Текст книги "Les Émeraudes du prophète"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
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– Je vous ai déjà dit que je connaissais mon métier. Nous avons télégraphié au poste d’Hébron. Ils vont envoyer à Ein Guedi fouiller le village. Si la princesse y est…
– Ils s’en débarrasseront d’une façon ou d’une autre ! s’écria Aldo. Laissez-nous y aller, moi et Adalbert !
– Il n’en est pas question ! Rentrez à votre hôtel ou je vous colle en prison !
– Moi, je vais y aller ! assura Mac Intyre. Je retourne à l’état-major rendre compte et je pars là-bas !
– Pourquoi pas avec un détachement de l’armée ? grogna Harding. Vous savez pourtant qu’il faut prendre des gants avec les Arabes ces temps-ci. Abdallah, le nouveau roi de Transjordanie, n’est pas commode et le Grand Mufti de Jérusalem est son ami ! Pas d’incident diplomatique, s’il vous plait ! Laissez-moi faire.
– Eh bien, j’irai tout seul, grogna entre ses dents l’Écossais têtu.
– Si ça vous amuse de risquer votre carrière, ça vous regarde mais vous, jappa Harding à l’adresse de Morosini, je veux votre parole d’honneur que vous ne filerez pas avec lui ! Sinon, je vous garde !
Aldo fut bien obligé de s’exécuter et quitta le bureau avec les deux autres pour rentrer à l’hôtel la mort dans l’âme mais, au moment où le lieutenant prenait congé d’eux, Adalbert murmura.
– Je suppose que vous allez partir en civil ? Y a-t-il une place dans votre voiture ?
– Vous ne devez pas quitter le King David ! Et je voyagerai avec ma moto.
– À moins que vous n’ayez un side-car, le porte-bagages fera mon affaire… avec un petit coussin ! Et je vous rappelle que, moi, je n’ai pas donné ma parole d’honneur…
– Un oubli regrettable !
– Un oubli bien commode. Il faut toujours savoir utiliser les fautes des autres, conclut Adalbert avec un sourire innocent qui trouva un reflet dans les yeux du jeune homme.
– Dans une heure ! conclut celui-ci. Près des tombeaux hérodiens et tâchez de ne pas vous faire remarquer !…
Une heure plus tard, Adalbert, vêtu de tweed comme n’importe quel touriste anglais en cette saison, coiffé d’une casquette enfoncée jusqu’à ses lunettes noires et chaussé de solides chaussures à semelles de crêpe, une serviette de cuir et un imperméable léger sous le bras, quittait l’hôtel par l’escalier de service et les jardins, laissant Aldo sérieusement déprimé même s’il s’efforçait de le cacher. Laisser à d’autres le soin de rechercher celle qu’il aimait plus que tout au monde – même si son plus cher ami constituait la moitié de ces autres ! – lui était cruel. La parole donnée le condamnait à tourner en rond dans sa confortable cage, plus prisonnier d’un honneur qui lui semblait dérisoire que des murs de sa chambre dont les fenêtres s’ouvraient au large sur la lumière dorée et les jardins. L’action n’était-elle pas le meilleur antidote de l’angoisse ? Et non seulement il en était privé mais il ne savait même pas si les deux chevaliers sans armure partis délivrer la princesse captive ne poursuivaient pas un simple mirage puisque, au fond, nul n’avait la moindre idée de l’endroit où pouvait se trouver Lisa et, plus il réfléchissait, plus l’idée s’ancrait que la « grosse femme » évoquée par Hilary n’ayant aucune chance d’être Lisa, c’était du côté des Juifs qu’il fallait la chercher. Des Juifs qui, ne voyant pas revenir Goldberg, avaient fort bien pu mettre à mort leur otage avant de disparaître. Et de ce côté aussi l’horizon était bouché puisque Ézéchiel, le seul fil conducteur qui restât, s’était volatilisé…
Enfermé dans sa chambre, Aldo passa une longue journée sans toucher au plateau qu’un serviteur noir, inquiet de sa mine terreuse, tint absolument à lui monter et une plus longue nuit encore sans trouver un instant de repos. Debout devant la fenêtre ouverte sur l’obscurité bleue, il interrogeait inlassablement les étoiles comme ils le faisaient, Lisa et lui, en arrivant à Jérusalem, cherchant si celle que la jeune femme s’était choisie en riant brillait toujours ou bien s’était ternie. En dépit du froid nocturne qui envahissait la pièce, il ne pouvait se résoudre à fermer les battants vitrés, cherchant un peu de chaleur dans les cigarettes qu’il ne cessait de fumer.
Il vit se lever le jour, s’enflammer l’aurore et enfin briller le soleil d’hiver qui allait tout réchauffer sur terre sauf son propre cœur où l’espoir n’arrivait plus à vivre. En allant vers le meuble où il avait posé un dernier paquet de cigarettes après avoir jeté le précédent, il aperçut son image dans le miroir de la coiffeuse et lui adressa une grimace désabusée. Avec sa barbe de deux jours, les cernes qui marquaient ses yeux rougis par la fumée et l’insomnie, le smoking froissé qu’il n’avait même pas songé à ôter, il portait au moins son âge et ressemblait assez à ces joueurs décavés que l’on voit sortir des casinos, clignant des yeux dans la lumière crue du matin comme des oiseaux nocturnes soudain tirés de leur univers. Et qui, parfois, allaient tout droit chercher dans la mort l’oubli d’un sort contraire.
Il se demanda si c’était cela qu’il choisirait au cas où Lisa ne reviendrait plus. Ce serait si simple, si facile d’en finir au lieu de traîner une vie encore longue peut-être même si, chez les Morosini, on avait toujours considéré cette solution comme indigne sauf en cas de force majeure.
– Pourquoi pas ? fit-il tout haut. Mais pas dans cet état-là ! Un Morosini ne reçoit pas la mort déguisé en clochard… et puis Lisa n’aimerait pas du tout te voir comme ça ! Va au moins prendre une douche et te raser !…
Deux coups autoritaires frappés à sa porte interrompirent ses pensées amères :
– Entrez ! cria-t-il. C’est ouvert !
Le capitaine Harding entra.
Son regard fit le tour de la chambre, glissant au passage sur les cendriers pleins, le lit non défait, pour s’arrêter sur Morosini lui-même.
– Vous n’avez pas bonne mine, remarqua-t-il.
– Cela présente quelque importance pour vous ?
– Oui. Et… votre ami est dans le même état ?
– Je n’en sais rien. Allez voir !
– J’en viens. Il n’est pas chez lui. J’ai une vague idée de l’endroit où il peut se trouver. Et avec qui mais, au fond, c’est sans grande importance.
– Ah bon ? Il ne vous intéresse plus ?
– Non. Vous non plus, d’ailleurs. Vous permettez que je m’assoie ? moi non plus je n’ai pas dormi cette nuit. Et, en fait, je boirais bien un peu de café ? Il est excellent ici. Rien à voir avec celui du Q. G.
– La réputation du café anglais n’est plus à faire ! fit Morosini en décrochant le téléphone pour passer la commande. Mais je vous en prie : prenez place ! Et dites-moi ce qui me vaut l’honneur…
Harding contempla son vis-à-vis comme s’il supputait l’effet de ses paroles à venir, puis toussa pour s’éclaircir la gorge :
– Je suis venu vous rendre votre liberté. Vous pouvez désormais aller où bon vous semble. Rejoindre votre ami au nom impossible, par exemple ?
Les sourcils d’Aldo remontèrent vers le milieu de son front.
– Que s’est-il passé ?
– Quelque chose de fort ennuyeux pour nous mais qui vous met hors de cause ainsi que votre ami. Sir Percival Clark s’est tiré une balle dans la tête cette nuit…
– Il s’est tué ? souffla Morosini. Mais pourquoi ? À cause de cette femme ?…
– Sans doute, mais pas seulement cela. Avant de mourir il a écrit trois lettres : une pour elle en me priant de la lui faire tenir, une pour le haut commissaire anglais en Palestine, sir Herbert Samuel, à qui il lègue ses biens et ses collections à l’Angleterre, une pour moi, enfin, qui m’éclaire sur toute cette affaire des émeraudes et dans laquelle il reconnaît vous avoir manipulés, vous et votre ami archéologue…
– Comment est-ce possible ?
– Oh, c’était facile ! Rien de ce qui se passe ici ne lui est inconnu. Il a su, bien entendu, que vous aviez rapporté au Grand Rabbin le fameux Pectoral du Grand Prêtre et il a espéré que l’on vous demanderait de rechercher ce qu’ils appellent les « sorts sacrés ». Dès lors vous avez été surveillé continuellement et, tandis qu’il invitait M. Vidal… quelque chose à dîner, il vous a fait épier quand vous avez rejoint le rabbin Goldberg…
– C’est impossible. Le tunnel d’Ézéchias ne permet guère la poursuite.
– Mais quand on sait où il mène, il est aussi simple d’y aller directement… et à pied sec…
– Il aurait mieux fait de surveiller ma femme et de lui éviter une captivité pénible…
– Cela ne l’intéressait pas. Seul le résultat comptait et vous avez été suivi, épié tout au long de votre périple à la recherche des émeraudes…
– … par l’honorable Hilary Dawson à partir d’Istanbul ? Je sais !
– Par d’autres aussi dont, charitablement, sir Percy tait les noms et qui, au fond, n’ont rien fait que vous pister…
– À propos de noms, avez-vous appris celui, réel, de la fausse Hilary ?
Le capitaine eut soudain l’air très gêné. Il toussota, se leva, fit deux ou trois tours dans la chambre…
– Non, avoua-t-il. Et je ne sais pas si quelqu’un arrivera un jour à le savoir. Pour tout vous dire, je ne pourrai même pas lui remettre le dernier message de sir Percy. Elle… elle n’est plus à Jérusalem.
Aldo bondit :
– Vous l’avez laissée filer ?…
– En aucune façon mais le résultat est le même. Hier, vers midi, un ordre est arrivé… d’assez haut pour m’obliger à l’obéissance : la prisonnière devait être transférée sur l’heure au Caire pour y être jugée. On l’a donc embarquée sur un bateau à destination de l’Égypte…
– Où vous pensez qu’elle ne débarquera jamais ?
– Ça m’étonnerait. Le bateau qui devait l’emmener est entré au port de Jaffa une heure après son départ.
– Qu’est-ce que cela veut dire ? C’est une histoire de fous ?
– Oh, c’est assez facile à comprendre, fit Harding sans se démonter. Les deux navires étaient du même type et portaient le même nom.
– C’est insensé ! Comment est-ce possible ?
– Bof !… Il faut croire que cette fille, voleuse ou pas, a de hautes protections. On n’est pas près de la revoir !
Aldo sentit qu’on ne lui disait peut-être pas tout mais admira la rapidité de réalisation des prédictions d’Hilary. Son ironique adieu ne lui avait-il pas affirmé qu’elle ne resterait pas longtemps en prison… et qu’ils se reverraient ?
– La lettre que sir Percy lui destinait, verriez-vous un inconvénient à me la remettre ?
– Pour quoi faire ?
– Souvenez-vous de ce qu’elle a dit quand vous m’avez emmené ! Il y a une chance pour que je la rencontre un jour. Bien avant vous, en tout cas…
– Pour quelle raison ?
– Oh, fort simple ! Je suis spécialiste des joyaux anciens et, de préférence, historiques.
– Je sais mais…
Aldo haussa les épaules :
– Elle aussi… mais d’une autre façon !
Le capitaine Harding réfléchit puis soupira :
– Pourquoi pas, après tout ? Je vous ferai porter cette lettre. Et à propos…
Il plongea la main dans une poche de son uniforme, en tira un petit paquet blanc fait avec un mouchoir plié :
– Tenez ! Je vous les rends ! Ils sont à vous puisque c’est à vous que cette diablesse les a volés…
Sur le linge blanc, les joyaux qui avaient paré Bérénice, Saladin, des sultans ottomans, les amours de Vlad Drakul et les jolies oreilles d’une grande-duchesse laissèrent un rayon de soleil animer leur profondeur verte, plus séduisants que jamais. Morosini, pourtant, repoussa doucement la main qui les lui offrait.
– Non. Ils appartiennent à la tradition juive. Remettez-les au Grand Rabbin de Palestine ! Ils iront rejoindre le Pectoral dont ils étaient le complément…
Harding prit les émeraudes mais ce fut pour les poser sur une petite table :
– Ça, je ne veux pas le savoir. Vous êtes le dernier propriétaire connu, je vous les rends. Libre à vous d’en faire ce que vous voulez, mais ne comptez pas sur moi. Je suis officier anglais et si vous m’obligez à les reprendre, je les envoie tout droit au British Muséum. En espérant qu’ils y arriveront !… À présent vous êtes libre et je vous souhaite bonne chance.
Il salua réglementairement, alla vers la porte mais s’y arrêta :
– Ah, j’allais oublier 1 Ne vous précipitez pas à la recherche du lieutenant Mac Intyre et de votre ami. Je peux vous prédire qu’ils seront rentrés ce soir : il y a des troubles sérieux dans la région d’Hébron et jusqu’à la mer Morte. Ils vont être refoulés…
Aldo ne répondit pas. Qu’aurait-il pu dire à cet homme qui avait toujours considéré la disparition de Lisa comme un détail sans importance ? Et, en vérité, le sort s’acharnait contre eux. Il ne manquait plus à leur malheur qu’un nouveau réveil des affrontements qui opposaient périodiquement les Arabes aux Juifs, et l’ensemble aux occupants anglais…
Longtemps, il resta assis, l’œil rivé aux joyaux magnifiques et redoutables dont personne ne lui contestait plus la propriété mais qui lui faisaient horreur. Au point qu’il décida de ne pas les garder un instant de plus qu’il ne fallait.
Cherchant une pochette de soie, il les emballa, choisit dans la garde-robe le costume qu’il allait mettre et fourra le tout dans l’une des poches intérieures. Puis il alla prendre une douche froide, se rasa, s’habilla avec plus de soin encore que de coutume par respect pour celui qu’il allait rencontrer et quitta l’hôtel à pied pour gagner, dans la Vieille Ville, la principale synagogue où il demanda une entrevue avec le Grand Rabbin.
Le lévite qui l’accueillit – et qui le reconnut parce que c’était celui-là même qui l’avait reçu au lendemain de l’enlèvement de Lisa – acquiesça gravement et ouvrit devant lui la porte du parloir où il avait déjà attendu. Mais ce fut Ézéchiel qui parut…
Le visage soudain rayonnant, les mains tendues, il courut plus qu’il ne marcha vers le visiteur :
– Vous êtes venu ?… Est-ce que cela veut dire…
– Que je vous « les » apporte ? Oui. Le capitaine Harding me les a rendus tout à l’heure. Mais par quel miracle est-ce que je vous retrouve ici ?
Le jeune homme haussa des épaules désinvoltes :
– Un petit miracle. J’ai couru jusqu’ici en passant par le tunnel d’Ézéchias et la synagogue est lieu d’asile. D’ailleurs nous venons d’apprendre qu’aucune charge ne sera retenue contre moi. Et tout va bien… sauf pour notre pauvre Rabbi Goldberg… Je sais bien que ce qu’il vous a fait était condamnable mais il était prêt à tout pour ce trésor-là. Et il a fait prendre soin de votre épouse…
– Le malheur est que je ne sais plus du tout où la chercher. En admettant qu’elle soit encore en vie. Les Arabes n’ont pas les mêmes raisons que vous de la ménager… Puis-je voir le Grand Rabbin ?
– Hélas, non ! Il s’est rendu, avec une délégation de nos frères, chercher la dépouille de Rabbi Abner dans la grotte où vous l’aviez déposée afin qu’elle reçoive les prières qui lui sont dues avant de retourner pour toujours à la terre…
– Tant pis ! Eh bien, ajouta Morosini en sortant le petit paquet de soie pour le donner à Ézéchiel, voilà ce que nous avons tant cherché !
Comme-celui-ci l’avait fait tout à l’heure, Ézéchiel défit sur le plat de sa main les légers pans soyeux et contempla un instant les émeraudes du Prophète.
– Je ne suis pas sensible aux joyaux, soupira-t-il, mais je reconnais que ceci est magnifique…
– Et aussi dangereux que superbe ! Je suppose que les « sorts sacrés » vont aller rejoindre le Pectoral ?
– Non. Après la mort de Rabbi Abner, le Grand Rabbin a été mis au courant de ce qu’il avait exigé de vous et nous avons évoqué la destination des « sorts sacrés » alors même que nous ignorions encore si nous les retrouverions un jour. Je dois aller gravir le mont Sinaï et les y cacher là où Yahvé fit entendre sa voix et donna à Moïse les Tables de la Loi. C’est Lui qui les a donnés et c’est à Lui qu’ils doivent être rendus ! Rabbi Abner s’illusionnait en pensant qu’après tant de sang versé, de crimes et de souillures, les pierres divines pourraient encore produire la moindre prophétie…
– Il en sera comme vous voulez, fit Aldo avec un geste évasif. Ma tâche, à moi, est achevée.
– Mais pas la nôtre. Rabbi Abner vous avait promis, je crois, une grosse somme d’argent ?
Morosini eut un haut-le-corps :
– Avez-vous pensé que je pourrais accepter ?
– N… on. Mais c’était mon devoir de le rappeler.
– Merci. Je ne vous aurais pas pardonné si vous aviez insisté.
Lorsque, débarrassé des pierres mais pas de son angoisse, Aldo approcha du King David, il vit quelques badauds attroupés devant l’entrée autour d’une de ces scènes de rue comme il s’en rencontre souvent en Orient. Le centre en était le voiturier de l’hôtel, un âne et une femme arabe qui venait d’en descendre et qui avait pénétré dans le jardin du palace avec ses draperies poussiéreuses et ses pieds nus dans des babouches sales. On n’entendait guère que la voix du préposé qui déversait sur l’impudente un déluge d’imprécations arabes au milieu desquelles la malheureuse ne pouvait placer un mot. Mais, soudain, il poussa un cri de douleur : la femme venait de lui écraser les orteils d’une babouche féroce et l’on entendit alors, articulé en excellent anglais :
– Et moi, triple imbécile, je vous dis que je veux voir le prince Morosini. Je sais qu’il est ici…
Cette voix !… Pouvait-il y en avoir deux semblables ?
Avec l’impétuosité du chien perdu qui entend celle de son maître, Aldo fonça comme un bélier à travers l’attroupement, bouscula tout le monde et attrapa la femme au moment même où le portier allait la rejeter hors des jardins. Il faillit s’étaler avec elle mais réussit à conserver assez d’équilibre pour envoyer son poing dans la figure du serviteur qui, lui, s’écroula au milieu des rires des spectateurs.
– Aldo ! soupira « l’Arabe » en secouant ses draperies douteuses. Enfin te voilà ! Je commençais à désespérer.
N’arrivant pas à en croire ses oreilles et encore moins ses yeux, il considéra avec stupeur le visage brun et rond, la natte noire qui sortait du voile de tête et l’espèce de maquillage que formaient les traces de poussière mais les grandes prunelles violettes ne pouvaient appartenir à personne d’autre.
– Lisa ?… C’est bien toi ?
Elle éclata de rire en se jetant à son cou :
– J’admets que je ne suis guère à mon avantage mais avec un bon décrassage et un shampooing, je devrais me ressembler…
Elle sentait la sueur, le sable et même l’un de ces affreux parfums qu’affectionnaient les Orientales de basse condition. Son étreinte ne dura d’ailleurs qu’un instant. Déjà elle se reprenait :
– Rentrons ! Tous ces gens qui nous regardent !… Ah, et puis, dis à ce grossier personnage de prendre soin de mon âne ! Il faudra le ramener plus tard dans la vieille ville…
Le voiturier, mal remis à la fois du coup et de la surprise mais consolé par le billet que lui glissa Aldo, acquiesça avec enthousiasme et salua même son agresseur qui entraînait déjà sa femme vers l’ascenseur à une allure telle qu’elle le pria de ralentir :
– Doucement, mon chéri, s’il te plaît !…
– C’est vrai, tu dois être morte de fatigue. D’où arrives-tu ?
– Des environs d’Hébron. Mais je te raconterai…
– Attends ! Je vais te porter..
– Non. Surtout pas ! Tout va aller très bien…
En arrivant dans la chambre, elle envoya promener ses babouches puis se hâta de laisser tomber le vaste et épais voile jadis blanc qui l’enveloppait du sommet de la tête aux chevilles et apparut dans une ample tunique à ramage qu’Aldo considéra avec ahurissement, comprenant en un éclair pourquoi Hilary avait parlé d’une grosse femme.
– Eh oui, fit Lisa amusée. Tu seras papa dans un peu plus de deux mois. Et même doublement parce que, d’après la femme qui s’est occupée de moi, il devrait y en avoir deux…
Les jambes coupées, Aldo se laissa tomber à genoux sur le sol de marbre, et se mit à rire au point d’être obligé de se plier en deux. Un rire nerveux, à la limite du convulsif, qui se mua sans transition en des sanglots et un déluge de larmes. Les ressorts qui tenaient Aldo debout depuis tant de mois venaient de céder…
Sans rien dire, Lisa regarda son époux prosterné à ses pieds aux prises avec une réaction qu’elle n’eut pas de peine à analyser. Le rejoindre fut plus difficile. À l’aide d’un canapé, elle se laissa glisser auprès de lui et attira sur ses genoux la tête qu’elle se mit à caresser doucement :
– Mon pauvre amour !… Cela a été si dur ?… mais pour moi aussi, tu sais ? Au fond, sans ces deux femmes, la Juive et l’Arabe qui m’ont aidée autant qu’elles le pouvaient, je ne sais pas si je m’en serais sortie aussi bien, dit Lisa.
Deux heures s’étaient écoulées. À présent, débarrassée de ses oripeaux, de sa crasse et de ses « peintures de guerre », la jeune femme, assise dans le grand lit et adossée contre la poitrine de son époux qui l’enveloppait de ses bras, achevait de raconter. Elle avait dit comment, arrivée à la maison de Goldberg sous la conduite d’Ézéchiel, elle y avait été droguée, endormie, ce qui avait permis à ses ravisseurs de l’emporter loin de Jérusalem sans qu’elle s’en rendît compte. Revenue à la conscience, elle s’était retrouvée dans une chambre étroite et blanche comme une cellule de nonne et en compagnie d’une grosse femme juive, en costume traditionnel, qui lui avait conseillé, sur un ton plutôt rude, de se tenir tranquille si elle ne voulait pas qu’il lui arrive malheur. Plus tard, un homme – le mari de sa gardienne – était venu la mettre au courant du marché que l’on avait imposé à son époux mais, entre-temps elle avait été prise de dégoûts de la nourriture et de nausées matinales qui avaient vite renseigné Déborah – la femme – sur son état. C’est alors qu’elle avait obtenu d’écrire à Aldo la lettre dont Marie-Angéline du Plan-Crépin avait été l’innocent facteur.
– J’avais une peur horrible que tu commettes une imprudence, que tu tentes un coup de force parce que cet enfant qu’on m’annonçait, je voulais de toutes mes forces pouvoir le mettre un jour dans tes bras. J’étais devenue fragile et même précieuse à mes propres yeux…
– Pourquoi ne pas l’avoir dit dans ton billet ?
– Pour que tu te ronges les sangs doublement ?
– Je ne crois pas qu’il soit possible de se tourmenter davantage que je ne l’ai fait, soupira-t-il en appuyant ses lèvres dans les beaux cheveux encore humides mais qui avaient retrouvé leur chaude couleur blond vénitien.
La suite des jours s’était révélée paisible pour la future mère dans la maison de Déborah et de Samuel dont elle ne sut jamais le nom. C’était une maison rectangulaire dans sa partie principale, terminée par une terrasse dont Lisa n’avait pas l’accès mais entourée d’un jardin, fermé il est vrai par de hauts murs qui ne permettaient pas de voir au-delà, mais elle devait être située dans des collines : cela se sentait à l’air plus doux et plus frais. Un grand figuier centenaire étendait ses branches sur une partie du jardin et Lisa vécut sa captivité à l’ombre de ses feuilles épaisses. Déborah la soignait attentivement. La chance voulut qu’elle soit sage-femme et, en outre, toute femme enceinte est quasi sacrée pour une Juive.
Enfin il y eut le jour récent, où l’on vint dire à la prisonnière que son époux était revenu à Jérusalem et que, selon toutes probabilités, il avait rempli sa mission. Et comme à l’aller, Lisa, endormie et les yeux bandés de surcroît, quitta la maison, somme toute hospitalière, où elle avait passé de si longs mois ! Pour qu’elle passe plus facilement inaperçue, on lui avait teint le visage et on l’avait habillée en femme juive de la campagne. D’ailleurs, il lui fallait à présent des vêtements amples et la jolie robe de mousseline blanche à fleurs jaunes n’était plus qu’un souvenir. Elle retrouva la demeure de Mea Shearim dont elle était partie.
Dans la nuit, un homme qu’elle ne connaissait pas – elle n’avait jamais vu Abner Goldberg ! – l’emmena à travers les rues et les ruines de la Vieille Ville jusqu’à cet endroit sombre où la mort attendait. Le drame s’était déroulé rapidement, ordonné par une femme blonde si visiblement anglaise que Lisa pensa qu’il valait mieux se faire connaître, mais l’autre parut s’amuser beaucoup de son aspect bizarre qu’elle n’eut d’ailleurs pas le temps d’expliquer : un coup appliqué sur la tête la renvoya au pays des cauchemars dont elle ne sortit que dans une voiture lancée à toute vitesse à travers l’obscurité mais, cette fois, sous la garde d’Arabes à la mine farouche, armés jusqu’aux dents. Au bout du chemin, le scénario déjà vécu quelques mois plus tôt se renouvelait : une maison blanche dans un lieu inconnu, pas de jardin mais un patio avec des plantes autour d’un vieil olivier, une femme entre deux âges…
– Celle-là s’appelait Halima et n’était pas sage-femme, soupira Lisa, mais elle n’eut pas besoin de connaissances spéciales pour constater mon état. Elle éclata alors en imprécations contre les hommes qui m’accompagnaient. Je ne comprenais pas mais, à sa gesticulation, je n’avais pas de peine à traduire : elle était furieuse, scandalisée qu’on lui amène une créature enceinte jusqu’aux yeux. Quand les hommes se furent éloignés, elle essaya de me rassurer, expliquant dans un anglais hésitant que je devais rester chez elle jusqu’à ce qu’une personne inconnue eût quitté le pays, mais que je serais bien traitée. En fait, durant les heures que j’y suis restée, Halima se montra aussi attentive que Déborah et je ne te cache pas que cela m’a donné à penser. J’en avais plus qu’assez de cette aventure qui n’en finissait pas mais elle me faisait découvrir qu’il pouvait exister une solidarité entre les femmes quand il s’agissait d’un enfant à naître. Très vite, elle m’en a donné une preuve absolue…
– L’âne et ton accoutrement, c’est elle ?
– Bien sûr. Pourtant je ne suis pas restée longtemps chez elle. Dès le matin, des troubles éclataient et les hommes quittèrent la maison. Alors, elle vint me dire que ma présence devenait trop dangereuse et qu’elle préférait me laisser partir parce qu’elle ne voulait pas qu’on me trouve chez elle. Il fallait que je prenne la fuite et, dans ce but, elle m’a expliqué quelle route suivre pour rentrer à Jérusalem. Je ne demandais pas mieux, tu penses, mais il y avait près de quarante kilomètres et cela l’inquiétait : « Dans ton état, tu n’y arriveras jamais ! » me dit-elle. Alors, elle m’a déguisée comme tu l’as vu et elle m’a donné un âne, qui appartient d’ailleurs à sa sœur mariée à un chaudronnier de la ville arabe. C’est là qu’on doit le ramener. Et puis, hier matin, je me suis installée dessus et elle m’a souhaité bonne route… au nom d’Allah !
– Qu’il la bénisse ! s’exclama Aldo. J’aurais bien voulu te voir sur ton âne. Tu devais ressembler à la Sainte Vierge lors de la fuite en Égypte…
– Voilà que tu blasphèmes maintenant ? fit Lisa avec sévérité. Il n’y pas de quoi rire. La Sainte Vierge devait avoir encore plus peur que moi à cause des soldats d’Hérode et son chemin était plus long. Il est vrai qu’elle avait son époux et que moi j’étais malade de crainte que tu ne soies déjà reparti…
– Sans toi ? Tu es folle, Lisa ! J’étais venu te chercher et aucune force humaine ne m’aurait fait partir. La route n’a pas été trop dure ?
– Elle m’a paru interminable ! Grâce à Halima, j’avais de quoi boire et de quoi manger mais il y avait tous ces gens que je rencontrais, ceux qui fuyaient et ceux qui allaient au combat. Je me suis cachée dix fois au moins… Et j’ai marché une partie de la nuit.
– Tu savais comment manier un âne ?
– J’en ai eu un quand j’étais petite et je l’adorais. Après j’ai eu des chevaux mais je l’ai toujours regretté.
– Tu n’as pas fait de mauvaises rencontres ? Personne ne t’a parlé ?
– Des mauvaises rencontres, non. Je te l’ai dit : Je me cachais quand j’avais un doute. Quant à parler, je faisais signe que j’étais sourde et muette… Mais j’étais contente d’arriver…
La voix de la jeune femme se fêla imperceptiblement et Aldo resserra son étreinte autour des douces épaules.
– Tu es en sûreté à présent, mon ange, et je te jure que plus personne ne réussira à me séparer de toi…
– Je te crois, pourtant il va falloir que tu me laisses seule un moment.
– Pour quoi faire ? On n’est pas bien là, tous les deux ?
– Si, mais il va falloir que tu me cherches de quoi m’habiller. Je ne peux pas vivre drapée dans un peignoir de bain en tissu éponge.
– Je vais m’en occuper mais d’abord je vais demander qu’on rapporte tes bagages. Sachant que je devais revenir ici pour te récupérer, je les avais confiés à la direction de l’hôtel. Sauf tes bijoux que Tante Amélie a remportés.
– Ça, c’est une bonne nouvelle ! s’écria Lisa. Bien que je craigne de ne plus rentrer dans mes vêtements habituels…
– À cause de ton tour de taille ?
– Pas seulement. Tu n’as pas remarqué que j’ai grossi ? Mon régime de ces derniers temps était fait de pois chiches écrasés dans l’huile, de figues, de dattes, de fromages de chèvre et de pâtisseries dégoulinantes de miel et bourrées d’amandes ou de pistaches. J’adorais d’ailleurs mais ça n’a jamais fait maigrir personne ! Tout à l’heure, dans la salle de bains, j’ai eu un choc ! gémit-elle. Je ne vais plus oser me regarder dans une glace !
– Tu devrais, pourtant, mais regarde bien ! Tu n’imagines pas à quel point tu peux être appétissante avec tes rondeurs.
Et, pour mieux la convaincre, Aldo donna à sa jeune femme un baiser aussi peu conjugal que possible…
Lorsque, fidèles aux prévisions du capitaine Harding, Adalbert et Mac Intyre reparurent vers la fin de l’après-midi, ils apprirent du portier que le prince Morosini était absent mais qu’il les invitait à dîner le soir-même. Ils furent un peu étonné que leur retour eût été prévu avec tant d’exactitude mais s’en trouvèrent plutôt soulagés : Aldo devait être au courant des troubles et ne leur en voulait pas de rentrer si vite. En revanche son invitation les surprit davantage : ils l’imaginaient si bien terré au fond de sa chambre, environné d’un nuage de fumée irrespirable et malheureux comme les pierres !
À l’heure dite, pourtant, tous deux pénétraient, tirés à quatre épingles, sur la terrasse aux lauriers roses éclairée par les petites lampes posées sur les tables fleuries. Le maître d’hôtel les guida vers la partie la plus éloignée et là ils reçurent le choc de leur vie : Aldo en smoking blanc caressait des lèvres la main d’une éblouissante créature dont la vue les plongea dans une profonde stupeur : coiffée à ravir avec des épingles d’or piquées dans ses cheveux noués bas sur la nuque, vêtue d’une sorte de dalmatique de soie blanche brodée d’or, Lisa, rayonnante, leur souriait en tendant vers eux ses mains aux poignets chargés de multiples anneaux d’or, récent cadeau d’Aldo qui, pour sa femme retrouvée, avait dévalisé la boutique d’un bijoutier yéménite. Des bijoux qu’elle portait lors de son enlèvement, elle n’avait pu garder que sa bague de fiançailles…








