était retirée.
– Et sans la moindre explication ! s’écria-t-elle en brandissant la lettre officielle qu’elle venait de recevoir. On me dit seulement que dans l’état actuel des choses à Topkapi Saraï il n’est plus possible de m’y recevoir. Vous y êtes allés, vous ? Avez-vous remarqué quelque chose justifiant ceci ? Des travaux peut-être ?
– Le palais en aurait grand besoin, fit Aldo, mais nous n’avons rien remarqué de tel.
– Alors qu’est-ce que cela veut dire ? Que leur ai-je fait à ces gens-là ?
Des larmes brillaient dans ses jolis yeux bleus et elle était si touchante qu’Aldo sentit ses préventions fléchir.
– Les ambassades ne sont plus ici, hélas, mais à Ankara où Atatürk a transporté tout le gouvernement en 23. À vous de voir si votre ouvrage vaut le voyage ? Mais peut-être le consul anglais pourrait vous aider. Vous êtes la fille d’un lord et toutes les portes anglaises devraient s’ouvrir devant vous ?
– Ce sont les portes turques qui m’intéressent et, en l’occurrence, mieux vaudrait pour moi être allemande qu’anglaise. J’avais déjà eu beaucoup de mal à obtenir cette autorisation…
– Oh, il doit s’agir d’un malentendu, émit Adalbert avec un sourire tellement énamouré qu’il donna à Morosini l’envie immédiate de lui flanquer des claques. Je vais vous emmener voir votre consul et aussi le consul de France si vous voulez ?…
Elle le regarda avec une moue dubitative :
– Au fait, vous avez été reçus, vous, ce matin ? Tout s’est bien passé ?
– Oui et non, fit Adalbert. Disons que tout a débuté assez bien mais nous avons vite compris que nous étions indésirables. Allons, ne vous désolez pas ! Rien n’est perdu et vous êtes trop charmante pour que l’on vous résiste longtemps. Nous allons bien finir par vous la faire rendre, votre autorisation…
– Vous êtes si gentil ! C’est une chance pour moi de vous avoir rencontré, soupira-t-elle avec un si beau sourire qu’Aldo se sentit de trop.
– Eh bien, fit-il désinvolte, je vais vous laisser vaquer à vos consulats. Moi, je vais appeler Venise pour savoir un peu ce qui se passe chez moi…
– Fais-le donc ! fit Adalbert distraitement. Je m’occupe de miss Hilary… On se retrouve pour dîner !
Les bonnes surprises pouvant parfois se produire même quand les choses ne vont pas bien, Aldo n’attendit qu’une heure sa communication. Ce fut Angelo Pisani qui lui répondit avec, dans la voix, un vrai soulagement…
– Enfin ! s’écria le jeune secrétaire. Vous n’imaginez pas, don Aldo, à quel point je suis heureux de vous entendre…
– Vous étiez si inquiet que ça ?
– Et M. Buteau plus encore que moi. En réponse à notre télégramme, le King David nous a prévenus que vous aviez quitté Jérusalem et nous n’avons pas réussi à atteindre le baron de Rothschild…
– … qui doit être quelque part en Bohême. Il nous a quittés il y a plus d’un mois, rappelé d’urgence…
– Sans doute mais ne deviez-vous pas rentrer depuis un moment ?
– J’ai écrit à M. Buteau. N’a-t-il pas eu ma lettre ?
– Aucune. Il se tourmente beaucoup.
Morosini faillit lui dire qu’il se tourmentait lui-même plus encore mais choisit d’en rester là.
– Bon, enfin, je suis là. Que se passe-t-il ?
– Heu… J’aimerais mieux que ce soit M. Buteau qui vous le dise.
– Alors passez-le-moi ! Et vite ! La communication peut être coupée d’un instant à l’autre…
– Mais c’est qu’il n’est pas là ! gémit Angelo au bord des larmes. Cependant sa voix s’éclaircit d’un seul coup « Ah si, le voilà ! »
Un instant plus tard, la voix douce et bien timbrée de l’ancien précepteur devenu fondé de pouvoir se faisait entendre avec une nuance de nervosité inhabituelle chez cet homme toujours si calme :
– Où diable êtes-vous, Aldo ? On vous cherche partout !
– À Constantinople… Apparemment vous n’avez pas reçu ma lettre ?
– Non je n’ai rien reçu mais les postes orientales ne sont pas vraiment un exemple. L’important est que vous alliez bien. Donna Lisa aussi, j’espère ?








