Текст книги "La Tempête"
Автор книги: Уильям Шекспир
Жанры:
Трагедия
,сообщить о нарушении
Текущая страница: 2 (всего у книги 5 страниц)
PROSPERO.-Et les matelots des vaisseaux du roi, dis, qu'en as-tu fait? Et le reste de la flotte?
ARIEL.-Le vaisseau du roi est en sûreté dans cette baie profonde où tu m'appelas une fois à minuit pour t'aller recueillir de la rosée sur les Bermudes, toujours tourmentées par la tempête: c'est là qu'il est caché. Les matelots sont couchés épars sous les écoutilles: joignant la puissance d'un charme à la fatigue qu'ils avaient endurée, je les ai laissés tous endormis. Quant au reste des vaisseaux que j'avais dispersés, ils se sont ralliés tous; et maintenant ils voguent sur les flots de la Méditerranée, faisant voile tristement vers Naples, persuadés qu'ils ont vu s'abîmer le vaisseau du roi, et périr sa personne auguste.
PROSPERO.-Ariel, tu as rempli ton devoir avec exactitude; mais tu as encore à travailler. A quel moment du jour sommes-nous?
ARIEL.-Passé l'époque du milieu.
PROSPERO.-De deux sables au moins. Il nous faut employer précieusement le temps qui nous reste entre ce moment et la sixième heure.
ARIEL.-Encore du travail! Puisque tu me donnes tant de fatigue, permets-moi de te rappeler ce que tu m'as promis et n'as pas encore accompli.
PROSPERO.-Qu'est-ce que c'est, mutin? que peux-tu me demander?
ARIEL.-Ma liberté.
PROSPERO.-Avant que le temps soit expiré? Ne m'en parle plus.
ARIEL.-Je te prie, souviens-toi que je t'ai bien servi, que je ne t'ai jamais dit de mensonge, que je n'ai jamais fait de bévue, que je t'ai obéi sans humeur ni murmure. Tu m'avais promis de me rabattre une année de mon temps.
PROSPERO.-Oublies-tu donc de quels tourments je t'ai délivré?
ARIEL.-Non.
PROSPERO.-Tu l'oublies, et tu comptes pour beaucoup de fouler la vase des abîmes salés, de courir sur le vent aigu du nord, de travailler pour moi dans les veines de la terre quand elle est durcie par la gelée.
ARIEL.-Il n'en est point ainsi, seigneur.
PROSPERO.-Tu mens, maligne créature. As-tu donc oublié l'affreuse sorcière Sycorax, que la vieillesse et l'envie avaient courbée en cerceau? l'as-tu oubliée?
ARIEL.-Non, seigneur.
PROSPERO.-Tu l'as oubliée. Où était-elle née? Parle, dis-le moi.
ARIEL.-Dans Alger, seigneur.
PROSPERO.-Oui vraiment? Je suis obligé de te rappeler une fois par mois ce que tu as été et ce que tu oublies. Sycorax, cette sorcière maudite, fut, tu le sais, bannie d'Alger pour un grand nombre de maléfices et pour des sortilèges que l'homme s'épouvanterait d'entendre. Mais pour une seule chose qu'elle avait faite, on ne voulut pas lui ôter la vie. Cela n'est-il pas vrai?
ARIEL.-Oui, seigneur.
PROSPERO.-Cette furie aux yeux bleus fut conduite ici grosse, et laissée par les matelots. Toi, mon esclave, tu la servais alors, ainsi que tu me l'as raconté toi-même: mais étant un esprit trop délicat pour exécuter ses volontés terrestres et abhorrées, comme tu te refusas à ses grandes conjurations, aidée de serviteurs plus puissants, et possédée d'une rage implacable, elle t'enferma dans un pin éclaté, dans la fente duquel tu demeuras cruellement emprisonné pendant douze ans. Dans cet intervalle, la sorcière mourut, te laissant dans cette prison, où tu poussais des gémissements aussi fréquents que les coups que frappe la roue du moulin. Excepté le fils qu'elle avait mis bas ici, animal bigarré, race de sorcière, cette île n'était alors honorée d'aucune figure humaine.
ARIEL.-Oui, Caliban, son fils.
PROSPERO.-C'est ce que je dis, imbécile; c'est lui, ce Caliban que je tiens maintenant à mon service. Tu sais mieux que personne dans quels tourments je te trouvai: tes gémissements faisaient hurler les loups, et pénétraient les entrailles des ours toujours furieux. C'était un supplice destiné aux damnés, et que Sycorax ne pouvait plus faire cesser. Ce fut mon art, lorsque j'arrivai dans ces lieux et que je t'entendis, qui força le pin de s'ouvrir et de te laisser échapper.
ARIEL.-Je te remercie, mon maître.
PROSPERO.-Si tu murmures encore, je fendrai un chêne, je te chevillerai dans ses noueuses entrailles, et t'y laisserai hurler douze hivers.
ARIEL.-Pardon, maître; je me conformerai à tes volontés, et je ferai de bonne grâce mon service d'esprit.
PROSPERO.-Tiens parole, et dans deux jours je t'affranchis.
ARIEL.-Voilà qui est dit, mon noble maître. Que dois-je faire? quoi? Dis-le moi, que dois-je faire?
PROSPERO.-Va, métamorphose-toi en nymphe de la mer; ne sois soumis qu'à ma vue et à la tienne, invisible pour tous les autres yeux. Va prendre cette forme et reviens; pars et sois prompt. (Ariel disparaît.)-Réveille-toi, ma chère enfant, réveille-toi; tu as bien dormi. Éveille-toi.
MIRANDA.-C'est votre étrange histoire qui m'a plongée dans cet assoupissement.
PROSPERO.-Secoue ces vapeurs, lève-toi, viens. Allons voir Caliban, mon esclave, qui jamais ne nous fit une réponse obligeante.
MIRANDA.-C'est un misérable, seigneur; je n'aime pas à le regarder.
PROSPERO.-Mais, tel qu'il est, nous ne pouvons nous en passer. C'est lui qui fait notre feu, qui nous porte du bois: il nous rend des services utiles.-Holà, ho! esclave! Caliban, masse de terre, entends-tu! parle.
CALIBAN, en dedans.-Il y a assez de bois ici.
PROSPERO.-Sors, te dis-je. Tu as autre chose à faire. Allons, viens, tortue; viendras-tu! (Entre Ariel sous la figure d'une nymphe des eaux.)-Jolie apparition, mon gracieux Ariel, écoute un mot à l'oreille. (Il lui parle bas.)
ARIEL.-Mon maître, cela sera fait.
(Il sort.)
PROSPERO.-Toi, esclave venimeux, que le démon lui-même a engendré à ta mère maudite, viens ici.
(Entre Caliban.)
CALIBAN.-Tombe sur vous deux le serein le plus maudit, que ma mère ait jamais ramassé avec la plume d'un corbeau sur un marais pestilentiel! Que le vent du sud-ouest souffle sur vous et vous couvre d'ampoules!
PROSPERO.-Ce souhait te vaudra cette nuit des crampes, des élancements dans les flancs qui te couperont la respiration; les lutins, pendant tout ce temps de nuit profonde où il leur est permis d'agir, s'exerceront sur toi. Tu seras pincé aussi serré que le sont les cellules de la ruche, et chaque pincement sera aussi piquant que l'abeille qui les a faites.
CALIBAN.-Il faut que je mange mon dîner. Cette île que tu me voles m'appartient par ma mère Sycorax. Lorsque tu y vins, tu me caressas d'abord et fis grand cas de moi. Tu me donnais de l'eau où tu avais mis à infuser des baies, et tu m'appris à nommer la grande et la petite lumière qui brûlent le jour et la nuit. Je t'aimais alors: aussi je te montrai toutes les qualités de l'île, les sources fraîches, les puits salés, les lieux arides et les endroits fertiles. Que je sois maudit pour l'avoir fait! Que tous les maléfices de Sycorax, crapauds, hannetons, chauves-souris, fondent sur vous! Car je suis à moi seul tous vos sujets, moi qui étais mon propre roi; et vous me donnez pour chenil ce dur rocher, tandis que vous m'enlevez le reste de mon île.
PROSPERO.-O toi le plus menteur des esclaves, toi qui n'es sensible qu'aux coups et point aux bienfaits, je t'ai traité avec les soins de l'humanité, fange que tu es, te logeant dans ma propre caverne jusqu'au jour où tu entrepris d'attenter à l'honneur de mon enfant.
CALIBAN.-O ho! ô ho! je voudrais en être venu à bout. Tu m'en empêchas: sans cela j'aurais peuplé cette île de Calibans.
PROSPERO.-Esclave abhorré, qui ne peux recevoir aucune empreinte de bonté, en même temps que tu es capable de tout mal, j'eus pitié de toi: je me donnai de la peine pour te faire parler; à toute heure je t'enseignais tantôt une chose, tantôt une autre. Sauvage, lorsque tu ne savais pas te rendre compte de ta propre pensée et ne t'exprimais que par des cris confus, comme la plus vile brute, je fournis à tes idées des mots qui les firent connaître. Mais, bien que capable d'apprendre, tu avais dans ta vile espèce des instincts qui éloignaient de toi toutes les bonnes natures. Tu fus donc avec justice confiné dans ce rocher, toi qui méritais pis qu'une prison.
CALIBAN.-Vous m'avez appris un langage, et le profit que j'en retire c'est de savoir maudire. Que l'érésipèle vous ronge, pour m'avoir appris votre langage!
PROSPERO.-Hors d'ici, race de sorcière; apporte-nous là-dedans du bois pour le feu; et crois-moi, sois diligent à remplir tes autres devoirs. Tu regimbes, mauvaise bête? Si tu négliges ou fais de mauvaise grâce ce que je t'ordonne, je te torturerai de crampes invétérées, je remplirai tous tes os de douleurs, je te ferai mugir de telle sorte que les animaux trembleront au bruit de ton hurlement.
CALIBAN.-Non, je t'en prie. (A part.) Il faut que j'obéisse; son art est si fort qu'il pourrait tenir tête à Sétébos, le dieu de ma mère, et en faire son sujet.
PROSPERO.-Allons, esclave, sors d'ici.
(Caliban s'en va.)
(Ariel rentre invisible, chantant et jouant d'un instrument; Ferdinand le suit.)
ARIEL chante.
Venez sur ces sables jaunes,
Et prenez-vous par les mains;
Quand vous vous serez salués et baisés
(Les vagues turbulentes se taisent),
Pressez-les çà et là de vos pieds légers;
Et que de doux esprits répètent le refrain.
Écoutez, écoutez.
REFRAIN. (Le son se fait entendre de différents endroits.)
Ouauk, ouauk.
ARIEL.
Les chiens de garde aboient.
LE MÊME REFRAIN.
Ouauk, ouauk.
ARIEL.
Écoutez, écoutez; j'entends
La voix claire du coq crêté
Qui crie: Cocorico.
FERDINAND.-Où cette musique peut-elle être? Dans l'air ou sur la terre? Je ne l'entends plus: sans doute elle suit les pas de quelque divinité de l'île. Assis sur un rocher où je pleurais encore le naufrage du roi mon père, cette musique a glissé vers moi sur les eaux; ses doux sons calmaient à la fois la fureur des flots et ma douleur: je l'ai suivie depuis ce lieu, ou plutôt elle m'a entraîné.-Mais elle est partie. Non, elle recommence.
ARIEL chante.
A cinq brasses sous les eaux ton père est gisant,
Ses os sont changés en corail;
Ses yeux sont devenus deux perles;
Rien de lui ne s'est flétri.
Mais tout a subi dans la mer un changement
En quelque chose de riche et de rare.
D'heure en heure les nymphes de la mer tintent son glas.
Écoutez, je les entends: ding dong, glas.
REFRAIN.
Ding dong.
FERDINAND.-Ce couplet est en mémoire de mon père noyé. Ce n'est point là l'ouvrage des mortels, ni un son que puisse rendre la terre. Je l'entends maintenant au-dessus de ma tête.
PROSPERO, à Miranda.-Relève les rideaux frangés de tes yeux; et, dis-moi, qu'aperçois-tu là-bas?
MIRANDA.-Qu'est-ce que c'est? Un esprit? Bon Dieu, comme il regarde autour de lui! Croyez-moi, seigneur, il a une forme bien noble. Mais c'est un esprit.
PROSPERO.-Non, jeune fille; il mange, il dort, il a des sens comme nous, les mêmes que nous. Ce beau jeune homme que tu vois s'est trouvé dans le naufrage, et s'il n'était un peu flétri par la douleur (ce poison de la beauté), tu pourrais le nommer une charmante créature. Il a perdu ses compagnons, et il erre dans l'île pour les trouver.
MIRANDA.-Je pourrais bien le nommer un objet divin, car jamais je n'ai rien vu de si noble dans la nature.
PROSPERO, à part. Les choses vont au gré de ma volonté. Esprit, charmant esprit, je te délivrerai dans deux jours pour ta récompense.
FERDINAND.-Oh! sûrement voici la déesse que suivent ces chants!-Souffrez que ma prière obtienne de vous de savoir si vous habitez cette île et si vous consentirez à me donner quelque utile instruction sur la manière dont je dois m'y conduire. Ma première requête, quoique je la prononce la dernière, c'est que vous m'appreniez, ô vous merveille, si vous êtes ou non une fille de la terre4.
Note 4:If you be made or no. (Si vous êtes ou non un être créé.) Miranda répond: Not wonder, sir; But certainly a maid. (Pas une merveille, Seigneur; mais certainement une fille.) Il y a ici équivoque entre made et maid, qui se prononcent de même. Mais ce n'est point un pur jeu de mots, c'est une véritable erreur de Miranda, et qui convient à la naïveté de son caractère: on a été obligé, pour en conserver l'effet, de s'écarter un peu du sens littéral de la question de Ferdinand.
MIRANDA.-Je ne suis point une merveille, seigneur. Mais pour fille, bien certainement je le suis.
FERDINAND.-Ma langue! ô ciel! Je serais le premier de ceux qui parlent cette langue si je me trouvais là où elle se parle.
PROSPERO.-Comment? le premier? Eh! que serais-tu si le roi de Naples t'entendait?
FERDINAND.-Ce que je suis maintenant, un être isolé qui s'étonne de t'entendre parler du roi de Naples. Hélas! il m'entend et c'est parce qu'il m'entend que je pleure. C'est moi qui suis le roi de Naples, moi qui de mes yeux, dont le flux de larmes ne s'est point arrêté depuis cet instant, ai vu le roi mon père englouti dans les flots.
MIRANDA.-Hélas! miséricorde!
FERDINAND.-Oui, et avec lui tous ses seigneurs, et le duc de Milan et son brave fils tous deux ensemble.
PROSPERO.-Le duc de Milan et sa plus noble fille pourraient te démentir s'il était à propos de le faire en ce moment.-(A part.) Dès la première vue ils ont échangé leurs regards. Gentil Ariel, ceci te vaudra ta liberté.-(Haut.) Un mot, mon seigneur: je crains que vous ne vous soyez un peu compromis. Un mot.
MIRANDA.-Pourquoi mon père parle-t-il si rudement? C'est là le troisième homme que j'aie jamais vu; c'est le premier pour qui j'aie soupiré. Puisse la pitié disposer mon père à pencher du même côté que moi!
FERDINAND.-Oh! si vous êtes une vierge, et que votre coeur soit encore libre, je vous ferai reine de Naples.
PROSPERO.-Doucement, jeune homme: un mot encore. (A part.) Les voilà au pouvoir l'un de l'autre. Mais il faut que je rende difficile cette affaire si prompte, de peur que si les fatigues de la conquête sont trop légères, le prix n'en paraisse léger.-Un mot de plus. Je t'ordonne de me suivre: tu usurpes ici un nom qui ne t'appartient pas. Tu t'es introduit dans cette île comme un espion pour m'en dépouiller, moi qui en suis le maître.
FERDINAND.-Non, comme il est vrai que je suis un homme.
MIRANDA.-Rien de méchant ne peut habiter dans un semblable temple. Si le mauvais esprit a une si belle demeure, les gens de bien s'efforceront de demeurer avec lui.
PROSPERO, à Ferdinand.-Suis-moi.-Vous, ne me parlez pas pour lui; c'est un traître.-Viens, j'attacherai d'une même chaîne tes pieds et ton cou: tu boiras l'eau de la mer, et tu auras pour ta nourriture les coquillages des eaux vives, les racines desséchées, et les cosses où a été renfermé le gland. Suis-moi.
FERDINAND.-Non, jusqu'à ce que mon ennemi soit plus puissant que moi, je résisterai à un pareil traitement.
(Il tire son épée.)
MIRANDA.-O mon bien-aimé père, ne le tentez pas avec trop d'imprudence. Il est doux et non pas craintif.
PROSPERO.-Eh! dites donc, mon pied voudrait me servir de gouverneur!-Lève donc ce fer, traître qui dégaînes et qui n'oses frapper, tant ta conscience est préoccupée de ton crime! Cesse de te tenir en garde, car je pourrais te désarmer avec cette baguette, et faire tomber ton épée.
MIRANDA.-Mon père, je vous conjure.
PROSPERO.-Loin de moi. Ne te suspens pas ainsi à mes vêtements.
MIRANDA.-Seigneur, ayez pitié… Je serai sa caution.
PROSPERO.-Tais-toi, un mot de plus m'obligera à te réprimander, si ce n'est même à te haïr. Comment! prendre la défense d'un imposteur!-Paix.-Tu t'imagines qu'il n'y a pas au monde de figures pareilles à la sienne; tu n'as vu que Caliban et lui. Petite sotte, c'est un Caliban auprès de la plupart des hommes, ils sont des anges auprès de lui.
MIRANDA.-Mes affections sont donc des plus humbles: je n'ai point l'ambition de voir un homme plus parfait que lui.
PROSPERO, à Ferdinand.-Allons, obéis. Tes nerfs sont retombés dans leur enfance; ils ne possèdent aucune vigueur.
FERDINAND.-En effet; mes forces sont toutes enchaînées comme dans un songe. La perte de mon père, cette faiblesse que je sens, le naufrage de tous mes amis, et les menaces de cet homme par qui je me vois subjugué, me seraient des peines légères, si, seulement une fois par jour, je pouvais au travers de ma prison voir cette jeune fille. Que la liberté fasse usage de toutes les autres parties de la terre; il y aura assez d'espace pour moi dans une telle prison.
PROSPERO.-L'ouvrage marche.-Avance.-Tu as bien travaillé, mon joli Ariel. (A Ferdinand et à Miranda.) Suivez-moi. (A Ariel.) Écoute ce qu'il faut que tu me fasses encore.
MIRANDA.-Prenez courage. Mon père, seigneur, est d'un meilleur naturel qu'il ne le paraît à ce langage: le traitement que vous venez d'en recevoir est quelque chose d'inaccoutumé.
PROSPERO.-Tu seras libre comme le vent des montagnes, mais exécute de point en point mes ordres.
ARIEL.-A la lettre.
PROSPERO.-Allons, suivez-moi.-Ne me parle pas pour lui.
(Ils sortent.)
Fin du premier acte.
DEUXIÈME ACTE
SCÈNE I
(Une autre partie de l'île.)
Entrent ALONZO, SÉBASTIEN, ANTONIO, GONZALO, ADRIAN, FRANCISCO ET PLUSIEURS AUTRES.
GONZALO.-Seigneur, je vous en conjure, de la gaieté. Vous avez, nous avons tous un sujet de joie, car ce que nous avons sauvé est bien au delà de ce que nous avons perdu; ce qui fait notre tristesse est une chose commune: tous les jours la femme de quelque marin, le patron de quelque navire marchand, et le négociant lui-même, ont de semblables motifs de chagrin. Mais sur des millions d'individus, il y en a bien peu qui aient comme nous à raconter un miracle: c'en est un que de nous voir sauvés. Ainsi, mon bon seigneur, mettez sagement en balance nos chagrins et nos motifs de consolation.
ALONZO.-Je t'en prie, laisse-moi en paix.
SÉBASTIEN.-Il prend goût à la consolation comme à une soupe froide.
ANTONIO.-Il ne sera pas si aisément débarrassé du consolateur.
SÉBASTIEN.-Tenez, le voilà qui monte l'horloge de son esprit; elle va sonner tout à l'heure.
GONZALO.-Seigneur.
SÉBASTIEN.-Une… Parlez donc.
GONZALO.-Lorsqu'on se plaît à nourrir quelque chagrin, tout ce qui se présente apporte à celui qui le nourrit…
SÉBASTIEN.-Un dollar.
GONZALO.-Tout lui apporte une douleur5, en effet. Vous avez parlé plus juste que vous ne croyez.
Note 5:Dollar, dolour, ont, en anglais, à peu près la même prononciation.
SÉBASTIEN.-Et vous l'avez pris plus raisonnablement que je ne l'espérais.
GONZALO.-Donc, mon seigneur…
ANTONIO.-Fi! qu'il est prodigue de sa langue!
ALONZO.-Je t'en prie, laisse-moi.
GONZALO.-Bien, j'ai fini; mais cependant…
SÉBASTIEN.-Cependant il continuera de parler.
ANTONIO.-Parions qui de lui ou d'Adrian chantera le premier.
SÉBASTIEN.-Va pour le vieux coq.
ANTONIO.-Pour le jeune coq.
SÉBASTIEN.-C'est dit. L'enjeu?
ANTONIO.-Un éclat de rire.
SÉBASTIEN.-Tope!
ADRIAN.-Quoique cette île semble déserte…
SÉBASTIEN.-Ah! ah! ah!
ANTONIO.-Allons, vous avez payé6.
Note 6:You've paid: Dans l'ancienne édition, You're paid, corrigé, ce me semble avec raison, par M. Steevens. M. Malone paraît assez embarrassé du sens de ce passage, qui cependant ne peut, je crois, laisser aucun doute. On a parié un éclat de rire; Sébastien, qui a perdu, éclate de rire; Antonio le prend sur le fait et lui dit: Vous avez payé. Cela est d'un genre de plaisanterie tout à fait conforme au reste de l'entretien de ces deux personnages.
ADRIAN.-Inhabitable et presque inaccessible…
SÉBASTIEN.-Cependant…
ADRIAN.-Cependant…
ANTONIO.-Cela ne pouvait pas manquer.
ADRIAN.-Il faut qu'elle jouisse d'une température7 subtile, moelleuse et délicate.
Note 7: Dans l'anglais, temperance. Il a été impossible, dans la traduction, de conserver le jeu de mots qui paraît de plus faire allusion à quelque allégorie de la tempérance.
ANTONIO.-La tempérance était une délicate donzelle.
SÉBASTIEN.-Oui, et subtile, comme il l'a dit très-savamment.
ADRIAN.-L'air souffle sur nous le plus doucement du monde.
SÉBASTIEN.-Oui, comme s'il avait des poumons, et des poumons gâtés.
ANTONIO.-Ou s'il était parfumé par un marais.
GONZALO.-Tout ici semble favorable à la vie.
ANTONIO.-Oui, sauf les moyens de vivre.
SÉBASTIEN.-Il n'y en a pas, ou il n'y en a guère.
GONZALO.-Comme l'herbe ici paraît abondante et verte! comme elle est verte!
ANTONIO.-Le vrai, c'est que ces prairies sont jaunes.
SÉBASTIEN.-Avec un soupçon de vert.
ANTONIO.-Il ne se trompe pas de beaucoup.
SÉBASTIEN.-Non, seulement du tout au tout.
GONZALO.-Mais la merveille de tout ceci, c'est que, et cela est presque hors de toute croyance…
SÉBASTIEN.-Comme beaucoup de merveilles attestées.
GONZALO.-C'est que nos vêtements, trempés comme ils l'ont été dans la mer, aient cependant conservé leur fraîcheur et leur éclat; ils ont été plutôt reteints que tachés par l'eau salée.
ANTONIO.-Si une de ses poches pouvait parler, ne dirait-elle pas qu'il ment?
SÉBASTIEN.-Oui, ou bien elle empocherait très-faussement son récit.
GONZALO.-Je crois que nos vêtements sont aussi frais maintenant que quand nous les portâmes pour la première fois en Afrique, au mariage de la fille du roi, la belle Claribel, avec le roi de Tunis.
SÉBASTIEN.-C'était un beau mariage, et le retour nous a bien réussi.
ADRIAN.-Jamais Tunis ne fut ornée d'une si incomparable reine.
GONZALO.-Non, depuis le temps de la veuve Didon.
ANTONIO.-La veuve! le diable l'emporte! à quel propos cette veuve? la veuve Didon!
SÉBASTIEN.-Eh bien! quand il aurait dit aussi le veuf Énée? comme vous prenez cela, bon Dieu!
ADRIAN.-La veuve Didon, avez-vous dit? Vous m'avez fait apprendre cela: elle était de Carthage et non de Tunis.
GONZALO.-Cette Tunis, seigneur, était autrefois Carthage.
ADRIAN.-Carthage?
GONZALO.-Je vous l'assure, Carthage.
ANTONIO.-Ses paroles sont plus puissantes que la harpe miraculeuse.
SÉBASTIEN.-Il a élevé non-seulement les murailles, mais les maisons.
ANTONIO.-Qu'y aura-t-il d'impossible qui ne lui devienne aisé maintenant?
SÉBASTIEN.-Je suis persuadé qu'il emportera cette île chez lui dans sa poche, et la donnera à son fils comme une pomme.
ANTONIO.-Dont il sèmera les pépins dans la mer et fera pousser d'autres îles.
GONZALO.-Oui?
ANTONIO.-Pourquoi pas, avec le temps?
GONZALO.-Seigneur, nous parlions de nos vêtements qui semblent aussi frais que lorsque nous étions à Tunis au mariage de votre fille, la reine actuelle.
ANTONIO.-Et la plus merveilleuse qu'on y ait jamais vue.
SÉBASTIEN.-Exceptez-en, je vous prie, la veuve Didon.
GONZALO.-N'est-ce pas, seigneur, que mon habit est aussi frais que la première fois que je l'ai porté? J'entends, en quelque sorte…
ANTONIO.-Il a longtemps cherché pour pêcher ce en quelque sorte.
GONZALO.-Quand je l'ai porté au mariage de votre fille.
ALONZO.-Vous rassasiez mon oreille de ces mots, malgré la révolte de mon âme. Plût au ciel que je n'eusse jamais marié ma fille dans ce pays! car, maintenant que j'en reviens, mon fils est perdu, et selon moi ma fille l'est aussi; éloignée comme elle l'est de l'Italie, je ne la reverrai jamais. O toi l'héritier de mes États de Naples et de Milan, quel horrible poisson aura fait de toi son repas?
FRANCISCO.-Seigneur, il se peut que votre fils soit vivant. Je l'ai vu frapper sous lui les vagues et avancer sur leur dos: il faisait route à travers les eaux, rejetant des deux côtés les ondes en furie, et opposant sa poitrine aux vagues gonflées qui venaient à sa rencontre; il élevait sa tête audacieuse au-dessus des flots en tumulte, et de ses bras robustes ramait à coups vigoureux vers le rivage, qui, courbé sur sa base minée par les eaux, semblait s'incliner pour lui porter secours. Je ne doute point qu'il ne soit arrivé vivant à terre.
ALONZO.-Non, non, il a quitté ce monde.
SÉBASTIEN.-Seigneur, c'est vous-même que vous devez remercier de cette grande perte, vous qui n'avez pas voulu faire de votre fille le bonheur de notre Europe, mais qui avez mieux aimé la sacrifier à un Africain, et l'avez ainsi pour le moins bannie de vos yeux, qui ont bien sujet de mouiller de larmes un tel regret.
ALONZO.-Je t'en prie, laisse-moi en paix.
SÉBASTIEN.-Nous nous sommes tous mis à vos genoux, nous vous avons importuné de toutes les manières; et cette fille charmante elle-même balança entre son aversion et l'obéissance, après quoi elle finit par plier la tête au joug. Nous avons, je le crains bien, perdu votre fils pour toujours: Naples et Milan vont avoir, par suite de cette affaire, plus de veuves que nous ne ramenons d'hommes pour les consoler: la faute en est à vous seul.
ALONZO.-Et aussi la perte la plus chère.
GONZALO.-Mon seigneur Sébastien, ces vérités manquent un peu de douceur et d'un temps propre à les dire. Vous écorchez la plaie, lorsque vous devriez y mettre un emplâtre.
SÉBASTIEN.-Fort bien dit.
ANTONIO.-Et de la manière la plus chirurgicale.
GONZALO, au roi.-Mon bon seigneur, il fait mauvais temps pour nous dès que votre front se couvre de nuages.
SÉBASTIEN.-Mauvais temps?
ANTONIO.-Très-mauvais.
GONZALO.-Si j'étais chargé de planter cette île, mon seigneur…
ANTONIO.-Il y sèmerait des orties.
SÉBASTIEN.-Avec des ronces et des mauves.
GONZALO.-Et si j'en étais le roi, savez-vous ce que je ferais?
SÉBASTIEN.-Vous seriez sûr de ne pas vous enivrer, faute de vin.
GONZALO.-Je voudrais que dans ma république tout se fît à l'inverse du train ordinaire des choses. Il n'y aurait aucune espèce de trafic; on n'y entendrait point parler de magistrats; les procès, l'écriture, n'y seraient point connus; les serviteurs, les richesses, la pauvreté, y seraient des choses hors d'usage; point de contrats, d'héritages, de limites, de labourage; je n'y voudrais ni métal, ni blé, ni vin, ni huile; nul travail; tous les hommes seraient oisifs et les femmes aussi, mais elles seraient innocentes et pures; point de souveraineté…
SÉBASTIEN.-Et cependant il voudrait en être le roi.
ANTONIO.-La fin de sa république en a oublié le commencement.
GONZALO.-La nature y produirait tout en commun, sans peine ni labeur. Je voudrais qu'il n'y eût ni trahison ni félonie, ni épée, ni pique, ni couteau, ni mousquet, ni aucun besoin de torture. Mais la nature, d'elle-même, par sa propre force, produirait tout à foison, tout en abondance, pour nourrir mon peuple innocent.
SÉBASTIEN.-Pas de mariage parmi ses sujets?
ANTONIO.-Non, mon cher, tous fainéants: des coquines et des fripons.
GONZALO.-Je voudrais gouverner dans une telle perfection, seigneur, que mon règne surpassât l'âge d'or.
SÉBASTIEN.-Dieu conserve Sa Majesté!
ANTONIO.-Longue vie à Gonzalo!
GONZALO.-Eh bien! m'écoutez-vous, seigneur?
ALONZO.-Finis, je t'en prie; tes paroles ne me disent rien.
GONZALO.-Je crois sans peine Votre Altesse: ce que j'en ai fait n'était que pour mettre en train ces deux nobles cavaliers qui ont les poumons si sensibles et si agiles, que leur habitude constante est de rire de rien.
ANTONIO.-C'est de vous que nous avons ri.
GONZALO.-De moi qui ne suis rien auprès de vous dans ce genre de bouffonneries? Ainsi vous pouvez continuer, et ce sera toujours rire de rien.
ANTONIO.-Quel coup il nous a porté là!
SÉBASTIEN.-S'il n'était pas tombé tout à plat.
GONZALO.-Oh! vous êtes des personnages d'une bonne trempe; vous seriez capables d'enlever la lune de sa sphère, si elle y demeurait cinq semaines sans changer.
(Ariel, invisible, entre en exécutant une musique grave et lente.)
SÉBASTIEN.-Oui certainement, et alors nous ferions la chasse aux chauves-souris.
ANTONIO.-Allons, mon bon seigneur, ne vous fâchez pas.
GONZALO.-Non, sur ma parole, je ne compromets pas si légèrement ma prudence. Voulez-vous plaisanter assez pour m'endormir? car déjà je me sens appesanti.
ANTONIO.-Allons, dormez et écoutez-nous.
(Tous s'endorment, excepté Alonzo, Sébastien et Antonio.)
ALONZO.-Quoi! déjà tous endormis! Je voudrais que mes yeux pussent, en se fermant, emprisonner mes pensées: je les sens disposés au sommeil.
SÉBASTIEN.-Seigneur, s'il s'offre pesamment à vous, ne le repoussez pas. Rarement il visite le chagrin; quand il le fait, c'est un consolateur.
ANTONIO.-Tous deux, seigneur, nous allons faire la garde auprès de votre personne tandis que vous prendrez du repos, et nous veillerons à votre sûreté.
ALONZO.-Je vous remercie. Je suis étrangement assoupi.
(Il s'endort.-Ariel sort.)
SÉBASTIEN.-Quelle bizarre léthargie s'est emparée d'eux tous?
ANTONIO.-C'est une propriété du climat.
SÉBASTIEN.-Pourquoi n'a-t-elle pas forcé nos yeux à se fermer? Je ne me sens point disposé au sommeil.
ANTONIO.-Ni moi; mes esprits sont en mouvement.-Ils sont tous tombés comme d'un commun accord; ils ont été abattus comme par un même coup de tonnerre.-Quel pouvoir est en nos mains, digne Sébastien! oh quel pouvoir! Je n'en dis pas davantage, et cependant il me semble que je vois sur ton visage ce que tu pourrais être. L'occasion te parle, et, dans la vivacité de mon imagination, je vois une couronne tomber sur ta tête.
SÉBASTIEN.-Quoi! es-tu éveillé?
ANTONIO.-Ne m'entendez-vous pas parler?
SÉBASTIEN.-Je t'entends, et sûrement ce sont les paroles d'un homme endormi; c'est le sommeil qui te fait parler. Que me disais-tu? C'est un étrange sommeil que de dormir les yeux tout grands ouverts, debout, parlant, marchant, et cependant si profondément endormi.
ANTONIO.-Noble Sébastien, tu laisses ta fortune dormir, ou plutôt mourir: tu fermes les yeux, toi, tout éveillé.
SÉBASTIEN.-Tu ronfles distinctement; tes ronflements ont un sens.
ANTONIO.-Je suis plus sérieux que je n'ai coutume de l'être: vous devez l'être aussi si vous faites attention à ce que je vous dis; y faire attention, c'est vous tripler vous-même.
SÉBASTIEN.-A la bonne heure! mais je suis une eau stagnante.
ANTONIO.-Je vous apprendrai à monter comme le flux.
SÉBASTIEN.-Charge-toi de le faire, car une indolence héréditaire me dispose au reflux.
ANTONIO.-O si vous saviez seulement combien ce projet vous est cher au moment même où vous vous en moquez! combien vous y entrez de plus en plus, en le rejetant! Les hommes de reflux sont si souvent entraînés tout près du fond par leur crainte et leur indolence même.
SÉBASTIEN.-Je t'en prie, poursuis: la fermeté fixe de ton regard, de tes traits, annonce quelque chose qui veut sortir de toi, et un enfantement qui te presse et te travaille.
ANTONIO.-Voilà ce qui en est, seigneur. Quoique ce gentilhomme au faible souvenir, et qui une fois enterré sera d'aussi petite mémoire, ait presque persuadé au roi (car il est possédé d'un esprit de persuasion) que son fils est vivant, il est aussi impossible que ce fils ne soit pas noyé, qu'il l'est que celui qui dort ici puisse nager.
SÉBASTIEN.-Moi, je n'ai pas d'espoir qu'il ne soit pas noyé.







